Journalisme – Lacunes de rationalité dans le traitement de l’affaire DSK

CorteX_DSK_France SoirA moins d’être ummite (voir le dossier Ummo d’Erick Maillot), impossible de n’avoir pas entendu parler de l’affaire DSK, ce scandale impliquant l’ancien président du Fonds Monétaire International.

En une dizaine de jours se sont amoncelés des procédés journalistiques tout à fait surprenants. Au Cortecs, nous nous avons pensé qu’un petit Travail Pratique sur ce sujet pourrait animer vos longues soirées d’été. C’est un TP évolutif, c’est-à-dire qu’à chaque nouvelle trouvaille, nous viendrons compléter le dossier.

Il va de soi que ce TP ne dépend pas de la culpabilité ou non de Dominique Strauss-Kahn, qui n’est pas le propos de cet article.




Exercice à faire :

Reprendre une manchette / un journal TV sur DSK, et une manchette / journal TV sur un obscur « délinquant » accusé de viol (appelons-le ODAV, comme Obscur Délinquant Accusé de Viol).

Exemples d’ODAV :


JT de TF1 du 8 août 2010 (le ton de ce JT est moins « à charge » que celui de la veille, on y parle même de présomption d’innocence… jusqu’à la dernière phrase)


 

Exemple de reportage sur DSK : TF1, JT du 22 Mai /2011

L’effet à mettre en évidence est l’effet bi-standard : le traitement réservé à DSK est bien plus sympathique / atténué que ne l’est celui d’un violeur présumé moyen.

Indicateurs de l’effet bi-standard :

  • présumé : généralement, le complément « présumé » saute pour ODAV, aggravant la tonalité du traitement, alors qu’il est martelé pour DSK. 
  • images choquantes : il est certes interdit de montrer en France quelqu’un menotté depuis la loi Guigou de 2000. Mais alors que les cas où ODAV fut montré menotté n’a pas choqué grand monde (exemple le plus frappant : Michaël Jackson, pourtant lui même loin d’être un Obscur Délinquant), montrer DSK menotté est considéré par de nombreuses personnalités comme « choquant », et les images présentées comme « terribles ».

On pourra se servir de la Revue de presse du Zoom de la Rédaction sur France Inter, 16 mai 2011


  • Occultation de la victime : pour ODAV, la gravité est accrue en parlant immanquablement de la victime. Pour DSK, la victime n’est que « présumée », et encore, quand elle est citée – ce qui vaut une levée de critiques féministes, en particulier cette chronique dans Le Monde  du 21 mai intitulée « Sexisme : ils se lâchent, les femmes trinquent » à laquelle il va de soi que nous nous associons.
  • Circonstances : on ne cherche pas de circonstances atténuantes pour ODAV, contrairement à DSK.
Sur ce point, plusieurs méthodes ont été développées
 
1. Confondre violence sexuelle et libertinage, avec des arguments fallacieux du type : 
Ce n’est pas sa faute, il est comme ça, il a une sexualité débordante
C’est un french lover (heureusement que tous les french lovers ne sont pas comme ce qu’on dit de lui)
C’est un mélange français d’amour et de politique, qui témoigne de notre tempérament national (essentialisme)
 
C’est ce que pointe Julie Clarini dans sa chronique sur France Culture du 18 mai 2011

2. Parler de méprise avec une prostituée / femme de chambre

- une prostituée – ce qui laisse présumer de ce qu’on considère comme normal dans le traitement des prostitué-es.

- avec une femme de chambre, qui plus est africaine. Notons en passant que « africaine » = racisme ordinaire. On apprendra plus tard qu’elle est guinéenne, ce qui ne nécessitait pas de grandes recherches, mais que la plupart des journalistes ne firent pas – Diallo étant un nom poular, et son prénom étant typique des filles peuls du Fouta Djallon.

Clarini encore, dans sa chronique du 17 mai, le dit bien mieux que nous.

3. Invoquer des problèmes psychanalytiques dans l’enfance (?) qui expliqueraient ses frasques sexuelles / le viol présumé, ce qui ferait de DSK une victime de ses pulsions
On pourra lire à ce sujet l’article de Brigitte Axelrad sur le site de l’Afis : Affaire Strauss-Kahn : les psychanalystes « se défoulent »

4. Invoquer des problèmes psychanalytiques qui expliqueraient son envie irrépressible de se saborder - de se suicider politiquement – alors qu’il avait course gagnée

Questions d’experts sur France inter pendant les informations du 7-9
(DSK a mangé du poisson le 19, ndr)

L’hypothèse d’un acte manqué inconscient est très ennuyeuse car

- elle nécessite un inconscient (ce qui est scientifiqement discuté)

- duquel émergerait des actes manqués contre la volonté du sujet (ce qui est scientifiquement discuté)

- l’hypothèse est irréfutable (au sens de Popper).

Cela pose également la question du recours quasi-systématique au champ psychanalytique dans les médias pour éclairer un point d’actualité. Finalement, en terme de qualité d’information, le « scénario inconscient » ne vaut gère plus que l’intérêt de savoir que DSK a mangé en prison des macaronis au fromage le 18 mai et du poisson le 19.

Allons plus loin : on peut mettre en évidence un effet Pangloss. Maintenant que l’accession à la présidence n’est plus envisageable pour DSK, on ne parle que d’une immanquable victoire s’il avait pu se présenter.

« Un destin exceptionnel », « il avait tout pour réussir », « les socialistes perdent le seul candidat qui avait, dans toutes les configurations possibles, la faveur des sondages. » , « le directeur général du Fonds monétaire international était le favori pour la présidentielle de 2012 » et « favori de la primaire socialiste en vue de la présidentielle française de 2012 », etc. (la mise en gras est de notre fait).

L’effet Pangloss consiste à raisonner à rebours. Ici l’arrestation de DSK pointe l’anéantissement du destin exceptionnel qui l’attendait, un continuum inéluctable DSK= Présidence. On parle désormais d’une vie politique brisée, comme un long couloir qui devait incontestablement conduire DSK à l’Elysée. C’est l’athlète blessé qui, s’il avait participé, aurait remporté toutes les épreuves ou le chercheur qui devait indubitablement aboutir à une découverte scientifique majeure.

Pourtant rien ne garantissait réellement cette possibilité. Rien ne permet donc de mettre en avant ce qui n’était qu’une éventualité, pas même les sondages évoqués récemment, compte tenu des expériences antérieures sur ce genre de pronostiques.

« Depuis l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, les commentateurs politiques les plus médiatiques jouent – jusqu’à l’excès – aux petits chevaux de la présidentielle et reproduisent les égarements du passé. Rappelons-nous qu’Édouard Balladur était en tête des sondages jusqu’en février 1995, et qu’il ne fut même pas présent au second tour en mai 1995. Souvenons-nous que Lionel Jospin était donné gagnant en 2002, puis qu’il ne fut même pas présent au second tour. Enfin, si le duel Royal-Sarkozy était dans les bouches de tous les éditorialistes plus d’un an avant le second tour de l’élection de 2007, précisons que la candidate socialiste ne l’a été que parce que des sondages l’annonçaient comme la mieux placée pour l’emporter face au candidat de l’UMP. Le choix ne s’étant pas fait sur le fond, mais simplement sur des anticipations, Ségolène Royal, et les sondologues, ont perdu. » Mathias Reymond, Affaire DSK (1) : des médias orphelins. Voir suite de l’article d’Acrimed

La probabilité de voir DSK élu président s’il avait pu se présenter, devient, par effet Pangloss, l’inévitabilité de sa victoire fictive maintenant qu’il ne pourra pas le faire.

5. La théorie du complot : c’est tellement improbable qu’un monsieur aussi respectable que lui fasse cela, donc il y a complot. Cela tend en outre à faire disparaître le fait que justement, des gens tout à fait respectables commettent des viols, et que le viol est un drame traversant les classes sociales.

6. Raisonnement en faux dilemme : « il aime les femmes, certes, mais c’est quand même mieux que d’aimer les petites filles »

 

Suite de l’exercice : rechercher des sophismes dans les extraits suivants.

  • Journal de midi trente, sur France Culture 16 mai 2011

Enfin, pour rire un peu, voici le billet de l’humoriste Sophia Aram sur le traitement médiatique engendré par « L’affaire » DSK et la légèreté de certains journalistes. France Inter – 06/06/2011

Article co-écrit par l’équipe du CorteX

 

Hypothèse de RM : j‘ai la sensation que tout est fait pour éviter de penser qu’un individu aussi « respectable » socialement, politiquement et économiquement puisse se rendre coupable – ou simplement être suspect – d’un crime de viol. Il y a une résolution de dissonance cognitive tout à fait typique : on tend à alléger la balance de l’accusé, et il est très probable qu’on tende à charger la barque de la victime. De la même façon que la reconnaissance du viol conjugal a mis très longtemps à être reconnu, il semble que ce soit difficile de reconnaître que l’abominable, même présumé, puisse être potentiellement en nous. Ça me fait penser à toutes ces fabrications médiatiques du Monstrueux, de Hitler à Ben Laden, qui nous évite, à l’instar de ce qu’écrivait Soljenitsyne, à analyser la part du diable qu’il y a en chacun de nous. Ça me fait également songer à la mauvaise réception des travaux de Milgram lorsqu’il montra qu’une fraction importante de gens normaux seraient capables, à l’état agentique sous autorité, de torturer et tuer un individu qui ne leur a rien fait.