Les acteur∙ices de la pensée critique se mobilisent pour la Palestine

©Hani Alshaer/Anadolu via Getty Images / via le site d’Amnesty International

Nous avons vu les images de la bande de Gaza. Nous avons vu des hommes, des femmes et des enfants massacré.es, déchiqueté.es, brûlé.es. Nous avons vu à Rafah des réfugiés décapités, ensevelis et écrasés sous les décombres. Nous avons vu les témoignages des survivant∙es[1]. Avant d’avoir touché notre raison, ces images nous ont submergé.es et nous ont laissées hagard.es et impuissant.es. 

Nous avons vu les chiffres ahurissants des victimes. Ce nouvel épisode du conflit israélo-palestinien débute avec les attaques du 7 octobre qui auront coûté la vie à 1 200 personnes, dont 37 enfants, fait 7 500 blessés, provoqué l’enlèvement d’environ 150 personnes dont 134 – parmi lesquelles 2 enfants – sont toujours retenues en otage. Depuis, on dénombre 1,7 million de réfugiés, 36 050 tués du côté palestinien, dont plus de 14 100 enfants et 9 000 femmes (ils et elles représentent 70 % des victimes). Plus de 81 000 personnes auraient été blessées, dont 12 300 enfants. Des milliers d’autres sont portées disparues et seraient probablement sous les décombres. Actuellement un enfant est blessé ou tué toutes les dix minutes[2]. Selon l’ONU, plus d’enfants ont été tués dans la bande de Gaza en quatre mois  qu’en quatre ans de guerre dans le monde entier[3]. En raison de l’organisation volontaire de l’absence d’aide humanitaire, empêchée par Israël, la famine est également en train de s’installer[4]. Nous sommes très loin de la réplique proportionnée et dirigée vers le Hamas annoncée par le gouvernement d’extrême droite[5] de Benyamin Netanyahou.

Nous avons vu le gouvernement israélien provoquer la mort d’humanitaires (196 en avril)[6] et de journalistes (103 en mars)[7].

Nous avons vu, lu et entendu les paroles de déshumanisation et d’incitation au génocide du peuple palestinien de la part des représentant∙es et des défenseur∙euses du gouvernement d’Israël.

Nous avons vu le traitement médiatique en France en grande partie d’un niveau déplorable, inhumain, clairement orienté en faveur de la propagande israélienne et incapable de présenter les évènements dans un contexte plus global (historique et politique notamment)[8].

Nous avons vu les tentatives de censure des prises de parole, d’appel à la paix et/ou propalestinienne : répression judiciaire, interdiction de manifester, interdiction de tenir des conférences, entrave à la liberté d’expression, etc.[9].

Nous avons vu les répressions systématiques des mouvements de soutien à la Palestine et les accusations d’antisémitisme à l’emporte-pièce[10] délégitimant malheureusement le véritable combat contre les actes antisémites en France[11].

Nous avons vu la première décision de la Cour internationale de justice (CIJ) du 26 janvier, prenant au sérieux la plainte de l’Afrique du Sud contre Israël en évoquant un risque de génocide et incitant l’Israël à « prendre des mesures immédiates et efficaces pour assurer la fourniture des services de base et de l’aide humanitaire » [12].

Nous avons vu Karim Khan, procureur de la Cour pénale internationale, requérir des mandats d’arrêt contre trois leaders du Hamas ainsi que contre Benyamin Netanyahou et le ministre de la Défense, Yoav Gallant, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, accusés de morts intentionnelles de civils, de recours à la famine de la population gazaouie comme méthode de guerre et de persécutions contre les civils[13].

Nous avons vu, le 24 mai, la Cour internationale de justice ordonner à Israël de cesser « immédiatement » son offensive militaire à Rafah[14].

Nous avons vu l’inaction du gouvernement français, qui malgré tous les points précédents, continue de soutenir le gouvernement israélien et de livrer des armes[15], tandis que d’autres pays tentent d’agir pour faire cesser le massacre. Nous avons pourtant commémoré cette année les 30 ans du génocide rwandais en rappelant l’implication de la France dans celui-ci… L’État rend hommage aux morts d’hier tout en  cautionnant ceux d’aujourd’hui.

Tout cela nous l’avons vu et constaté ! Et nous n’avons pas tout vu, et nous n’avons pas tout saisi mais face à cela, il nous est impossible de nous taire !

Nous, militant∙es, formateur∙ices, chercheur∙euses, enseignant∙es et acteur∙ices de l’esprit critique, nous prenons aujourd’hui la parole face à cette situation gravissime pour la défense des droits fondamentaux, la lutte contre le colonialisme, contre l’impérialisme et contre l’extrême droite. Nous ne considérons pas l’esprit critique comme un outil de réflexion déconnecté de la réalité. L’exercice de la rationalité doit mener à l’action, en particulier dans une situation comme celle-ci où l’injustice est criante. Le combat pour la pensée critique se place, et se placera toujours, du côté de la défense des persécuté∙es, des opprimé∙es, des massacré∙es, des affamé∙es… Ce côté est aujourd’hui celui du peuple palestinien.

Nous nous engageons – et nous appelons nos consœurs et confrères à en faire de même – à accorder une importance toute particulière au traitement du conflit israélo-palestinien, à en pointer les discours fallacieux, à en dénoncer les mensonges et cadrages médiatiques, à relayer avec la plus grande attention des analyses et des données concernant la situation, à traiter ce sujet auprès de nos étudiant∙es et dans les contenus que nous produisons.

Nous nous engageons à soutenir les actions et mouvements étudiants qui portent ces mêmes valeurs au sein de nos établissements.    

Nous appelons les médias français à reconsidérer leur traitement du sujet, à adopter un regard plus critique sur les informations délivrées par le gouvernement israélien ainsi que sur celles de leurs « experts » de plateau, à faire preuve de rigueur et d’honnêteté dans leurs analyses, et à prendre en compte la complexité historique et politique du conflit. 

Nous appelons les candidat∙es aux prochaines législatives à prendre en compte la situation à Gaza avec le plus grand sérieux et la gravité qu’impose ce moment critique de l’histoire.

Nous appelons le gouvernement français à changer son orientation et à stopper sa politique de répression.

Nous appelons le gouvernement français à soutenir les décisions des instances internationales tel que la Cour internationale de justice et la Cour pénale internationale.

Nous appelons le gouvernement français à soutenir la libération immédiate des otages et prisonniers israéliens et palestiniens et à avancer vers une prise en compte des intérêts du peuple palestinien et son droit à l’autodétermination.

Nous appelons le gouvernement français à tout mettre en œuvre pour un cessez-le-feu rapide, à soutenir l’aide humanitaire en favorisant leur actions sur les territoires palestiniens et à s’aligner sur les réclamations des ONG sur place, à l’instar de Médecins sans frontières[16], Médecins du monde ou Amnesty International.

La frontière entre le doute et la mise en action est un chemin de crête dans la brume. Mais nous croyons qu’il vaut mieux faire un pas à peu près bien dirigé que rester assis·e occupé·e à trouver la meilleure direction. Aujourd’hui, alors que nous voyons chaque jour des vies s’éteindre devant nos yeux, nous ne voulons plus rester assis·es à penser, mais nous voulons – et nous appelons à – agir !

Si vous souhaitez ajouter votre signature à cette tribune, envoyez votre nom/prénom/pseudo et qualité à solde@cortecs.org. Pour une structure (association, collectif, ou autres), envoyez le nom de la structure et éventuellement un logo.

Structures signataires

Individu·es signataires

Richard MonvoisinPensée critique, Université Grenoble Alpes
Jacques Van RillaerProfesseur émérite à l’université de Louvain
Nathanael JeuneChercheur et médiateur
Jean-Marc Peigneux (Troots)Animateur socioculturel et membre de Cinétique
Elisabeth FeytitDocumentariste et podcasteuse indépendante
TranxenVulgarisateur
Vivien SoldéChercheur, président de Cinétique et membre du Cortecs
Hadrien SchmittInformaticien, vulgarisateur et musicien
Gwen PallarèsMaîtresse de Conférences en Didactique des Sciences – Université de Reims Champagne-Ardennes
Gaël LenimoisTrésorier de la FIDESS (Fédération des Initiatives pour le Développement de l’Esprit critique et du Scepticisme Scientifique) et membre du SITP Paris
Serpent à plumesMembre de l’équipe ZSF (Zététique, Scepticisme et Féminisme) et du bureau de la FIDESS.
AvistewBénévole dans l’esprit critique et membre de l’ASTEC (Association pour la Science et la Transmission de l’Esprit Critique)
Luca BobenriethMembre de l’ASTEC
Nicolas MartinEnseignant esprit critique (Cortecs, Rasoir d’Oc, Skeptikon)
le Fou AlliéTravaille sur les réseaux sociaux sur les questions de sexisme et de violences masculines
Frédérique Miller Orthophoniste
NichoaxVidéaste, podcasteur, conférencier sur le fact checking & l’esprit critique et membre de Cinétique et du centre d’analyse Zététique de Nice
Arthur Dian Ostéopathe et étudiant en master d’histoire et philosophie des sciences
VicissChaîne Hacking Social
ChaykaChaîne Hacking Social
Florence DellerieAutrice, illustratrice scientifique et vulgarisatrice sur Questions animalistes
Dimitri Lasserre (Doomit)Docteur en philosophie
Lyla M. (Raie futée)Vulgarisatrice au sujet des luttes sociales et de la pensée critique
Yohann HoarauPsychologue et vulgarisateur en psychologie sociale et philosophie morale
Hugo MartinPostdoctorant, ancien organisateur du Skeptics in the Pub Paris et vulgarisateur de l’esprit critique.
Matthieu Mollard Clown, musicien
Yvan SonjonDoctorant en neurosciences et cadre de recherche en psychiatrie
Orlando H. BentaCréateur de Réplique éthique, collectif sentientiste de scepticisme appliqué à l’éthique
TzitzimitlAuteur de la chaîne Esprit critique
Lou GirardPrésidente de la FIDESS (en son nom), vulgaristatrice en études sur le genre.
Albert MoukheiberDocteur en neurosciences cognitives
Loïc MassaïaVulgarisateur pour le projet Utopia
Serge Bret-MorelAstroscept, ex-astrologue spécialiste de l’analyse critique de la croyance astrologique
TrilobiteProfesseur des écoles
Adrien BigotCo-auteur de Réplique éthique
Emmanuelle DecosterOrthophonie anthropologie hypnose, Formatrice et clinicienne Lille, Cabinet inclusif Queer 
Catherine HélayelAncienne avocate et ex coprésidente du Parti animaliste, conférencière et autrice
Priscille Salmon-LegagneurOrthophoniste
Boris Tzaprenko
Auteur de romans, d’essais et de vulgarisations.
Rym Ibrahim 
Enseignante-Chercheuse en sciences de gestion et du management, Université de Saint-Étienne 
JB MeybeckIllustrateur, graphiste, auteur de BD et de livres jeunesse

[1] « Israël/TPO. Les frappes aériennes israéliennes qui ont tué 44 civil·e·s s’ajoutent aux éléments attestant de crimes de guerre – Nouvelle enquête », https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2024/05/israel-opt-israeli-air-strikes-that-killed-44-civilians-further-evidence-of-war-crimes-new-investigation/

[2]« Israël-Palestine : des milliers d’enfants usés par la guerre », https://www.unicef.fr/article/israel-palestine-les-enfants-paient-le-prix-de-la-guerre/

[3] « Gaza : plus d’enfants ont été tués dans la bande de Gaza « en quatre mois » qu’en quatre ans de guerre dans le monde entier, alerte l’ONU », https://www.lemonde.fr/international/article/2024/03/13/a-gaza-plus-d-enfants-ont-ete-tues-en-quatre-mois-qu-en-quatre-ans-de-conflits-a-travers-le-monde-alerte-l-onu_6221749_3210.html

[4] « Israël-Palestine : des milliers d’enfants usés par la guerre », https://www.unicef.fr/article/israel-palestine-les-enfants-paient-le-prix-de-la-guerre/

[5] « En Israël, Benyamin Nétanyahou présente un gouvernement qui installe l’extrême droite au pouvoir », https://www.lemonde.fr/international/article/2022/12/29/netanyahou-revient-a-la-tete-du-gouvernement-le-plus-a-droite-de-l-histoire-d-israel_6155974_3210.html

[6] « Mort d’humanitaires à Gaza : l’armée israélienne reconnaît une « grave erreur » », https://www.lesechos.fr/mo nde/afrique-moyen-orient/mort-dhumanitaires-a-gaza-larmee-israelienne-reconnait-une-grave-erreur-2086411

[7] « 103 journalistes tués en 150 jours à Gaza : une tragédie pour le journalisme palestinien », https://rsf.org/fr/103-journalistes-tu%C3%A9s-en-150-jours-%C3%A0-gaza-une-trag%C3%A9die-pour-le-journalisme-palestinien ; « Journalistes tués en Palestine : comment et pourquoi Mediapart a enquêté », https://www.mediapart.fr/journal/international/110224/journalistes-tues-en-palestine-comment-et-pourquoi-mediapart-enquete

[8] «Israël-Palestine : un naufrage médiatique (vidéo) », https://www.acrimed.org/Israel-Palestine-un-naufrage-mediatique-video?recherche=palestine ; « Palestine : naufrage et asphyxie du débat public », https://www.acrimed.org/Palestine-naufrage-et-asphyxie-du-debat-public?recherche=I24 ; Israël-Palestine, le 7 octobre et après (1) : un cadrage médiatique verrouillé, https://www.acrimed.org/Israel-Palestine-le-7-octobre-et-apres-1-un?recherche=palestine ; « Israël-Palestine, le 7 octobre et après (2) : doubles standards et compassions sélectives », https://www.acrimed.org/Israel-Palestine-le-7-octobre-et-apres-2-doubles?recherche=palestine ; « Israël-Palestine, le 7 octobre et après (3) : invisibilisation de Gaza et déshumanisation des Palestiniens », https://www.acrimed.org/Israel-Palestine-le-7-octobre-et-apres-3?recherche=palestine,

[9] « Convocations policières pour « apologie du terrorisme » : les médias façon Orwell », https://www.acrimed.org/Convocations-policieres-pour-apologie-du?recherche=I24

[10] « La gauche accusée d’antisémitisme : le faux procès orchestré par la droite et l’extrême droite », https://www.humanite.fr/politique/antisemitisme/la-gauche-accusee-dantisemitisme-le-faux-proces-orchestre-par-la-droite-et-lextreme-droite ; Menachem Klein : « La décision de la CPI est une honte pour Israël », https://www.mediapart.fr/journal/international/210524/menachem-klein-la-decision-de-la-cpi-est-une-honte-pour-israel

[11] « La LDH exprime sa plus vive préoccupation face à l’actuelle recrudescence d’actes antisémites », https://www.ldh-france.org/la-ldh-exprime-sa-plus-vive-preoccupation-face-a-lactuelle-recrudescence-dactes-antisemites/ ; « Combattre l’antisémitisme en toute clarté » https://www.mediapart.fr/journal/france/230524/combattre-l-antisemitisme-en-toute-clarte

[12] « La Cour Internationale de Justice des Nations Unies reconnaît un risque de génocide à Gaza »,  https://fr.euronews.com/2024/01/26/la-cour-internationale-de-justice-des-nations-unies-reconnait-un-risque-de-genocide-a-gaza

[13] « Le procureur de la CPI requiert des mandats d’arrêt contre le premier ministre israélien et des responsables du Hamas », https://www.mediapart.fr/journal/international/200524/le-procureur-de-la-cpi-requiert-des-mandats-d-arret-contre-le-premier-ministre-israelien-et-des-res

[14] « Décision de la CIJ sur Rafah : “la pression juridique sur Israël s’intensifie” », https://www.courrierinternational.com/article/guerre-a-gaza-decision-de-la-cij-sur-rafah-la-pression-juridique-sur-israel-s-intensifie

[15] «Guerre à Gaza : la France ne peut plus être complice »,  https://www.mediapart.fr/journal/international/270524/guerre-gaza-la-france-ne-peut-plus-etre-complice ; « La France assure que les composants d’armes livrés à Israël ne seront pas utilisés, la gauche demande à voir » https://www.mediapart.fr/journal/international/270324/la-france-assure-que-les-composants-d-armes-livres-israel-ne-seront-pas-utilises-la-gauche-demande

[16] « Gaza : Israël doit mettre fin à son entreprise de mort et de destruction », https://www.msf.fr/communiques-presse/gaza-israel-doit-mettre-fin-a-son-entreprise-de-mort-et-de-destruction

Le bruit des bottes

Que reste-t-il de la pensée critique sous un gouvernement d’extrême droite ?

Le bruit des bottes

À l’heure de la montée de l’extrême droite1 en France (et ailleurs) nous proposons en 8 points les menaces que cela fait peser sur la défense de la pensée critique. Non pas que nous défendions la pensée critique pour elle-même mais bien parce que traiter le sujet depuis cet angle-là, qui est au cœur de nos intérêts et de nos compétences, permet de faire des connexions avec d’autres enjeux autrement plus préoccupants. Nous développons ce point dans une deuxième partie. Notons par ailleurs que la plupart des menaces que nous détaillons ci-dessous, sont déjà en vigueur à un stade plus ou moins avancé au sein du gouvernement actuel.

Préambule. Nous sommes, en bon sceptiques, saisi⸱es de doute au moment de publier cet article : est-ce la bonne manière de faire ? le bon moment ? les mots justes ?… Et ce d’autant plus que la production de cet article s’est faite dans une relative précipitation. Mais nous décidons de dépendre notre jugement et ne pouvons nous résoudre à nous taire dans des circonstances où les menaces à nos vies sont plus saillantes que jamais. Cela étant dit, nous sommes plus qu’ouvert⸱es aux retours (corrections, ajout/suppression de source et autres tirages d’oreille fairplay) et nous tâcherons de les prendre en considération dans la mesure du possible.

Les menaces

1. Manque de pluralisme dans les médias

Il est à craindre que l’autoritarisme d’un gouvernement d’extrême droite mène à une mainmise sur les médias. En particulier, il est fort probable que les voix dissidentes et critiques du pouvoir en place soit, au moins partiellement, écartées des médias. L’exemple est criant dans l’Italie de Melonie, où la Rai principal groupe audiovisuel public est maintenant surnommé « télé Melonie »1,2. De même, en Hongrie, Reporter sans frontières relève que le « Premier ministre Viktor Orban, qualifié de prédateur de la liberté, a construit un véritable empire médiatique soumis aux ordres de son parti3 ». Le rapport « I Can’t Do My Job as a Journalist – The Systematic Undermining of Media Freedom in Hungary » de Human Rights Watch confirme cette tendance4.
En France, la tribune « Pour un front commun des médias contre l’extrême droite » signée par plus de 100 médias alerte d’ores et déjà sur ces risques5.

Dans sa stratégie de conquête du pouvoir, [l’extrême droite] a fait des médias un terrain privilégié, avec la prise de contrôle de titres, de chaînes de télévision, de radios par des milliardaires au service de son projet. Par ce maillage, elle impose dans le débat public ses fausses nouvelles et ses obsessions contraires aux droits fondamentaux.

Pour un front commun des médias contre l’extrême droite, Le club de Médiapart, 19/06/2024
Sources (faut cliquer !) ▼

(1) La Rai, « Télé Meloni » ? « Certains journalistes peuvent s’aligner sur la pensée dominante pour faire carrière » Marianne, 13/05/2024
(2) Les gouvernements d’extrême-droite et l’audiovisuel public en Italie et en Pologne, France Info, 08/02/2024
(3) Hongrie, Reporter sans frontière
(4) I Can’t Do My Job as a Journalist – The Systematic Undermining of Media Freedom in Hungary, Human Rights Watch, 13/02/2024
(5) Pour un front commun des médias contre l’extrême droite, Le club de Médiapart, 19/06/2024

2. Manque d’indépendance des médias

Il est à craindre que, au-delà du manque de pluralité des médias, ceux-ci soit notoirement à la solde d’intérêts privés. Cette dépendance à « la main qui nourrit » influencerait le choix du cadrage, des informations présentées, des sujets traités, des intervenant⸱es invité⸱es. C’est peu de dire que c’est déjà le cas aujourd’hui, mais l’extrême droite pourrait aller plus loin en accélérant la privatisations de l’audiovisuel public6. Et on le sait, les lignes éditoriales des médias tendent à s’aligner sur les intérêts de ce qui les finance7. Une menace qui se dessine déjà concrètement puisque comme le révèle Le Monde cette semaine, les médias du groupe Bolloré semble orchestrer l’alliance du RN et de la droite8.

Sources ▼

(6) Le RN veut privatiser l’audiovisuel public… mais pourrait bien être bloqué par la législation européenne, Marianne, 14/06/2024
(7) Médias : les milliardaires achètent-ils de l’influence ?, France Culture, 27/03/2024
(8) Législatives 2024 : comment les médias de Vincent Bolloré orchestrent l’alliance du RN et de la droite, Le Monde, 16/06/2024

3. Recherche scientifique affaiblie

Il est à craindre que la recherche scientifique pâtisse (et c’est pas du gâteau !) d’un gouvernement d’extrême droite que ce soit dans la contestation de certaines recherches, la promotion de positions et de rhétoriques pseudo-scientifiques ou la mise à mal de certaines pratiques de recherches. Quelques exemples :

Une courte vidéo du physicien et vulgarisateur Julien Bobroff sur la montée de l’extrême droite.
  • Le peu d’intérêt, voire le discrédit, porté sur les constats scientifiques autour des enjeux climatiques pourrait contribuer à un ralentissement de ces recherches, de leur diffusion et/ou de leur mise en pratique9.
  • Sous prétexte de lutte contre les épouvantails que sont le « wokisme » ou l’« islamo-gauchisme », on pourrait craindre également un recul des recherches en sciences humaines et sociales autour des enjeux féministes, décoloniaux, queers, antiracistes10,11… Alors même que l’extrême droite se fait un relais de thèses pseudo-scientifiques comme le grand remplacement et est un terreau favorable à l’émergence de pensées conspirationnistes12 et de rhétoriques naturalistes13.
  • La limitation de l’immigration impacterait négativement les collaborations internationales et donc la pluralité des points de vue indispensable au bon fonctionnement de la science1.

L’arrivée au pouvoir de l’extrême droite se ferait au prix d’une restriction de la liberté académique, de l’indépendance de la recherche et d’une diminution globale de la qualité de la production scientifique qui inquiète assez unanimement les acteur⸱ices de la recherche14,15.

Sources ▼

(9) Crise climatique : des scientifiques et ONG redoutent une arrivée du Rassemblement national au pouvoir après les législatives, France Info, 14/06/2024
(10) L’offensive antiwoke agite le RN, Le journal du Dimanche, 15/05/2023
(11) Le Rassemblement national va lancer une association pour lutter contre le wokisme, Le journal du Dimanche 24/03/2023
(12) Yoga, détox et complotisme : comment l’extrême droite vampirise notre aspiration au bien-être, Telerama, 16/09/2023
(13) « Écofascismes » : comment l’extrême droite s’est emparée de l’écologie, Philosophie magazine, 17/05/2022
(14) Le Pen election win would be disastrous for research, France and Europe, Nature, 19/04/2022
(15) Contre l’extrême droite, mobilisons-nous dans l’Enseignement Supérieur et la Recherche ! , Association des sociologues enseignant-e-s du supérieur, 20/06/2022

4. Éducation doctrinaire et autoritaire

Il est à craindre que l’émancipation, l’ouverture d’esprit et la diversité indispensables à l’éducation soient largement restreintes. Un article du Café pédagogique intitulé « Et si l’extrême droite prenait le pouvoir16… » s’attache à faire le même travail que celui que nous faisons ici. Parmi les menaces qu’ils identifient on note : l’autoritarisme (plus de sanction, dénonciation, retour de l’uniforme), le manque de mixité (fin du collège unique), la prédominance d’une vision passéiste et rétrograde, la lutte contre le wokisme, une mise au pas des enseignant⸱es17 (salaire au mérite, exigence de neutralité, accroissement du contrôle de l’inspection)… Un programme aussi paradoxal (des enseignant⸱es incarnant une « neutralité absolue » devront également être de « fidèles exécutants de programmes politiques ») qu’inquiétant et qui inspire déjà largement le gouvernement actuel comme cela a été relevé par de nombreux articles18,19,20.

En 2022, toutes ces annonces semblaient insensées. Aujourd’hui, elles ne sont pas sans rappeler ce qui est à l’œuvre depuis maintenant six mois. […] Ainsi, de ce qui est à l’œuvre dans le cadre du choc des savoirs au programme du rassemblement national, il n’y a qu’un pas. Mais pas n’importe quel pas. Un pas violent, xénophobe, LGBTphobe, misogyne et sexiste…

Et si l’extrême droite prenait le pouvoir…, Le café pédagogique, 11/06/2024

Sources ▼

(16) Et si l’extrême droite prenait le pouvoir…, Le café pédagogique, 11/06/2024
(17) « Du flicage permanent » : l’inquiétant projet du RN pour l’éducation nationale, Le journal du Dimanche, 14/06/2024
(18) « Le programme du RN sur l’école est celui de l’actuelle majorité, en pire », Le Point, 13/06/2024
(19) Éducation : tout un programme, Le café pédagogique, 18/01/2024
(20) Choc des savoirs : Macron et Attal appliquent les mesures du RN et de Reconquête, Le club de Médiapart, 18/03/2024

5. Promotion d’idéologies creuses et néfastes

Il est à craindre que les idées qui fondent la pensée d’extrême droite infusent plus profondément encore nos représentations du monde. Notamment via les différents espaces publiques sur lesquels elle prendrait un certain contrôle comme nous l’avons vu : médias, éducation, recherche scientifique, culture…
Et chacune de ces idées – identitarisme21, essentialisme22,23, passéisme24, autoritarisme, mérite25… – est une entrave à la pensée critique et au développement d’une pensée complexe œuvrant pour la justice sociale. On pourrait pour chacune des idées proposées (et bien d’autres) faire la démonstration de leur incongruité avec la pensée critique, nous laissons quelques ressources allant dans ce sens.
Plus largement, sur les liens entre pensée critique et idéologie nous conseillons les articles « Des dangers de la naïveté politique et sociale26 » et « Des biais, de l’idéologie, et des biais idéologiques27 » publiés sur le blog Zet-éthique métacritique.

Sources ▼

(21) « Sale bête », « sale nègre », « sale gonzesse » – Identités, dominations et système des insultes, Cortecs, 24/11/2016
(22) Biologie, essentialisme – Nature, écologisme, sexisme, racisme, spécisme, Cortecs, 16/08/2011
(23) Inné / acquis, nature / culture et… essentialisme, Tzitzimitl
(24)Le Métronome de Lorànt Deutsch : un exemple de pseudo-histoire, Cortecs, 19/06/2013
(25) La méritocratie, une croyance tenace, Zet-éthique métacritique, 17/07/2019
(26) Des dangers de la naïveté politique et sociale, Zet-éthique métacritique, 30/09/2020
(27) Des biais, de l’idéologie, et des biais idéologiques, Zet-éthique métacritique, 06/02/2021

6. Impossibilité de critiquer le pouvoir

Il est à craindre une répression puissante et systématique de toutes forme de critique du pouvoir28 ce qui serait un danger majeur pour le bon fonctionnement du débat démocratique. Si nous l’avons déjà vu dans le cadre des médias, on peut imaginer qu’une même silenciation de la dissidence serait à l’œuvre face aux mouvements sociaux (manifestations, grève, ZAD, occupations, pétitions…). Là encore c’est peu de dire que c’est déjà largement le cas actuellement29,30 quand on voit, par exemple, la gestion du gouvernement des manifestations contre la réforme des retraites ou celle des révoltes en Kanaky. Au-delà des mouvements sociaux, l’invisibilisation de la critique du pouvoir pourrait également passer par un affaiblissement des acteur⸱ices de la culture ainsi que des structures associatives et syndicales.

Sources ▼

(28) « Avec l’extrême droite, la répression syndicale ne pourrait que s’accentuer » : à Roissy, la lutte se mue en combat pour la survie de l’outil syndical, L’humanité, 18/06/2024
(29) Des ONG dénoncent la violence policière dans la répression des manifestations en France, Le temps, 18/03/2023
(30) Les ONG déposent plainte à l’ONU après la répression des militant·es devant le siège d’Amundi, Attac, 20/06/2024

7. Baisse des subventions et des soutiens pour la culture et le milieu associatif

La défense de l’esprit critique se fait en grande partie au sein de petites associations locales où des bénévoles se bougent toute l’année pour faire vivre leur structure et promouvoir ses valeurs. Ces structures, nous les connaissons, nous en faisons partie ou travaillons régulièrement avec elles. Si le soutien public est déjà relativement maigre, l’arrivé au pouvoir de l’extrême droite pourrait être fatale pour une grande partie de ces activités comme alerte Le mouvement associatif dans une tribune publiée récemment « L’extrême-droite, une menace pour l’action associative et citoyenne31« .

[…] Car ces exemples trahissent une vérité simple : si l’extrême-droite s’en prend aux associations, c’est surtout parce qu’elles agissent au service de tous et toutes, sans discrimination, car les droits sont universels, aucune préférence nationale ne s’y appliquant ; et c’est parce qu’elles sont le réceptacle de la parole citoyenne, du débat contradictoire et d’un pluralisme indispensable à notre vie démocratique.

L’extrême-droite, une menace pour l’action associative et citoyenne : la tribune, Le mouvement associatif, 14/06/2024

De même, le monde de la culture qui sous bien des formes s’allient souvent à celui de la pensée critique pourrait grandement pâtir de l’arrivée de l’extrême droite. C’est un point mineur des programme d’extrême droite dont la philosophie sur le plan culturel se résume à favoriser la tradition et le patrimoine au détriment des formes contemporaines d’expression, celles capables de bousculer nos représentations du monde »32,33.

« Dans les pays où les ultra-conservateurs sont au pouvoir, les institutions, artistes et travailleurs de la culture font bien souvent partie des premières cibles, et subissent des attaques incessantes »

Culture : quand l’extrême droite est au pouvoir, Le quotidien de l’art, 06/06/2024

Sources ▼

(31) L’extrême-droite, une menace pour l’action associative et citoyenne : la tribune, Le mouvement associatif, 14/06/2024
(32) Le monde de la culture et du spectacle a manifesté jeudi contre l’extrême droite à Paris, France Info, 20/06/2024
(33) Culture : quand l’extrême droite est au pouvoir, Le quotidien de l’art, 06/06/2024

8. Des menaces qui pèsent d’abord sur les plus précarisé⸱es

Il est à craindre que les premier⸱es affecté⸱es par ce délitement de la pensée critique, de l’éducation, de l’accès à la culture et à l’information que nous avons décrit soient les plus précarisé⸱es et opprimé⸱es.. Celles et ceux qui déjà aujourd’hui en sont le plus privé⸱es. Il n’y a, en réalité, pas trop à s’inquiéter de l’accès à la pensée critique, à des médias de qualité, à une éducation privilégiée pour certaines catégories sociales (et dont la plupart des sceptiques fait partie 😉 ). Mais l’augmentation de la marginalisation, des inégalités et des discriminations amenuisera fort probablement l’accès à l’éducation que ce soit sur un plan économique, matériel ou culturel pour les catégories sociales les plus désavantagées.
Si l’on prend le temps d’appuyer qu’une pensée critique à visée sociale ne peut faire l’économie d’être une pensée critique qui s’adresse à toustes alors cette ultime menace est peut-être la plus pernicieuse, en cela qu’elle risque de rester invisible à nos yeux.

Défendre la pensée critique ?

La pensée critique tire sa force dans la recherche de la contradiction, dans la mise en danger du statu quo, dans le renoncement à l’évidence, dans la promotion de l’alternative… autrement dit dans la valorisation de la critique.
Si l’on considère l’individu comme baignant dans un contexte social, culturel, environnemental et politique, il est clair que ce contexte influence sa capacité à exprimer une pensée critique : certaines conditions matérielles favorisent cette valorisation de la critique et d’autres la défavorisent. Nous espérons avoir montré ci-dessus que les valeurs qui fondent la pensée d’extrême droite promeuvent un contexte intrinsèquement défavorable au développement de la pensée critique.

Encore une fois, nous ne défendons pas la pensée critique pour elle-même. Il est évident que la violence d’un gouvernement d’extrême droite se ressentira en premier lieu dans la chair des individus victimes de racisme, de sexisme, de LGBTphobie, de validisme, de spécisme… Il est essentiel de faire de la lutte contre toutes ces discriminations une priorité absolue face à la montée de l’extrême droite.
Toutefois nous voyons les menaces qui pèsent sur la pensée critique comme un symptôme, ou un indicateur, des risques actuels. L’expression de la pluralité des points de vue, l’enseignement de la pensée critique, le déploiement de médias indépendants, une recherche scientifique plurielle et moderne sont autant de piliers que nous pensons nécessaires à la défense des droits fondamentaux, et qu’il convient donc de défendre.

Alors est-ce que cela irait forcément mieux avec un autre gouvernement ?
Nous l’avons vu dans les points précédents, à bien des égards le « bloc du centre » dont fait partie le gouvernement actuel applique des politiques qui vont largement dans le même sens que l’extrême droite et menacent de la même manière la pensée critique.
Quant au Nouveau Front populaire il est clair que leur position est plus encourageante d’un point de vue de la pensée critique au regard des valeurs qu’il défend (démocratie, progressisme, écologisme, lutte contre les discriminations…).

Voici 14 mesures du programme du Nouveau front populaire qui nous semblent allez dans le bon sens en matière d’esprit critique :

1. Redonner à l’école publique son objectif d’émancipation en abrogeant le « choc des savoirs » de Macron, et préserver la liberté pédagogique.

2. Réduire les effectifs par classe pour faire mieux que la moyenne européenne de 19 élèves.

3. Moduler les dotations des établissements scolaires – y compris privés – en fonction de leur respect d’objectifs de mixité sociale.

4. Démocratiser l’université en abolissant Parcoursup et la sélection dans l’université publique, instaurer le repas à 1 euro dans les Crous.

5. Investir dans l’Éducation nationale à hauteur des besoins en engageant la revalorisation des grilles de salaires, en réinvestissant dans les locaux scolaires, en renforçant les effectifs de la médecine scolaire – en garantissant le nombre de personnels par établissement – et de la vie scolaire en reconnaissant leur rôle pédagogique, en créant un service public d’accompagnement des élèves en situation de handicap, en formant et titularisant les actuelles accompagnantes d’élèves en situation de handicap (AESH)

6. Faire une loi de programmation de la recherche plus ambitieuse.

7. Arrêter le Service National Universel (SNU) pour soutenir à nouveau les associations de jeunesse et d’éducation populaire.

8. Limiter strictement la concentration dans les industries culturelles et les médias dans les mains de quelques propriétaires et exclure des aides publiques les médias condamnés pour incitation à la haine ou atteinte à la dignité des personnes.

9. Défendre l’indépendance des rédactions face à leurs propriétaires

10. Garantir la pérennité d’un service public de l’audiovisuel en instaurant un financement durable, lisible, socialement juste et en garantissant son indépendance.

11. Augmenter les moyens de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) et élargir son domaine d’intervention au domaine de la formation professionnelle et de la santé publique.

12. Abroger le contrat d’engagement républicain liberticide pour les associations.

13. Protéger les lanceurs d’alerte.

14. Défendre et renforcer les libertés syndicales et associatives et en finir avec leur répression.

Nous rajoutons également la volonté d’ « agir pour un cessez-le-feu immédiat à Gaza et pour une
paix juste et durable » qui est un combat qui nous est important et pour lequel nous avons rédigé une tribune.

Pour consulter le programme du NFP vous pouvez le télécharger via ce lien : https://lafranceinsoumise.fr/wp-content/uploads/2024/06/Programme-nouveaufrontpopulaire.pdf

Le tableau n’est certes pas tout rose : défense de positions scientifiques douteuses, manque de démocratie interne (notamment au sein de LFI), dogmatisme sur certaines points, positions spécistes… Mais a minima les éléments qui nous permettent d’asseoir cette position sont 1) une lutte ferme contre la montée de l’extrême droite 2) la possibilité de dialogue, de remise en cause, de critique du pouvoir, de confrontation des idées, de pluralité des débats, d’ouvertures sur des alternatives qui doit primer au sein d’une alliance de gauche.

À un pouvoir très critiquable et qui réprime la critique, nous préférons un pouvoir relativement critiquable et ouvert à la critique. C’est pourquoi le Cortecs soutien les candidatures du Nouveau Front populaire2.