Décortiqué – « Pourquoi l’ostéopathie peut faire du bien à votre bébé ? », France Info, janvier 2011

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Voici un début d’analyse proposé par des membres du réseau CorteX.

  • En vert, décorticage de Nicolas Gaillard.
  • En bleu, décorticage de Nicolas Pinsault.

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Chronique France Info –  « Pourquoi l’ostéopathie peut faire du bien à votre bébé ? » – Janvier 2011.

 

1er minute

« Trouver une alternative au tout médicament, c’est probablement une des raisons qui pousse de nombreux parents à aller consulter un ostéopathe avec leur nourrisson »

C’est une pétition de principe : la prémisse de la démonstration contient déjà l’acceptation de la conclusion. On sous-entend ici que les pratiques médicales conventionnelles traitent les pathologies uniquement par médicament : c’est une réduction caricaturale des méthodes du milieu médical pour le discréditer.
« Trouver une alternative au tout médicament » est un faux dilemme bien dissimulé. On offre uniquement deux alternatives – médecine conventionnelle ou ostéopathie – en omettant toute autre alternative pourtant possible. La présentation du dilemme est en outre habilement déséquilibrée puisque les pratiques conventionnelles sont connotées négativement par les termes « tout médicament ». Impossible alors de ne pas être d’accord avec le choix de l’ostéopathie.

J’ajouterais que le terme « probablement » est ici particulièrement mal choisi puisqu’il ne s’agit que d’un a priori sans fondement.

Le chroniqueur présente Carole Renucci, rédactrice en chef d’Enfant magazine et fait référence à l’article du mensuel de janvier 2011 « Pourquoi l’ostéopathie peut faire du bien à votre bébé ?»

Cette présentation de l’article est encore une pétition de principe qui m’oblige à accepter la prémisse que l’ostéopathie peut faire du bien tout court, ce qui est très discutable. « Pourquoi l’ostéopathie peut faire du bien à votre bébé ?  » sous-entend « l’ostéopathie peut faire du bien à votre bébé et nous allons vous expliquer comment… »

Enfant magazine janvier 2011En couverture du fameux mensuel Enfant magazine de janvier 2011 : « L’ostéopathie, ça marche aussi pour les petits »

Idem, le « ça marche aussi » implique que ça marche tout court.

L’affirmation « ça marche » n’est pas très claire. Que faut-t-il comprendre ? « C’est efficace », « ça me soulage », « c’est prouvé », « j’y crois » ou encore « il y a un effet significatif » ? Cette ambiguïté permet surtout de contourner la question de fond : y’a-t-il un effet thérapeutique spécifique ? 

« Est-ce qu’on peut parler d’engouement pour cette médecine douce aujourd’hui ? »

Le terme « médecine » douce permet de faire rentrer d’emblée l’ostéopathie dans le champ des médecines : c’est une dénomination inexacte.
Le terme médecine « douce » sous-entend également une opposition à une médecine dure que serait la médecine conventionnelle. Si ces pratiques sont « alternatives », elles sont « alternatives » à quoi ? C’est une connotation très problématique qui fait l’objet d’un atelier Faire un atelier-débat – médecine « douce », « alternative »….

« En 2005 un chiffre émanant de l’Académie d’ostéopathie donnait 200.000 visites pour les tout petits, pour les nourrissons, ce qui effectivement est massif et pose beaucoup de questions. Ce chiffre est sans doute lié à l’intensification des propositions, c’est à dire qu’il y a une légalisation du titre et de la profession au cours de la décennie dernière qui a permis effectivement à cette offre de s’amplifier. »

Indiquer que de nombreuses personnes consultent, que cela s’amplifie et que l’exercice de l’ostéopathie est légalisé, ancre l’acceptation d’une certaine légitimité qui peut m’amener à conclure ensuite « donc c’est efficace ». D’ailleurs l’argument est définitivement posé plus loin. Cependant, la preuve sociale, l’effet Panurge (beaucoup de gens consultent) ou légale ne sont pas des arguments de validité de la pratique. Voir le même argumentaire pour l’homéopathie [1]. 

Le mode de calcul utilisé ici pour ces affirmations pose questions. Pour cela il suffit de se procurer le rapport de la commission pédiatrie de mai 2006 disponible sur le site  de l’Académie d’ostéopathie de France. On constate alors que l’on est loin des standards de l’épidémiologie. L’enquête se fait par questionnaire auprès d’ostéopathes exclusifs (n’exerçant ni la médecine, ni la kinésithérapie) tirés au sort dans un registre contenant 1774 noms. L’échantillon retenu au final est de 97 praticiens déclarant avoir vu, en moyenne, 148,8 nourrissons au cours des 12 derniers mois. En multipliant ce nombre par la population de praticiens de départ dans le registre ils arrivent à la conclusion que 217 000 nourrissons ont consulté et que cela représente 470 000 consultations (et non 200 000 comme évoqué, pourquoi un tel écart ?). Alors poussons le raisonnement jusqu’au bout pour souligner son aspect bancal : en multipliant le nombre moyen d’enfants vus par le nombre d’ostéopathes estimé (médecins (10000), kiné (4000) et ostéopathes exclusifs (1774)). On arrive à plus de 2,3 millions de nourrissons vus par les praticiens, soit plus de 4 fois le nombre de nourrissons présents sur le sol français à la même période (source INSEE).

 

2ème minute : qu’est ce que l’ostéopathie ?

« C’est une médecine douce, ça veut dire qu’elle prend dans sa globalité l’être humain, tant sur le plan psychique que physique »

On retrouve ici la connotation très problématique de médecine « douce » (voir l’article Faire un atelier-débat – médecine « douce », « alternative »… sur ce sujet). En outre, l’utilisation de termes creux comme « dans sa globalité l’être humain, tant sur le plan psychique que physique » est très imprécise, voire vague : c’est donc à l’auditeur d’y mettre du sens. C’est un exemple d’effet puits.

C’est une pétition de principe : cela sous-entend que les médecines « pas douces » ne prennent pas l’individu dans sa globalité.

« Elle renvoie à une thérapie manuelle qui consiste à manipuler les personnes de façon à retrouver ou à prévenir d’une dysharmonie ou d’un déséquilibre au niveau des fonctions et notamment des structures – tout ce qui concerne les muscles, l’articulation, le squelette. »

« Dysharmonie » et « déséquilibre » sont des mots paillasson qui créent un effet puits dans cette phrase.

Cette définition reprend étonnamment celle, officielle et réglementaire, de la kinésithérapie: « Consiste en des actes réalisés de façon manuelle ou instrumentale, notamment à des fins de rééducation, qui ont pour but de prévenir l’altération des capacités fonctionnelles, de concourir à leur maintien et, lorsqu’elles sont altérées, de les rétablir ou d’y suppléer. » Quelle est alors la spécificité de l’ostéopathie ? 

« [une séance] se déroule très bien, […] pour les enfants en tous cas c’est très léger »

On poursuit sur le mode « médecine douce ». Pourtant les pathologies nécessitent parfois de ne pas être « doux ». Le traitement d’infections comme la bronchiolite par exemple nécessite des techniques de kinésithérapie qui paraissent très choquantes pour un parent qui voit son enfant manipulé vigoureusement et forcé à tousser.

Interrogatoire sur les conditions de grossesse, de naissance et utilisation du dossier médical.

Je peux soupçonner ici un danger de corrélations erronées entre les conditions de grossesse et/ou de naissance et des troubles. C’est le genre de biais fallacieux très répandu dans tout un tas de thérapies douteuses qui trouvent toujours une raison aux troubles de l’enfant, que l’on valide subjectivement, faute de preuve. Imaginez un enfant dont la naissance a été compliquée. On sera alors tenté de faire le lien en permanence avec d’éventuels troubles qui surviendraient durant son enfance. C’est un véritable risque de déterminisme.

Je suis d’accord. En outre pour être complet sur le sujet, les ostéopathes ne sont pas des professionnels de santé. Ils ne répondent donc pas aux mêmes obligations légales. Leur confier son dossier médical me semble questionnant.

« C’est un rééquilibrage, […] problèmes de sommeil, enfants qui pleurent, qui sont ronchons pour lesquels on ne voit pas vraiment la raison. »

« Rééquilibrage » : mot paillasson.
Attention à l’effet cigogne et la validation subjective, d’autant quand on connaît l’absence de validité objective de l’ostéopathie. Voir Les professionnels de santé et l’ostéopathie ou le site osteo-stop pour se faire une idée.

 « Rééquilibrer » quoi ?

« Geste réalisé de façon douce et précise »

Cela connote encore une opposition négative médecine « douce », médecine « conventionnelle » en bonne/mauvaise. En outre, les gestes ne seraient-il pas « précis » en dehors de l’ostéopathie ?

3eme minute

« Aujourd’hui on compte 4000 médecins parmi les ostéopathes, 10000 kinés ; la formation est supervisée par la faculté de médecine,  donc je pense qu’on peut lui attribuer tout le sérieux qui lui revient. »

Il arrive assez fréquemment à des figures illustres ou des institutions non moins illustres de légitimer des techniques se révélant très légères par la suite, voire pseudo-scientifique. C’est un argument d’autorité qui ne dit rien sur la validité de la pratique ; les figures d’autorité ne peuvent pas remplacer les preuves scientifiques.   C’est encore une pirouette argumentative similaire à l’homéopathie [1].

J’entends « homéopathe » à la place « ostéopathes » (?!) D’accord pour l’argument d’autorité qui n’apporte rien au débat, d’autant que ce qu’elle dit est faux. C’est bien là d’ailleurs tout le problème de l’ostéopathie : seules les formations destinées aux médecins sont proposées dans le cadre de facultés de médecine. L’essentiel des formations en France sont des écoles privées sans lien avec une structure universitaire. Pour être complet des dispositions réglementaires récentes ont établi une liste des établissements agréés à délivrer le diplôme, en se basant notamment sur la quantité des enseignements dispensés. L’Académie de médecine, elle, s’exprime sans ambiguïté au sujet de l’ostéopathie dans un rapport rendu en 2006 selon ces termes : « Peut-être vaudrait-il mieux enseigner la médecine en tenant un plus grand compte de sa composante « humaniste », essentielle mais insuffisamment donnée en exemple, plutôt que d’officialiser des pratiques qui cherchent à s’en éloigner en s’appuyant sur des a priori d’inspiration, en grande partie, purement philosophique. »[2].

« D’autres médecins se méfient de l’ostéopathie, sans l’estimer dangereuse, mais ils doutent de ses effets […] Il n’y a rien de mieux que la pratique pour le vérifier. »

C’est une forme d’épouvantail : travestir d’abord la position des détracteurs de façon volontairement erronée et facile à réfuter puis détruire cet épouvantail en prétendant ensuite avoir réfuté la position rivale.
« d’autres médecins » connote une position minoritaire ;
« se méfient de l’ostéopathie« . « Méfier » ne connote pas la même chose que « invoquent l’absence d’évaluation scientifique » ;
« sans l’estimer dangereuse« . C’est une connotation qui sous-entend que même s’ils invoquent l’absence d’effet, ces médecins considèrent que l’ostéopathie n’est pas dangereuse ;
« mais ils doutent de ses effets« . Encore une fois : « douter » ne connote pas la même chose que « invoquent l’absence d’évaluation scientifique » ; attention a ne pas inverser la charge de la preuve, qui incombe à celui qui prétend quelque-chose.

Le témoignage ne vaut pas une preuve. Je pense qu’on a ici une généralisation abusive.

« Les études n’ont pas été vérifiées sur le plan purement scientifique,  néanmoins elle connaît un engouement au plan mondial […] les visites se multiplient ce qui veut quand-même dire, je pense, qu’il y a un effet. »

Préparé en amont, l’argumentum ad populum ou principe de la preuve sociale désigne cette tendance à croire que si la plupart des gens croient en quelque-chose ou agissent d’une certaine manière, mieux vaut se conformer à cela en vertu de l’idée « qu’autant de gens ne peuvent tous se tromper ». Voir Principe de la preuve sociale, effet Panurge ou argumentum ad populum.

« Pour certaines pathologies, notamment chez l’adulte, notamment les lombalgies, on n’est pas loin de penser que c’est la meilleure technique pour les solutionner. »

Qui est ce « on » qui pense ? N’inversons pas ici la charge de la preuve : jusqu’à présent aucune revue de littérature scientifique ne semble démontrer que les manipulations seraient plus efficaces qu’autre chose (pour approfondir, voir « Spinal manipulative therapy for chronic low-back pain ». Rubinstein SM, van Middelkoop M, Assendelft WJ, de Boer MR, van Tulder MW. Cochrane Database Syst Rev. 2011 Feb 16;(2):CD008112. Review. )

« Dans certaines maternités on propose déjà une séance d’ostéopathie, ça fait partie des actes courants, pour les personnes, les équipes qui en sont convaincues […] ce qui est certain c’est que ça fonctionne bien, même si évidemment cela génère des craintes du côté des adultes »

Dans certaines maternités : argument d’autorité, comme cité plus haut (médecins, kinés, faculté de médecine). L’argument d’autorité est d’ailleurs ensuite banalisé par « ça fait partie des actes courants ».
« Pour les personnes, les équipes qui en sont convaincues » : il n’est pas nécessaire être convaincu pour qu’un traitement fonctionne ou cela oriente la question sur un effet placebo.
 
Je vois ici un moyen de déplacer le débat pour éviter d’aborder le fait que l’ostéopathie n’a pas de critères précis qui justifient son utilité. On tente de donner l’impression que « même eux le font donc ça ne craint rien ». On note au passage une autre connotation condescendante : « mais on comprend vos craintes, c’est votre enfant, c’est normal ».
 

[1] Sophismes et rhétorique – TP Analyse de documentaire sur l’homéopathie

[2] Rapport « Ostéopathie et Chiropraxie » de l’Académie de médecine de 2006.