Sociologie, travail – Atelier sur la notion de Travail en 1ère ES, par Yasmine Hégot

CorteX_Yasmine_HegotYasmine Hégot est enseignante de sciences économiques en lycée dans le Lot. Elle a construit une excellente séquence de sociologie autour de la question du travail et des stéréotypes pour des 1ères ES. 

Elle nous explique.


La perte d’emploi est-elle source d’anomie et de déviance ?

Voici une séance d’une heure réalisée en classe de terminale ES (27 élèves) dans le cadre d’un cours de sociologie sur la crise des instances d’intégration traditionnelles (le travail en l’occurrence). 

La persistance du chômage et la précarisation de l’emploi posent la question du travail comme valeur centrale dans notre société. L’affaiblissement du rôle intégrateur (au sens économique) du travail (notamment peu qualifié) est donc avéré mais c’est surtout son influence sur la construction des identités qui nous intéresse ici. Si la perte d’un emploi est source d’une anomie, au sens de Durkheim [1], c’est-à-dire d’un dérèglement des relations entre l’individu et la société, et d’une perte de repères même temporaire, se traduit-elle pour autant par une « déviance » ? Cette déviance est-elle celle apposée par le regard social (théorie de l’étiquetage [2]) ? Comment est-elle vécue, assumée, transformée par les chômeurs?

Rappel : selon la typologie des stratégies individuelles du sociologue américain Robert K. Merton [3] les comportements déviants proviennent d’une dissociation entre les normes mises en avant dans une société (réussite sociale, économique..) et les moyens dont les individus disposent pour s’y conformer (le travail par exemple). Outre les comportements conformistes ou ritualistes d’individus ainsi considérés comme « normaux », il relève trois comportements déviants possibles :

  • L’innovation  : acceptation des normes mais refus des moyens. Par exemple, je veux réussir économiquement mais par d’autres moyens que le travail.
  • L’évasion; refus des normes et des moyens (marginalisation)
  • La rebellion : lorsque l’évasion est portée par la revendication de nouveaux moyens pour de nouvelles normes.

Attention : je prends bien soin de discuter au préalable avec les élèves de la notion de déviance, qui est une notion relative puisqu’elle est définie comme un écart par rapport aux normesCorteX_Deviance_Merton socialement établies. C’est donc la réaction sociale qui construit la déviance. Comme l’écrit Becker, « La déviance n’est pas la qualité de l’acte commis ».

Autre précision : la typologie de Merton est plus une vue de l’auteur qui a ensuite été empiriquement testée par ses exégètes et non l’inverse. A ma connaissance, les diagrammes ou tableaux qui existent n’ont pas forcément une portée scientifique. Ce sont des constructions comme tout le monde peut s’amuser à en faire. Personnellement, j’en utilise une issue des manuels scolaires, bien utile pour visualiser (ci-contre)

Matériel utilisé : 

Note de l’éditeur :

« Toutes les lettres que vous allez lire sont authentiques. Julien Prévieux est artiste. Il y a huit ans, après avoir vainement cherché un emploi, il s’est mis à les refuser tous. Il a décidé de prendre les devants : refuser l’emploi qui nous est de toute façon refusé. Depuis, il a rédigé et envoyé plus de 1000 lettres de non-motivation, en France et à l’étranger. Il a reçu 5% de réponses, en majorité automatiques. »

J’ai utilisé deux lettres extraites du livre. 

Extrait n° 1 : Skyepharma

 

Une version lue est audible dans l’émission de Zoé Varier. Ecouter ici :  

Extrait n° 2 : Champion

 On trouvera d’autres exemples mis à disposition ici.

Questions :

1/ Qu’entend dénoncer l’auteur à travers ces deux extraits ? Pourquoi le faire en détournant les lettres de motivations classiques ? Que symbolisent-elles ?

2/ La démarche de l’auteur est à première vue non conventionnelle donc déviante. Quelles normes défie-t-elle? Classez-la dans la typologie de Merton.

  • Document 2  : extraits du film Attention danger travail, de Carles, Coello et Goxe (2003) CorteX_Attention_Danger_Travail_Carles[5]

Chapitre 6 (« J. ex-ouvrière ») : pourquoi, d’après cette « chômeuse », le travail n’est-il pas intégrateur ?

Chapitre 9 (« P, chômeur militant ») : comment peut-on exister socialement sans avoir de travail ?

Chapitre 24 : quel « choix » induit celui de ne pas travailler ?

Questions d’analyse

1/ Les personnes interrogées sont-elles déviantes ? Relativement à quoi, à qui ?

2/ Repérer ce qui relève du mécanisme de l’étiquetage du déviant ?

3/ Sont-elles dans l’innovation, l’évasion, la rebellion ?

  • Conclusion : l’absence de travail est-elle source d’anomie et de déviance ?

Indications pour enseignants : les réactions des élèves peuvent être assez violentes, notamment face aux témoignages recueillis par Carles, Coello et Goxe.
Parmi ces réactions, des élèves sont véritablement choqués voire outrés de voir ces ex-travailleurs « glander » toute la journée, point de vue éminemment idéologique vis-à-vis duquel il convient de garder son calme. Ils sont globalement plus tolérants avec « P. Chômeur militant » car « au moins, il fait quelque chose celui-là ! » Mais avec « J. ex-ouvrière » , au mieux, ils se disent qu’elle peut se permettre cette situation (de « privilégiée »!) car « elle ne doit pas avoir une famille à nourrir ».
Autre réaction fréquente : « C’est dégueulasse de nous passer ce documentaire, vous nous dégoûtez du monde du travail !« , réaction plutôt fertile car au moins, ils saisissent que c’est le monde du travail qui, par son fonctionnement, exclue une partie de ses travailleurs. Du reste, la démonstration selon laquelle l’absence de travail n’est pas nécessairement source d’anomie et peut être productrice d’autres normes encadrant l’individu est bien intégrée. Intéressant en outre de les voir pratiquer eux-mêmes largement l’étiquetage et la stigmatisation des chômeurs – mais c’est compliqué de le leur faire admettre.
De son côté, la démarche de J. Prévieux est bien acceptée même si « déviante » ; l’inversion du rapport de domination amuse toujours les élèves.

A refaire, j’aimerais trouver des témoignages plus récents car le documentaire attention danger travail commence déjà à vieillir – mais je ne connais rien d’équivalent. Si vous avez d’autres sources, je suis preneuse…

Pour aller plus loin, on trouvera ici une petite bibliographie critique, ainsi que quelques émissions sur le travail.

 Yasmine Hégot

Un autre atelier de Yasmine Hégot sur les stéréotypes du genre est disponible .

 


 

[1] Sur l’anomie d’Emile Durkheim, lire par exemple de la division du travail, (1893) coll. Les grands textes, éd. PUF, 2004. Texte disponible en intégralité ici.CorteX_Durkheim-Emile-De-La-Division-Du-Travail-Social

CorteX_Outsiders_Becker[2] La théorie de l’étiquetage est attribuée au sociologue Howard S. Becker dans son livre Outsiders (1963). Toutefois, il semble qu’on puisse en attribuer la paternité à Franck Tannembaum dans Crime and the Community(1938).

[3] Voir notamment Structure sociale, anomie et déviance de R.K. Merton, dans « Eléments de théorie et de méthode sociologique », Paris (1965) pp 163-187.

[4] On peut écouter une émission entière consacrée à ces lettres sur France Inter, dans l’émission de Zoé Varier Nous autres, le 11 août 2008.

A écouter ici : 

[5] Le film de Pierre Carles, Christophe Coello et Stéphane Goxe (CP Productions) est disponible ici.