Décortiqué – Argumentaires sur Le Mur II

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Voici l’analyse des arguments du message de Thomas Legrand, proposé par Nicolas Gauvrit*, et montrant des arguments fallacieux, ici principalement à l’encontre des mères d’enfants autistes. C’est un bon entraînement au décorticage de sophismes, post hoc ergo propter hoc, attaque ad hominem, pétition de principe, etc.

Nicolas Gauvrit :

Il y a quelques semaines, Thomas Legrand  a envoyé un mail mécontent à l’association Autisme Sans Frontières, mail qui semble s’adresser plus spécifiquement aux mères d’enfants autistes afin de leur rappeler que malgré leur « hystérie collective » suite à la sortie du film Le Mur, la mère reste la seule cause d’autisme chez l’enfant. D’ailleurs, l’agressivité de ces « furies » vis-à-vis de ceux qui dévoilent les responsabilités prouve bien qu’elles ont un problème – c’est le genre de tourbillon sophistique qui mériterait peut-être le nom de « sophisme psychanalytique » : si vous pensez que j’ai tort, c’est bien la preuve que j’ai raison !

Je propose ici un petit décryptage de ce courriel, qui pourrait bien être une parodie, d’ailleurs.

Mes réactions en noir sont inscrites au fil du texte. En rose, des compléments sont donnés par Richard Monvoisin

ATTENTION : Le texte en bleu n’est pas de moi, mais de Thomas Legrand [TL]. Il s’agit de citations de son mail.

L’ensemble des commentaires de mères d’autistes ne montre pas une grande capacité à la remise en cause… Certes, le discours des psychanalystes ne doit pas être facile à entendre pour vous. Mais quand la seule réponse que vous leur faites est qu’ils sont fous, archaïques, dépassés par la science moderne, quand vous affirmez qu’ils accusent les pauvres mères de tout et de son contraire, vous ne faites que confirmer ce qu’ils affirment : au début de l’histoire d’un enfant autiste, on trouve en général une mère rigide (incapable de la moindre remise en cause), utilisant son enfant pour réaliser ses propres fantasmes de toute-puissance.

Il y a ici deux arguments, qui se résument ainsi : (1) ce n’est pas parce que ce que disent les psychanalystes est déplaisant pour les mères qu’ils ont torts. Dire qu’ils sont fous, archaïques, etc. n’est pas un argument, et même (2) en les attaquant vous montrez que vous êtes agressives, ce qui confirme ce qu’ils disent.

L’argument (1) est correct. Je suis régulièrement choqué d’entendre présenter la culpabilisation des mères comme contre-argument aux psychanalystes. Ce n’est pas parce que les mères sont blessées que les psychanalystes ont tort, certaines réalités sont hélas vexantes. [Sophisme justement dénoncé par TL : confusion entre le vrai et le bon]

L’argument (2) est en revanche fallacieux : en réagissant de la sorte, les mères n’ont pas un discours rationnel , mais elles ne se montrent pas « rigides », et même si elles se montraient rigides, cela ne prouverait rien de l’hypothèse psychanalytique, qui dit qu’elles étaient rigides avant et que c’est pour cela que leur enfant est autiste. Il y a là une triple arnaque (sans compter le fait de laisser supposer que toutes les mères d’autistes ont le même discours) :

(A) Contester les critiques (surtout quand on a raison) n’est pas faire preuve de rigidité. Exemple : Thomas Legrand n’a pas changé d’avis, si ça se trouve. [Sophisme lié à l’affirmation du conséquent]

(B) Même si les mères d’autistes sont rigides, cela ne signifie pas qu’elles l’étaient avant. [Sophisme temporel]

(C) Même si elles l’étaient avant, cela ne prouve pas que c’est cela qui a causé l’autisme. [Sophisme post hoc ergo propter hoc]

Je (RM) ferai une analyse un tout petit peu différente.

L’ensemble des commentaires de mères d’autistes (1)(2) ne montre pas une grande capacité à la remise en cause…(3) Certes, le discours des psychanalystes ne doit pas être facile à entendre (4) pour vous (5). Mais quand la seule réponse que vous leur faites (6) est qu’ils sont fous (7), archaïques, dépassés par la science moderne (8), quand vous affirmez qu’ils accusent les pauvres mères de tout et de son contraire (9), vous ne faites que confirmer ce qu’ils affirment (10) : au début de l’histoire d’un enfant autiste, on trouve en général une mère rigide (11) (incapable de la moindre remise en cause) (12), utilisant son enfant pour réaliser ses propres fantasmes de toute-puissance (13).

  1. Sophisme écologique : on regroupe des données globales d’une population pour en tirer une opinion

  2. Tri des données : on sait que les témoignages/commentaires ne sont produits que si les gens ont accès au dit média, s’ils ont les moyens ou le courage de s’exprimer, etc. En clair, cette collection n’est peut-être pas représentative des mères d’autistes.

  3. Suite du sophisme écologique – désormais les commentaires épars deviennent une personne morale, qui n’a pas « une grande capacité à.. »

  4. Inversion de la responsabilité : ce n’est pas moi qui me trompe, mais vous qui ne comprenez pas.

  5. Suite du sophisme écologique. Les mères d’autistes deviennent un corps homogène.

  6. Suite du sophisme écologique. La collection de commentaires devient une seule « voix, une seule réponse.

  7. Technique de l’épouvantail : grimer les critiques en une seule, ridicule et pathologisante.

  8. Amalgame de décrédibilisation : en associant « fous » et « archaïques, dépassés par la science moderne », cela affaiblit notablement la force des deux autres critiques.

  9. Suite de l’amalgame de décrédibilisation : « tout et son contraire », c’est un peu comme une cacophonie, à tort et à travers.

  10. Irréfutabilité de la théorie (cf. Argument des « résistances », de J. Van Rillaer)

  11. Utilisation de la pseudo-théorie de Bettelheim

  12. Bricolage : l’auteur tente de faire concorder « mère rigide » et « incapable de la moindre remise en cause » pour assoir son argumentation.

  13. Utilisation de la pseudo-théorie freudienne (fantasme, toute-puissance)

Ce documentaire montre que le discours des psychanalystes est posé et construit.

Ici, on suggère de manière implicite que si un discours est cohérent, il doit être vrai. Mais le discours des astrologues, des homéopathes, etc. est également très construit. Cela ne dit rien de leur validité. [Sophisme : la cohérence interne comme preuve d’une théorie]

La documentariste avait préparé des questions dans le but de les déstabiliser.

Ça n’est pas ce que dit la réalisatrice. TL suppose que la réalisatrice était animée de buts négatifs – ce qui d’ailleurs ne changerait absolument rien à la question de savoir si les psychanalystes ont raison ou tort. [Sophismes : affirmation péremptoire + attaque ad hominem].

J’y vois pour ma part un procès d’intention tout simple.

Il aurait été intéressant de voir le propre visage de la documentariste (qui reste caché…) quand elle s’aperçoit qu’aucune de ses questions n’a l’effet qu’elle espérait : tourner les psychanalystes en ridicule.

 La parenthèse fait aussi partie sinon des sophismes, au moins de la rhétorique (et non de la démonstration). Curieuse manière de procéder pour quelqu’un qui vient de dénoncer la moquerie… [Stratagème : Insinuation moqueuse]

Mères d’enfants autistes, répondez une par une aux affirmations des psychanalystes, avec si possible, un discours aussi posé et construit que le leur.

Injonction si fréquente et tellement sophistique ! Que Thomas Legrand démontre donc qu’il n’y a pas de licorne rose invisible s’il pense que ma théorie est délirante ! C’est à celui qui formule une hypothèse de la démontrer. [Sophisme : Inversion de la charge de la preuve].

Quand vous ne faites que répondre par la moquerie, et la foi aveugle dans ce que vous appelez un « consensus » de la « science moderne » (consensus qui n’a jamais existé, ce documentaire ne fait que le prouver (à moins d’exclure par définition les psychanalystes du certificat de « scientifique moderne »)), vous ne faites que confirmer ce qu’ils affirment.

Il y a ici une série d’affirmations et plusieurs arguments mêlés.

Il est vrai que la moquerie n’est pas une preuve.

Il s’agit toujours de cette technique de l’épouvantail : l’auteur transforme une contestation clinique en une stratégie de moquerie et de foi aveugle.

Il suffit de regarder l’autre documentaire de Sophie Robert, où Monica Zilbovicius expose les connaissances scientifiques sur l’autisme pour voir qu’il n’y a certes pas consensus dans le monde scientifique pour savoir quelle serait la cause ultime de l’autisme, mais qu’il y a bien consensus sur certains points, comme l’efficacité de la méthode ABA pour n’en donner qu’un. Il y a ici un jeu sur les sens de « consensus » : le consensus sur toute la théorie n’existe pas, mais cela ne veut pas dire qu’il n’a pas un domaine consensuel, qui à lui seul réfute la psychanalyse.

Jouer sur le double sens, commun et scientifique, d’un mot s’appelle en zététique un effet paillasson.

Le morceau de phrase « à moins d’exclure par définition les psychanalystes du certificat de « scientifique moderne » » peut être compris comme un deuxième exemple de jeu de polysémie. On exclut effectivement les psychanalystes de la science (pas seulement moderne)… par définition de la science. Mais on peut parier que « par définition » sonnera chez beaucoup comme « par principe » – et même « par principe arbitraire ». Or il n’y a là rien d’arbitraire : la psychanalyse n’est pas scientifique, parce que ses méthodes ne sont pas celles de la science, tout simplement. De nombreux psychanalystes revendiquent d’ailleurs ce statut hors-la-science.

La fin de la phrase « vous ne faites que confirmer ce qu’ils affirment » est une répétition d’un sophisme déjà vu plus haut.

Certes, le discours des psychanalystes est parfois intransigeant. Demandez-vous pourquoi. A quoi est conduit un psychologue, un observateur neutre, quand il se retrouve face à des mères montrant tant de hargne ?

Bel exemple d’inversion temporelle. La « hargne » dont il est question est une conséquence de la théorie des psychanalystes… elle n’était pas là avant.

L’inversion de causalité est classée dans les effets cigogne

En outre, le problème n’est pas la manière intransigeante que des psychanalystes peuvent avoir de présenter leur théorie (ils sont d’ailleurs en pratique souvent prudents, au contraire), mais la théorie elle-même.

On ne peut pas sauver un enfant autiste en demandant gentiment à sa mère si elle veut bien accepter qu’on l’éloigne un peu de son enfant en souffrance, en lui demandant gentiment si elle veut bien se remettre un peu  en cause. Si on n’est pas ferme avec ces mères hargneuses, l’enfant autiste n’a aucune chance de s’en sortir.

Ce paragraphe suppose sans le dire que les psychanalystes ont raison [Sophisme lié à la pétition de principe]. S’ils avaient raison, le paragraphe serait valide.

Or rien ne vient à l’appui de cette théorie.

Dernière chose : s’il y a bien un discours ridicule, c’est celui de prétendre prouver que le discours adverse est faux avec un seul contre-exemple (la famille en forêt avec la mère gentille et dynamique sous fond de  musique douce et gentille). A ce petit jeu on peut opposer beaucoup d’autres exemples. Il y a moins de deux semaines par exemple, à Martigues, une mère dépressive tue son fils autiste et se suicide.

Encore un magnifique triple sophisme.

(1) Ce n’est pas aux opposants de montrer que la psychanalyse a tort, mais à la psychanalyse de montrer qu’elle a raison [Sophisme : inversion de la charge de la preuve].

(2) Contrairement à ce qui est écrit en toutes lettres, on peut montrer qu’un discours adverse est faux avec un seul contrexemple quand le discours adverse est universel. Si je dis « tous les nombres entiers sont pairs », un contre-exemple comme 1 suffit. Or, la psychanalyse fait régulièrement ce genre d’affirmations universelles. « On ne peut pas sortir de l’autisme » est réfutable en un contrexemple.

(3) Je ne pense pas que le contrexemple ait été pensé par la documentariste comme une démonstration, mais comme une illustration. Caricaturer la position de l’autre (ici faire croire que l’exemple est pensé comme une preuve) pour mieux la descendre, c’est encore un sophisme [L'épouvantail]. La preuve que les méthodes ABA ou autres fonctionnent ne se fait pas sur un exemple, mais sur des dizaines d’études contrôlées, du type de celles que les psychanalystes refusent de faire et dont ils refusent les conclusions si elles ne leurs sont pas favorables [1].

Tout cela est peut-être un canular, mais le texte permet en tout état de cause une bonne introduction à la pratique des sophismes.

Nicolas Gauvrit


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* Nicolas Gauvrit est un collaborateur du CorteX, docteur en psychologie cognitive et maître de conférence en mathématiques à l’Université d’Artois.

[1] On peut faire référence au rapport de l’INSERM consacré à l’évaluation des psychothérapies, enterré en 2005 par Philippe Douste-Blazy alors ministre de la santé. Une revue de presse sur ce sujet. (note de N Gaillard)