Entrevue politique – corrigé de décorticage

CorteX_SeilliereVoici une proposition de corrigé pour l’exercice de décorticage présenté ici. Nous avons trouvé 71 moisissures argumentatives. Et vous ?

1) « L’analyse selon laquelle il existe une économie réelle d’un côté et la finance de l’autre n’est pas du tout une analyse objective. L’économie réelle, c’est-à-dire la production des biens et des services, fonctionne – c’est le corps, avec un système nerveux, je dirais même un flux sanguin. Et le système nerveux et le flux sanguin c’est ce qu’on appelle la finance ».

métaphore organique (cf point 7)

2) « la finance »

notion-valise : la finance recouvre beaucoup de choses très diverses telles que les entreprises du CAC 40, les places boursières, le système bancaire, etc.

3) « Il peut y avoir en effet, dans le corps, une maladie »

métaphore organique (cf point 7)

usurpation de connecteur logique

« En effet » introduit une relation de causalité. Il n’en est rien ici puisque le terme « en effet » ne sert qu’à renforcer la métaphore organique en introduisant les pathologies du système capitaliste.

4) « et il y a eu une maladie avec la crise des subprimes. Elle a d’ailleurs failli compromettre la santé du corps »

métaphore organique (cf point 7)

plurium affirmatum

« failli » veut dire qu’en réalité elle ne l’a pas compromise.

  5)  » d’ailleurs tout le monde, n’est-ce-pas… »

argumentum ad populum

inclusion abusive

couplés à un discours ralliateur

Le fait que « tout le monde » se soit jeté au « secours » du capitalisme ne prouve pas que le capitalisme soit le meilleur système possible. Par ailleurs, cet argument est faux et relève de l’inclusion abusive, car il ne prend pas en compte toutes les institutions ou personnes qui se sont opposées au sauvetage du capitalisme (notamment parmi les économistes non keynésiens).

« N’est-ce-pas » est une locution visant à rallier l’adhésion de l’interlocuteur.

6) « gauche-droite »

notion-valise issu d’une analogie douteuse

Le clivage « gauche-droite » qui est censé structurer la vie politique française est une analogie douteuse dont le sens n’est plus évident. En effet, elle fait référence historiquement à la position des différents partis politiques lors de la première assemblée nationale post-révolutionnaire (août-septembre 1789). Aujourd’hui, il y a autant de diversité au sein de la « gauche » et au sein de la « droite », qu’entre partis de gauche et partis de droite.

7) « s’est jeté au secours de ce capitalisme en crise pour essayer de lui faire reprendre santé. C’est bien ça qui s’est produit »

concept flou

« Se jeter au secours » du capitalisme est un argument flou recouvrant plusieurs types d’actions (prêts à taux zéro, nationalisation des banques, capitalisation des banques privées par l’Etat,…)

effet paillasson sur le mot crise

Le mot « crise » ici n’est pas défini. Or ce terme est employé pour qualifier des phénomènes très différents (crise au Mali, crise d’adolescence, crise de la quarantaine, crise des dettes souveraines, crise de la représentation…).

métaphore organique

La métaphore organique sur les crises du système capitaliste est ancienne. On retrouve un vocabulaire clinique sur les spasmes de folies du système capitaliste dans les Manuscrits de 1857-1858 de Karl Marx. Ici, Ernest Antoine Seillère l’emploie pour signifier que la crise est un phénomène pathologique exceptionnel chez un capitalisme, conçu comme un système économique en santé. Cette vision est contestée, notamment par les économistes qui critiquent rationnellement le modèle capitaliste.

Cette métaphore organique fait aussi office de deus ex machina, qui introduit l’idée qu’il est « naturel » que le capitalisme soit malade quand par ailleurs il est généralement en bonne santé. L’étude des responsabilités et l’analyse de ce processus de crise sont complètement évacuées. Voir l’article de Guillemette Reviron sur les arguments naturalistes.

8) « Vous n’avez pas d’alternative aujourd’hui à un capitalisme qui règne dans le monde entier »…

faux lemme 

Dire qu’il n’y a pas d’alternative au capitalisme est une sorte spécifique de faux dilemme, le faux lemme (plus qu’il n’y a aucune alternative).

généralisation abusive

argumentum ad populum

Ceci revient à ignorer les critiques rationnelles existantes sur le capitalisme et les systèmes économiques concurrents existants dans le monde (autogestion, coopérative, communisme). En outre, avancer que le capitalisme règne dans le monde entier ne prouve pas qu’il s’agisse du meilleur système possible.

notion-valise

personnification du capitalisme

Quand Ernest-Antoine Seillère parle d’un capitalisme, de quel capitalisme parle-t-il ? Le capitalisme est ici un notion-valise puisqu’il demeure peu défini. Or le capitalisme anglo-saxon diffère du capitalisme chinois, danois et français. Il existe des capitalismes très différents les uns des autres. 

9) « des milliards d’hommes l’ont choisi comme système actuellement, en Inde, en Chine »

argumentum ad populum 

sexisme 

généralisation abusive

Ce n’est pas parce que des « milliards d’hommes » (qu’en est-il des femmes ?) ont choisi ce système que cela en fait un bon système économique. De plus cet argument est faux : il existe des alternatives en Argentine, en Islande et en France au niveau local.

10) « – L’ont-ils vraiment choisi ?
– Ecoutez si ce sont les communistes chinois qui l’ont choisi pour eux, c’est encore plus extraordinaire « 

homme de paille : la position de l’interlocuteur (ont-ils vraiment choisi le capitalisme ?) est ici travestie pour la rendre ridicule.

11) « mais la réalité est celle-là le capitalisme règne dans le monde »

généralisation abusive 

notion-valise 

personnification du capitalisme (cf  point 8)

12) « Sauf peut-être, en effet, Cuba et la Corée du Nord qui ne sont pas des exemples particulièrement flagrants de réussite »

déshonneur par association 

effet cigogne

plurium affirmatum

Les exemples de Cuba et de la Corée du Nord sont utilisés comme des repoussoirs. Par ailleurs, le fait que Cuba et la Corée du Nord ne soient pas des réussites n’est pas uniquement dû à la nature du système économique mais également à des circonstances politiques particulières (mesures de rétorsion et d’embargo internationaux, autoritarisme en Corée du Nord).

L’argument suppose également que Cuba et la Corée du Nord ne sont pas des réussites sur le plan économique et social. Cet argument mérite d’être discuté dans la mesure où, par exemple, les systèmes éducatif et de santé cubains sont de très bonne qualité. Il est bon également de rappeler que l’avortement est totalement libre à Cuba, jusqu’à 10 semaines de grossesse et ce, depuis 1965 (soit 10 ans avant la France !) 

usurpation de connecteur logique

L’utilisation de « en effet » est ici dévoyée : ce connecteur sert à introduire une causalité qui est factice ici car le terme est choisi pour introduire des exemples.

13) « Donc regardons les choses en face »

technique de l’engluement

Ce discours englue l’interlocuteur en emportant son adhésion de façon spécieuse. Si vous êtes responsable et ne vous voilez pas le face, vous savez que le capitalisme est le meilleur système possible.

14) « Le capitalisme existe, il n’y pas d’alternative »

faux lemme (cf point 8)

15) « Cette crise est en voie, espérons-le, de solution »

mot fouine

Le terme « espérons-le » vide la phrase de son sens. L’information donnée est nulle.

16)« il faut vivre avec ce capitalisme »

faux lemme (cf point 8)

17) « parce que je viens ici comme auteur et non plus comme ex-patron du Medef »

argument d’autorité 

En citant, en passant, son statut actuel et ses occupations passées Ernest-Antoine Seillère se place en position d’autorité. Or ni son statut d’auteur, ni celui d’ex-patron du Medef ne garantit ses compétences en économie. Voir le jeu des 20 pièges pour débusquer les arguments d’autorité.

18) « Je crois que nous avons à regarder en face le monde qui vient »

nous inclusif

deus ex machina

Cette phrase introduit une explication fataliste. Un monde viendrait et s’imposerait à nous.

19) « est-ce que ce monde qui vient est un monde dans lequel il faut en être? »

plurium interrogatum

Cette question est purement rhétorique et conduit à avaler une couleuvre : l’idée qu’un monde vient fatalement à nous et qu’il faut s’y adapter.

20) « Ça va valoir le coup d’y vivre et est ce que ça vaut le coup notamment de passer un quinquennat d’efforts pour s’assurer en effet nous Français »

faux dilemme

usurpation de connecteur logique

nous inclusif

essentialisme

Cette phrase combine les sophismes. Une fois encore, le connecteur logique « en effet » y est mal employé. Il introduit un faux lemme : il n’y a pas d’alternative aux efforts pour vivre dans un monde meilleur à venir. Les Français sont, par ailleurs, essentialisés comme un groupe homogène.

21)« monde qui vient dont j’estime en effet qu’il est porteur d’une incroyable et formidable réussite potentielle »

→  usurpation de connecteur logique

mots fouine

Le connecteur logique « en effet » est ici dévoyé puisqu’il n’introduit aucune causalité. Les mots-fouine « j’estime » et « potentielle » vident la phrase de son sens : la réussite du monde qui vient paraît très incertaine.

22) « par la convergence de forces que je vous résume à l’extrême »

instillation de causalité

deus ex machina

Le terme « forces » a une forte connotation fataliste : des forces s’exerceraient pour nous amener vers un nouveau « monde » de façon inévitable. Cette phrase introduit une explication causale fataliste.

23) « d’une part en effet la mondialisation qui s’organise, d’autre part le capitalisme qui règne, système unique dans le monde et qui va faire réussir le monde »

personnification de la mondialisation et du capitalisme

usurpation de connecteur logique

notion-valise

Le terme « mondialisation » recouvre de multiples acceptions. La « mondialisation » désigne, tantôt, l’intégration des marchés internationaux ou les stratégies de développement des firmes multinationales. On parle aussi de mondialisation commerciale, culturelle, politique. Le terme est parfois utilisé comme synonyme de globalisation, un terme tiré de l’anglais globalization au sens voisin de mondialisation.

généralisation abusive

Le capitalisme n’est pas un système unique dans le monde, puisque, de l’aveu même d’Ernest-Antoine Seillère, des systèmes alternatifs existent.

24) « et troisièmement alors un troisième facteur qui est considérable c’est-à-dire la menace climatique et la menace de développement sur le développement durable »

notion-valise 

Les termes « développement » et  « développement durable » recouvrent également de multiples acceptions. Parle-t-on ici de développement économique, social, culturel ou politique ? Quels sont les acteurs qui vont se développer ? Les populations, les firmes multinationales, l’élite ?

Le terme « développement durable » date d’un rapport publié par les Nations Unies en 1987, le rapport Bruntland, qui lui donne un sens très imprécis. Selon ce document, le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins.

oxymore

Enfin, les économistes théoriciens de la décroissance jugent que tout développement est, par essence, non durable puisqu’il implique l’idée d’une croissance basée sur la consommation de ressources rares et finies.

phrase insensée

La phrase « la menace de développement sur le développement durable » ne veut rien dire.

25) « qui, lui, est susceptible de créer aujourd’hui bien entendu par le travail des ingénieurs une véritable révolution industrielle porteuse de croissance et d’emploi »

mot fouine : « est susceptible »

technique d’engluement

La locution « bien entendu » vise seulement à emporter artificiellement l’adhésion de l’interlocuteur.

effet impact 

Le terme « révolution industrielle » est un terme à fort effet impact reposant sur un argument historique faux. En effet, l’industrialisation a été un processus lent et graduel plutôt qu’une révolution.

effet puits

Cette phrase a pour effet de noyer l’interlocuteur dans des concepts peu définis et flous.

26) « Donc j’ai une vision de ce qui vient, non pas la campagne présidentielle mais de ce qui vient qui est tout-à-fait optimiste »

deus ex machina (cf point 18)

27) « et j’aimerais bien que la France en soit « 

essentialisme

La France est posée comme une et homogène.

28) « Et ce monde-là, il profiterait à tout le monde ? Il profiterait au plus grand nombre Ernest-Antoine Seillère ou seulement à ceux qui font partie des happy few ?

– Eh bien écoutez, le capitalisme qui a donc en effet forgé l’Europe »

usurpation de connecteurs logiques

C’est le sophisme préféré d’Ernest-Antoine Seillère. « En effet » est ici combiné à « donc » : la combinaison de deux connecteurs causaux rend la causalité artificielle.

argument d’historicité faux

notion-valise

Rien ne prouve que la capitalisme ait forgé l’Europe. La terme est ici imprécis : de quelle Europe parle-t-on ? Des membres de l’Union européenne ? Des membres du Conseil de l’Europe ? De l’Europe de l’Ouest ? De l’Europe de l’Est ?

29) « est-il pour vous un système qui a conduit à un appauvrissement général de la population européenne »

renversement de la charge de la preuve

concept flou

homme de paille

Ernest Antoine Seillière renverse la charge de la preuve tout en travestissant de manière ridicule la position de son interlocuteur.

L’appauvrissement général des populations est un concept flou : quels sont les critères permettant d’évaluer l’appauvrissement général des populations? Des critères économiques? sociaux?

essentialisme

La population européenne n’est nullement définie mais posée comme homogène et une.

30) « à l’évidence non »

absence de preuve

Ernest Antoine Seillère balaie la remarque sans donner d’arguments précis qui invalideraient la position de son interlocuteur.

31) « le capitalisme a apporté l’innovation, le progrès, la croissance des niveaux de vie. C’est la modernité. »

effets cigogne

Il y a une confusion entre corrélation et causalité : on déduit de la présence d’une cause (le capitalisme) ses effets observés (innovation, progrès, croissance) alors que d’autres variables peuvent expliquer ceux-ci. Il est tout à fait possible que, par exemple, le capitalisme entraîne des effets contraires mais compensés par d’autres causes n’ayant aucun lien avec le capitalisme (le développement des connaissances scientifiques par exemple).

notions-valises

Le capitalisme n’a pas apporté à lui seul l’innovation, le progrès et la croissance des niveaux de vie. Ces trois termes sont par ailleurs des notions-valises non définis et souffrant de multiples acceptions. Parle-t-on d’innovation technologique, économique, sociale ? Quel est le progrès retenu ici ? Le progrès scientifique ? L’accroissement des connaissances médicales ? Les conquêtes sociales ? La façon de mesurer la croissance des niveaux de vie n’est pas par ailleurs précisée. Doit-on retenir le seuil de pauvreté? l’accroissement du PIB par habitant ? Le salaire moyen ? Médian ?

théorie pseudo-scientifique ethnocentrée

effet repoussoir 

« Le capitalisme, c’est la modernité » : rien ne prouve que le capitalisme se soit imposé en vertu de sa modernité, comme s’il s’agissait d’une évolution naturelle et bénéfique de l’économie. Dire que « le capitalisme, c’est la modernité » revient à adopter une posture ethnocentré sur les systèmes capitalistes et à qualifier tous les autres systèmes d’archaïques.

32) « – Oui. Mais aussi un accroissement des inégalités.
– Alors ça si vous voulez: c’est tout-à-fait en effet au centre de notre problème français »

explication creuse

La combinaison de « si vous voulez », « tout-à-fait » et  « en effet » ne produit aucune relation logique entre les arguments. Au contraire elle introduit une certaine confusion.

« notre » inclusif

Le « notre » inclusif conduit le lecteur à adhérer à la thèse qu’il y a un problème spécifique en France

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