Psychologie sociale, dérives sectaires – utilisation de célèbres expériences de psychologie sociale

CorteX_TV_CerveauPour l’UE Zététique & autodéfense intellectuelle de l’Université Joseph Fourier, ainsi que pour mes ateliers Esprit Critique pour collège-lycée, j’ai monté un cours consacré aux dérives sectaires et aux techniques d’engagement. Mon objectif est de montrer que les techniques d’embrigadement sectaires et les aliénations en temps de guerre n’ont rien de très différent des techniques de manipulation classiques dans la vie de tous les jours. Aussi j’utilise des exemples tirés du quotidien, du marketing en particulier, pour les illustrer (j’en donnerai dans un prochaine article). 
Je me concentrerai ici sur les trois expériences majeures de psychologie sociale auxquelles je fais référence presqu’à chaque fois.
1/ L’expérience de Solomon Asch (1951) sur le conformisme et la soumission au groupe.
2/ L’expérience dite de Milgram (1967), menée par Stanley Milgram et son équipe sur la soumission à l’autorité.
3/ L’expérience dite de Stanford (1971), menée par l’équipe de Philip Zimbardo sur des sujets placés en situation carcérale.

 


Je ne vais donner que quelques lignes de description pour chacune de ces expériences.

 

L’expérience de l’influence majoritaire d’Asch 

Cette expérience simple est tout à fait adéquate pour questionner les étudiants sur les cas où ils ressentent une soumission au groupe, notamment dans les cas d’injustice : de l’injustice d’évaluation dans les notes au harcèlement sexuel, les exemples fleurissent dans les discussions où les étudiants s’accordent à dire que seuls, ils dénonceraient probablement plus volontiers l’injustice auprès de leurs représentants étudiants, élus syndicaux, ou auprès des enseignants, que lorsqu’ils sont noyés dans la masse.

CorteX_Solomon_AschSolomon E. Asch (1907 – 1996) amena un groupe d’étudiants de 17 à 25 ans à participer à un prétendu test de vision. Tous les participants étaient complices avec l’expérimentateur, sauf un, dont on observait l’indépendance vis-à-vis du comportement des autres.

On demandait aux participants de juger la longueur de plusieurs lignes tracées sur une série d’affiches.

 

À gauche, une ligne modèle, et à droite, 3 autres lignes.

CorteX_Segments_Asch

Alors que la réponse est évidente, les complices donnent à l’unanimité la même fausse réponse : le sujet testé allait-il être capable de dire sa vraie observation malgré la pression des réponses différentes du groupe ?

Beaucoup vécurent assez mal la chose et furent perturbés, et plus d’un tiers (37%) préfèrèrent se conformer aux mauvaises réponses soutenues à l’unanimité par les complices , alors que dans les groupes contrôles (lorsque le sujet n’avait pas la pression d’un groupe) les réponses étaient toujours bonnes.

Chose cocasse pour nous, moins pour les sujets : après l’annonce des résultats, les sujets tendaient à attribuer leur mauvaise performance à leur « mauvaise vue » (ce qu’on appelle résoudre sa dissonance cognitive à peu de frais !).
On peut :
- lire avec plaisir Asch S., « Studies on independance and conformity : a minority of one against an unanimous majority », Psychological Monographs, 1956, 70, p. 416 (en anglais).
- voir un film de cette expérience (en anglais, sous-titrée) :

Anecdote : Asch fut le directeur de thèse de Milgram, dont je parle ensuite.

L’expérience de soumission à l’autorité de Milgram

CorteX_expe_milgramTrès connue mais souvent mal racontée, elle crée un double choc : d’abord sur le fait de se rendre compte qu’une bonne proportion de gens « normaux » placés dans une situation agentique peuvent se soumettre à une autorité qui les intime à faire des choses révoltantes, comme faire souffrir un parfait inconnu. Ensuite sur la question éthique que soulève ce genre d’expérience, heureusement non reproductible aujourd’hui au vu des souffrances morales qu’elle engendre. Je donne quelques détails sur les différentes variantes de l’expérience (vue ou non du sujet soumis aux chocs éléctriques, toucher pour raccrocher l’éléctrode, présence ou non des représentants de l’autorité dans la salle, etc.) et je m’outille pour cela du livre de Milgram lui-même, Soumission à l’autorité. Il est également intéressant de rappeler le contexte de cette expérience, post-2ème guerre mondiale où la soumission à l’autorité aux fascistes italiens, et surtout au IIIe Reich donna les résultats que l’on sait. La question du procès d’Adolf Eichmann se posait alors cruement, et les débats allaient bon train chez les psychologues US : des états-uniens auraient-ils pu eux aussi faire des choses aussi atroces ? Fallait-il faire de ce type d’individu des monstres de cruauté, ou au contraire, des humains somme toute assez ordinaires placés dans un contexte qui ne l’était pas ?CorteX_Stanley_Milgram

Je ne rentre pas dans le détail des variantes de cette expérience menée par Milgram (1933-1984)  – mais il est bon de les connaître, ou de venir avec le livre. Il suffit de savoir qu’en 1961, date de l’expérience standard, 62,5% des sujets testés furent capables de mettre des décharges mortelles à une personne qui ne leur avait rien fait.

Je profite par contre d’avoir eu une réalisation filmique par Henri Verneuil mettant en scène l’essentiel des aspects de cette expérience dans I comme Icare, dont un extrait reproduit ici (et validé par Milgram lui-même) évite de nombreuses explications.

En 2010 eu lieu une reproduction télévisuelle très controversée appelée Zône extrême, réalisée par Christophe Nick. Elle ne remplit pas les standards méthodologiques mais met en scène une « expérience » du même genre. La participation de notre collègue Jean-Léon Beauvois (qui est déjà intervenu dans mon cours le 28 mars 2007 – conférence filmée ici) à ce coup médiatique nous a quelque peu laissés perplexe. Une critique (à télécharger ici) a été faite par notre autre collègue Laurent Bègue, du Laboratoire Interdisciplinaire de Psychologie de Grenoble.

Pour débattre avec des élèves, j’essaye de mener le débat en le rapportant à une perspective de non-reproduction des horreurs nazi, et en comparant démarche essentialisante et démarche psychologique. Diaboliser une catégorie d’individus, en l’essentialisant ne résoud rien en soi, et permet de traiter les choses à court terme (comme condamner les auteurs des crimes) ; en revanche regarder les mécaniques de soumission de face, « l’ordinarité du mal », oblige à regarder la part de soumission à l’autorité qu’il y a en nous, et à réflechir à la meilleure prévention pour les générations à avenir. (l’esprit critique faisant pour moi partie de cette prévention)

Pour aller plus loin, on pourra :

  • lire cet article gracieusement transmis par L. Bègue : Beauvois, Bègue, Courbet & Oberlé, Psychologie de la soumission à l’autorité
  • Voir les vraies images de cette expérience (en anglais, sur BBC4 – avec l’un des rares survivants de l’expérience)
  • Regarder un Zapping de Zône Extrême.

 

 

L’expérience de Stanford, ou effet Lucifer

CorteX_Expe_stanfordCette expérience menée par Philip Zimbardo (1933 -) suscite elle aussi de nombreux questionnements, sur les mécaniques de soumission en milieu carcéral, où comment nait la violence dans un contexte de coercition.

La démarche de Zimbardo fut sensiblement la même que celle de Milgram et son équipe, mais l’expérience, qui consistait à tirer au sort des gens ordinaires pour remplir des rôles soit de gardiens de prison, soit de détenus, a dû être arrêtée au bout de quelques jours seulement devant les dégats psychologiques endurés par lesdits détenus : arrêtée à contre-coeur par Zimbardo qui lui-même s’est retrouvé « embarqué » par la logique de l’expérience, tout comme bon nombre des cadres de cette expérience.

Là encore, un film a repris ce thème, en le déformant outrageusement (la fin d CorteX_Philip_Zimbardou film est tout à fait déconnectée de la réalité). Ceci dit, deux passages présentent bien le contexte et une des phases de l’expérience. Je les ai montées en un seul document.

Voici les trois extraits dont je me sers du documentaire « The Stanford prison experiment« , réalisé ensuite par Ken Musen et Philip Zimbardo (1971), où sont montrées un certain nombre d’archives, mais également des témoignages poignants et une analyse de Zimbardo, lui-même.

Fin du reportage : analyse de Zimbardo, lui-même gêné par les dommages psychologiques occasionnés.

Témoignages des principaux sujets, choqués(en anglais)

Vers la minute 15, hurlements du détenu ayant dû être retiré de l’expérience dès le 2ème jour (36e heure) :

Voici également une conférence de P. Zimbardo, sous-titrée, transmise gracieusement par Bastien et intitulée Comment des gens ordinaires deviennent des monstres… ou des héros.

Note :

Zimbardo lui-même fait couramment des lien entre cette expérience et les humiliations d’Abu Grahib en Irak en 2004.

En partant d’Abu Grahib, j’ai fait un Midi Critique en février 2010 intitulé : Pourrions-nous tous être tortionnaires ?

 

Merci à mon collègue Nicolas Gaillard, qui vient parfois faire ce cours avec moi, ainsi qu’à Franck Villlard de l’Observatoire zététique, ancien président de l’Association de Défense de la Famille et de l’Individu 2 Savoie Isère, qui est souvent venu compléter mes propos d’exemples sur les dérives sectaires qu’il connait bien.

Merci également à Laurent Bègue, ainsi qu’à notre amie psychologue Virginie Bagneux.

 

Vous aussi, vous utilisez ces ressources ? Racontez-nous, partagez votre expérience et prodiguez vos conseils.

Richard Monvoisin