Maçon privé de ses outils : suppression de l’émission « Là-bas si j’y suis », sur France Inter

CorteX_MermetDernière nouvelle, l’émission migre sur le Net pour 2015. Il est possible de soutenir en souscrivant ici. Nous y allons derechef.

Là-bas si j’y suis supprimée des ondes hertziennes de France Inter et pour des raisons comptables : c’est un coup dur pour la pensée critique. Cependant, il est possible de ne pas se laisser faire, et de maintenir un des rares îlots de journalisme d’investigation.

Là-bas si j’y suis est une vieille émission tout à fait hors norme. D’un gauchisme parfois un peu granuleux, elle fait appel à une batterie de reporters infatigables, sur des sujets rarement abordés, avec un progressisme qui n’a guère d’égal. Depuis plus de dix ans que j’écoute, puis que je télécharge (en balladodiffusion ou directement sur le site flibustier la-bas.org) les émissions orchestrées par Daniel Mermet, j’ai pu piocher un grand nombre de matériels pédagogiques, sous forme de plages entières ou d’extraits, que j’ai pu utiliser dans mes cours d’autodéfense intellectuelle. Depuis les émissions sur les visiteurs médicaux à celles sur l’histoire populaire de certaines luttes (voir nos pages ici ou ), en passant par les entrevues de Shlomo Sand, de Eric Hobsbawm, et tant d’autres.

Je ne compte plus la teneur de ma dette envers ce programme. Sur les 30 ou 40 émissions que j’écoute régulièrement, moyennant un tri préalabale selon les sujets abordés, je dirais que là-bas, comme l’appelle ses intimes, m’a autant apporté de contenu que, par exemple, Rendez-vous avec X de Patrick Pesnot, ce qui n’est pas peu dire. Et ceci en me faisant parfois rire, parfois pleurer, alors que X n’a jamais réussi à m’arracher une larme. Ce n’est pas pour rien que là-bas est probablement l’une des rares émissions à avoir fait germer des « cafés-repaires » de-ci de-là dans toute la France, sur des initiatives personnelles ( au nombre de 187 si j’ai bonne mémoire).

Les raisons invoquées pour la suppression de l’émission sont douteuses, et sont le fruit de logiques comptables assez bien décortiquées par l’article ci-dessous qu’a publié Action Critique Média le 30 juin 2014 (qui est également en péril, soit dit en passant, voir en bas). Au-delà de la personnalité de l’animateur, c’est un des rares bastions de presse libre et investigatrice qui disparaît. Comme le maçon a qui on retirerait ses outils, c’est en tant qu’intellectuel de profession que je réclame au service public de replacer cette émission en la confiant, comme c’était prévu, aux jeunes reporters qui l’ont nourrie.

Il existe une pétition en ligne, ici. Mais il est possible d’aller plus loin

  • en écrivant au service auditeurs de France Inter (ici),
  • ou en souscrivant à une stratégie collective naissante (). L’émission migre sur le Net, et il est possible d’y souscrire ici.

CorteX_La-bas

Richard Monvoisin

 

France Inter : suppression de « Là-bas si j’y suis » et autres sévicesCorteX_Acrimed publics (Communiqué d’Acrimed, le 30 juin 2014)

Les directions des radios publiques se suivent et se ressemblent. Ne consultant que leurs états d’âme, leurs amitiés et leurs inimitiés, elles composent et recomposent les programmes à leur goût. De Laure Adler sur France Culture (secondée par Laurence Bloch) à Philippe Val sur France inter (secondé par Laurence Bloch), on ne compte plus les invitations discrétionnaires et les suppressions abusives, décidées en tout arbitraire. Laurence Bloch, désormais cheffe de France Inter (probablement secondée par elle-même), est en train d’en administrer une nouvelle fois la preuve.

L’oukase est tombé de la bouche de la nouvelle directrice de France Inter dans une interview accordée vendredi 27 juin à un site spécialisé dans les médias : « Là-bas si j’y suis » serait supprimé en septembre. Et comme les nobles causes requièrent la plus grande habileté managériale, le verdict a été rendu après la dernière émission de la saison pour épargner à l’équipe de « Là-bas si j’y suis », la tentation d’en appeler, au micro, à la mobilisation des auditeurs !

Bilan : la direction de France Inter réengage Demorand (tout auréolé de ses exploits à Libération…) et dégage Mermet. Le premier serait « extraordinaire » et le second trop vieux.

Passons sur l’âge du capitaine : non seulement, il ne lui est pas opposable juridiquement puisqu’il est lui-même en CDD, mais surtout Daniel Mermet (dont les relations avec certains de ses collaborateurs ont fait l’objet de vives critiques [1]) avait prévu de passer progressivement la main aux (plus jeunes) reporters de l’équipe au cours de la saison prochaine. Cette décision était connue de la direction de France Inter qui, après avoir fait mine de la prendre en compte, l’a subitement ignorée !

Autre motif invoqué : l’audience quantitative de l’émission qui aurait « perdu 100 000 auditeurs en deux ans ». Cet argument comptable est avant tout un argument faussé puisque cette audience se maintient à des niveaux très élevés, avec près de 450 000 auditeurs chaque jour – alors même qu’elle était descendue aux alentours de 150 000 auditeurs après la décision de la direction d’imposer le déplacement de l’émission de 17h à 15h en 2006. Mais surtout cet argument omet l’essentiel : l’audience d’une émission – du moins sur le service public, on veut encore le croire – est essentiellement qualitative ; elle se mesure aux rapports que les auditeurs entretiennent avec ce qu’ils écoutent !

Laurence Bloch – on l’a dit – ne nous est pas inconnue. C’est en effet une virtuose. Réputée pour le rôle qu’elle a joué auprès de Laure Adler dans le processus de normalisation de France Culture en 1999 et au début des années 2000, elle l’est sans doute moins pour avoir incité Elisabeth Lévy (selon le témoignage de celle-ci) à priver Acrimed de tout accès à l’antenne de France Culture. Elle mérite également d’être saluée pour avoir, en 2004, tenté d’interdire la programmation dans un festival d’un documentaire radiophonique sur la Palestine. Plus récemment, Laurence Bloch s’est également distinguée pour avoir en 2010 congédié Florent Chatain (qui « après avoir enchaîné, « 180 contrats de producteur » souhaitait « obtenir un CDI au sein du groupe Radio France » »), en affirmant sans sourciller : « « [il] n’a pas été viré […], son contrat n’a simplement pas été renouvelé » ». (« Un journaliste présentateur de France Inter est congédié », Mediapart, le 27 août 2010. Article payant).

Les contrats précaires, quand ils n’incitent pas à la docilité, favorisent tous les abus de chefferie. Certes, des « collaborations », « plutôt pour l’été », auraient été proposées à Daniel Mermet et la direction affirme que « tous ses collaborateurs auront une place dans l’univers et l’héritage de « Là-bas si j’y suis » », mais rien n’est acquis, et tous, dans l’équipe de l’émission, comme parmi les auditeurs, restent dans l’expectative, suspendus au fait du Prince.

Et c’est ce qui est en cause ici. La suppression de « Là-bas si j’y suis » n’est pas seulement un coup porté à la diversité des pratiques et des formats journalistiques, au pluralisme de l’information et à la qualité du service public. Cette décision est aussi le signe que ses dirigeants, singeant ceux du privé, se comportent en véritables propriétaires du service public radiophonique, du coup soumis à l’arbitraire de leur inspiration ou de leurs envies du moment…
Notes

[1] Nous ne retirons rien de ce que nous avons écrit à propos des relations de Daniel Mermet avec certains de ses collaborateurs dès 2003 (nous étions alors bien seuls…), puis en 2004 et enfin, en 2013 (« A notre avis », en fin d’article). Précision donnée à la suite de l’interpellation de plusieurs internautes. 

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