Bertrand Lemartinel, quand les fondamentalistes détournent la géographie

CorteX_Bertrand_Lemartinel2 Voici un ouvrage tout frais qui vient de sortir, et nous remercions les éditions François Bourin de nous l’avoir envoyé si rapidement. 
Son auteur, Bertrand Lemartinel, géographe de l’université de Perpignan réalise là un exercice d’esprit critique tout à fait salutaire, dans un domaine, la géographie, qui se révèle aussi malmenée par les fondamentalismes religieux que la biologie de l’évolution.

Nous avons lu son livre pratiquement d’une traite, et c’est un travail remarquable, dense, à CorteX_Livre_Lemartinel_geographieentrées multiples. On y apprend, parmi une kyrielle d’informations, comment la pose de simples panneaux de signalisation de périodes géologiques dans le Wyoming peut devenir un acte militant scientifique [1].

Cet ouvrage nourrira tout enseignant de géographie, mais également tout passionné de paysages, fleuves, mers, pierres, souhaitant souscrire au contrat de base de la science comme démarche intellectuelle, un contrat laïc qui vise à regarder le monde tel qu’il est et non tel qu’on voudrait qu’il soit.

 Présentation de la maison d’édition :

On résume trop souvent la montée des intégrismes à la multiplication très médiatisée des attentats sanglants. Le phénomène ne se réduit pourtant pas à cette violence ponctuelle : en parallèle se développe, que ce soit dans les cabinets de Washington ou dans l’ombre des « révolutions » qui secouent le monde arabe, un prosélytisme fondé sur les lectures littérales de la Bible et du Coran. Le public connaît les tentatives qui ont été faites pour imposer le créationnisme dans le domaine de l’anthropologie ; mais il ignore généralement les offensives menées ailleurs, en particulier en géographie. La réinvention délirante de la discipline est le produit de l’obscurantisme le plus rétrograde qui tente de contourner les défenses scientifiques édifiées par les sociétés savantes ou les programmes scolaires de nos enfants. Cette question, encore très peu abordée sous l’angle de la géographie, fait de cet essai une première ; il est, pour un public large, la synthèse de trois années de recherches complexes dans la production foisonnante des pseudosciences fondamentalistes.

Pour en savoir plus :

  • Page web de l’éditeur.
  • Page web de l’auteur.
  • Lire le premier chapitre du livre.
  • Article condensé de l’auteur, La  géomorphologie des fondamentalistes religieux, Annales  de Géographie (2009) n° 670, pp. 3-21 (en soutien aux revues au tirage modéré, nous ne mettons pas en ligne l’article et vous encourageons à l’acheter si vous en avez les moyens ici. Sinon, l’université et ses bibliothèques vous permettront de le consulter sur demande. En cas de problème, écrivez-nous).
  • Emission La tête au carré du 22 octobre 2012 intitulée Science et créationnismes, sur France Inter, lors de laquelle Bertrand Lemartinel est interrogé (en même temps que Cédric Grimoult).
Richard Monvoisin
[1] Au préalable, j’avais écrit “acte militant laïc”, et Bertrand Lemartinel m’a expliqué ceci : “Formuler ainsi les choses conduit à considérer que le curseur passerait entre la science (laïque) et la religion (qui contesterait la science), le tout mis sur une ligne unique ; mais faire cela, c’est rester dans le vieux débat qui permet aux fondamentalistes de discuter les faits scientifiques en tentant de déplacer le curseur en leur faveur. Je pense qu’il faut au contraire définitivement séparer les deux domaines, comme l’ont fait des hommes de foi et de science comme Teilhard, Lemaître et bien d’autres : Dieu – s’il existe, et cela relève d’une conviction individuelle – est inconnaissable par la science, et la religion n’a rien à dire des faits scientifiques : le critère d’irréfutabilité permet de scinder les deux domaines. Cela permet de dire que les textes sacrés ne relèvent pas de la science (d’ailleurs, ils s’en préoccupent rarement ou pas du tout, j’essaie de le montrer) et que la démarche fondamentaliste est un matérialisme religieux, donc un monstre logique (mais dont les buts sont eux inscrits dans une logique politique). En fait, il faudrait mieux dire que les panneaux du Wyoming sont un acte militant scientifique. Cet acte s’oppose au détournement de la science à des fins politiques par des biais religieux : c’est cela qui est important.” (correspondance privée). Je ne peux que souscrire pleinement.

Note : une critique cependant, qui serait un détail si cela n’était pas logé dans le titre. Il y a de telles inégalités de traitement entre hommes et femmes dans le monde qu’il est indispensable de rediscuter chaque parcelle de domination, quand bien même ne serait-elle que langagière. Ainsi en est-il du masculin l’emportant sur le féminin dans la grammaire française, règle qu’il ne nous appartient pas de changer, mais de questionner. Idem pour l’utilisation d'”homme” pour Humain. A la rigueur pourrait-on mettre Homme (avec un grand H), comme espèce, mais il n’est pas si compliqué de remplacer homme ou Homme par Humain, tout simplement. Pour un penseur critique, il doit être tout aussi étrange de lire “Et l’homme créa la terre” que “Et la femme créa la terre”. Rappelons-nous que la moitié des hommes, finalement, sont des femmes.

Réponse de l’auteur :

“Il a été compliqué de choisir [le titre] et nous en avons beaucoup discuté avec mon courageux éditeur.
(…) Ce serait prendre des risques d’écrire l’Homme avec un grand H, pour la simple raison que ce serait le décrire comme une essence et non comme une espèce (écrit-on le Cheval ou la Marmotte ?). Cela conduit inévitablement à le placer face à un Créateur.  Nous avons donc suivi la graphie de Pascal Picq, qui nous a semblé un très bon guide. Pourquoi pas l’humain ? Parce que l’humain n’est pas strictement un objet mais une valeur d’ailleurs discutée par la philosophie (voir Qu’est-ce que l’humain ?, Paris, Éditions le Pommier & Cité des Sciences, 2003). (…) Et si l’on considère l’historicité de cette création : les prêtres qui ont couché par écrit la tradition orale biblique, les apôtres, les évangiles et Mohammed et ses transcripteurs étaient bien des hommes, au sens sexué du mot. Ne nous écartons pas de l’histoire pour satisfaire à des concepts modernes. Ceci étant, je vois bien que la moitié des hommes – sensu lato – ce sont des femmes, et je suis totalement convaincu de la parfaite égalité en droit des unes et des autres.” (Correspondance privée).