Les moteurs de recherche d'image peuvent-ils renforcer certains stéréotypes ?

Fatima Ouadah, professeure documentaliste dans un lycée de Trappes a développé un atelier d’éducation aux médias portant sur la thématique du lien entre utilisation d’un moteur de recherche d’images et risque de renforcement de certains types de stéréotypes. N’ayant rien sur cette thématique sur notre site, nous l’avons encouragée à partager son travail. Fatima a joué le jeu et nous l’en remercions. La description de sa séquence pédagogique est consultable ici. Puisse-t-il constituer une base pour quiconque souhaiterait construire un contenu d’enseignement sur le sujet.

Mayotte dans la République : une situation post-coloniale ? Mémoire de Jérémy Fernandès Mollien

Jérémy Fernandes Mollin
Jérémy Fernandès Mollien

Jérémy Fernandès Mollien était étudiant à l’Institut d’études politiques de Grenoble jusqu’en 2017. Nous l’avons eu en cours spécialisé, Clara Egger et moi (RM), puis j’ai encadré son rapport de stage à l’Université Libre de Bruxelles sur Cultes antiques, phénomènes religieux néopaïens et son mémoire de Master 2 (avec O. Ihl). En Master 1, il a soutenu un mémoire, toujours co-encadré par O. Ihl et moi sur la question des droits sociaux à Mayotte dont il a fait son terrain de recherche. Ce mémoire a reçu une excellente note, et a fait l’objet de publications. Le voici en libre accès, en espérant qu’il soit utile à celles et ceux qui souhaitent penser par delà les clichés véhiculés par la presse métropolitaine.

En 1974, les habitant.e.s. des îles de Mayotte, contrairement aux autres îles de l’ancienne colonie de l’archipel des Comores, choisissent de rester dans la République Française. 40 ans plus tard, les inégalités entre Mayotte et la métropole demeurent béantes. Mais là où Mayotte partage certaines problématiques communes aux Outre-Mers, comme le haut coût de la vie « à l’Européenne », certaines particularités laissent supposer que Mayotte, à bien des égards, est théoriquement dans une situation coloniale.
Si une histoire conflictuelle entre les îles des Comores – Mayotte ayant été inféodée à deux d’entre elles – explique en partie ce souhait de rester dans la République, la France rejoint ce choix pour des raisons avant tout stratégiques : conserver Mayotte permettait en effet de disposer d’un avant-poste dans une zone qui, à l’époque, suscitait la convoitise des États-Unis et de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Toutefois, le reste de l’archipel, qui s’était constitué en État fédéral, voulait voir Mayotte venir dans son giron, et bénéficiait du soutien de grandes organisations internationales pour faire valoir ses revendications. La France maintint donc l’archipel voisin dans une situation d’instabilité politique en gardant la mainmise sur ses élites dirigeantes, et en faisant et défaisant les régimes au moyen d’une force de mercenaires européens.
    A Mayotte, les habitant.e.s, conscient.e.s d’être dans une situation stratégique précaire, militent pour une intégration politique plus poussée, en enclenchant notamment la départementalisation. Toutefois, alors que cette dernière était demandée depuis 1974, elle ne débuta qu’en 2011, après des années de réticence de la part des pouvoirs métropolitains. Mayotte avait, avant 2011, un droit particulier, et mettait en œuvre une justice civile musulmane. L’harmonisation entre le droit métropolitain et le droit particulier appliqué à Mayotte s’est faite brutalement, et prit au dépourvu autant les fonctionnaires censés l’appliquer que les Mahoraises et Mahorais eux-mêmes. Le cadastre et l’État civil ont conduit à des imbroglios administratifs, certain.e Mahorais.e s’était vu attribuer le nom de leurs parents, ou était contraint.e de payer des impôts locaux dont le montant équivalait plusieurs fois leur revenu annuel.
   Si ces difficultés d’application témoignent plus de la lenteur à débuter la départementalisation et de la hâte de la finir, certains pans de l’application particulière du droit demeurent, et difficile de ne pas y avoir un reliquat de l’administration coloniale. Ainsi, le revenu de solidarité active (RSA) demeure à 50% du montant métropolitain, le taux de non-recours à ce dernier à Mayotte est égal au taux de recours métropolitain. Le seul argument avancé par le ministère de l’Outre-Mer est que l’introduction à taux plein du RSA « bouleverserait l’économie mahoraise », sans qu’aucune enquête économique précise ne vienne étayer ces propos. Les salaires des Mahorais.e.s ne progressent pas en fonction de l’ancienneté, le code du travail n’y sera appliqué qu’en 2018, et en 2005, 96% de la population mahoraise vivait sous le seuil de pauvreté métropolitain. Le chômage chez les 15-64 ans atteignait 36,6% en 2012.
    Parallèlement, la communauté métropolitaine de l’île jouit d’avantages importants : l’immense majorité d’entre eux étant fonctionnaires, leurs traitements sont doublés et net d’impôt. La plupart s’isole socialement de leurs concitoyens en cultivant un entre-soi dans les « mzungulands », littéralement des « quartiers à blancs » contrastant avec les habitations du reste de la population, deux résidence sur trois n’étant, en 2005, pas pourvu du confort de base. Et pourtant, une catégorie sociale se voit encore plus discriminée : le tiers invisible de la population mahoraise, des venu.e.s des îles voisines cherchant pour eux-mêmes ou pour leurs enfants une autre vie à Mayotte. Ces dernier.e.s sont véritablement traqués par la Police aux frontières de l’île, qui met en œuvre des pratiques illégales, comme le rattachement fictif de mineur.e.s à des adultes pour qu’ils soient expulsables, ou la destruction systématique des documents d’identités des migrant.e.s. La majorité de la population mahoraise, bien loin de s’émouvoir de leur sort, manifeste souvent une hostilité vis-à-vis de leurs voisins insulaires, allant jusqu’à constituer des « comités villageois » pour les expulser de leurs villages manu militari, sous l’œil indifférent des autorités préfectorales de Mayotte.
    Ce travail propose d’aborder la question des inégalités sociales et économiques à Mayotte, en explorant leurs origines socio-historiques, les raisons de leur maintien et la pertinence des cadres d’analyse de la situation coloniale pour comprendre en quoi Mayotte conserve, 40 ans après le référendum liant sa trajectoire politique à la France, un statut juridique bien particulier.

Télécharger le mémoire, en pdf

Ce travail a fait en outre l’objet de deux publications : dans la revue Mouvements (voir ici), et dans le journal Le Monde libertaire sous forme d’un canular (voir ).

Initiation douce à la pensée anthropologique d'Emmanuel Todd

J’ai découvert une partie des travaux d’anthropologie historique d’Emmanuel Todd très récemment. Étant assez éloignés de mon champ d’expertise, je n’ai pas les compétences pour critiquer de quelque manière que ce soit ses travaux. Je suis arrivé à Todd par le chemin de Hervé Le Bras, dont j’avais écouté quelques interventions. J’avais été frappé par le paradoxe sorite de certaines notions de démographie, ainsi que par le caractère intangible de notions comme « la population mondiale ». J’ai donc lu Hervé Le Bras, lui-même, dans L’Invention des populations : Biologie, Idéologie, Politique (2000), puis le livre co-écrit avec Todd, L’invention de la France, atlas anthropologique et politique (2012), et enfin, un « Todd » en entier, L’Origine des systèmes familiaux,Tome 1 : L’Eurasie (
2011)
. Je ne sais pas évaluer ni la force des corrélations qu’il présente, ni la prédictibilité de son modèle, mais en regardant ses analyses des systèmes familiaux dans la constitution des phénomènes collectifs, des systèmes juridiques aux processus électoraux, je dois avouer qu’il y a là matière à réflexion. Je sais que d’autres ouvrages fournissent de belles controverses – je n’ai pas encore lu Qui est Charlie, sociologie d’une crise religieuse, par exemple, qui a fait les gorges chaudes de l’année 2015 – et il a fait quelques déclarations fracassantes sur « le fascisme rose » de F. Hollande ou les questions de blasphème que je ne crois pas suivre. Mais en écoutant ces cinq émissions, j’ai retracé le parcours par l’intéressé lui-même, savant engagé dans son temps, avec une honnêteté a priori que j’ai trouvée assez riche. Je mets donc à disposition ce cycle d’À voix nues, sur France Culture, diffusé en octobre 2017.

Emmanuel Todd, profession prophète (1/5) : l’origine d’un système familial 02.10.2017

Emmanuel Todd, profession prophète (2/5) : une histoire en formation 03.10.2017

Emmanuel Todd, profession prophète (3/5) : L’ascension par la chute 04.10.2017

Emmanuel Todd, profession prophète (4/5) : L’Âge sombre 05.10.2017

Emmanuel Todd, profession prophète (5/5) : Le discours de l’ami Todd 06.10.2017

En complément, j’ai dans mes balladodiffusions une émission récente avec Hervé Lebras, qui regarde de manière analytique les migrations, dans la grande table du 18 décembre 2017 sur France Culture, avec un petit détour sur quelques lieux communs concernant les « vagues migratoires » et autres invasions arabes, comme éléments du roman national1.

Europe, malaise dans l’identité, avec Hervé Lebras

Si on ne peut pas prouver que le monstre du Loch Ness n’existe pas, c’est qu’il existe… (Pascal Engel, dans Libération)

Pascal Engel a signé une tribune sur l’autodéfense intellectuelle dans Libération le 20 février 2018. Elle nous a été transmise par Mehdi Mokrane, chef du service développement des ressources documentaires de la bibliothèque universitaire des sciences, à Grenoble. Gloire à lui !

 

[…] Les « fake news » et leurs « faits alternatifs » sont la conséquence d’un abandon de la rationalité. Il faut s’entraîner à l’autodéfense intellectuelle en apprenant à traquer les sophismes et les erreurs de raisonnement. Lire la suite

Petite cocasserie et un pseudo-biais en prime : le rasoir de Neil deGrasse Tyson

CorteX_neil_degrasse_TysonJ’écoutais l’épisode du 3 août 2017 de Radiolab, un podcast étasunien mené entre autres par le journaliste Robert Krulwich. Cet épisode portait sur les social justice warriors. Un extrait diffusé au début de l’émission relatait une anecdote de l’astrophysicien Neil deGrasse Tyson, remarquable sceptique : l’épisode du garçon de café et de la crème dans le chocolat chaud.

Il l’a relatée durant le show 92nd Street YVoici l’extrait audio que j’ai coupé :

Télécharger

Et voici l’extrait en vidéo, un peu plus court (qui ne contient pas le rasoir qui vient plus bas) :

Je suis navré car tout est en anglais, et je n’ai pas le temps matériel de faire des sous-titres. Si d’aventure une bonne âme veut bien s’y prêter, qu’elle nous écrive.

CorteX_NDTyson_senseJe mets cet épisode pour la truculence de Neil, trop peu connu des francophones, et aussi pour cette phrase glissée subrepticement qui nous a bien fait marrer : « if an argument lasts longer than five minutes then both sides are wrong. » « Si un argumentaire dure plus que cinq minutes, alors les deux parties ont tort ». J’ai décrété que j’appellerai désormais cette méta-règle le rasoir de Neil deGrasse Tyson1.

Toute l’émission est ici  : A mind-expanding tour of the cosmos with Neil deGrasse Tyson and Robert Krulwic, enregistré le 3 mai 2017. 

Cours de zététique & autodéfense intellectuelle en vidéo

Cela faisait des années que le projet était dans les tuyaux : garder trace des enseignements CorteX_DGDSIun peu rodés du CORTECS. C’est chose faite pour le plus vieux d’entre eux, l’enseignement transversal commun « Zététique & autodéfense intellectuelle » de Richard Monvoisin, donné depuis 2005 à Grenoble. C’est sur le Youtube de l’Université  Grenoble-Alpes, qui n’a que ce service vidéo. Le résultat nous fait bien plaisir, et pose un jalon pour quiconque voudrait s’essayer à cet art faussement simple de la transmission de la pensée critique.

Par tranche d’une vingtaine de minutes, on peut visualiser petit à petit la mouture standard des cours de Richard, abordant dans un ordre réflechi des domaines aussi ramifiés que l’épistémologie, l’homéopathie, le sexe, les sciences politiques, les pseudosciences. Un cours 0, sorte de making off, revient sur le pourquoi du comment, les difficultés, les erreurs, les bonnes idées. Le tout filmé avec brio par le service audiovisuel de l’Université Grenoble-Alpes de fin janvier à mai 2017.

Notre reconnaissance éternelle va à Djamel Hadji, Gilles Gardès, David Clamadieu, Francesco de Angelis, l’équipe de choc, ainsi qu’à toutes les personnes discrètes qui allument, éteignent, chauffent, ouvrent, ferment, nettoient, réservent cet amphithéâtre : Serge Bret-Morel, Jérémy Laporte, Fabien La Rocca, Saïda Tedjar, et le personnel de ménage dont nous n’avons pas les noms.

Puissiez-vous aussi vous délecter et décrypter tous les clins d’œil du dantesque générique de l’artiste Francois-B.

La question morale de mettre en ligne ces vidéos sur Youtube s’est bien évidemment CorteX_Monvoisin_fronce-barbeposée au sein du CORTECS, car les outils numériques que nous utilisons ne sont habituellement pas propriétaires, et l’emprise Google sur le marché cognitif de l’information fait partie de nos critiques classiques. Nous avons opté favorablement pour nous soumettre à Youtube, d’abord parce que c’est la seule chaîne vidéo de l’Université, ensuite parce que c’est pratiquement le seul support actuel, tant son emprise est grande : s’y insoumettre nous enverrait aux gémonies du Web. Enfin il n’est pas possible techniquement aujourd’hui d’héberger sur des serveurs personnels des vidéos générant un fort trafic, alors que nous souhaitions que le contenu de ces vidéos soit archivé et visible part tout le monde, y compris les personnes ne pouvant pas se rendre physiquement sur place.

Nous ne résistons pas à réveiller cette ressource qui revient sur les problèmes liés à l’existence et l’usage des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon & Microsoft), en attendant des ressources plus complètes – et peut-être des vidéos ? – qui verront le jour avec l’ouverture d’un nouveau cours Autodéfense numérique : logiciels libres et libertés individuelles à Grenoble en 2017 (emmené par Sébastien Soulan et notre collègue Ismaël Benslimane).

En attendant, le premier épisode du premier est ici. Richard donne des compléments et répond à des commentaires là.