Argument d’historicité

L’argument d’historicité joue sur l’idée que l’âge d’une théorie ou d’une assertion étaye sa véracité. Cet argument est fallacieux au sens où de nombreuses théories anciennes se sont révélées fausses, au même titre que de nombreuses annonces de nouveautés sont restées lettre morte.

Il est possible de distinguer deux types d’arguments d’historicité : le premier recoupe une sorte d’éloge de l’ancienneté, couplée dans la plupart des représentations sociales à une certaine sagesse ancestrale, et entraîne des formes de tradition. De cette manière, il peut être perçu comme un argument d’autorité à part entière, l’autorité émanant d’un concept diffus mélangeant vieux sages et savants anciens anté-scientifiques. Le second se noue sur une vision progressiste des sciences, sur l’attrait de la nouveauté et sur l’envie scénaristique d’un déboulonnage d’idoles. Cet argument consiste à prétendre que quelque chose est bon, juste ou vrai simplement parce que c’est ancien, ou parce que « c’est ainsi que ça a toujours été ».

L’argument d’historicité, ou argumentum ad antiquitatem :
1. X=b est une idée ancienne, dont les traces remontent à loin dans le temps.
2. Donc X=b

Nous distinguerons plusieurs variantes.

1. L’effet « cave à vin », ou argument du vieux pot

CorteX_cave_vinNous désignons par Effet Cave à vin l’argument consistant à dire qu’une idée ancienne, déjà présente dans divers vieux écrits faisant ou ayant fait autorité ne peut être fausse, puisque des anciens l’ont écrit. Il s’agit d’un savant mélange entre un argumentum ad gratinum et un ad antiquitatem.
L’image vient de ce que l’on présumera plus volontiers de la qualité d’un vin que la cave qui l’accueille est empoussiérée, que son étiquette est effacée par le temps et que le bon vin se bonifie avec l’âge. Quant au vieux pot, le diction proverbial déclame que c’est dans les vieux pots que l’on fait les meilleures soupes, ce qui est doublement faux : on peut faire d’excellentes soupes dans des pots neufs, ainsi que d’immondes soupes dans des vieux.

L’argument du vieux pot :
1. On peut lire sur un vieux Papyrus égyptien que X=b
2. Donc X=b

Exemple : Le Feng Shui

Yu Xixian, professeur de sciences urbaines et environnementales à l’Université de Beijing, écrit : « Les vestiges de la culture de Yangshao, dans la province du Henan, nous montrent qu’il y a 6 000 ans, nos ancêtres avaient déjà l’idée de l’orientation et des rapports entre le ciel, l’homme et la terre. »
Il y a bien sûr des contre-exemples à ce sophisme. Il est des cas où l’ancienneté d’une chose est corrélée à son intérêt scientifique. Quelques exemples :
- Donner plus d’importance à un corps momifié de plusieurs milliers d’années qu’à une dépouille d’il y a un siècle n’est pas un argument du vieux pot.
- Si un individu prétend que tel vin se bonnifie avec le temps (en précisant qu’il ne s’agit pas forcément d’une relation linéaire, et certainement pas aux grandes échelles de temps), il ne s’agit bien sûr pas d’un argument du vieux pot.
- Enfin, l’ancienneté d’une théorie (l’éléctromagnétisme de Maxwell, ou la théorie de la matière composée de particules subatomiques) fait son intérêt non parce que son élaboration est vieille, mais parce qu’elle a accumulé un nombre conséquent de prédictions valides et désarmé un nombre non moins conséquent de remises en question, et qu’il est raisonnable de la croire étayée, non pas son âge, donc, mais par son « poids d’évidence ».

2. L’effet « vieux sage de l’antiquité », argumentum ad veterum

CorteX_vieux_sageNous nommons « effet vieux sage de l’antiquité » l’idée qu’une assertion ancienne est forcément vraie puisqu’il est (faussement) notoire que les anciens ont souvent eu raison. C’est non seulement faire fi de tous les anciens qui ont proféré des bêtises (bien plus nombreux que les « sages »), mais encore oublier que les idées ayant fait leur chemin jusqu’à aujourd’hui étaient parfois fortement rejetées de leurs temps — ce qui laisse accroire que l’on choisit le vieux sage qui nous arrange en fonction de la thèse à défendre.
Cette idée est le produit de ce que Broch appelle une « exposition sélective », ou un tri statistique des faits qui vont dans le sens de ce que l’on veut étayer. Suffit alors de citer quelques-uns de ces anciens et d’avancer qu’il est peu vraisemblable que l’on se soit trompé si longtemps sans s’en apercevoir, et l’argument est posé. Il s’agit d’un pur argument d’autorité.
L’effet « vieux sage de l’antiquité » :
1. Hippocrate disait déjà que X=b
2. Donc X=b
* fonctionne aussi avec Aristote, Galien, Descartes…

3. Argument de « la nuit des temps » ou sophisme de la tradition

Le sophisme de la tradition est sensiblement le même que l’effet Cave à vin, à la nuance près que la source est souvent imprécise, et qu’il n’y a pas de nom CorteX_vache_sacreed’anciens pour en faire un effet « vieux sage de l’antiquité ». C’est la seule tradition qui importe, au nom de ce que le mot « tradition » aurait quelque chose de consubstantiel avec une certaine authenticité : par opposition aux choses nouvelles qui n’ont pas la patine que donne le temps aux traditions, et ce d’autant plus que l’origine de la tradition est généralement projetée hors du temps (cet argument est appelé chez les anglo-saxons Sacred Cows — vaches sacrées).
En tant que tel, nous le rangeons dans les arguments d’historicité, quoique sa forme rappelle plutôt l’effet Panurge.

Sophisme de la tradition :
1. X=b est traditionnel et/ou remonte à la nuit des temps
2. Donc X=b

La principale critique à opposer à cet argument est qu’il n’y a que de fausses traditions, ou des traditions en vision externe. Les traditions « vraies » et vécues comme telles ne sont pas des traditions, mais des techniques.
La tradition est généralement projetée hors du temps. C’est pour pointer ceci que nous parlons d’argument de « la nuit des temps » : la nuit des temps, souvent, ne remonte pas si loin que cela. En outre, parler de « nuit des temps » signifie qu’il existe un jour lumineux des temps, analogie factice du même type que celle de l’obscurité du Moyen-Âge qui faisait dire à Luciano de Crescenzo, « mais qui a donc éteint la lumière ? » (De Crescenzo, Les grands philosophes de la Grèce antique, 2000). Parler de nuit des temps est comme parler des Anciens : cela s’apparente à un procédé rhétorique simpliste permettant de faire une césure de démarquage faussement claire avec les Modernes, en oubliant que les Modernes d’aujourd’hui seront les Anciens de demain.
L’argument de « l’épreuve du temps » n’est pas suffisant. L’idée que si une théorie a perduré longtemps, c’est qu’elle a forcément quelque chose de vrai est incomplète. Hélàs, l’histoire des sciences et des idées regorge d’exemples tous peu ou prou dramatiques d’idées fausses perdurant — souvent par argument d’autorité. Les cas les plus frappants sont l’Aristotélicisme, les médecines hippocratique et galénique et la cosmologie ptoléméenne.

Il ne faut pas confondre « l’épreuve du temps » et « l’épreuve des faits » (qui dure longtemps)

Pour approfondir : Thèse R. Monvoisin : Pour une didactique de l’esprit critique