Une partie de l'excellente équipe de la médiathèque d'Aubagne et des services jeunesse et prévention

Ateliers Esprit critique et autodéfense intellectuelle

Une partie de l'excellent équipe de la médiathèque d'Aubagne

Depuis 2019, le Cortecs travaille avec la médiathèque d’Aubagne et les services jeunesse et prévention de la Mairie d’Aubagne pour élaborer et construire des ateliers sur la thématique de l’esprit critique et de l’autodéfense intellectuelle à destination des élèves des collèges et lycées de l’académie d’Aix-Marseille. Après plusieurs journées de formations, les animateurs sont intervenus régulièrement auprès des classes sur différentes thématiques. Ce travail a permis de repenser, actualiser, mais aussi de créer des ateliers permettant d’aborder des « classiques » de la zététique : effet Barnum, principe de parcimonie, échelle des preuves ou coïncidences, autant de sujets que les élèves ont pu découvrir grâce à toute l’équipe qui partage aujourd’hui ses productions et ressources avec nous. Un grand merci et surtout bravo à eux pour tout cela !

Présentation du projet

Objectifs, compétences travaillées, organisation des séances : ce document présente le projet dans son ensemble.

Description des ateliers

Vous trouverez ci-dessous les différents ateliers proposés ainsi que tous les contenus utilisés et que toute l’équipe partage avec plaisir. Le dossier complet est ici. Merci à eux !

Jouer à débattre

Jouer à débattre (atelier créé par L’arbre des connaissances). Le thème choisi a été l’humain augmenté. Le but étant d’amener les élèves à argumenter et à prendre conscience de la complexité insoupçonnée des sujets de société.

Atelier philo

S’exercer à réfléchir, apprendre à discuter, écouter, raisonner et respecter l’autre avec cet atelier philo.

Fake news

Cet atelier correspond à l’atelier « Le vrai du faux » (créé par le CRIJ). L’objectif est d’appréhender la complexité à évaluer la fiabilité des informations et de se poser les bonnes questions pour y parvenir.

Test de personnalité : l’effet Barnum

Un « classique » de la zététique où l’on va reproduire l’expérience de Bertram Forer sur l’effet qui porte son nom (mais aussi celui d’effet Barnum) : un atelier mettant en scène un faux test de personnalité à évaluer par les élèves. Vous retrouverez dans ce dossier les fiches, vidéos et autres documents utilisées pour mener à bien cet atelier.

Principe de parcimonie et rasoir d’Occam

Comment travailler sur le principe de parcimonie avec les élèves ? Comment faire découvrir cet outil de tri des hypothèses et ses limites ? Le dossier avec tous éléments se trouve ici !

Échelle des preuves et curseur de confiance

Un atelier repris de l’activité proposée dans l’excellent ouvrage publié par nos collègues de La main à la pâte, et qui permet de travailler avec les élèves sur la notion de preuves et de confiance. Tout le dossier est à retrouver ici.

Coïncidences…

Un atelier sur la notion de coïncidences : y a-t-il forcément un sens à donner à ces conjonctions d’événements intrigants et qui nous paraissent si étranges…? Le dossier complet ici !

Bilan

Voici quelques retours concernant les ateliers

Au niveau de l’enchainement des ateliers, commencer par Jouer à débattre permet de créer une bonne relation avec les élèves qui se retrouvent dans une situation de jeu qui les change de leur quotidien. L’atelier sur les fake news comme les suivants sont un peu plus scolaires, contenant plus d’explications (un peu plus descendant) : les élèves sont mis en activité, mais cela demande toujours une implication de leur part qui dépend bien entendu de beaucoup de paramètres.

On a pu remarquer que les ateliers Jouer à débattre, effet Barnum et rasoir d’Occam ont très bien fonctionné : le mélange entre travail de groupe, débat et effet de surprise motive toujours les élèves et retient leur attention.

Concernant l’atelier sur l’effet Barnum, il faut bien penser à faire attention aux contacts possibles entre élèves pour éviter qu’ils comprennent le truc.

L’atelier sur l’échelle des preuves est aussi à améliorer sur la manière de l’animer : nous proposons d’y ajouter davantage de moments d’interactions variées.

Loïc Massaïa, imperturbable mais toujours pertinent !

Un merci très spécial à Loïc Massaïa pour le soutien, l’expertise et l’aide apportée tout au long de ces ateliers, mais également pour le partage des documents !

La charge de la preuve sous l’angle bayésien

Un ami du cortecs, Antonin, en dernière année de licence de philosophie et avec un bon nombre d’années de réflexions critiques derrière lui, nous propose cette petite discussion autour du concept de charge de la preuve. Une occasion de s’inscrire dans la continuité de l’éclaircissement par l’approche bayésienne des outils pédagogiques de la zététique.

La charge de la preuve est un argument couramment utilisé par les sceptiques. Lors d’un débat, c’est à la partie qui porte la charge de la preuve d’amener des preuves de ce qu’elle affirme, et si elle ne le fait pas, il n’y a pas de raisons d’accepter ses affirmations. Il est souvent utilisé face à des défenseurs de médecines alternatives, de scénarios complotistes ou autres croyances ésotériques. Mais il n’est pas toujours évident de déterminer de manière rigoureuse qui doit porter la charge de la preuve, et d’expliciter les critères qui permettent d’assigner cette charge. Je me propose ici d’apporter quelques clarifications, en m’aidant de l’approche bayésienne.

L’argument de la charge de la preuve est souvent exprimé sous cette forme “c’est à la personne qui affirme quelque chose de prouver ce qu’elle affirme”, ou encore “ce qui est affirmé sans preuve peut être rejeté sans preuve”. Mais il importe de clarifier ce que l’on entend par “affirmer”, et ce que signifie le rejet d’une affirmation.

Prenons un exemple : je me promène en forêt avec un ami lorsque nous tombons sur un champignon. J’affirme « ce champignon est comestible », ce à quoi mon ami me répond : « je suis prêt à te croire si tu me le prouves, mais tant que tu ne me l’as pas prouvé, je n’accepte pas ton affirmation. Je considère donc a priori que ce champignon n’est pas comestible. » Cela semble sensé, si l’on considère que la négation de l’affirmation est la position par défaut. Mais c’est en réalité un écueil à éviter.

Car si j’avais au contraire affirmé en apercevant ce champignon « Il est vénéneux », en suivant les mêmes principes, mon ami aurait dû avoir comme position a priori la négation de cette affirmation, « ce champignon n’est pas vénéneux », à savoir « ce champignon est comestible », soit la négation de la proposition a priori du premier cas ! Le fait que j’affirme en premier que ce champignon soit comestible ou vénéneux semble contingent et arbitraire ; cela ne peut pas déterminer une position rationnelle a priori sur la toxicité du champignon.

On voit ici que la notion de ce qu’est une affirmation ou une négation semble floue : je peux affirmer qu’un champignon est vénéneux : d’un point de vue logique, cela est strictement équivalent à affirmer qu’il est pas comestible, c’est-à-dire à nier qu’un champignon est comestible. Nous nous sommes fait piéger ici par la grammaire de notre langage. Cela est très fréquent et a incité les philosophes à essayer de construire un langage purement logique. Mais la syntaxe et la grammaire de nos langues façonnent tellement notre manière de penser qu’il est extrêmement difficile de voir à travers elles pour déceler la structure logique réelle de nos idées. Retenons simplement que l’affirmation logique n’est pas liée à la forme grammaticale de l’affirmation. Une affirmation, dans le sens qui nous intéresse ici, c’est le fait de défendre une position, même si cette position consiste à nier grammaticalement une proposition.

Il faut donc bien garder en tête que “rejeter une affirmation” qui n’est pas soutenue par des preuves, ce n’est pas “accepter la négation de cette affirmation” : c’est simplement suspendre son jugement. Que l’on fasse une affirmation positive ou négative, on porte la charge de la preuve.

Mais lors d’un débat, on a bien souvent deux opinions contraires qui s’opposent. Lorsque quelqu’un m’affirme que le crop circle qui est apparu dans la nuit est d’origine extra-terrestre, je ne me contente pas de rejeter son affirmation et de suspendre mon jugement, je fais une affirmation à mon tour en disant que ce crop circle n’a PAS été réalisé par des extra-terrestres. Qui porte la charge de la preuve dans ce cas ?

Examinons plusieurs catégories d’affirmations.

Premièrement, celles qui touchent directement à des questions scientifiques.

A l’échelle du débat scientifique dans sa généralité, la partie qui porte la charge de la preuve est celle qui vient contredire le résultat scientifique le plus solide dont on dispose. La charge de la preuve a déjà été remplie par ce résultat scientifique même, qui porte en lui sa justification. Cela peut-être une étude isolée qui n’a pas été répliquée, qui ne présente donc qu’un faible degré de confiance, mais si c’est la seule étude dont on dispose sur un sujet donné, elle a rempli son devoir de la charge de la preuve. La charge de la preuve réside donc sur la partie qui viendrait contredire ce résultat. Elle devra fournir au moins une étude de portée au moins équivalente pour remettre en cause l’affirmation du statu-quo, ou bien mettre en évidence le manque de fiabilité de l’étude précédente. Si elle présente une étude statistiquement plus fiable, ou une méta-analyse, ce sont ces nouveaux résultats qui contredisent les précédents qui deviennent le statu-quo scientifique, et la charge de la preuve revient maintenant à qui veut remettre en cause ce nouveau statu-quo, (cela peut être en produisant une méta-analyse plus impactante, en prouvant que les données sur lesquelles s’appuie la méta-analyse sont mauvaises, ou que les scientifiques qui l’ont produite sont corrompus…) et ainsi de suite.

Lors d’un débat entre deux individus sur une question scientifique, il suffit donc d’introduire l’état de l’art du débat scientifique dans le débat personnel pour porter la charge de la preuve qui soutient le statu-quo scientifique. Encore faut-il apporter la preuve, en fournissant les sources, que l’avis scientifique se range bien de son côté.

Mais souvent, le débat porte sur des questions qui n’ont pas encore traitées directement par la science, soit qui sortent du cadre de la science, soit qui n’ont pas encore été tranchées. Qui doit donc commencer par porter la charge de la preuve dans ce cas ?

Cela nous amène à une deuxième catégorie, celles qui affirment l’existence d’une entité, métaphysique ou non.

Par exemple, Dieu. On observe souvent une utilisation fallacieuse de la charge de la preuve dans ce débat. L’existence de Dieu est affirmée par une des parties, et fait porter la charge de la preuve à la partie adverse pour réfuter son existence. Si la partie adverse ne le peut pas, la première partie en conclut donc que Dieu existe.

Un argument pour répondre à cela est celui de la théière de Russell. Il reprend la structure de l’argument, mais en remplaçant Dieu par une petite théière en orbite dans le système solaire, indétectable par les télescopes. Puisqu’il n’est pas possible de prouver la non-existence de cette théière, si on suit le même raisonnement, alors on doit conclure qu’elle existe. Pourtant, peu de personnes seraient prêtes à accepter la conclusion de cet argument, qui semble absurde, et il faut donc rejeter la validité de l’inférence. Ce que cherche à illustrer cette théière cosmique, c’est que l’irréfutabilité de l’existence d’une entité, quelle quelle soit, ne permet pas d’affirmer l’existence de cette entité.

Mais si la charge de la preuve ne repose pas sur la partie qui nie l’existence de Dieu, repose-t-elle pour autant sur celle qui l’affirme ? On l’a vu, affirmer ou nier l’affirmation sont tous deux des affirmations. Et pourtant, dans ce cas, la charge de la preuve repose bien sur la personne qui affirme l’existence de Dieu. C’est le fameux rasoir d’Occam qui permet de justifier cela, qui dit qu’il faut préférer les hypothèses les moins “ontologiquement coûteuse”, c’est-à-dire les hypothèses qui mobilisent le moins d’entité possible pour expliquer un phénomène. Affirmer l’existence d’une entité à un coût qui doit se justifier : ce coût est la charge de la preuve.

Pour assumer la charge de la preuve d’une hypothèse ontologiquement plus coûteuse qu’une autre, il faut montrer qu’elle permet de rendre compte de certains phénomènes qui ne peuvent pas être expliqué avec les hypothèses plus parcimonieuses.

Il y a ensuite une 3ème catégorie, les questions qui touchent à des cas qui n’ont pas été traités directement par la science.

Par exemple, lorsque quelqu’un affirme : “ce crop circle a été fait par des aliens”, je ne me contente pas de rejeter cette affirmation, et de suspendre mon jugement. Je vais affirmer que ce crop circle n’a PAS été réalisé par des aliens, même si je n’ai aucune information sur ce crop circle précis. A l’aide d’un calcul bayésien, basé sur des données antécédentes à ce crop circle particulier, il semble peu probable que le CC soit fait par des aliens.

Voyons en détail : pour la théorie T : “les extra-terrestres ont fait ce CC”, la donnée D « un CC est apparu pendant la nuit”, on a la probabilité que « la théorie T soit vrai en sachant la donnée D » égale à P(D|T)xP(T) / P(D). P(D) peut s’exprimer sous la forme P(D|T)P(T) + P(D|A)P(A) ou A est l’ensemble des théories alternatives qui expliqueraient D (principalement, et pour la totalité des CC jusque ici, des humains blagueurs).

Il faut maintenant estimer subjectivement la valeur de ces probabilités. P(D|T)=1, puisqu’il est certain que si des aliens étaient venus faire un CC, nous observerions un CC. J’estime ensuite que la probabilité a priori de la visite des aliens est très faible, mais soyons charitable et admettons une probabilité de 0,5 (cette valeur influe peu sur le calcul de toute façon), j’estime P(D|A) à environ 0,95 puisqu’on a été capable d’expliquer la majorité des CC avec une explication autre que celle extra-terrestre (il est donc très probable d’observer un CC même si les aliens ne visitaient pas la terre), et P(A) très élevée (disons 0,999 puisqu’on observe tous les jours des humains blagueurs).

Le résultat du calcul nous donne une probabilité de 0,34 (inférieur à 0,5)

Je vais donc affirmer qu’il a une autre origine que celle extra-terrestre. Mon interlocuteur devra m’apporter des nouvelles données sur ce CC particulier de manière à modifier le résultat du calcul bayésien et faire pencher la probabilité du côté opposé (supérieur à 0,5), c’est-à-dire qu’il devra m’apporter des nouvelles données qui ont une probabilité très faible d’arriver dans le cadre d’une explication alternative, ou de me fournir des éléments qui amèneraient à penser que la probabilité a priori de la visite des extra-terrestres est proche de 1. S’il le fait, la charge de la preuve pèse maintenant sur mes épaule si je veux continuer à affirmer qu’il a une origine autre qu’extra-terrestre.

Cette approche bayésienne de la charge de la preuve permet de la faire porter aux personnes qui prétendent qu’une nouvelle médecine alternative fonctionne. Ces dernières fleurissent à un rythme bien supérieur à celui de la marche de la science, il est donc impossible de toute les réfuter scientifiquement. Mais même sans information précise sur une médecine alternative particulière, on peut quand même se permettre d’en nier l’efficacité et de faire porter la charge de la preuve à la personne qui affirme son efficacité. Du fait que ces déclarations du pouvoir guérisseur miraculeux de toutes sortes de choses pullulent autant, et que beaucoup ont quand même pu être réfutées, on sait que la probabilité qu’une personne affirme qu’une médecine alternative marche alors qu’elle ne marche pas est très élevée, ainsi que le probabilité a priori qu’elle ne marche pas. Du fait de ces hautes grandeurs dans le dénominateur de la formule de Bayes, la probabilité qu’une médecine marche en sachant qu’une personne affirme qu’elle marche est toujours inférieur à 0,5 a priori.

En conclusion, la charge de la preuve n’est pas une règle épistémologique absolue, elle reflète simplement la position du curseur de probabilité bayésien en fonction des nouvelles données qui s’ajoute au calcul. Mais ce calcul reste lié à des données subjectives a priori, antécédente au débat, et la position de ce curseur ne peut donc être une position objective. La charge de la preuve est un outil pratique dans le débat, mais il serait peut-être plus judicieux de le traduire en terme bayésien, et plutôt que de dire “tu portes la charge de la preuve”, dire “mon curseur bayésien attribue une faible probabilité à la croyance que tu défends. A toi de m’apporter des nouveaux éléments susceptible de faire pencher ce curseur de l’autre côté.”