Sociologie, sciences politiques – critique de « Les sentiers de l’utopie » par Franck Poupeau

CorteX_sentiers_utopieEn novembre 2011, le journal Monde Diplomatique a présenté un article signé Franck Poupeau, qui chroniquait le livre Les sentiers de l’utopie, d’Isabelle Fremeaux et John Jordan, un ouvrage sur la reconstitution de communautés destinées à faire émerger « un autre monde ». 

Franck Poupeau fait dans le mensuel une analyse politique de cet ouvrage (accompagné d’un film documentaire, cf. plus bas) dont il pointe les paradoxes et les limites : gens « exceptionnels », individualisme, élitisme, autant de raisons qui font de ces utopies fort sympathiques des modèles peu subversifs, et assez peu transposables à l’échelle mondiale.

 

Lundi 21 novembre, dans Là-bas si j’y suis sur France Inter, Franck Poupeau détaillait un peu son article, et faisait une analyse critique dont le début est reporté ci-dessous.

Voici l’extrait audio (environ 7mn) :

Richard Monvoisin


 

Le Monde Diplomatique, novembre 2011, p. 20

Peut-on changer le monde ?

Des gens formidables…

Lassés du simulacre démocratique et des organisations contestataires, des individus se regroupent et raniment la tradition communautaire. Avec quel horizon ?

L’élaboration de contre-modèles globaux au système capitaliste fait l’objet d’une intense réflexion dans les cercles de la gauche radicale, souvent accusée, bien injustement, de « ne rien proposer ». Mais une autre tendance se fait jour depuis quelques années : la reconstitution de communautés décidées à rompre avec la société de consommation et la politique institutionnelle. On en trouve une bonne illustration dans l’ouvrage publié par deux militants de l’altermondialisme, Isabelle Fremeaux et John Jordan — ce dernier étant un artiste connu pour son rôle dans le collectif Reclaim the Streets, étendard des « nouvelles formes » de protestation au tournant des années 1990-2000 .

Ce livre-film (un documentaire-fiction accompagne le texte papier) se présente comme un itinéraire initiatique et exploratoire au sein de diverses communautés susceptibles de faire émerger un autre monde. Le « Camp Climat » installé illégalement aux abords de l’aéroport de Heathrow en banlieue de Londres, un hameau des Cévennes devenu une « commune libre » gérée par des punks, des usines occupées en Serbie, ou le Zentrum für Experimentelle Gesellschaftsgestaltung (ZEGG), un camp de l’« amour libre » sis sur une ancienne base de la Stasi, sont quelques-unes des étapes marquantes de ce récit politique et poétique dont l’écriture parvient à restituer les émotions suscitées par les rencontres successives avec des êtres, des mots et des choses.

Si le choix des sites, diversifié et exemplaire, livre un panorama européen des utopies communautaires contemporaines, il est cependant difficile d’échapper à un sentiment ambivalent de frustration et d’irritation mêlées — un peu comme face à ces acteurs lisses des séries américaines qui collent si bien à leur rôle qu’on attendrait presque avec impatience la première fausse note dans leur interprétation. La description des expériences alternatives suit la plupart du temps le même schème narratif : les deux explorateurs, à la fois voyageurs, écrivains, analystes politiques, artistes, bohèmes, bref sans identité assignable si (…) La suite .

 

Les sentiers de l’utopie – documentaire 2010