Appel à vigilance : science et idéologie anti-avortement feront-ils bon ménage à Grenoble ?

CorteX_OeilIntrusions idéologiques : science & anti-avortement peuvent-ils faire bon ménage ? Aucune accusation, simplement un questionnement fort sur des questions souvent passées sous silence.

Ouvrons l’oeil.

 


Un chercheur du CEA (Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives) et un professeur au Collège de France ont fait réaliser un documentaire sur leurs activités, intitulé Des chimistes bio-inspirés, l’hydrogène de demain (1), dont la projection à Grenoble est prévue le 30 septembre 2011.

L’hydrogène de demain, ça se discute : tout dépend pour quoi, pour qui, au service de qui, avec quel contrôle et quel ratio bénéfice/risque…. Mais la question n’est pas là.

Le réalisateur du documentaire, Matthieu Chauvin, est un militant religieux pro-vie, ou pour être plus rigoureux : anti-choix, c’est-à-dire qu’il estime la vie de l’embryon plus importante que le choix potentiel de la femme qui le porte. Il fut un habitué des blocages et obstructions dans les salles obstétriques pour empêcher les avortements, comme au temps des âges farouches et du professeur Lejeune (1926-1994). Heureusement, des luttes sociales et féministes sont passées par là, et ont permis de montrer que la souffrance d’un embryon était une hypothèse hasardeuse, alors que la souffrance de la mère contre son gré était elle bien réelle. La loi Veil de 1975 a marqué une des avancées sociales majeures du XXe siècle.

Mais Matthieu Chauvin n’est pas content du tout. Son

« engagement pour le respect de la Vie commence pendant les années étudiantes avec les collages d’affiches. Au début des années 90 [il] prend part à une dizaine de sauvetages. Ces occupations, non-violentes, de blocs obstétricaux où se pratique (sic) les avortements le conduisent à quatre reprises au tribunal. »

En 2007, il réalise un documentaire anti-avortement, « La Vie est en nous », qui nous téléporte en plein Moyen-ÂgeCorteX_La_vie_en_nous à grands coups de « syndromes post-abortifs » (2).

Puis

« L’objection de conscience le mène naturellement à l’action politique avec le désir de s’appuyer sur sa foi catholique pour participer à la construction du Bien Commun en s’inspirant de la Doctrine Sociale de l’Église. Il est, pour lui, évident que les Chrétiens ont une vision originale de la société et que leur contribution à la construction de la civilisation européenne qui a commencé, pour la France, à Lyon en [l'an] 177, doit se poursuivre. »

Il rejoint en toute logique Axel de Boer (4) et la grenobloise Jeanne-Marie Laveyssière (5) pour forger le parti Solidarité-France en 2008. Programme :

« défendre un projet de civilisation pour l’Europe et la France au XXI° siècle. Un projet construit autour du respect de la personne, en commençant par le respect de la vie et en s’appuyant sur la Doctrine Sociale de l’Eglise, la Famille et le monde associatif. »

 Il emmena d’ailleurs la liste Sud-Est de ce parti lors des Européennes, pour donner

« plusieurs mesures très concrètes pour construire une Europe respectueuse de tous les hommes (sic), de l’instant où ils sont conçus jusqu’à leur mort, naturelle et entourée. (…) Une Europe qui préserve l’environnement, qui reconnaisse ses racines chrétiennes, qui place le politique, le social, le culturel, l’économique et le financier au service de l’Homme ».

Alors nous voulons partager notre questionnement.

Il n’est pas question de remettre en cause la liberté de conscience – même si normalement celle-ci s’arrête aux pages du Code Pénal : il n’est pas permis de nuire à autrui au nom de sa croyance, et hélas, c’est pourtant ce qui arrive à un certain nombre de femmes souhaitant une Interruption Volontaire de Grossesse.

Il n’est pas question non plus de présumer de la valeur scientifique du film (qui n’est pas accessible encore).

Nous souhaitons toutefois susciter la réflexion. Coïncidence ou lien causal, la principale porte d’entrée du christianisme en science en ce moment est, avec le combat contre la « théorie » du genre, la lutte contre l’utilisation de cellules-souche de l’embryon. Soyons honnêtes, il y a probablement une gamme d’autres raisons pour hésiter sur cette question d’utilisation d’embryons ; mais lorsque c’est une idéologie religieuse ou politique qui porte des interdictions de recherche, la régression sociale en a toujours été la conséquence.

Par le biais des projections d’un film sur l’hydrogène, un militant politique ultra-conservateur, non-laïque, et régressif sur le droit des femmes à disposer de leur corps intervient et débat dans les structures universitaires comme le Collège de France. Cela nous interroge. Est-ce un hasard ? Est-ce une sorte de cheval de Troie ? Il en va du contrat laïque de la recherche et de l’enseignement de bien garder les yeux ouverts.

L’équipe du Collectif de Recherche Transdisciplinaire Esprit Critique & Sciences

PS : et pendant qu’un autre membre du CEA, Jean de Pontcharra (5), s’offusque de l’utilisation potentielle de cellules souches embryonnaires qui serait selon lui une « folie génocidaire mondiale », un colloque aura lieu les 30 septembre et 1er octobre à Barcelone intitulé «Défendre la liberté de la recherche contre l’influence  cléricale».

C’est à Barcelone.Oui, c’est loin.

(1) Annonce (voir également ici)

Le Pr Marc Fontecave, Vincent Artero, Jérôme Garin et le réalisateur Matthieu Chauvin vous convient à la projection du documentaire : Des chimistes bio-inspirés, l’hydrogène de demain (17mn + débat) le vendredi 30 septembre à 13h30 CEA Grenoble – Amphithéâtre Dautreppe.

Ce documentaire a pour objet la vulgarisation des découvertes sur la catalyse bio-inspirée dans le domaine de l’hydrogène menées par Vincent Artero sous la direction de Marc Fontecave au Laboratoire de Chimie et Biologie des Métaux (CEA de Grenoble, CNRS, Université Joseph Fourier). Ce projet permet d’entrevoir des applications industrielles dans la production de l’hydrogène et la fabrication des piles à combustible sans platine. La catalyse bio-inspirée pourrait devenir un élément important de la future économie de l’hydrogène.

Pour les personnes extérieures au CEA, contacter Odile Rossignol (tél. 04.38.78.45.63 – Email: odile.rossignol@cea.fr) quelques jours avant, afin de faire établir une autorisation d’entrée. CEA Grenoble – 17 rue des Martyrs, 38054 Grenoble Cedex 9

 

(2) Avec un peu de motivation, on pourra voir le film ici. Le syndrome post-abortif n’a pas d’existence propre et est typiquement un exemple de création idéologique de concepts pseudoscientifiques. On pourra se référer aux productions de l’APA (American Psychological Association) notamment Chair & al. Report of the APA task force on mental health and abortion (2008), ainsi qu’à l’étude de Charles Vignetta E. & al., Abortion and long-term mental health outcomes: a systematic review of the evidence, in Contraception 78 (2008) pp. 436-450).

(3) L’an 177 marque l’affaire des 47 « martyrs de Lyon », dont Blandine, jetés aux lions sous Marc-Aurèle et considérés comme les premiers martyrs chrétiens.

(4) Axel de Boer s’est d’abord fait connaître dans le mouvement pro-vie La Rose Blanche… Opportunisme (pseudo)historique, il a repris le nom du groupuscule des étudiants résistants aux Nazis Die Weiße Rose (la Rose Blanche) de Sophie et Hans Scholl, pour créer une filiation de toute pièce avec sa « résistance » à l’avortement.

(5) Jeanne-Marie Laveyssière, militante anti-choix de longue date, porte-parole du « Comité pour Sauver l’Enfant à Naître », habite la Tronche (38).

(6) Jean de Pontcharra est également un détracteur de la théorie de l’évolution, et participe à des colloques d’obédience créationniste, comme «  The scientific impossibility of evolution » à Rome en 2009.