Avril 2011 Le CorteX sur Hoaxbuster (Richard Monvoisin)

altMembre fondateur du Cortex (partenaire HB), docteur en didactique des sciences, chercheur associé au laboratoire Zététique, il enseigne depuis 2004 la pensée critique à l’Université de Grenoble. En clair : avec un cursus en physique, chimie et philosophie, Richard décortique les pseudo-sciences et nous invite à aiguiser notre esprit critique.

Bonjour Richard, peux-tu brièvement te présenter et nous expliquer ce qu’est la Zététique ?
 
Je m’appelle Richard, j’ai 34 ans, je suis spécialisé dans l’étude scientifique du « paranormal », et l’analyse des théories et des croyances les plus bizarres.
Vous voulez toute l’histoire ? Tout a démarré vers l’âge de 13-14 ans : j’étais persuadé qu’il y avait une autre réalité, et que pour y accéder il fallait des techniques plus ou moins ésotériques, plus ou moins aventureuses : l’hypnose, la méditation, les drogues, la recherche de signaux de l’espace, la fréquentation de gens ayant des « dons ». J’ai tout essayé, même hypnotiser mon chat.Je n’étais pas mauvais pour apprendre tout seul ; le seul domaine où j’avais vraiment besoin d’aide était la science, avec son formalisme et ses équations. Alors j’ai fait de la physique, avec à l’esprit l’idée de trouver la réponse à toutes les interrogations qui, je l’apprendrai plus tard, taraudent pas mal de monde : pourquoi suis-je là, à cette époque, pourquoi moi, quel est mon destin, etc. ?
Lors de mes études en sciences physiques,  je continue néanmoins à lire des bouquins bizarres, notamment ces deux-là : L’herbe du diable et la petite fumée (Carlos Castaneda), et Histoire naturelle du surnaturel (Lyall Watson). Jusqu’au jour où j’ouvre par inadvertance Le paranormal, bouquin signé par celui qui deviendra mon directeur, Henri Broch. J’ouvre la page qui concernait les « pierres champignons » du Mexique, dont parlait Watson, et me prends une superbe baffe ! Sans rentrer dans le détail, j’ai vécu une vraie leçon de science. Je me rends compte alors que ces sujets de connaissances ésotériques ou paranormaux nécessitent autant de rigueur que les autres.

J’oublierai cette rencontre avec la zététique (« méthode dont on se sert pour pénétrer la raison des choses » selon le Littré, et devenue sous la plume de Henri « méthode d’investigation scientifique des phénomènes réputés paranormaux ») jusqu’en 1998 où je fais un DEA en didactique des sciences / épistémologie. J’ai alors contacté le laboratoire Zététique (LZ) pour demander s’ils avaient déjà accueilli des thésards sur la question, Henri Broch me répond que je suis le bienvenu et en 2003 je commence mon doctorat.

Quel a été ton rôle au sein de cette communauté  Zététique et de combien de phénomènes paranormaux as-tu été le témoin ?
 
 Dans le monde de la zététique, il y a un seul et unique laboratoire universitaire, à Nice, dont je suis chercheur associé. Mais gravitent plus ou moins près des associations, dont la plus active est probablement l’Observatoire Zététique (OZ), à Grenoble. Créée en 2003, l’idée était de rompre un peu avec le ton cassant que beaucoup de sceptiques avaient vis-à-vis des défenseurs des thèses bizarres. Nous voulions tester des allégations paranormales mais rester courtois avec les gens et diffuser l’esprit critique et la vigilance vis-à-vis de sirènes parfois trop belles. J’ai été secrétaire de cette association, au départ.

Ai-je été témoin de phénomènes paranormaux ? Impossible de répondre à cela, tout dépend de ce qu’on entend par « paranormal ». Ai-je vu des choses bizarres ? Oui. Même à jeun :)

Mais je me méfie de mon expérience personnelle, car je sais que mes sens, mes perceptions, mes témoignages, mes souvenirs même peuvent largement me tromper. Et puis je suis très circonspect sur les coïncidences bizarres par exemple. On en vit tous. Elles sont un peu comme le Loto : gagner le gros lot nous parait miraculeux, alors qu’il n’était pas miraculeux que quelqu’un gagne.

Tout ce que j’ai pu voir ou vivre d’étrange pouvait s’expliquer par d’autres raisons que paranormales. Il y avait toujours une explication plus simple pour expliquer la chose. Mais je ne suis peut-être pas au bout de mes surprises, et entre nous, j’aimerais bien observer quelque chose d’inconnu.

Quel constat fais-tu aujourd’hui sur la rigueur scientifique et journalistique ?
 
 La question est bien posée je trouve, car la mécanique est sensiblement la même : une info journalistique doit pouvoir se vendre, car elle est une denrée commerciale. Pour se vendre, elle doit être choisie, elle doit être proche du vécu des gens, doit se mettre en scène, avoir des mots-clés, une image qui « claque », et flatter une idée reçue. Pire, elle doit être fraîche, comme du poisson sur les étals. Alors on n’a plus le temps de vérifier les sources. A part du très rare journalisme d’investigation, forcément plus lent, l’information journalistique est devenue un marché atroce.

En science, j’ai découvert durant ma thèse que c’est pratiquement la même chose : pour pouvoir être financé, un scientifique doit être publié, donc doit jouer des coudes et surtout présenter une info, une trouvaille, qui soit « vendeuse » pour la revue, en terme d’espoir que la découverte peut donner, ou en terme de polémique. Une fois que la publication est passée, c’est au tour des médias de vulgarisation de se jeter dessus, de l’assaisonner, de la digérer, et de la mettre en scène. Ce qu’il en reste à la fin est un objet manufacturé, façonné, qui n’a plus grand chose à voir avec la trouvaille de départ. Et la sauce à laquelle on finit par passer la nouvelle est très souvent « paranormaliste », mystérieuse, ou sur le thème de l’énigme, quitte à entretenir des idées fausses, mais dont on sait qu’elles font de l’audience.

La zététique, comme méthode pour farfouiller des théories étranges, est très efficace dans les deux cas : elle encourage à la rigueur dans les affirmations, à la précision, à réduire au maximum la subjectivité. J’y ai trouvé une méthode d’autodéfense intellectuelle, comme dit Chomsky, une méthode enseignable facilement.

Les pseudo-sciences sont-elles appréhendées différemment d’un continent ou d’un pays à l’autre ? Le réseau Zététique se limite-t-il à la France ?

Pour savoir ce qu’il se passe précisément sur le plan des croyances dans un pays, il faut y vivre, pénétrer la langue. Je n’ai donc qu’un avis « de surface ».

Le point commun que je retrouve partout, Amérique, Afrique, Europe, est celui-ci : les croyances de type « pseudo-scientifiques » naissent toujours d’un besoin intime. D’une quête de sens métaphysique ou politique, de la perte d’un être cher, d’une maladie vécue comme injuste, la croyance vient servir de béquille. C’est pour cela qu’il faut à tout prix éviter de shooter dans cet appui, au risque de déstabiliser grandement la personne.
Il y a bien quelques différences, mais qui sont dues au contexte économique ou culturel : de part la religiosité, il est plus difficile d’analyser des miracles en Italie ou en Espagne qu’en France, par exemple. Il est plus délicat de critiquer les créationnismes dans les pays fortement chrétiens comme en Amérique du Nord ou dans les pays très islamiques qu’en France. Il est plus compliqué de critiquer des thérapies de marabouts ou de karamokos au Sénégal ou en Guinée-Conakry qu’en France, car ce sont des thérapies populaires – au sens de peu onéreuses. A l’inverse, il est plus difficile de critiquer la psychanalyse en France qu’ailleurs. Il y a même en France des sujets qu’il est plus difficile d’aborder à l’Est qu’à l’Ouest, comme les barreurs ou coupeurs de feu, qui ont le « secret ».

J’espère que dans le réseau CorteX naissant, on retrouvera la diversité propre à chaque pays. Nous avons déjà quelques collaborateurs belges, québécois, ou sénégalais par exemple.

Peux-tu nous donner quelques exemples de sophismes (raisonnements incorrects) largement répandus ?

Bon, j’en prends deux parmi les pires. Un qu’on fait parfois tout seul et un autre qu’on nous inflige dans les débats.

Le premier consiste à penser qu’une chose venant après une autre, on à l’impression que la 1ère est la cause de la 2ème. Un exemple pas grave : j’éternue, et hop, l’ampoule de la lampe grille ! On sera surpris, mais on ne sera pas nombreux à faire un lien causal entre les deux. Un exemple plus grave : je suis une thérapie contre un cancer, un jour je vais voir un thérapeute qui me fait des passes magnétiques, et quelques temps après, je guéris. J’aurais envie, très envie de penser que c’est non par le traitement médical, mais grâce à ces passes magnétiques que je dois ma guérison. Mais s’il y a rechute, la tendance sera forte de se tourner exclusivement vers ce qui nous semble avoir été la cause de notre guérison. Et si la cause n’était pas réelle, la mort peut nous attendre au bout. Cette erreur de corrélation, on l’appelle le Post Hoc (raccourci de Post hoc ergo propter hoc, en latin juste après, donc conséquence de).

Le second sophisme, très pénible dans les discussions, est appelée technique de l’épouvantail. En gros, ton interlocuteur va grimer ton propos, te faire dire quelque chose de très différent de ce que tu as vraiment dit, faire une copie grossière, puis va tourner en ridicule cette copie, pour finalement affirmer… qu’il a forcément raison. Ça c’est très exaspérant ! Moi je vois rouge quand on me fait ça.

Quel est pour toi l’intérêt d’une démarche sceptique ?

Je pense qu’une certaine éducation à la pensée critique est primordiale, pour tous. Elle permet de ne pas tomber dans les arnaques commerciales ou publicitaires, de ne pas verser dans les lieux communs comme les préjugés raciaux ou sexistes, elle te donne des moyens d’éviter les aliénations mentales et les dérives sectaires, elle te permet de faire tes choix en connaissance de cause. Je me fiche royalement de ce que les gens autour de moi choisissent comme thérapie, même les plus saugrenues, si je sais qu’ils ont eu toute l’information disponible et contradictoire sur le sujet.
En ce sens, alors oui, la pensée critique rend plus exigeant en terme d’information. Le public est moins prompt à obéir, à gober les journaux télévisés, à suivre les modes. L’esprit critique permet de poser rationnellement les arguments et de les soupeser, de faire des choix plus éclairés. On est moins à la merci des préjugés, des publicités mensongères, des lieux communs, que ce soit chez le garagiste, le médecin ou le député. Il y a un peu d’émancipation là-dedans, et si on appelle progrès la diminution de la souffrance générale, cela permet un progrès social indéniable.

Le créationnisme est en pleine expansion outre-Atlantique, penses-tu que le phénomène puisse se diffuser en Europe ? Faut-il l’enseigner au même titre que la théorie de l’évolution ?

Il se diffuse déjà en Europe, au Royaume-Uni, en Espagne, et même en France, sous une version qui tente de passer pour scientifique (l’Intelligent Design). Il est évident qu’il suit de près les pratiques religieuses des gens.

Le créationnisme, qu’il soit chrétien, musulman ou juif, est une manière d’expliquer le monde par un Dieu, et selon les textes sacrés. Chacun est bien sûr libre de croire en ce qu’il souhaite. Par contre, si l’objectif de l’enseignement est de fournir une information scientifique aux élèves, alors le créationnisme n’a rien à faire là. Il y a des millions de preuves à l’appui de la théorie de l’évolution.

Il n’y a pas de preuve (et il n’y a pas à en produire il me semble) à l’existence de Dieu. Dieu est une affaire privée ne nécessitant pas de preuve, la connaissance scientifique une affaire publique et nécessite des preuves.

En clair, on oppose faussement deux choses qui n’ont rien à voir : une théorie scientifique, qui se prouve, peut se faire réfuter si quelqu’un vient avec des éléments solides ; et un scénario, quelque chose qu’on prend pour vrai quelles que soient les preuves, et que rien ne réfutera jamais. Il y a une forme d’escroquerie intellectuelle derrière cela. C’est comme si je demandais à ce que dans les cours de géographie soit enseigné au même titre la Terre, avec sa forme ronde, ses pôles, et un modèle d’une terre plate portée par quatre éléphants, eux-mêmes debout sur une tortue.

La psychanalyse connaît de plus en plus de détracteurs, quel est l’avis des zététiciens à ce sujet ?

Je ne sais pas s’il y a plus de détracteurs qu’avant, par contre on en parle davantage, suite au travail d’Onfray. Avant, il y avait déjà des gens qui râlaient, Van Rillær et la bande du livre Noir, mon ami Jean-Louis Racca de l’OZ, Borch-Jacobsen, Benesteau. Mais on les écoutait moins. Il faut dire que la psychanalyse était tellement ancrée chez les post-68 qui font actuellement le monde médiatique, qu’il n’est pas étonnant que personne n’ait fait écho des contestations de la théorie plus tôt.

Il y a autant d’avis que de zététiciens, donc je ne te donne que le mien, que je me suis forgé sur les connaissances actuelles. Je tends à penser que la psychanalyse lacanienne est un non-sens, la branche jungienne est d’un mysticisme qui n’a rien de libérateur. La psychanalyse freudienne peut encore certainement « faire du bien » à quelques personnes, mais sur le plan conceptuel, elle est tellement entachée de fausses preuves, de concepts simplistes et irréfutables, de faiblesse théorique, d’absence d’efficacité que je ne vois pas ce qui va l’empêcher de sombrer. Sur le plan plus sociétal, c’est une théorie conservatrice, assez fortement sexiste, sensiblement homophobe, et très élitiste, tant financièrement qu’intellectuellement. Je n’y vois rien de vraiment séduisant.

Comment oeuvres-tu et comptes-tu oeuvrer dans le futur pour diffuser la « pensée critique » ?

Avec mes collègues, on va tout faire pour que des cours se créent, accessibles à tous, à la fac, chez les profs, en prison, en MJC. Nous allons essayer avec le CorteX d’être la suite du laboratoire zététique, en se servant de la pédagogie liée au paranormal, mais en en sortant, en allant vers des sujets plus sociétaux. Par exemple, l’une de mes complices, Guillemette Reviron, s’est faite une spécialité de décortiquer les chiffres dans les médias, et surtout dans les affirmations économiques et politiques. L’ami Denis Caroti lui est féru de pédagogie. Nicolas Gaillard est un fin analyste des dérives thérapeutiques, en particulier dans le champ de la psychologie et du travail social.

Henri Broch nous aide en cela. Reste à savoir si l’université est capable de créer des postes sur ce genre de sujet. Alors en attendant, avec cortecs.org, nous offrons à qui veut des contenus de cours que nous testons. Je pense qu’un ou deux ouvrages spécifiques ne seraient pas de trop, encore faut-il trouver le temps.

La question piège : être zététicien et croyant, c’est possible ?

Tu veux dire : peut-on être zététicien et croire en quelque chose d’étrange ? C’est sûr ! Il suffit de faire deux pas hors du labo, et je peux te sortir une bêtise, tomber dans un lieu commun. Zététicien, ce n’est pas un label, ni une vertu qu’on porte avec soi, et l’esprit critique s’use… dès qu’on ne s’en sert pas.

Si tu veux parler de la croyance en Dieu, alors… pareil ! Même si ce n’est pas (plus) mon cas, je connais des gens qui concilient les deux, sans les mélanger. Il suffit de bien dissocier entre ce qu’on aime penser que le monde est, et ce qu’il est réellement. Droit au rêve, comme dit Henri, mais devoir de vigilance.

Enfin, comment as-tu connu le site HoaxBuster.com ? De quelle manière envisages-tu le partenariat entre nos sites ?

HoaxBuster (HB) est mon fidèle lien lorsque je cherche à sourcer une information ou une rumeur. J’y ai eu recours des dizaines de fois, depuis 2002 ou 2003, quand je cherchais de la documentation sur des légendes urbaines. Je trouve que le travail qui y est fait est collégial, et basé sur les mêmes critères que la démarche zététique, en particulier la vérification des sources. Quand je n’ai pas de nouvelles théories bizarres à me mettre sur la dent, ou lorsque je veux me mettre à la page des dernières rumeurs, je surfe sur le site, et j’en trouve tout le temps.

Je vois le CorteX comme une branche universitaire qui peut fournir à HB des données scientifiques. Et HB est un puits sans fond de sujets potentiels exploitables par des enseignants qui souhaitent être « à la page ». Un véritable échange, pour le plus pur bénéfice du lecteur lambda.

Merci Richard d’avoir répondu à ce questionnaire et souhaitons-nous, comme tu l’indiques, une collaboration profitable pour le plus grand nombre !

Interview réalisée par Nico – Hoaxteam

Propos recueilli le 8 mars 2011.