Principe de la preuve sociale, effet Panurge ou argumentum ad populum

 

Le principe de la preuve sociale, effet Panurge ou argumentum ad populum
CorteX_Monvoisin_effet Panurge

 

Le principe de la preuve sociale désigne cette tendance à croire que si la plupart des gens croient en quelque chose ou agissent d’une certaine manière, mieux vaut se conformer à cela en vertu de l’idée qu’autant de gens ne peuvent tous se tromper. Ce n’est plus la célébrité ou l’autorité qui fait poids, mais la masse, et une chose devient acceptable parce qu’elle est supposée vraie/crue par un certain nombre de gens. Plus formellement, le fait qu’une masse de gens nourrissent un sentiment favorable à l’égard d’une proposition ou d’une action se substitue à la preuve étayant cette proposition.

Le terme d’effet Panurge vient du personnage de François Rabelais, compagnon de Pantagruel pendant leur voyage au « Pays des Lanternes » (Quart Livre, ch. VIII) :

« Malfaisant, pipeur, buveur, Panurge sait et entend tout faire, notamment des farces ; par exemple il fait plonger les moutons de Dindonneau dans la mer en y jetant le premier, que les autres suivent bêtement. »

Effet Panurge

Un grand nombre de gens pensent que X=bCorteX_Panurge_assiette_au_beurre. Donc X=b

Cialdini (2004, voir Bibliotex, Pour démarrer) présente l’ambivalence de cet effet en utilisant une métaphore de chemin vicinal :

« Habituellement, quand un grand nombre de gens fait quelque chose, c’est que c’est la meilleure chose à faire. Cette vérification par les faits est à la fois la force et la faiblesse du principe de la preuve sociale. (…) La preuve sociale représente un raccourci commode, mais elle rend en même temps celui qui l’emprunte vulnérable aux assauts des profiteurs embusqués sur le chemin. » (pp. 127-180)

Ce sophisme est très commun et extrêmement puissant. Puisqu’une majorité de gens sont enclins à se conformer avec les vues de la majorité, convaincre une personne en lui disant que la majorité approuve l’assertion en question est un excellent moyen de le lui faire accepter, soit par mimétisme, soit par peur de l’ostracisme.

Dans la ligne directe des rires préenregistrés qui accompagnent les séries télévisées afin de provoquer l’hilarité des téléspectateurs au moment voulu, le comportement individuel a une forte propension à se calquer sur celui de la société. Et de la même façon que l’introduction des rires préenregistrés dans un programme qui plus est médiocre n’est pas laissée au hasard et s’appuie sur une connaissance scientifique de leur influence sur la réception du public (Nosanchuk & Lightstone, Canned laughter and public and private conformity, Journal of Personality and Social Psychology, Vol 29(1), Jan 1974, pp. 153-156), les stimulations marketing sont elles aussi étudiées de près et jouent sur l’étude des mouvements de troupeau : arguments de grande vente, 100 000 exemplaires vendus, hits des meilleurs ventes de disques, etc. sont passés au peigne fin par des professionnels de l’un des rares débouchés des études françaises de sociologie. On a pu montrer très récemment, comme Salganik et ses collègues, que les gens achètent la musique qu’ils savent ou croient savoir que les autres apprécient [1]). « Ainsi, cette tendance à l’uniformisation musicale s’opère principalement grâce aux (ou à cause de) radios/télévision qui, les unes après les autres, reprennent souvent les mêmes morceaux favorisant, par effet de mimétisme, leurs ventes au détriment d’autres morceaux ignorés. », ajoute F. Grandemange, auteur du site Charlatans.

De là à la fabrication du consentement politique, il n’y a qu’un pas, qui a été formalisé depuis sous le nom de Bandwagon effect — en souvenir du clown Dan Rice qui contribua à la propagande politique de Zachary Taylor en faisant processionner sa carriole chargée de monde. La technique fut reprise bien des fois, avec le slogan « jump on the bandwagon ».
Les études les plus récentes montrent ce comportement de troupeau (herd behaviour) lors des choix politiques, notamment Nadeau & al. sur l’avortement et sur la constitution québécoise [2], Goidel & al. [3], Mehrabian sur l’influence des sondages sur les votants [4], amenant même Morwitz & al. à se demander si les sondages reflètent l’opinion ou si l’opinion reflète les sondages [5]).
  • [1] Salganik M.J., Dodds P.S., Watts D.J., (2006) Experimental study of inequality and unpredictability in an artificial cultural market,  Science, 311, pp. 854-856.
  • [2] Nadeau R., Cloutier E., Guay J.H, New Evidence About the Existence of a Bandwagon Effect in the Opinion Formation Process, International Political Science Review, (1993) 14, 2, pp. 203-213.
  • [3] Goidel R.K., Shields T.D., (1994) The Vanishing Marginals, the Bandwagon, and the Mass Media, The Journal of Politics, august, 56 (3), pp. 802-810.
  • [4] Mehrabian A., (1998) Effects of Poll Reports on Voter Preferences, Journal of Applied Social Psychology, 28, pp. 2119-2130.
  • [5] Morwitz, Vicki G., and Pluzinski C., (1996) Do Polls Reflect Opinions or Do Opinions Reflect Polls?, Journal of Consumer Research, 23 pp. 53-65.

 

Illustrer l’effet Panurge au moyen de supports tirés des médias est chose facile :

  • les classements de meilleures ventes de livres/disques/logiciels, avec parfois la mention « x clients satisfaits » – occasion de montrer un effet cigogne retors que celui consistant à faire croire qu’un produit acheté non rapporté a satisfait son acheteur ;
  • les classements des meilleures fréquentations ;
  • les labels sur certains produits ;
  • les « avis de consommateurs » et les slogans type « élu produit/voiture/saveur de l’année » ;
C’est également l’occasion de glisser quelques exemples tirés du vécu, que les étudiants ont certainement déjà rencontré. En voici trois que nous utilisons en cours.
  • L’exemple des boîtes de nuit laissant s’entasser devant la porte les clients même lorsque la boîte est vide juste pour créer l’illusion d’une demande accrue mise sur l’effet Panurge (Cialdini ouv.cité, p. 131).
  • L’exemple du dilemme des restaurants, ou à deux restaurants équivalents dont l’un contient déjà un client, l’autre non, le passant sera attiré par le premier (Ibid.).
  • L’exemple plus dramatique : lors d’un événement grave, les individus vont d’abord chercher des signes, des indications dans l’attitude de leurs semblables afin de choisir l’action appropriée – ce qui expliquerait cette fameuse « dilution de responsabilité » appelée « effet spectateur » ou « bystander apathy » lors des agressions devant témoins : l’impassibilité se transmettant et se rationalisant peut amener un individu à ne plus réagir à un danger là où seul il aurait réagi [6].

 

  • [6] Latane B., Darley J.M., (1968) Group inhibition of bystander intervention in emergencies, Journal of Personality and Social Psychology, 10 (3), pp. 215-221.

 

Cet effet se situe à la convergence de plusieurs autres outils zététiques, notamment :

- le scénario appel à l’émotion, et la peur de cet ostracisme qu’encourt qui ne se plie pas à la « peer pressure » (à venir);
- le faisceau de preuve, par le fait qu’il se base sur la réunion de nombreuses « mauvaises preuves » :
 
Labossière le décrit ainsi dans son Fallacy Tutorial :

« The fact that most people have favorable emotions associated with the claim is substituted in place of actual evidence for the claim. A person falls prey to this fallacy if he accepts a claim as being true simply because most other people approve of the claim ».

Il y a différentes formes que peut prendre l’effet Panurge. En voici cinq :

  • L’argument de majorité, argumentum ad numerum

 

1. Une majorité de gens pensent que X=b, contre une minorité qui pensent autre chose

2. Donc X=b

 

  • L’argument du gratin, argumentum ad gratinum

 

1. La catégorie de gens à laquelle je m’identifie ou que je prends pour modèle pensent que X=b

2. Donc X=b

 

  • L’argument du bon sens du peuple (appelé aussi sophisme du pragmatisme ou argument gluant)

 

1. X=b est plein de bon sens

2. Donc X=b

ou

1. Je suis étonné que quelqu’un comme vous puisse douter que X=b

2. donc X=b

 

  • L’appel au témoignage

1. On m’a rapporté le cas de Mme L qui a dit que X=b

2. donc X=b

  • L’argument de l’exception française

1. Partout, on reconnait que X=b, sauf en France

2. Donc X=b

(modulable : remplacer France par n’importe quel pays)

(tiré de Monvoisin, Pour une didactique de l’esprit critique, 2007, 4.3.2.14 pp. 233-236).