Bilan d’un atelier Médias et esprit critique en maison d’arrêt

CorteX_Prison_MTP2011_imageVoici un petit bilan de l’atelier Médias et esprit critique monté cet automne 2011 en maison d’arrêt. Je m’attarde surtout sur la logistique et sur les difficultés rencontrées, ainsi que sur les pistes de solutions explorées.

L’atelier, mis en place en collaboration avec le SPIP (Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation) et le centre scolaire de la maison d’arrêt, a été financé par le SPIP. J’étais bénévole depuis plus d’un an à la maison d’arrêt où je proposais du soutien scolaire pour les personnes qui désiraient passer le DAEU (diplôme d’accès aux études universitaires, équivalent du bac). J’avais donc déjà de bons contacts avec les enseignants du centre scolaire : ils ont soutenu le projet que j’ai présenté au SPIP. J’ai proposé dix séances de deux heures hebdomadaires dont voici le programme :

  • Séance N°1 et 2Petites et grandes manipulations de l’information – Qu’est-ce que l’objectivité médiatique ?
    Analyse de l’image, des phrases, des sous-titres
    Faux reportages, affaire Nayirah Al-Sabah, affaire du RER B
  • Séance N°3 Scénarisation de l’information
    Analyse de la construction d’un journal TV
    Analyse d’un Midi Libre
  • Séance N°4 et 5 - Les chiffres dans les médias
    Graphiques
    Valeurs absolues-valeurs relatives
    Analyse d’un article sur la fraude sociale
    Analyse des données chiffrées dans des reportages (Ötzi, miracles de Lourdes)
  • Séance N°6Analyse des ressorts publicitaires
    Appel à la peur, à la pitié, à l’affect
    Pensée magique
    Diffusion de publicités + débat
  • Séance N°7 - Analyse des représentations de sexe/genre dans les médias
    Revue féminine, revue masculine
    Etude de catalogues de jouets
    Analyse de la médiatisation de l’affaire DSK
  • Séance N°8 Les chiffres de la délinquance dans les médias
    Rappels simples sur les pourcentages
    Etudier les chiffres présentés dans le rapport du Ministère de l’Intérieur
    Utilisation de ces chiffres dans les médias
  • Séance N°9 - Analyse d’un documentaire volontairement frauduleux : Opération lune
    Débat sur la construction d’un documentaire
  • Séance N°10 - Influence et manipulation
    Expériences de Milgram, Stanford
    Quelques techniques marketing

Retour d’expérience
Depuis que l’atelier est vraiment lancé, une dizaine de personnes est très assidue. Les débats ont tout de suite été très vivants et ont mis quelques séances à bien s’articuler : il a fallu consacrer du temps à la gestion et la répartition de la parole. Dans les moments de débat intense, j’ai usé et abusé du bâton de parole : celui qui parle est celui qui a le bâton, les autres écoutent. Si cet outil peut paraître un peu enfantin, il fonctionne plutôt bien et je crois que finalement, ils l’apprécient : celui qui parle a le temps de s’exprimer et ne craint pas d’être interrompu sans arrêt. Le ton des discussions est beaucoup moins agressif.

Plusieurs participants m’ont dit que cette initiation à l’analyse des médias avait changé leur manière de regarder la télévision, assertion totalement invérifiable mais qui a tout de même le mérite de montrer l’intérêt qu’ils portent à ce rendez-vous hebdomadaire. D’autres m’ont dit que cet atelier ne faisait que confirmer ce qu’ils « savaient » déjà : « on est manipulé en permanence ». Alors nous en avons discuté : tout est-il complètement faux ? Est-il possible de se soustraire aux médias ? Comment se défendre ?

Ce que j’aurais fait autrement
Après coup, je me dis que je suis passée beaucoup trop vite sur la démarche scientifique et sur la nécessité de prouver ce qu’on avance. Le public de cet atelier n’était vraiment pas familier avec les notions de preuves, d’argumentation, de validité d’une thèse et cela pose d’autant plus problème que certains participants ont de très fortes adhésions à toutes sortes de théories complotistes. A plusieurs reprises, je me suis fait happer par des discussions stériles où certains participants usaient de la technique dite de l‘insubmersible canard de bain (voir la thèse de R. Monvoisin, p. 55) : à peine commençais-je à répondre à un argument qu’on était déjà passé à un autre. J’ai finalement réussi à recadrer le débat en rappelant la chose suivante aussi souvent que nécessaire : l’atelier ne porte pas sur les attentats du 11 septembre 2011 ni sur la théorie de l’évolution, mais sur l’analyse de l’information et des arguments avancés dans les médias. La phrase « c’est la CIA qui a organisé les attentats » n’a plus lieu d’être puisque la trame de l’atelier est constituée des questions « Quels sont les arguments avancés dans ce reportage ? Sont-ils valides ?« . Je ne désespère pas d’aborder les thèses complotistes « de front » un jour, mais cela ne peut être fait de manière douce et efficace que si quelques règles de base sont bien intégrées :
- un argument peut être discuté
- une discussion n’a lieu d’être que si chacun des protagonistes est prêt à renoncer à sa thèse dès lors que son contradicteur lui apporte un meilleur argument que le sien
- lorsqu’on déconstruit un argument, on ne s’attaque pas à la personne qui y adhère
- etc.

Avoir conscience des contraintes carcérales avant de monter un atelier de ce type :
- Il faut prévoir quelques mois pour obtenir les autorisations (autorisation d’entrer en milieu carcéral, autorisation pour le matériel, etc.)
- Se renseigner impérativement sur ce qui est autorisé ou non (par exemple, il est strictement interdit de faire sortir quoi que ce soit de l’établissement, il est interdit d’offrir quoi que ce soit aux détenus, tout courrier doit passer par le circuit de distribution interne où il est relu, etc.)
- Sortir de cellule et se rendre au  centre scolaire peut prendre du temps : il est structurellement difficile pour les détenus d’être à l’heure et tout le monde n’arrive pas en même temps (j’ai pris le parti d’attendre un quart d’heure et de terminer un quart d’heure plus tard)
- L’atelier a mis un peu de temps à s’installer. Certaines personnes inscrites au début ne sont jamais venues : certaines ont eu l’autorisation de travailler entre temps et ne fréquentent plus le centre scolaire ou assistent à un autre cours qui a lieu en même temps, d’autres disent ne pas avoir reçu les premières convocations. Les informations mettent du temps à circuler. Conséquence : l’atelier était officiellement plein et des gens étaient sur liste d’attente, tandis que le jour J, il n’y avait que trois ou quatre participants. A la 4ème séance, l’atelier était plein.
- Les parloirs et les rendez-vous médicaux ou juridiques peuvent avoir lieu en même temps que les cours ; par ailleurs, certains participants arrivent ou partent en cours de route, au gré des transferts, des entrées et des sorties : il faut donc prévoir autant que possible des séances indépendantes les unes des autres.
- Petite recommandation d’un autre ordre : je crois qu’il est fondamental d’être au clair sur les raisons qui nous amènent à intervenir en milieu carcéral, car toutes les personnes que j’ai rencontrées « à l’intérieur » ont fini par me demander un jour ou l’autre ce que je venais faire là. J’ai toujours saisi l’occasion pour partager avec eux mes questions sur ce sujet. Richard Monvoisin et moi en avions d’ailleurs fait un article dans le Monde Libertaire : Esprit critique en acier pour gens en taule.

Si vous souhaitez monter un atelier de ce type en milieu carcéral ou si vous en animez un, n’hésitez pas à nous contacter !

Guillemette Reviron

PS : Je n’arrive plus à retrouver la source pour l’image. Si vous savez d’où elle vient, dites-le nous !