Les zététiciens font leur cinéma (bis) ou comment se tirer une balle dans le pied

Cet article présente les réponses que je veux adresser à Alexis Seydoux et Thomas C. Durand, eux-mêmes ayant répondu à mon précédent article. Celles-ci auraient pu rester cantonnées aux réseaux sociaux, cependant la réponse d’Alexis Seydoux portant davantage sur les questions de fond sur le documenteur méritait une réponse en bonne et due forme. Elle ouvre des champs de discussion fort intéressants et passionnés sur les enjeux politiques de la militance pro-science, pro-esprit critique et/ou anti-pseudo-science qu’il me semble très pertinent de partager au plus grand nombre. Cette réponse sera ma dernière sur ce débat afin qu’il ne s’éternise pas. Je pense qu’assez d’éléments ont été mobilisés pour que chacun et chacune puisse se faire son avis sur la question. Cependant, le sujet du documenteur devrait encore m’occuper un certain temps. Je ne saurais que trop vous conseiller de consulter mon premier article puis les réponses de MM. Seydoux et Durand avant de lire la suite.

PS : Voulant garder un lien entre mes deux articles je garde l’intitulé « les zététiciens font leur cinéma ». Cependant, il me semble important de préciser qu’Alexis Seydoux dit dans son texte ne pas se considérer « comme étant issu de la zététique ou des milieux sceptiques, mais comme un chercheur en histoire travaillant entre-autre sur la pseudo-histoire. ».

Affiche du film « Documenteur » d’Agnès Varda de 1981, premier usage connu du terme « documenteur »

Réponse à Alexis Seydoux

Alexis Seydoux, « La question des documenteurs – réponse d’Alexis Seydoux au Cortecs », La Menace théoriste, 21 mars 2024, https://menace-theoriste.fr/la-question-des-documenteurs-reponse-dalexis-seydoux-au-cortecs/

Bonjour M. Seydoux,

Merci pour votre réponse. Je vais essayer de peser chaque mot de cette réponse pour qu’on n’interprète pas mal ce que je veux communiquer.

Je vais revenir sur la question du documenteur qui est au centre de ce débat. À mon sens, vous n’explicitez toujours pas pourquoi vous avez choisi ce mot plutôt qu’un autre pour définir les documentaires complotistes et/ou pseudo-scientifiques. D’ailleurs vous parlez vous-même de « documentaire trompeur » qui me semble être une bien meilleure terminologie et beaucoup moins sujet à critique puisque utilisée nulle part ailleurs à ma connaissance.

Ni la mobilisation du contexte de régime de post-vérité, ni les évolutions sociales et technologiques ne permettent de justifier la reformulation de ce terme déjà bien défini (ils peuvent en outre justifier la création d’un nouveau concept). Je ne comprends pas non plus en quoi utiliser un terme qui définit un genre cinématographique précis permet de « sortir d’un débat intra-cinématographique ». Et d’ailleurs, comme je le montre dans mon texte avec les nombreuses sources que je mobilise, la définition et le travail sur le documenteur ne s’arrêtent pas à l’ouvrage de François Niney.

Vous parlez d’une définition qui « paraît ancienne et ne correspond plus à la réalité d’une production destinée à révéler une “vérité” dans ce monde de post-vérité ». Vous oubliez un point : ça n’a jamais été le rôle de ce terme de définir ce que vous décrivez ici, c’est-à-dire « révéler une vérité » ou ayant « les intentions de convaincre ». Une définition datée est une définition qui ne correspond plus à son sujet parce que celui-ci a évolué. Ici ce n’est nullement le cas.

Le terme commence à être utilisé dans les milieux scientifiques dans les années 2000 et est encore utilisé aujourd’hui. Le genre qu’il définit existe toujours. En effet, le festival « On vous ment » spécialisé sur cette question existe toujours et continu à diffuser des documenteurs de longs et courts métrages récents ; citons, par exemple, l’excellent Journey to the west (Kong Dashan, 2021). En outre, de plus en plus de professeurs et d’animateurs font réaliser des documenteurs à leurs groupes et des créateurs de contenu sur internet en créent également comme Stardust avec sa vidéo du 1er avril dernier.

Dans cette vidéo Stardust parodie son propre format en racontant l’histoire du professeur Muller et du centre de recherche Toulouse Matabiau (histoire issue des vidéos « Kerbal Space Program sans tuto » du Joueur du grenier). Pour cela, il s’appuie sur des images de jeux vidéo transformés (rajout du logo INA, du noir et blanc et de multiples défauts pour les faire passer pour des images d’archive) et des images d’archives truquées ou simplement détournées.

Le documenteur est encore un genre bien vivant. On peut d’ailleurs rajouter que les films complotistes cités sont souvent les trois mêmes : Loose Change, La Révélation des Pyramide et Hold Up. Pour ma part, je ne pense pas en avoir vu d’autres mobilisés, excepté les suites des trois cités bien évidemment. Pour appuyer l’idée qu’il y a là quelque chose de bien plus « réel », récent et lié au contexte de post-vérité, il me semble qu’il faudrait enrichir un peu le corpus1.

J’entends bien ce que vous définissez comme étant de la propagande – je n’y adhère pas, mais le débat est ouvert – cependant, cette exclusion des films complotistes du cinéma de propagande ne permet pas de fait de distordre une définition pour la remplacer par son contraire. Ainsi, le sens de ce paragraphe m’échappe :

« Si la définition de François Niney correspond bien à un mockumentary, elle ne parait plus correspondre à celle d’une nouvelle classe d’objet filmé dont l’objectif n’est pas la moquerie, mais la révélation. Cette définition nous paraissant correspondre à l’objet de cette recherche, nous la maintenons pour le moment, alors que monsieur Soldé semble rester dans le milieu restreint du cinéma. »

Alexis Seydoux, « La question des documenteurs – réponse d’Alexis Seydoux au Cortecs », La Menace théoriste, 21 mars 2024, https://menace-theoriste.fr/la-question-des-documenteurs-reponse-dalexis-seydoux-au-cortecs/

Si je résume cette inférence : Niney utilise le mot documenteur pour les « Mockumentary », or il existe des films qui ne se moquent pas mais qui veulent révéler, donc on change la définition. Ce raisonnement me paraît aussi invalide que : « il existe des westerns, or il y a aujourd’hui des films avec des vaisseaux spatiaux, donc le mot « western » servira désormais à qualifier des films avec des vaisseaux spatiaux ».

Bon… après ça n’empêche qu’on peut avoir des films avec des cow-boys qui combattent des aliens… Mais ça va être plus difficile de mélanger des films qui trompent volontairement pour détromper et ainsi révéler les techniques de manipulation cinématographiques avec des « documentaires trompeurs » qui trompent dans le but de convaincre et de diffuser leur vision du monde…

Concernant le cinéma de propagande, je pense que nous ne sommes pas raccord sur la définition du mot mensonge. Je suis entièrement d’accord avec vous quand vous dites que Le Triomphe de la Volonté est le point de vue du Parti et d’Hitler (je le précise d’ailleurs bien en disant que c’est une « représentation absolument fantasmée »), mais à mon sens si un point de vue peut être très éloigné de la réalité il peut aussi très bien ne pas utiliser le mensonge (au sens du mensonge factuel que l’on peut trouver dans La Révélation des Pyramides ou Hold Up). Mais, comme je le montre bien dans l’article, la réflexion autour du mensonge dans un film est ultra bancale. Quant au fait que les documentaires de propagande utilisent peu de « mensonges » – je rajouterai « factuel » (au sens du mensonge qui relève du « fait » et non de l’opinion ou de la représentation) – je me base ici sur les écrits de Jean-Pierre Bertin-Maghit. Je conviens cependant qu’il faut que j’approfondisse encore mes recherches sur la notion de mensonge, afin d’éviter ce genre de mécompréhension.

Jean-Pierre Berthin-Maghit, « Les documenteurs des années noires, les documentaires de propagande », France 1940-1944, Paris, France, Nouveau monde, 2004. Ouvrage très intéressant sur les films de propagande même s’il ne théorise pas le terme « documenteur ».

Pour résumer, dans tous les cas, votre réponse me semble vraiment trop peu précise en ce qui concerne l’usage du mot « documenteur ». Certes, la langue évolue et les définitions également2. Cependant, mes recherches couplées à celles qu’a fait rapidement Loïc Massaïa3, montrent que cette utilisation du terme ne se limite qu’à une toute petite catégorie de personnes ayant une influence certaine sur les milieux sceptiques – ou plus généralement des « anti-complotisme », pour être plus exact – et ne fait donc pas système (de même si on inclue les rares usages qui sont faits uniquement pour décrédibiliser des films parfois bel et bien sérieux4). Inutile de repréciser qu’on ne trouve trace de cette définition nulle part dans la littérature scientifique sur le sujet.

Mais supposons que c’est une revendication de votre part, et que vous pensez peut-être que « documenteur » est un mot fort qui permettrait de frapper les esprits et d’alerter sur la prolifération actuelle de ces productions. Ici on se base sur le terrain politique, militant en faveur des sciences et/ou contre les pseudo-sciences et le complotisme, terrain qui me semble également très pertinent pour discuter de la chose. Je vous retournerais alors la même remarque que Thomas Durand m’a adressé : apprendre à distinguer « alliés » et « ennemis » [je reviens sur cette remarque de Thomas Durand dans la réponse qui lui est adressée ci-dessous].

En effet, les recherches actuellement menées dans les Études cinématographiques et en Sciences de l’information et de la communication (au passage, non, je ne me limite pas au cinéma5) tendent à étudier les apports des documenteurs pour l’esprit critique (je renvoie encore une fois aux travaux de Matthias Steinle6 et des masterants et masterantes [cf. le premier article]). Le travail de Florian Lecron questionne par exemple les possibilités d’éduquer à l’esprit critique mais également d’ouvrir une réflexion autour des médias et de l’information en projetant et en réalisant des documenteurs7. Il s’appuie d’ailleurs sur de nombreux ateliers similaires déjà menés auparavant. Pour en citer quelques-uns :

La Face cachée de la médiathèque, projet mené par Anne-Marie Laborde, professeur d’éducation Socioculturelle et Carole Guiraud, documentaliste au Lycée des Métiers de la Montagne d’Oloron Ste Marie (EPLEFPA des Pyrénées-Atlantiques- Nouvelle-Aquitaine) en 2019. Dans le cadre de l’éducation à l’image et aux médias les élèves de la classe de 1ère Bac.Pro. (filières CGEA et SAPAT) ont mené un projet autour de la notion de fake news : http://www.crarc-aquitaine.org/video-crarc/documenteur-la-face-cachee-de-la-mediatheque/

Pour résumer, vous utilisez le mot « documenteur » qui définit l’exact inverse que ce que vous entendez alors qu’on pourrait le mettre en avant pour faire de l’éducation critique, notamment sur les images. Ce choix crée de fait un incroyable flou. Si ça ce n’est pas se tirer une balle dans le pied8, je ne sais pas ce que c’est…

Je suis donc personnellement pour garder un discours scientifique clair et précis sur la question des documenteurs en gardant de flou uniquement les frontières de la définition encore en discussion au sein des domaines de recherches qui interrogent le terme (les found footage sont-ils des documenteurs ? Est-ce que faux documentaire et documenteur désigne la même chose ? Est-ce qu’un faux documentaire sans réel canular peut être considéré comme un documenteur ? Comment peuvent-ils être classifiés ? etc.). La clarté de la définition permettra de mettre plus facilement en avant tout un corpus de films pouvant être mobilisé pour faire de l’éducation à l’esprit critique et aux régimes de vérité des images. C’est notamment ce que je propose à travers les articles que je produis pour le Cortecs ainsi que l’association Cinétique (dont je suis le président) qui organise aux prochaines Rencontres de l’esprit critique une projection suivit d’une table ronde intitulée « Le documenteur peut-il aider à développer son esprit critique ? » auxquels participeront notamment deux personnes que j’ai déjà cité dans mes articles : Matthias Steinle et Nicolas Landais (fondateur du festival « On vous ment » spécialisé dans le documenteur).

Je terminerai donc avec une simple question : pourquoi s’acharner à garder ce terme de « documenteur » pour définir des films complotistes ? Je me permets de faire quelques propositions. Je doute de la pertinence du terme « faux documentaire » déjà bien utilisé, trop vaguement théorisé et dont les définitions ne font pas consensus. Personnellement j’aimais bien le terme pseudo-documentaire (pseudocumentaire) dans le sens ou ça redouble l’aspect pseudo-scientifique. C’est un terme déjà utilisé mais très peu (et il n’est pas théorisé en francophonie à ma connaissance). En outre, votre idée des documentaires trompeurs (ou des docutrompeurs ?) me semble assez attrayante également. Si vous pensez utile de théoriser un nouveau type de contenu, pourquoi se priver d’inventer un terme ? C’est même, selon moi, la plus belle des choses quand on est scientifique d’arriver à nommer un effet que l’on a observé. D’ailleurs, peut-être n’y a-t-il pas de raison, à l’ère du numérique et des flux vidéos incessants, de garder le concept de documentaire ? Ainsi, délestez-vous du terme « documenteur » – qui me semble inutile et pesant dans le cadre de votre recherche – et en avant Guingamp !!


Réponse à Thomas C. Durand

Thomas C. Durand, « Sur l’inculture cinématographique des zététiciens », La Menace théoriste, 13 mars 2024, https://menace-theoriste.fr/sur-linculture-cinematographique-des-zeteticiens/

Lien vers le post FB où ma réponse a initialement été publiée. Le texte suivant a subi quelques modifications.

Bonjour Thomas C. Durand,

Je viens de voir votre post. Merci pour votre réponse à l’article que j’ai vraiment lu avec beaucoup d’attention. Je vous remercie de reconnaître, au moins un peu, l’intérêt de cet article. Comme pour ma réponse à Alexis Seydoux, je vais essayer de peser chaque mot de cette réponse pour qu’on n’interprète pas mal ce que je veux communiquer.

Je me permets de revenir sur quelques points. Je ne crois pas avoir dit que vous aviez théorisé quelque chose durant la table ronde (auquel cas n’hésitez pas à me dire où). Je l’ai en effet dit, par contre, pour Alexis Seydoux, qui théorise en effet le mot « documenteur ». En outre, comme le souligne David Engélibert (@Xiao Dao) il y a bien un article (cité dans mon billet) qui porte votre signature ainsi qu’un Tronche en live qui traitent de cette question.

Sur Pierre Barnérias et l’égyptologie, c’est une erreur de réécriture de ma part. Ça a été corrigé ! Merci de l’avoir repéré.

Vous avez visé juste en disant « Même si je ne sais pas d’où sort l’idée que l’intentionnalité d’un film qui cherche à « détromper » ne serait pas aussi, via cet exercice, de « convaincre » de quelque chose ; raison pour laquelle mon propos est de rappeler qu’il faut se méfier des intentions que l’on prête (ou que l’on omet de prêter) à tout créateur de contenu. »

Je ne pense pas avoir dit qu’un film qui détrompe ne cherche pas à convaincre, mais en effet je n’ai pas dit le contraire. Dans tous les cas, vous avez entièrement raison, on peut parfaitement imaginer des documenteurs de propagande : des films qui nous présentent un discours contraire à ce que les cinéastes pensent pour mieux le décrédibiliser avant de dévoiler à la fin le véritable discours. Jeremy Hamers, docteur en Arts et sciences de la communication de l’Université de Liège a notamment soulevé cette idée dans un de ses articles9. Je n’ai cependant pas encore pour l’instant pu voir un tel film, mais j’imagine que ça peut exister. En outre, il existe des documenteurs militants comme La Bombe ou Punishment Park de Peter Watkins. J’ai pour ambition d’approfondir cette question dans des articles futurs.

Je n’ai pas envie de me « payer des sceptiques », je me considère moi-même comme « sceptique ». Je trouve juste dommage qu’à aller sur tous les domaines on finisse par tomber dans certains qu’on ne connait pas et dire des bêtises. Mais peut-être que c’est plutôt l’organisation de cette table ronde qui est à interroger (comme le disent plus haut Baptiste Etienne et Julien Chatroux). En effet, quand je lis votre réponse j’ai l’impression que vous ne vous attendiez pas à faire face à un tel public, à aborder certains sujets (comme la forme de votre documentaire). Ce qui peut être surprenant pour moi qui connais l’INHA pour son intérêt pour les questions artistiques et notamment sur les formes cinématographiques.

Concernant la bienveillance, il est dommage que vous ne souligniez pas les propos positifs que j’ai eus à votre égard (mais seulement les négatifs) : la distance que vous avez adoptée sur le mot documenteur, votre discours sur la psychanalyse ou sur les méthodologies en histoire et la neutralité axiologique. Sachez que je ne vous considère pas comme un ennemi, mais avec les nombreuses positions que vous avez adoptées sur le sujet, je me devais de faire un point sur les recherches en cinéma.

Au vu de ce que j’ai dit plus haut, je me considère plutôt comme quelqu’un qui évite à des « alliés » de se tirer une balle dans le pied (ou dans ceux de leurs petit.e.s camarades) en les bousculant un peu. Peut-être que la forme de mon article est légèrement piquante, je le conçois. Les commentaires sous la dite conférence ne sont pas toujours non plus des plus tendres. Dans tous les cas, cet article s’inscrit aussi dans la continuité des nombreuses critiques de fond qui sont faites au « mouvement sceptique » en général vis-à-vis de l’effet de surconfiance dans lequel on peut tous et toutes facilement verser sans s’en apercevoir. 

En vous souhaitant une bonne fin de journée.


Remerciements

Merci aux relecteur.ice.s : Sohan Tricoire (Cortecs), Jérémy Attard (Cortecs), David Engélibert (Cortecs), Loïc Massaïa (Cinétique), Lokeye (Cinétique), Trootsky (Cinétique)

Être relecteur.ice.s n’implique pas l’adhésion à la totalité de l’article ou à son ton.


Notes