Sciences politiques & Statistiques – TP Analyse de chiffres sur la délinquance – 3/3

Chiffres et statistiques pleuvent régulièrement dans les nombreux débats sur la délinquance(*), la plupart du temps sans qu’aucune précaution ne soit prise pour replacer ces chiffres dans leur contexte ou pour expliquer ce qu’ils traduisent réellement. Pourtant, ces chiffres, particulièrement difficiles à obtenir aussi bien pour des raisons techniques qu’éthiques, ont un impact très fort sur les représentations que nous nous faisons. Il m’a donc semblé important de faire un bilan de ce qui était vérifié et ce qui ne l’était pas.
Le matériau de base de cet article est le fameux débat entre B. Murat et E. Zemmour chez T. Ardisson.
Une des notions statistiques clés abordées est la notion de surreprésentation.

Dans cette troisième et dernière partie, nous analysons la pertinence des données statistiques ethniques relatives à la délinquance.
* Il y a un effet paillasson dans le mot délinquance, ainsi qu’un effet impact à très forte consonnance négative.  Délinquance, violence ou insécurité sont en effet souvent utilisés à tord et à travers, comme s’il étaient tous trois synonymes et interchangeables. Pourtant, cela ne va pas de soi  (voir l’article de Les Mots Sont Importants) : certains actes délinquants -dans le sens illégaux- ne sont pas violents tandis que d’autres actes violents ne sont pas considérés comme de la délinquance. Comme ce mot est ambigü, l’idéal serait de ne plus l’utiliser.


Extrait de Salut les terriens, 6 Mars 2010.

Retranscription de la fin de la discussion :
B. Murat :
Quand on est contrôlé 17 fois dans la journée, ça modifie le caractère
E. Zemmour :
Mais pourquoi on est contrôlé 17 fois par jour ? Pourquoi ? Parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes. C’est comme ça, c’est un fait !
B. Murat :
Pas forcément, pas forcément.
E. Zemmour :
Ben, si.

A la suite de cette émission, E. Zemmour déclare dans Le Parisien du 08.03.2010 :
Ce n’est pas un dérapage, c’est une vérité. Je ne dis pas que tous les Noirs et les Arabes sont des délinquants ! Je dis juste qu’ils sont contrôlés plus souvent parce qu’il y a plus de délinquance parmi eux. Demandez à n’importe quel policier.

Analyse des propos d’E. Zemmour : « La plupart des trafiquants sont noirs et arabes. »

  • Quelles statistiques ethniques de la délinquance ?
  • Quelles variables aléatoires ? Quelles sources ? Quelles conclusions ?

Trame du raisonnement :
(a) La plupart des trafiquants sont noirs et arabes
+   (b) Le contrôle d’identité permet d’attraper les trafiquants
=> (c) En contrôlant plus les noirs et les arabes, on attrapera plus de trafiquants,
Pour tester la validité de la prémisse (a), notons que la phrase La plupart des trafiquants sont Noirs et Arabes est une affirmation statistique, mal énoncée certes, mais relevant de la statistique tout de même. E Zemmour sous-entend donc que ces satistiques existent et que quelqu’un a dénombré tous les trafiquants (T), puis les trafiquants Arabes (Ta) ou Noirs (Tn) et a calculé le rapport  (Ta+Tn)/T et a trouvé ainsi une probabilité supérieure à 0,5.

  • Quelles variables statistiques dans la prémisse (a) ?

Le « nombre de trafiquants » est une mauvaise variable statistique. On ne sait même pas de quel trafic on parle : de voitures, de drogue, de subprimes, d’armes, de sous-marins, de cigarettes, d’organes, de diamants, d’oeuvres d’art… ?
On peut supposer qu’E. Zemmour pense au trafic de drogue. Soit. Mais de quelle drogue ?
Comment peut-on compter les trafiquants ? Ceux qu’on a attrapés ? Ceux qui détenaient beaucoup de drogue ? Un peu ? Sont-ils représentatifs de la population des trafiquants ? Considère-t-on qu’on est trafiquant dès lors qu’on a « trafiqué » une fois ?
Une variable statistique pertinente – dans le sens : que l’on peut dénombrer convenablement – serait, par exemple, le « nombre de personnes condamnées pour détention de cannabis ».

« Etre Noir » ou « être Arabe » ou « être Blanc » sont également de mauvaises variables statistiques. Quand commence-t-on ou arrête-t-on d’être Noir, Arabe  ou  Blanc ? Quand un des parents l’est ? Ou bien les deux ? Ou une grand-mère suffirait ? Pour « trancher » la question, certains pensent même à utiliser la consonance du nom de famille, comme cela a déjà été fait dans un article du Point du 24/06/2004 :
Le Point a pu consulter ces notes, dans lesquelles il apparaît que plus de la moitié, voire 60 ou 70%, des suspects répertoriés ont des noms à consonance étrangère. Cet élément est délicat à manipuler. En aucun cas l’on ne saurait déduire avec certitude une origine d’un patronyme. Il ne s’agit pas non plus de tirer des conclusions absurdes sur un caractère « culturel » de la criminalité. Mais écarter ces constatations d’un revers de manche est une grave erreur qui occulte l’échec de l’intégration.
On remarquera que la gravité de la conclusion, occulter l’échec de l’intégration, méritait pourtant qu’on s’assure de la qualité des prémisses du raisonnement.Plus récemment, on a pu lire dans cet article de Marianne2 datant du 12/01/2011 sur le procès d’E. Zemmour :
De son côté, comme l’a révélé Rue89, la défense d’Eric Zemmour a produit une lettre de soutien de Jean-Pierre Chevènement dans laquelle ce dernier confirme la réalité du constat qui vaut l’assignation du prévenu : « Il suffit, comme j’ai eu l’occasion de le faire de consulter les listings de la Direction centrale de la Sécurité publique du ministère de l’intérieur, pour constater que plus de 50% des infractions constatées étaient imputables à des jeunes dont le patronyme est de consonance africaine ou maghrébine. »
On notera également l’effet paillasson : infractions constatées = délinquance, analysé dans la première partie de ce TP.
 
 
  • Quelles sources pour les statistiques ethniques ou raciales dans la prémisse (a) ?

Si le fait d’établir des statistiques ethniques est en général illégal, certaines dérogations sont accordées par la CNIL. Par exemple, elle  peut autoriser sous certaines conditions la collecte d’informations sur le pays d’origine des individus ou de leurs parents (on pourra aller consulter les 10 recommandations de la CNIL ). Comme le rapporte un article du Monde du 05/02/2010 :

De fait, si la loi Informatique et liberté de 1978 énonce une interdiction de principe sur le traitement statistique des données sensibles, elle permet d’y déroger, sous contrôle de la Commission nationale informatique et libertés (CNIL) et à condition de respecter certains critères (consentement individuel, anonymat, intérêt général…).

Notons toutefois qu’il n’existe pas de statistiques sur des « variables » du type Blancs, Arabes et Noirs, à une exception près, exception de taille : à mon grand étonnement je l’avoue, il existe un fichier confidentiel, nommé  Fichier Canonge, qui classe les « délinquants » par « type » physique. Voici ce qu’en dit l’Express du 07/02/2006 :

A quoi ressemblent les délinquants de tous les jours? Pour le savoir, il suffit de se plonger dans un fichier méconnu, baptisé «Canonge», qui comporte l’état civil, la photo et la description physique très détaillée des personnes «signalisées» lors de leur placement en garde à vue. Grâce à cette base de données présentée à la victime, celle-ci peut espérer identifier son agresseur. Or ce logiciel, réactualisé en 2003, retient aujourd’hui 12 «types» ethniques: blanc-caucasien, méditerranéen, gitan, moyen-oriental, nord-africain-maghrébin, asiatique-eurasien, amérindien, indien, métis-mulâtre, noir, polynésien, mélanésien.

Cet outil est à manier avec prudence. D’abord, parce que, même si le Canonge est légal, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) interdit d’exploiter ses renseignements à d’autres fins que celle de la recherche d’un auteur présumé. Ensuite, parce qu’il ne dit rien de la nationalité et de l’origine de l’individu – qui peut être français depuis plusieurs générations malgré un physique méditerranéen, par exemple. Enfin, parce que les mentions sont portées par l’officier de police, avec la part de subjectivité que cela suppose.

Remarque : les mêmes précautions sont à prendre qu’avec les chiffres du rapport Criminalité et délinquance constatées en France (tris sélectifs de données, prédicion auto-réalisatrice, subjectivité des observateurs…)

  • Quelle population de référence pour établir la surreprésentation dans la prémisse (a) ?

Quand E. Zemmour prétend que la plupart des trafiquants sont Noirs ou Arabes, il énonce un résultat de surreprésentation : les Noirs ou les Arabes sont surreprésentés dans la population des trafiquants. Mais, cela ne vous a pas échappé, cette notion n’a de sens que si l’on connaît la population de référence. Il est probable qu’E. Zemmour considère la population résidant en France, mais cela n’a pas vraiment de sens, puisque toutes ces personnes ne vivent pas forcément dans des conditions externes égales. Pour savoir si les Noirs ou les Arabes sont surreprésentés, il serait préférable de considérer la population « susceptible d’être délinquante » (si tant est qu’on puisse donner un sens rigoureux à cette expression), c’est-à-dire celle qui vit dans les mêmes conditions que les « délinquants ».

  • Quelle probabilité conditionnelle dans l’implication (a)+(b) => c ?

Les prémisses (a) et (b) n’entraînent pas (c). Nous avons là un bel exemple de sophisme Non sequitur, dû à une erreur d’inversion de probabilité conditionnelle.
On retrouve le même sophisme dans les phrases suivantes, où il est plus facile à repérer

La plupart des pédophiles sont Blancs donc il faut plus contrôler les Blancs.
OU
La plupart des inculpés français dans l’affaire des frégates de Taïwan sont Blancs donc il faut plus contrôler les Blancs.
OU
Tous les incestes sont commis par un membre de la famille donc il faut contrôler tous les membres de sa famille

En fait, E. Zemmour s’emmèle les probabilités conditionnelles.

Certes, avec tous les guillemets nécessaires, il est vrai qu’il y a plus de personnes dites « Noires ou Arabes » dans le fichier Canonge que de Blanches ; dans la population totale, les proportions sont inversées. Sans avoir de chiffres précis, on peut donc quand même affirmer qu’on a une probabilité plus grande de tomber sur une personne figurant dans le fichier Canonge (*) en contrôlant les Noirs et les Arabes qu’en contrôlant les Blancs.
Cependant, ce n’est pas ce chiffre qui est important dans le contexte. La question est en fait de savoir si le contrôle d’identité ciblé permet d’arrêter des « délinquants ». Or, ce n’est pas parce que la proportion de Noirs et d’Arabes est importante dans la population des trafiquants – dans ce cas on considère P(N U A/T) – que la proportion de trafiquants est importante dans la population Noire et Arabe – ici on regarde P(T/N U A). Vous en serez encore plus convaincu si vous prenez les autres versions du sophisme.

Exemple :
Imaginons une population composée de 1 000 personnes, dont :
– 400 Noirs ou Arabes
– 600 Blancs
– 7 trafiquants : 5 Noirs ou Arabes et 2 Blancs
Dans cet exemple,
P(NUA / T) = Nombre de Trafiquants Noirs ou Arabes / Nombre de Trafiquants ≈ 71,4%
P(T / NUA) = Nombre de Trafiquants Noirs ou Arabes / Nombre de Noirs ou Arabes ≈ 1,2%
Les ordres de grandeur sont radicalement différents.

Notons qu’E. Zemmour revient sur ce point dans le Parisien et le rectifie. Cependant, quand il dit « Je dis juste qu’ils sont contrôlés plus souvent parce qu’il y a plus de délinquance parmi eux« ,  le parce que légitime la pratique du contrôle et sous-entend qu’on a des chances d’attraper des « trafiquants » de cette manière et donc que la probabilité P(T/A U N) est élevée ; sa prémisse de départ est, rappelons-le, que P(A U N/T)  est élevée.

(*) « Figurer dans le fichier Canonge » et « être délinquant » ne sont pas les mêmes variables ; attention à l’effet paillasson.

  • Quelles conséquences des approximations contenues dans les propos d’E. Zemmour  ?
Ces propos sont très essentialistes même, encore une fois, si ce n’était pas l’intention de l’auteur.  La phrase « la plupart des trafiquants sont Noirs ou Arabes » est très souvent entendue comme « Ils sont délinquants parce qu’ils sont Noirs ou Arabes » (effet cigogne), ce qui n’a aucun fondement scientifique et qui exacerbe le racisme.

Si les statistiques ethniques de la délinquance n’existent pas, certaines personnes ne se privent pourtant pas de les « interpréter ».


Mais au fait, quelle est la probabilité d’attraper un trafiquant lors d’une journée de contrôles d’identité ?
 
Cette partie est conçue pour pousser votre public à être vigilant quand il est question de statistiques, y compris quand c’est vous qui les présentez. Je vous propose pour cela de faire de mauvaises statistiques sans en avoir l’air. Si un membre du public réagit, vous avez gagné la partie. S’il n’y a pas de réactions spontanées, cela vous donnera l’occasion de pointer du doigt

1. la nécessité d’être vigilant en permanence : même averti, on n’est pas à l’abri d’une entourloupe, volontaire ou non,
2. qu’il ne faut pas croire sur parole la personne qui essaie de vous transmettre des outils critiques.

Attention : Mauvaises statistiques ! Les chiffres obtenus dans ce qui suit ne représentent absolument rien.
– Dans l’article de l’Express sur le fichier Canonge, il est dit que sur 103 000 trafiquants fichés, il y a 29% de Nord-Africains et 19% de Noirs.
En tout, cela fait 49 440 trafiquants Noirs ou Arabes.

– On peut évaluer à environ 2 988 745 personnes Noires ou Arabes en France.

– La probabilité de tomber sur un délinquant en contrôlant un Noir ou un Arabe au hasard est donc à peu près de 49 440 / 2 988 745  ≈ 1,7%.

– F. Jobard et R. Lévy rapportent p. 62 que le nombre moyen de contrôles observés par heure est de 1,25. Ce qui fait 8,75 contrôles pour 7 heures travaillées. Disons 9 contrôles par jour.

– En remarquant que la variable aléatoire « nombre de trafiquants attrapés dans la journée » suit une loi binomiale, on obtient la conclusion suivante :
la probabilité d’attraper au moins un trafiquant dans la journée en contrôlant les Noirs et les Arabes est d’environ 14,2%. Sur 100 journées de contrôles d’identité, une équipe qui pratique les contrôles d’identité revient sans trafiquant 85 fois.

Vous venez de créer une occasion pour votre public d’analyser vos propos :
Vous êtes-vous posé la question de savoir d’où sortait le chiffre du nombre de Noirs et Arabes en France ? Ce n’est en fait qu’une estimation, très mauvaise, faite avec les moyens du bord et très critiquable.
Je suis allée sur le site de l’INSEE où figurent des données – cliquer sur Données complémentaires, sur cette page et consulter le graphique 2 – sur le nombre de personnes entre 15 et 50 ans dont au moins un des parents est immigré de Turquie, d’Afrique Subsaharienne, du Maroc, de Tunisie ou d’Algérie : il y en a 1 282 000.
Par ailleurs, sur le site de l’INED, on peut télécharger le document Immigrés selon le sexe, l’âge et le pays de naissance 2007. Dans l’onglet France détail, on peut lire qu’il y a en France en 2007, 1 706 745 immigrés issus du continent Africain et qui ont entre 18 ans et 59 ans.

Ensuite, j’ai appliqué une grande dose de racisme ordinaire : ceux qui viennent (ou dont un parent vient) d’Europe sont blancs, ceux qui viennent du Maghreb sont Arabes et ceux qui viennent d’Afrique Noire sont Noirs. Les Antillais qui sont Français sont comptés comme Blancs, les Français dont les deux parents sont Français sont comptés comme Blancs etc…

Remarquez que, sur wikipedia (version du 19/01/2011), on peut lire

En 2010, la France accueille 6,7 millions d’immigrés (nés étrangers hors du territoire) soit 11% de la population. Elle se classe au sixième rang mondial, derrière les Etats-Unis (42,8 millions), la Russie (12,3), l’Allemagne (9,1), l’Arabie Saoudite (7,3), le Canada (7,2) mais elle devance en revanche le Royaume-uni (6,5) et l’Espagne (6,4). Les enfants d’immigrés, descendants directs d’un ou de deux immigrés, représentaient, en 2008, 6,5 millions de personnes, soit 11 % de la population également. Trois millions d’entre eux avaient leurs deux parents immigrés. Les immigrés sont principalement originaires de l’Union européenne (34 %), du Maghreb (30 %), d’Asie (14 %, dont le tiers de la Turquie) et d’Afrique subsaharienne (11 %).

En reprenant les calculs avec ces chiffres – à savoir 41% de 6,7 millions + 6,5 millions-, on obtient une probabilité d’attraper au moins un trafiquant en une journée de 8% environ. Encore faudrait-il savoir à quoi correspondent ces données exactement ? Les sources de l’article de wikipedia sont :

Les immigrés constituent 11% de la population française [archive], TF1, Alexandra Guillet, le 24 novembre 2010, source : Ined
Etre né en France d’un parent immigré
[archive], Insee Première, N° 1287, mars 2010, Catherine Borel et Bertrand Lhommeau, Insee
 
Bref, le calcul est biaisé et il m’est impossible d’évaluer la marge d’erreur commise. Ce chiffre n’a aucune légitimité et ne pourra être brandi d’aucune manière sur un quelconque plateau télé ou lors d’un quelconque dîner de famille ; il permet tout de même d’énoncer une conclusion : les chiffres ne parlent pas d’eux-mêmes. Il est primordial de savoir comment ils ont été élaborés avant de les utiliser. 
G.R.
 
 
Autres articles sur le sujet (liste non exhaustive) :
Le fait et la justification selon E. Zemmour (Statistix)
« Police et minorité visibles, les contrôles d’identité à Paris » – Quelques réflexions satistiques sur une enquête (Statistix):
présentation de différents indices permettant de mesurer l’intensité de la sur-représentation de certaines populations lors des contrôles de police à 
   la Gare du Nord à Paris.
CorteX_Chiffres_de_la_delinquance_Diagrammes_Surrepresentation

Sciences politiques et Statistiques – TP Analyse de chiffres sur la délinquance – 2/3

Chiffres et statistiques pleuvent régulièrement dans les nombreux débats sur la délinquance(*), la plupart du temps sans qu’aucune précaution ne soit prise pour replacer ces chiffres dans leur contexte ou pour expliquer ce qu’ils traduisent réellement. Pourtant, ces chiffres, particulièrement difficiles à obtenir aussi bien pour des raisons techniques qu’éthiques, ont un impact très fort sur les représentations que nous nous faisons. Il m’a donc semblé important de faire un bilan de ce qui était vérifié et ce qui ne l’était pas.
Le matériau de base de cet article est le fameux débat entre B. Murat et E. Zemmour chez T. Ardisson.
Une des notions statistiques clés abordées ici est la notion de surreprésentation.

Dans cette deuxième partie, nous analysons les données disponibles sur les contrôles d’identité « au faciès ».
* Il y a un effet paillasson dans le mot délinquance, ainsi qu’un effet impact à très forte consonnance négative.  Délinquance, violence ou insécurité sont en effet souvent utilisés à tord et à travers, comme s’il étaient tous trois synonymes et interchangeables. Pourtant, cela ne va pas de soi  (voir l’article de Les Mots Sont Importants) : certains actes délinquants -dans le sens illégaux- ne sont pas violents tandis que d’autres actes violents ne sont pas considérés comme de la délinquance. Comme ce mot est ambigü, l’idéal serait de ne plus l’utiliser.


Extrait de Salut les terriens, 6 Mars 2010.

Retranscription de la fin de la discussion :
B. Murat :
Quand on est contrôlé 17 fois dans la journée, ça modifie le caractère
E. Zemmour :
Mais pourquoi on est contrôlé 17 fois par jour ? Pourquoi ? Parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes. C’est comme ça, c’est un fait !
B. Murat :
Pas forcément, pas forcément.
E. Zemmour :
Ben, si.

A la suite de cette émission, E. Zemmour déclare dans Le Parisien du 08.03.2010 :
Ce n’est pas un dérapage, c’est une vérité. Je ne dis pas que tous les Noirs et les Arabes sont des délinquants ! Je dis juste qu’ils sont contrôlés plus souvent parce qu’il y a plus de délinquance parmi eux. Demandez à n’importe quel policier.


Analyse des propos de B. Murat : « Quand on est contrôlé 17 fois par jour »

  • Quelles statistiques sur le contrôle d’identité ?
  • Quelles sources disponibles ? Quelle méthodologie ? Quels résultats ?
  • Quelles conséquences d’une mauvaise utilisation des chiffres ?
  • Quelles sources ?

D’où vient le chiffre 17 ? Comme B. Murat ne cite pas ses sources, on peut émettre différentes hypothèses : il connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un (Ami d’un ami) et l’information mériterait d’être vérifiée ; ou il utilise une exagération pour mettre en relief son propos (effet impact d’une hyperbole) ; ou il a lu une étude sur le sujet ; ou il propage une idée commune mais non  vérifiée. Je n’ai trouvé trace d’aucune étude énonçant ces chiffres, mais il existe une étude sur le sujet, menée en 2009 par deux membres du CESDIP – laboratoire de recherche du CNRS mais également service d’études du ministère de la Justice – F. Jobard et R. Lévy , intitulée Police et minorité visible : les contrôles d’identité à Paris.
Je n’en ai pas trouvé d’autres. Il est d’ailleurs dit p. 9 du rapport : Cette étude, qui présente des données uniques sur plus de 500 contrôles de police, est la seule menée à ce jour, propre à détecter le contrôle à faciès en France.

  • Quelle méthodologie et quelles notions pour établir des satistiques sur les contrôle au faciès ?

F. Jobard explique la méthodologie employée :

[dailymotion id=xgq4yd]

Les notions de surreprésentation et d’odds-ratio :
Que signifie la phrase « Telle catégorie est plus contrôlée que telle autre » ? Comment le mesurer ?
Quand on parle de surreprésentation, il faut faire attention à ne pas détacher des données importantes ; par exemple, si 10 Noirs et 5 Blancs ont été contrôlés, on ne peut pas affirmer pour autant que les Noirs sont 2 fois plus contrôlés que les Blancs. En effet, si les contrôles se font dans un lieu où se trouvent deux fois plus de Noirs que de Blancs, la population Noire contrôlée n’est pas surrepésentée dans la population contrôlée.CorteX_Chiffres_de_la_delinquance_Diagrammes_Surrepresentation
Dans la première population imaginée, nous avons :
– 1 000 Noirs ou Arabes (bleu)
–    500 Blancs (orange)
–  10 trafiquants Noirs ou Arabes (bleu)
–     2 trafiquants Blancs (orange)
Les Noirs et les Arabes sont surreprésentés.
a
a
a
a
a
a
Dans la deuxième population imaginée, nous avons :
– 1 000 Noirs ou Arabes (bleu)
–    500 Blancs (orange)
–   10 trafiquants Noirs ou Arabes (bleu)
–     5 trafiquants Blancs (orange)
Les Noirs et les Arabes ne sont pas surreprésentés.
a
a
a
a
Il faut donc impérativement connaître la composition de la population globale du lieu d’observation avant de conclure à la surreprésentation et utiliser un outil statistique qui en rende compte, par exemple le odds-ratio dont vous pourrez trouver une définition sur wikipedia.
F. Jobard et R. Lévy nous expliquent comment l’interpréter :
L’odds-ratio compare entre elles les probabilités respectives de contrôle des différents groupes Les odds-ratios présentés dans ce rapport ont tous comparé les groupes relevant des minorités visibles à la population blanche, de sorte que l’odds-ratio se lit de la manière suivante : « Si vous êtes Noir (ou Arabe, etc.), vous avez proportionnellement x fois plus de probabilités d’être contrôlé par la police que si vous étiez Blanc ». L’odds-ratio est reconnu comme la meilleure représentation statistique de la probabilité affectant différents groupes d’une même population compte tenu de la composition de cette population.
L’absence de contrôle au faciès correspond à un odds-ratio de 1,0 : les non-Blancs n’ont pas plus de probabilité d’être contrôlés que les Blancs. Les odds-ratios allant de 1,0 à 1,5 sont considérés comme bénins, ceux allant de 1,5 à 2,0 comme le signe d’un traitement différencié probable. Les ratios supérieurs à 2,0 indiquent qu’il existe un ciblage des minorités par les contrôles de police.
  • Quels sont les résultats de l’étude ?
1. Sur l’ensemble des 5 lieux d’observation, les Noirs (resp. les Arabes) ont entre 3,3 et 11,5 fois (resp. entre 1,8 et  14,8) plus de chances d’être contrôlés que les blancs. Le contrôle « au faciès » est donc avéré.
2. Cependant, d’autres variables sont importantes, en particulier la tenue vestimentaire. Comme il l’est précisé dans le résumé de l’étude p. 10,
Il ressort de notre étude que l’apparence vestimentaire des jeunes est aussi prédictive du contrôle d’identité que l’apparence raciale. L’étude montre une forte relation entre le fait d’être contrôlé par la police, l’origine apparente de la personne contrôlée et le style de vêtements portés : deux tiers des individus habillés « jeunes » relèvent de minorités visibles. Aussi, il est probable que les policiers considèrent le fait d’appartenir à une minorité visible et de porter des vêtements typiquement jeunes comme étroitement liés à une propension à commettre des infractions ou des crimes, appelant ainsi un contrôle d’identité.
Il est important de noter que plusieurs corrélations – entre « être Noir ou Arabe », « être habillé jeune » et « être contrôlé »- sont établies. La relation de causalité « être Noir ou Arabe » implique « être contrôlé » mérite donc d’être discutée. En effet,  si nous exagérons les faits et que nous supposons que tous les Noirs et Arabes et seuls les Noirs et les Arabes s’habillent jeunes, on ne saurait pas si le critère du contrôle est « être Noir ou Arabe » ou « être habillé jeune ».
En réalité, la force prédictive de ces deux variables est à peu près équivalente.[…]En tout état de cause, même si l’apparence vestimentaire était la variable-clé de la décision policière, cela aurait un impact énorme sur les minorités visibles, dans la mesure où leurs membres sont plus susceptibles que les Blancs d’arborer une tenue « jeune ». En effet, deux tiers des personnes en tenue « jeune » appartiennent également à une minorité non-Blanche. Si l’on considère les trois groupes principaux, seulement 5,7% des Blancs de la population de référence portent une tenue « jeune », contre 19% des Noirs et 12,8% des Arabes. En d’autres termes, on peut dire de la variable « tenue jeune » qu’elle est une variable racialisée : lorsque la police cible ce type de tenues, il en résulte une surreprésentation des minorités visibles, en particulier des Noirs, parmi les contrôlés.
 
3. Sur la fréquence des contrôles (attention, ces chiffres sont basés sur la déclaration des personnes contrôlées et n’ont pas été établis de manière scientifique).
À la question de savoir si c’était la première fois qu’elles étaient contrôlées, une grande majorité de personnes interrogées (82%) a répondu par la négative. 38% ont indiqué être contrôlées souvent, 25% ont indiqué avoir été contrôlées de deux à quatre fois par mois, et 16% ont indiqué être contrôlées plus de cinq fois par mois. Il faut remarquer que l’éventail du nombre de contrôles dans cette dernière catégorie était étendu, les personnes indiquant avoir été contrôlées entre cinq et neuf fois le mois précédent, jusqu’à un total de 20 fois.
 
 
  • Quelles conclusions  ?
Il est probable que B. Murat ait gonflé ce chiffre pour appuyer son discours.
Cependant, n’oublions pas que B. Murat est en train de répondre à l’affirmation : « Il y a de la délinquance dans les banlieues ».  On peut alors penser qu’il sous-entend qu’une des causes de cette délinquance est la répétition des contrôles.  Si cela semble plausible pour, par exemple, ce qui concerne le délit d’outrage à agent – en effet, plus on est contrôlé, plus le nombre d’occasions « d’outrager » un agent de police est élevé – je ne connais pas d’étude qui démontrerait cette relation de cause-conséquence dans le cadre général. Ceci est  probablement un effet cigogne.
En revanche, ce que tend à montrer la partie qualitative du rapport de F. Jobard et R. Lévy, c’est que le contrôle d’identité est perçu comme une agression par les personnes qui en sont les cibles, même si la plupart du temps et selon l’avis même des personnes contrôlées, le contrôle est mené sans agressivité de la part des agents.
Malgré le caractère généralement neutre ou positif des jugements sur le comportement de la police, ces contrôles ont suscité des sentiments très négatifs. Quelques personnes ont simplement déclaré que la police ne faisait que son travail et que le contrôle ne les avait pas dérangées. Mais près de la moitié des personnes interrogées ont indiqué être agacées ou en colère du fait du contrôle.[…] Le préjudice que les pratiques de contrôle de police causent à la relation que la police entretient avec les personnes objet de contrôle est manifeste.
Cette pratique est ressentie comme violente et humiliante par ceux qui la vivent donc la question de son efficacité mérite d’être posée. Je précise ma pensée : si le but de la politique est de minimiser la souffrance globale de la population et si le contrôle est vécu comme violent,  il me semble  tout de même nécessaire de s’assurer du fait que cette pratique est indispensable pour lutter contre une autre violence, celle dite « de la délinquance ». Savoir si cette condition est suffisante pour légitimer le contrôle d’identité est encore une autre question.

G.R.

Cliquez ici pour lire la 3ème partie

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La pensée critique dans l’enclos universitaire, par Pierre Rimbert

La pensée critique dans l’enclos universitaire ? Notre « objet social » dans Le Monde diplomatique de Janvier 2011.

Pierre Rimbert livre dans le Monde Diplomatique de janvier 2011 un article imposant, renvoyant les intellectuels critiques à leurs responsabilités. alt

Et comme notre matériau de base est l’intellect, et que la pensée critique est notre leitmotiv, il faut bien se poser les questions : où étions-nous durant les dernières luttes sociales ? Où étions-nous durant ces grèves ? Avons-nous mis nos connaissances à profit ?

Et celle-ci : où serons-nous lors des prochains mouvements ?

qui cache une dernière interrogation : à quoi sert d’acquérir une pensée critique solide si elle ne vise pas une transformation de la société vers un fonctionnement plus juste ?

Nous avons résisté à l’envie de scanner l’article, au moins pour le temps de janvier et afin que Le Monde Diplomatique s’assure une certaine santé financière.

Voici seulement le début (plus bas), ainsi que l’extrait d’émission consacré à cet article sur France Inter le 5 janvier 2011, où Pierre Rimbert résume fort bien son analyse.

Ici :

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Enquête sur les intellectuels contestataires

La pensée critique dans l’enclos universitaire

De plus en plus décrié en raison des dégâts qu’il occasionne, le système économique suscite manifestations populaires et analyses érudites. Mais aucune théorie globale ne relie plus ces deux éléments en vue de construire un projet politique de transformation sociale. Les intellectuels critiques n’ont pourtant pas disparu. Que font-ils ? Les institutions qui les forment et les emploient leur permettent-elles encore de concilier culture savante et pratique militante ?

Par Pierre Rimbert

Des rues noires de monde, des slogans offensifs, des chants au poing levé, des directions syndicales dépassées par leurs bases. Le combat social de l’automne 2010 contre la réforme des retraites aura mobilisé plus de manifestants qu’en novembre-décembre 1995. Cette fois, pourtant, nulle controverse opposant deux blocs d’intellectuels, l’un allié au pouvoir et l’autre à la rue, ne vint troubler la bataille. Quinze ans auparavant, en revanche…

Un hall bondé de la gare de Lyon, des banderoles, des visages tournés vers un orateur qui ne parle pas assez fort. Le sociologue Pierre Bourdieu s’adresse aux cheminots. « Je suis ici pour dire notre soutien à tous ceux qui luttent, depuis trois semaines, contre la destruction d’une civilisation associée à l’existence du service public. » Un intellectuel français de réputation internationale aux côtés des travailleurs ? Scène devenue insolite depuis les années 1970. Ce mardi 12 décembre 1995, deux millions de manifestants ont défilé contre le plan de « réforme » de la Sécurité sociale et des retraites porté par le premier ministre, M. Alain Juppé. La grève installe un climat où l’inconnu se mêle aux retrouvailles. Car revoici le salariat, dont philosophes, journalistes et politiques avaient cru riveter le cercueil lors des restructurations industrielles des années 1980. Et revoilà des chercheurs critiques, décidés à mener la bataille des idées tant sur le terrain économique que sur les questions de société.

Deux pétitions aux tonalités antinomiques révèlent alors une fracture du monde intellectuel français. La première, intitulée « Pour une réforme de fond de la Sécurité sociale », salue le plan Juppé, « qui va dans le sens de la justice sociale » ; ses signataires se recrutent par cercles concentriques au sein de la revue Esprit, de la Fondation Saint-Simon, de la Confédération française démocratique du travail (CFDT) et, plus généralement, d’une gauche ralliée au marché. L’« Appel des intellectuels en soutien aux grévistes » réunit de son côté chercheurs, universitaires, (…)

Retrouvez la version intégrale de cet article dans Le Monde diplomatique de janvier 2011 actuellement en kiosques.

 

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Conseil d’ouvrages par Jean Bricmont

Interview de Jean Bricmont du 3 décembre 2010 (Pour consulter les autres questions-réponses, voir lien).

  • Quels sont les œuvres /ouvrages qui t’ont le plus marquées dans ta construction d’intellectuel ?

Bertrand Russell, Histoire de la philosophie occidentale (Wisdom of the West), 1959
Bertrand Russell, Le monde qui pourrait être (Roads to Freedom: Socialism, Anarchism, and Syndicalism), (1920)
Bertrand Russell, La Pratique et la théorie du bolchevisme (1920)
Bertrand Russell, An outline of intellectual rubbish (1943)
Bertrand Russell, L’histoire des idées au XIXe siècle (1951)
Noam Chomsky, Comprendre le pouvoir, 3 tomes (2005)
Noam Chomsky, Économie politique des droits de l’homme (1981)
Voltaire, Lettres philosophiques (1734)
Diderot, Le rêve de d’Alembert (1769)
Paul-Henri Thiry d’Holbach, Le Christianisme dévoilé : Examen des principes & des effets de la religion chrétienne (1767)
Pierre Kropotkine, La science moderne et l’anarchie (1913)
Jacques Bouveresse, Le besoin de croyance et le besoin de vérité (DVD, 2010)

  •  Citation de Voltaire

« Le chancelier Bacon ne connaissait pas encore la nature ; mais il savait et indiquait tous les chemins qui mènent à elle. Il avait méprisé de bonne heure ce que les universités appellent la philosophie, et il faisait tout ce qui dépendait de lui, afin que ces compagnies, instituées pour la perfection de la raison humaine, ne continuassent pas de la gâter par leurs quiddités, leur horreur du vide, leurs formes substantielles et tous les mots impertinents que non seulement l’ignorance rendait respectable, mais qu’un mélange ridicule avec la religion avait rendus presque sacrés. » Voltaire, Lettres philosophiques, Paris, Ed. Mille et unes nuits, 1999 (p.56).

Pour aller plus loin sur les rationalistes dits « progressistes » :

Noam Chomsky, Jean Bricmont, Le pari de Pascal (lien)

Bertrand Russell, An outline of intellectual rubbish (lien)

Introduction au Cercle de Vienne : Carnap (lien)

Jacques Bouveresse, ainsi que l’excellent DVD (lien)

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Science politique, science historique, liberté d’expression, par Jean Bricmont

Interview de Jean Bricmont du 3 décembre 2010 – Science politique, science historique, liberté d’expression. Pour consulter les autres questions-réponses, voir ici.

  • Quel lien fais-tu entre ton travail scientifique et tes engagements politiques ?

  • Quels sont tes partenaires dans cette démarche, outre Chomsky ?

  • Science politique, science historique : loi Gayssot et lois mémorielles

Il s’agit de poser ici avec Jean Bricmont le problème scientifique des lois mémorielles, qui limitent le droit à la contestation et à la critique de l’Histoire – comme la loi Taubira (sur la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité, 2001), la loi du 29 janvier 2001 sur la reconnaissance du génocide arménien, sur la loi de 2005 dite « sur le rôle positif de la colonisation » (loi n° 2005-158 du 23 février 2005 portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés) et bien sûr la loi Gayssot, (voir ci-dessous) contre laquelle il s’est largement prononcé, entraînant une avalanche de représailles.

Petit rappel : la loi Gayssot est la désignation courante de la loi française no 90-615 du 13 juillet 1990, « tendant à réprimer tout propos raciste, antisémite ou xénophobe », mais aussi de la partie de cette loi qui introduit un article 24 bis dans la loi sur la liberté de la presse, notamment son article 9 qui qualifie de délit la contestation de l’existence des crimes contre l’Humanité. Cet article 9 introduit en effet dans la loi de 1881 sur la liberté de la presse un article 24 bis, dont le premier alinéa est :

« Seront punis des peines prévues par le sixième alinéa de l’article 24 ceux qui auront contesté, par un des moyens énoncés à l’article 23, l’existence d’un ou plusieurs crimes contre l’humanité tels qu’ils sont définis par l’article 6 du statut du tribunal militaire international annexé à l’accord de Londres du 8 août 1945 et qui ont été commis soit par les membres d’une organisation déclarée criminelle en application de l’article 9 dudit statut, soit par une personne reconnue coupable de tels crimes par une juridiction française ou internationale. »

 

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Entrevue – Outillage critique de Jean Bricmont

Nous avons reçu Jean Bricmont à Grenoble le 3 décembre 2010, et l’avons séquestré dans la cave du Tonneau de Diogène, avec la complicité de Geneviève Journault la libraire. Nous lui avons posé une rafale de questions, dans une ambiance de taverne. On y trouvera de la philosophie des sciences, de l’histoire des idées, de l’épistémologie, de la science politique et de la science historique, avec les débats moraux que cela implique.

Cliquez sur chaque catégorie de question pour voir les vidéos.

Philosophie, histoire des idées

  • Comment définis-tu le relativisme cognitif, et en quoi est-ce une erreur ?
  • Qu’est-ce qu’on appelle le post-modernisme, ou POMO, et en quoi est-ce une impasse ?
  • Le relativisme cognitif est-il une spécificité française ?

Physique quantique et implications philosophiques

  • Quelles sont les trois ou quatre plus récurrentes bêtises que tu entends sur le monde quantique ?
  • Peux-tu tirer un bilan de l’affaire Sokal, 15 ans après ?

Science politique, science historique, liberté d’expression

  • Quel lien fais-tu entre ton travail scientifique et tes engagements politiques ?
  • Quels sont tes partenaires dans cette démarche, outre Chomsky ?
  • Science politique, science historique : loi Gayssot et lois mémorielles

Interview & Montage, Richard Monvoisin.

Merci à Nicolas Gaillard, Anaïs Goffre, Eric Bevillard, Olivier Dufour et Geneviève Journault.

Article à analyser : une jeune Croate sort du coma en parlant couramment allemand ?

Qu’en est-il des fantasmes sur les comas ? Les cas comme celui présenté ci-contre sont-ils réels ? Devant les dérives interprétatives, comme dans l’affaire Rom Houben, il convient d’être prudent devant les déclarations fracassantes des médias, comme celle du 22 avril 2010, dans Le Monde
Objectif : détecter les rhétoriques, raccourcis, scénarisations, arguments d’autorité, puis comparer l’étude en question et l’article qu’en tire le journal. Sommes-nous vraiment devant un vrai phénomène ? Nous vérifierons la « transposition médiatique » de ladite découverte quand nous trouverons le temps.
Ecrivez-nous pour toute suggestion.

Une jeune Croate sort du coma en parlant couramment allemand

Le cerveau humain est encore très loin d’avoir livré tous ses secrets. Une adolescente croate de 13 ans, hospitalisée à l’hôpital de Split mi-avril, a perdu conscience durant vingt-quatre heures pour se réveiller, en parlant couramment allemand. Ce qui a stupéfié son entourage et l’équipe médicale. La collégienne venait tout juste de débuter l’apprentissage de la langue de Goethe à l’école. Elle cherchait à l’assimiler rapidement en lisant des ouvrages ou en regardant la télévision allemande.

« Depuis, elle ne communique qu’en allemand et pas en croate même si elle le comprend. Elle répond à toutes les questions dans un allemand trop riche pour une fille de son âge et de son niveau d’instruction », selon plusieurs soignants cités, sous couvert d’anonymat, par le journal croate Slobodna Dalmacija. « Après une perte de conscience ou un coma, on ne sait jamais comment le cerveau va réagir et ce qui va s’activer en premier. Mais, elle commence à parler croate, maintenant », a déclaré il y a quelques jours à la presse locale Dujomir Marasovic. Depuis, le directeur de l’établissement refuse de s’exprimer publiquement sur le sujet évoquant la protection du secret médical.

« COMME UN MAGNÉTOPHONE »

Ce cas suscite interrogation et perplexité chez les spécialistes. Ils admettent, seulement, connaître le phénomène de patients qui se réveillent du coma en parlant une langue apprise plutôt que leur langue maternelle. « C’est rare mais cela arrive. En vingt ans de carrière, j’ai soigné cinq patients français qui se sont réveillés en parlant anglais », raconte Philippe Azouri, neurologue à l’hôpital de Garches, en région parisienne. Il suffit que la zone qui s’active lorsque le sujet utilise sa langue maternelle soit endommagée, pour qu’une autre région du cerveau, utilisée lorsque le sujet parle une langue apprise, prenne le relais.

Et l’adolescente croate a bien dû apprendre l’allemand même sans en avoir conscience, selon Mijo Milas, neuropsychiatre et expert judiciaire à Split : « Son cerveau a, sans doute, ingurgité davantage de connaissances en allemand que ce qui apparaissait à la surface. Elle a dû assimiler, un peu comme un magnétophone en mode enregistrement, davantage que ce qu’elle avait été capable de reproduire consciemment. »

Loin d’être un « miracle », ce cas pourrait simplement illustrer l’existence de capacité d’apprentissage non-consciente. Les scientifiques, qui commencent à s’y intéresser, se sont méfiés longtemps du phénomène. Aujourd’hui, ils admettent que ce n’est pas de la science-fiction mais une réalité. Ce qui n’étonne qu’à moitié Henriette Walter, linguiste réputée. « Un de mes anciens étudiants avait entendu sa famille parler le dialecte breton toute son enfance. Lui avait interdiction de le faire et devait s’exprimer exclusivement en français. Pourtant, à 24 ans, il s’est mis à parler couramment breton. »

ÎLOTS DE « CAPACITÉ COGNITIVE »

Des études récentes ont montré que la perception, la mémorisation et l’utilisation des informations qui parviennent du monde extérieur, sont en grande partie effectuées de manière non-consciente. « Pour le flux permanent d’informations que nous traitons en permanence, l’accès à la conscience est plus une exception qu’une règle », analyse Stein Silva, chercheur en neurologie à l’Inserm de Toulouse. « Je prendrais un exemple de la vie courante : la conduite automobile. Une quantité importante d’informations visuelles sont perçues et intégrées pour permettre la mise en place de comportements automatiques, en dehors de la focalisation de l’attention et de l’émergence des processus conscients. »

Autre exemple : des études sur la perception des visages ont montré que le cerveau humain est capable de détecter les états d’âme des personnes rencontrées. « Si je pénètre dans une pièce en percevant sans en être conscient l’hostilité que je suscite, j’adopte mon comportement en fonction », poursuit M. Silva. Le chercheur explique que la mémoire et l’apprentissage sont en partie dissociés du niveau de conscience. Son équipe vient de prouver que même le cerveau des patients dans le coma, est loin d’être au repos. Des îlots de « capacité cognitive » continuent d’exister.

Certains peuvent percevoir des sons, des mots ou des phrases donc poursuivre un processus d’apprentissage. Le développement des nouvelles technologies devraient permettre aux chercheurs, dans les années qui viennent, de mieux comprendre les capacités fonctionnelles du cerveau humain.

Mersiha Nezic

Objectif : détecter les rhétoriques, raccourcis, scénarisations, arguments d’autorité, puis comparer l’étude en question et l’article qu’en tire le journal. Sommes-nous vraiment devant un mystère levé ? Nous vérifierons la « transposition médiatique » de ladite découverte quand nous trouverons le temps. Ecrivez-nous pour toute suggestion.

Deus ex machina

Deus ex machina : locution latine signifiant « dieu issu de la machine ».

 Les médias ont tendance à « déhistoriciser » ou désyncrétiser les connaissances. Déhistoriciser, c’est en gros gommer toute l’histoire de la construction du savoir connaissance. Désyncrétiser, c’est cacher les cheminements, les hésitations, les errements, c’est présenter le résultat, par exemple E=mc2 comme un cri de génie venu du plus profond d’un cerveau parfait. Un peu comme lorsque le gamin que j’étais trime pendant des heures sur une énigme, trouve la solution et vient raconter à tout le monde qu’il lui a fallu moins d’une minute.

En vulgarisation des sciences, nous dénonçons la désyncrétisation, ou déhistoricisation des connaissances, le fait d’extraire les informations sans les inscrire dans le processus humain qui amène à leur découverte. Du fait que le phénomène ou que la découverte apparaît sans cause apparente, ils deviennent très facilement interprétables en terme de destin, de fatalisme, de faveur ou de défaveur des dieux. La présentation de l’événement comme le fruit, dans le théâtre du monde, d’un Deus ex machina qui conduit tout en fonction de ses desseins secrets.

D’une part, ça ne montre pas du tout comment la méthode scientifique fonctionne, par essai, par erreur. D’autre part, ça appuie l’idée qu’il y a des gens qui ont la « bosse » des sciences (comme à l’époque de la phrénologie, en 1820), ou qui sont des purs êtres de lumière, nés pour ça – comme si on naissait pour quelque chose. Dans les deux cas, cela contribue à éloigner le quidam de la démarche scientifique. On entretient  le « eurêka », le mythe de la « création spontanée » de savoir sans trace de la moindre hésitation, de la plus infime goutte de sueur ou soupçon de doute.

Les journalistes font régulièrement la même chose en science politique. L’exemple le plus frappant en 2010 fut certainement la « malédiction » d’Haïti.

Haïti : La malédiction. Avec le tremblement de terre en Haïti, la nature semble s’acharner avec une terrible cruauté sur l’un des pays les plus pauvres et les plus vulnérables de la planète. (…) Le Figaro, 13 janvier 2010, Pierre Rousselin.

Haïti, la malédiction.  C’est un pays dont la naissance sonnait comme une promesse universelle, et qui semble depuis plus de deux siècles condamné au malheur (…). Le Monde, 14 janvier 2010, Jérôme Gautheret.

La malédiction, le sort, la condamnation au malheur, autant de techniques sémantiques pour effacer les raisons sociopolitiques qui ont fait que Haïti soit resté si pauvre. Marines, Armée française, coups d’état, dépôt de président, spoliations, tout cela nous fait une belle malédiction que même la plus hideuse des momies n’aurait osée lancer sur un pays.

Le journalisme en panne de talent invoque, comme dans les vieilles tragédies d’Horace, un Deux ex machina, un dieu qui intervient dans le cours des humains et vient d’un doigt noueux fourrer le pli des fesses des populations pécheresses. Finalement, avec ces titres de journaux, on n’est pas bien loin des anathèmes de Pat Robertson, qui voit dans le 11/9 une punition divine, et dans l’ouragan Katrina une conséquence d’une trop grande libéralité en matière de gay-pride et d’avortement.

Vous m’arrêtez si je me trompe, mais j’ai tendance à penser que la malédiction est à la science politique ce que le blanchiment d’argent est à la finance, un savant mélange d’enfarinage de connaissance, de théorie du complot et de théologie à la mords-moi la quenelle.

Richard Monvoisin


1 Voir le concept de Good-enough Mother, dans Winnicott, La mère suffisamment bonne, 2006.

2 Bettelheim était convaincu, alors même que les preuves s’accumulaient contre sa théorie, que l’autisme n’avait pas de bases organiques mais était dû à un environnement affectif et familial pathologique. Voir Bettelheim, la forteresse vide, l’autisme des enfants et la naissance du moi, 1969. Pour un début de critique, voir Hacking, Philosophie et histoire des concepts scientifiques, sur le site du Collège de France, p. 391. Pour aller plus loin, lire Pollack, Bruno Bettelheim ou la fabrication d’un mythe (2003). Un autre trop rare livre critique de Bettelheim est également paru sous la plume de Peeters, La forteresse éclatée (1998).

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Culbuto, effet bof et autres ni-ni

Cet article a été publié en juin 2010 dans La Traverse N°1 (que l’on peut télécharger ici), revue du collectif Les Renseignements Généreux, dans la rubrique « Outils d’autodéfense intellectuelle – équipons-nous en rigolant« .

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Aujourd’hui, nous allons nous méfier du culbuto, célébrissme et ancestral jouet au cul lesté et qui, quelle que soit la force qui lui est imprimée, bascule nonchalamment d’un côté puis de l’autre mais finit toujours par se remettre à la verticale.

Appelé aussi poussah, ou ramponneau du nom d’un cabaretier du même nom vers 1700, cet objet est attesté sous forme de petites poupées dans la Chine du quatrième siècle – ce qui a fait dire à des petits plaisantins que lorsque le culbuto oscille, la dynastie Tang. Personne ne sait si les chinois s’énervaient eux-aussi contre cet objet malfaisant, mais force est de constater qu’à toujours revenir à la même position, le culbuto attise une sévère envie d’y mettre des baffes.

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Toutefois, avant d’attiser notre envie de calotter le poussah, faisons quelques petits détours, tout d’abord par ce qu’on appelle l’effet bof.

Effet bof

Imaginons que j’aie deux amis – ce qui est je vous l’accorde très agréable. L’un d’eux me dit :

« moi je crois aux fantômes, je sais que c’est vrai, j’en suis certain » ; le second rétorque « bien sûr que non, les fantômes, ça n’existe pas, j’en suis persuadé ». Que puis-je déduire ? Vraisemblablement, je vais me dire dans mon for intérieur : « Lui, il y croit dur comme fer, l’autre, n’y croit pas, mais dur comme fer aussi… donc raisonnablement, je vais me positionner entre les deux. Fifty-fifty ! ».

Et pourtant, est-ce si raisonnable que cela ? Pensez à une échelle de vraisemblance, allant de 0% quand c’est invraisemblable, et 100% quand c’est archi-sûr. Soit j’ai déjà rencontré un fantôme, Casper, ou le Fantôme Noir l’ennemi de Mickey, et dans ce cas, sous réserve que j’eusse été à jeûn, je dois conclure que je me situe au 100%.

Soit je n’ai jamais vu de mon existence un fantôme, et je n’ai pas le moindre soupçon de preuve de leur réalité. Par conséquent, mon curseur redescendra dramatiquement vers zéro. Très proche de zéro… mais pas zéro ! en vertu de cette injustice flagrante des sciences qui dit qu’il est impossible de prouver l’inexistence de quelque chose, il me sera rationnellement impossible de conclure à l’inexistence des fantômes : il faudrait pour cela que j’eusse été partout, de tous temps, dans tous les vieux châteaux et les vieilles caves, sous tous les lits et dans tous les placards pour en être certain. Proche de zéro mon curseur, donc. Disons, 0,001.

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Mais alors, mon 50/50 n’est pas rationnel du tout ! D’une part je n’ai aucun élément de preuve me permettant de situer pile à 50% ma vraisemblance ; d’autre part, rien ne me permet de poser qu’il y a autant de vraisemblance qu’un fantôme existe qu’un fantôme n’existe pas. Je suis tombé dans l’effet bof, c’est-à-dire que j’ai donné la même probabilité à deux pôles, l’existence et l’inexistence de quelque-chose. Position confortable, donnant la fausse impression d’un juste milieu, d’une bienveillante neutralité, avec la satisfaction d’avoir fait la part des choses tel un Salomon moderne. Pourtant, la meilleure chose que j’aurais eue à faire eut été d’humblement suspendre mon jugement, et en l’absence de plus d’informations, de ne pas me situer sur l’échelle. En clair, fermer ma grande goule.

Chauve n’est pas une couleur de cheveux

Vous allez rétorquer que le fantôme n’est pas un gros enjeu politique au XXIᵉ siècle, ce qui est, il faut le dire, finement observé. Alors remplaçons le fantôme, tout d’abord par Dieu, Allah, Jah, Ganesh, le Flying Spaghetti Monster, bref, une entité sur-naturelle bien balèze.

Entre une personne qui croit dur comme fer en son existence, et une autre qui postule son inexistence, il est fréquent de retrouver une position intermédiaire posant que le sujet est bien trop élevé pour que l’esprit humain puisse trancher, et qu’au fond, chez le croyant comme chez l’athée, il y a peut être un peu de vrai chez tout le monde. On appelle cette position l’agnosticisme. Elle est en quelque sorte l’effet bof en matière de dieu. Elle est tranquille, aussi molletonnée qu’un centrisme politique, et permet de donner une illusion de saine mesure entre deux dangereux extrêmes.

Or, non seulement il ne s’agit pas de deux « extrêmes » ; mais en outre ils ne sont pas équivalents sur le plan de la probabilité.

Expliquons-nous.

Faux extrêmes

Dans les écrits de Nicolas Sarkozy (La république, les religions, l’espérance, 2006) ou du Pape Benoït XVI (Spes salvi, 2007), pour prendre des pensées conservatrices assez suivies en France, l’athéisme est présenté au mieux comme un fanatisme de type religieux, au pire comme un extrémisme idéologique. Et ô sainte horreur ! sans morale, l’athéisme mène forcément à toutes les désespérances et aux caves humides de vos immeubles pour y fumer des joints pendant de répugnantes tournantes.

Pour bien comprendre pourquoi l’idée de religion athée fond comme neige au soleil, empruntons sa théière au philosophe libertaire Bertrand Russell : soit une minuscule théière chinoise en porcelaine qui suit une orbite elliptique entre la Terre et Mars, et qui est tellement petite qu’elle ne peut être observée : même nos meilleurs télescopes n’y parviennent pas. En toute rigueur, il serait logique de douter de cette affirmation, — qui ne peut être réfutée — et de considérer que cette théière n’existe vraisemblablement pas. Pourtant, personne ne se dirait à ce propos « agnosticothéiériste », au risque de passer pour dingue, et l’« athéiérisme » est la position qui remportera certainement le suffrage commun.

Y a-t-il un agnosticothéièriste dans la salle ?

Comme dit le magicien militant James Randi, l’athéisme n’est une croyance que dans la mesure où la non-collection de timbres est un hobby. Et le rationaliste Mark Schnitzius de renchérir : dire que l’athéisme est une religion revient à dire que chauve est une couleur de cheveux.

Oui, on rigole bien chez les athées.

Coût des hypothèses

Venons-en au second point. Quand bien même les deux « extrêmes » existeraient, — par exemple deux hypothèses entre lesquelles notre coeur fait le culbuto — il faudrait les soupeser comme les deux plateaux d’une balance avant de savoir vers laquelle pencher. Si l’un des plateaux est rempli de faits réels, et l’autre d’entités nouvelles et sans masse précise, comme fantôme, esprit, âme ou Dieu, il va être difficile de soupeser1.

Or poser, et « peser » l’existence de quelque-chose de nouveau ne peut se faire comme on pose son cul sur une chaise : lorsqu’un biologiste systématicien recense les espèces, il ne va pas créer une nouvelle case à chaque oiseau rencontré. Il ne va en créer une qu’après avoir bien vérifié que le cui-cui en question ne s’incorpore dans aucune des catégories connues, merle, pinson, mésange, ou boeing 707. Autre exemple , que je dois à mon ami Stanislas Antczak : je mets un chat et une souris dans une boîte, je ferme, je secoue, et je rouvre, et il ne reste plus que le chat.

Hypothèse 1 : la souris s’est téléportée, le chat non, car un chat, ça ne peut pas.

Hypothèse 2 : des extraterrestres de la planète Mû ont voulu désintégrer la souris, mais elle s’est transformée en chat. Le chat, de frayeur, est passé dans une autre dimension par effet tunnel.

Hypothèse 3 : le chat a mangé la souris (sans dire bon appétit, ce qui est mal).

Vous serez d’accord pour dire que l’hypothèse 3 est beaucoup moins « coûteuse » (pardon pour la métaphore économique) pour le champ des connaissances que les deux autres : elle ne postule rien d’autre que la prédation de la souris par le chat, qui est au moins aussi connue que Johnny Halliday, tandis que la 2 par exemple postule une planète Mû, des extraterrestres qui viennent, qui savent désintégrer un chat ce qui n’est pas donné à tout le monde, une souris à superpouvoir qui se transforme en chat, une autre dimension, un chat qui sait y aller et un effet tunnel possible pour des objets macroscopiques et poilus. Ca fait beaucoup, et comme disait mon grand-père, il ne faudrait pas pousser Mémé dans les orties, sinon ça gâte la soupe.

Rasoir d’Ockham

Ainsi, Allah, ou Jéhovah comme entités supérieures ne s’imposeraient que si les effets qu’on leur prête ne pouvaient être expliqués autrement, par rien d’autre de connu. Certes, Dieu est une hypothèse simple, satisfaisante, qui explique tout, mais qui est très onéreuse intellectuellement. Chose amusante, ce principe d’économie des hypothèses est bien plus vieux que ça et date d’au moins Aristote, mais il est couramment attribué à un moine franciscain anglais du XIVᵉsiècle excommunié par le pape de l’époque. Ce prénommé William, que nous autres francophiles chauvins nous sommes empressés de renommer Guillaume parce que enfin voyons quand même, venait d’Ockham, dans le Surrey, en Angleterre, et aurait déclaré un lendemain de cuite entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem, ce qui en moderne veut dire que Les entités (explications et causes) ne doivent pas être multipliées par delà ce qui est nécessaire. Comme ce principe, appelé aussi principe de parcimonie, taillait de près les entités comme autant de poils rétifs d’une barbe ou d’un mollet, on l’a appelé le Rasoir d’Ockham. Ce principe ne nous dit rien sur la validité des hypothèses : il dit qu’entre deux hypothèses aussi explicatives l’une que l’autre, on ne sait pas laquelle est juste, mais il vaut mieux choisir la moins coûteuse. Il est extrêmement utile en médecine : face à un patient se présentant fatigué, avec le cou rigide, un mal de tête et un peu de fièvre, il sera plus logique de miser sur une méningite que simultanément sur une mononucléose, des vertèbres endommagées, une tumeur au cerveau et une malaria.

Rasoir d’occase

Ce coupe-chou peut s’avérer aussi utile pour l’analyse des théories dites du complot. Il n’est pas impossible que le 11 septembre soit le fruit d’une orchestration planifiée par les services secrets, moyennant une grande discrétion des complices, tout un tas de précautions et l’effacement de toutes les preuves, ceci afin de déclarer le combat contre l’Axe du Mal et déclencher la deuxième guerre du golfe. C’est un scénario séduisant, surtout quand on est anti-Bush. Mais un peu de culture historique rend assez coûteuse cette hypothèse. Pour ne prendre qu’un exemple, il a suffi pour la première guerre du Golfe en 1990 de payer dix millions de dollars l’une des plus grosses firmes de relations publiques, Hill & Knowlton, pour qu’elle orchestre le changement d’opinion souhaité par G. Bush père, en inventant de toute pièces l’histoire des bébés koweitiens retirés des couveuses par les soldats irakiens et en mettant en scène la fausse infirmière Nayirah, quinze ans, en larmes devant une commission sénatoriale qui fut émue jusqu’à la fibre. La jeune femme, qui s’avéra ensuite être Nayirah Al-Saba, la fille de l’ambassadeur du Koweït, n’avait comble du cynisme jamais mis les pieds au Koweït2. Elle représenta pourtant le happening majeur qui fit basculer l’opinion. Dix millions de dollars d’un côté, quatre mille morts dix ans plus tard… Il est permis de penser que l’hypothèse d’un réel attentat est plus économique intellectuellement, et qu’une campagne de presse type Nayirah est plus économique en vies états-uniennes et en argent.

Faux dilemme

Il m’est déjà arrivé que, disant cela, on me catalogue comme pro-bush. C’est vexant. Ça marque ce qu’on appelle une « stratégie de faux dilemme », que George Bush fils, encore lui, a adoré pour l’occasion en déclarant : « soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous ». Si tu n’es pas ceci, alors tu es comme ça, si tu n’es pas contre, tu es pour, si tu n’es pas pour le complot du 11/9 tu es pro-Bush… nous avons là un mode de pensée assez primitif où il n’y a pas de troisième, de quatrième ou cinquième voie, non, c’est le yin yang, le noir et le blanc, le lumière-ténèbres du manichéisme perse du IIIᵉ… En fermant les yeux, on entendrait résonner la voix de Michel Fugain : Qui c’est qui est très gentil (les gentils) Qui c’est qui est très méchant (les méchants).

Remarque de Sophie de Foucault, lectrice : « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi, et celui qui n’assemble pas avec moi disperse ». Evangile selon St Matthieu, 12:30.

Petit à petit, l’oiseau fait son ni-ni

Ceci dit, il devient très facile de repérer la fabrication de faux « pôles », de faux « extrêmes », et donc de faux dilemmes entre lesquels il vous faudrait absolument vous situer. Il y en a des super-fastoches : gauche et droite, par exemple, dont l’effet bof répond au doux nom de François Bayrou.

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Cet effet bof ne marche qu’à cause d’une représentation héritée d’août 1789, où à droite siégeaient les partisans du véto royal, clergé, noblesse et aristocrates, et à gauche ce qu’on a appelé le Tiers État, c’est-à-dire tous les autres, sauf les femmes et les immigrés, faudrait quand même pas exagérer.

Et si, plutôt que de prendre cette symbolique, le paramètre de classement était la lutte contre les privilèges, par exemple ? Dans ce cas, la droite serait en bas, la gauche, un poil plus haut, oh, à peine.

Autre exemple un peu plus dur, extrême-gauche et extrême-droite. La République Tchèque vient de dissoudre en février 2010 le parti nazi Dělnické strany de Tomáš Vandas, et ses membres rouspètent sur le fait que bon sang, on nous fait des misères à nous, mais on laisse tranquille les partis d’extrême-gauche. L’illusion vient du mot extrême qui donne l’impression d’une boucle politique aux deux purulentes extrémités, qui se rejoignent telles deux tentacules et s’amalgament autour du principe qu’être extrémiste est forcément affreux, avec de la crasse aux oreilles et un couteau entre les dents. Pourtant, à y bien réfléchir, quand je vois la misère du monde et deux milliards d’humains qui crèvent la gueule dans la poussière, je suis « radicalement » contre. Je ne suis pas modéré. Je suis extrémiste, je veux un changement extrême, et vite. Je suis extrémiste sur les violences sexistes, les discriminations racistes, sur l’injustice des centres de rétention, sur l’utilisation de nos impôts pour financer les roquettes de nos militaires en Afghanistan. Impossible d’être modéré (modéré sous-entend souvent non-violent) devant un viol dans une ruelle. Être extrémiste n’est pas mal en soi, tout dépend de quel extrême on parle. Et entre un extrémisme réclamant la fin de la Françafrique et un extrémisme demandant l’éviction des personnes ne cadrant pas avec les pseudo-critères de l’identité nationale, il n’y a en commun que cette construction médiatique qu’est le mot extrémisme.

Un faux ni-ni

Prenons un cas classique de débat chez les libertaires : le Ni Dieu, ni Darwin.

D’un côté Dieu, hypothèse surnaturelle simple, non-matérielle (on ne palpe pas Dieu), coûteuse, dispensant de toute recherche et qui ne prédit rien. De l’autre Darwin, sous-entendu le darwinisme, une théorie scientifique matérialiste – c’est-à-dire postulant que le monde est matière ou produit de la matière, et non peuplé d’âmes, de fluides cosmiques et de dieux grecs – qui se prête complaisamment à la réfutation. Sauf qu’une stratégie médiatique toute simple portée par la pensée de droite (d’en bas devrais-je dire) et surtout par le christianisme papal a consisté à faire de Darwin et de sa théorie de l’évolution la source du « darwinisme social » qui dit que seuls les plus forts survivent. Seulement Darwin ne dit pas cela : il avance que les espèces les moins adaptées à leur milieu survivent plus difficilement, ce qui n’est pas du tout la même chose et ne fait pas l’éloge de la survie en soi ; d’ailleurs, survivre et «gagner» dans un monde injuste et glauque comme le notre devrait en dire long sur les survivants. Quant au transfert dans le monde social, ce n’est pas Charles Darwin, c’est Herbert Spencer, effectivement fricotant avec l’eugénisme. Comme le dit le proverbe météorologique, qui veut tuer son chien l’accuse de l’orage. En faisant glisser Darwin = darwinisme social = eugénisme nazi, le conservatisme religieux, pape en tête, pouvait non seulement décrédibiliser l’évolutionnisme au profit du créationnisme, et surtout diaboliser la pensée matérialiste qui risquait de repousser Dieu hors de la sphère politique jusque dans ses appartements privés et défraîchis.

Compétitif, contradictoire ?

Le ni-ni nous ramène vite fait au faux dilemme. Et des ni-ni faux-dilemmiques il y en a plein. Ni pute ni soumise est assez connu, mais ce n’est pas un vrai ni-ni faux dilemmique ; non-ingérence, non-indifférence un peu moins : en usage depuis trente ans, c’est le principe du gouvernement français vis-à-vis de la politique du Québec. Il y a aussi ce que la presse espagnole appelle la « génération ni-ni » : « Ni ils travaillent, ni ils étudient. Ils ont moins de 30 ans, ils ont arrêté leurs études en cours de route, et ne cherchent pas activement du travail ».. Ah mon dieu quelle horreur ! C’est La désespérance de la « génération ni-ni », dont nous causait Jean-Jacques Bozonnet dans le journal Le Monde le 25 janvier dernier, merci à lui pour cette contribution majeure.

Mais le ni-ni sent parfois le brun. Il se cache par exemple dans le « La France, aimez-la ou quittez-la ! » du Front National, transformé en « La France, tu l’aimes ou tu la quittes » par De Villiers, tout en bas lui aussi sur une échelle de lutte contre privilèges et dominations.

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Ni-ni larvé chez De Villiers

Broch le zététicien rétorquerait bien ceci : compétitif ne veut pas forcément dire contradictoire. Je m’explique. Vous vous rappelez la théière de Russell ? Il prétend qu’elle tourne autour de Mars. Mais j’ai tendance à penser quant à moi qu’elle tourne autour de Neptune. Neptune et Mars sont deux hypothèses compétitives, qui s’excluent si j’en prouve une, car si je prouve qu’elle est près de Mars, elle n’est pas près de Neptune (sauf bien sûr s’il y a deux théières, ce qui serait bien fourbe). Elles ne sont par contre pas contradictoires, c’est-à-dire que ce n’est pas parce que j’aurais prouvé qu’il n’y a pas de théière autour de Mars que ça prouvera qu’elle est automatiquement sur Neptune. Dans Ni dieu ni Darwin, on nous crée une compétitivité qui n’est pas contradictoire. Vous suivez toujours ? Pareil pour « soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous ». D’ailleurs les deux hypothèses compétitives peuvent être toutes les deux fausses, voyez ?

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La théière de Russell

Et le Ni dieu, ni maître d’Auguste Blanqui ? Ouf, il n’est ni contradictoire, ni compétitif. Et pour être complet sur les oppressions courantes, j’y ajouterais en plus de la domination cléricale et de la domination de classe, la domination patriarcale, ainsi qu’une quatrième grande domination dont on parle peu, celle de ceux qui détournent la science, l’histoire, et toutes les connaissances à des fins d’écrasement. Cela donnerait « ni Dieu, ni maître, ni patriarcat ni pseudo-science », ce qui ferait… ? Oui oui, un ni-ni-ni-ni-non-faux-quadrilemmique-non-compétitif-non-contradictoire !

Ah on rigole bien chez les libertaires3.

Le biais du monde juste

Un dernier piège pour la route, avatar de l’effet bof : le biais du Monde Juste (just world bias). Je prends un exemple vécu. Un couple hétéro se sépare. Un ami dit « faut dire qu’il était chiant, qu’il était violent ». Automatiquement, quelqu’un dira « oui, mais tout n’est pas tout noir ou tout blanc, elle devait bien avoir ses torts elle aussi ». Quel est le principe ? On partage les torts, en un superbe effet bof de principe, alors que rien n’excluait qu’un maximum de torts ne vienne que de l’un des deux. Dans les cas de violences conjugales, puisqu’on en parle, les coups sont comme les tâches ménagères : ils sont rarement répartis équitablement.

C’est fréquent d’entendre des choses du genre « Tu sais, au fond on n’a que ce qu’on mérite », argument invoqué à chaque fois qu’on veut justifier, naturaliser en quelque sorte un état des choses : si elle s’est fait violer, c’est qu’elle a bien dû le chercher, avec ses froufrous ; si les Juifs ont été persécutés, c’est qu’ils ont bien dû le chercher ; s’il n’a pas de travail, c’est que là, en l’occurrence, il n’a pas bien dû le chercher ; s’il est pauvre, c’est que franchement, il aurait pu se fouler un peu plus, et si les Africains croupissent, c’est parce qu’ils sont de grands enfants pas encore sortis du rythme des saisons. Une sorte de justice céleste, un monde fait de karmas rieurs, où l’on n’a que ce qu’on mérite. Le plus distrayant est que ceux qui rationalisent les injustices de cette manière se posent rarement la question de savoir en quoi ils ont mérité eux, leurs papiers d’identité, l’héritage de leurs parents, la couverture sociale de leur pays ou l’éducation genrée qu’ils ont reçue. Le monde paraît toujours juste aux yeux du vainqueur.

Ainsi, dans un monde peuplé de ni-ni, de faux dilemmes, de faux extrêmes, de contradictions factices, d’effets bof, d’agnosticothéièrisme et de centrisme politique, on se croirait dans la Terre du Milieu de Tolkien. Ces pièges sont autant de formes bien cachées de culbutos mentaux. Ils sont les dandinements de notre cerveau. Débusquons-les, traquons-les, et réservons-leur sans hésitation notre meilleure machine à gifles.

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RM

Pour aller plus loin : un nouveau ni-ni dans le domaine des sciences politiques et sociales (voir Education-specialisée : un ni-ni sur la consommation de drogue)


1 Sauf pour l’âme qui, à cause du médecin MaocDougall, a longtemps pesé quelque chose comme 21 grammes. Mais c’est fini maintenant. Pour en savoir plus, on peut lire l’article de Géraldine Fabre, 21 grammes, le poids d’une âme, publié sur le site de l’Observatoire Zététique.

2 L’affaire fut dévoilée par le journaliste John R. MacArthur, dans l’article Remember Nayira, Witness for Kuwait?, du New York Times du 6 janvier 1992.

3 Un ni-ni justifié a été caché dans ce paragraphe. Sauras-tu le retrouver ?

Biologie – Olivier Brosseau, les créationnismes

Le 12 novembre 2009, l’émission « La Tête au carré » sur France Inter accueillait Olivier Brosseau pour parler du livre Les créationnismes, une menace pour la société française ? co-signé avec Cyrille Baudouin. L’émission, expurgée de ses intros et chansons, est complétée par un reportage de Lucie Sarfaty au salon évangélique de Lognes, avec entre autres une interview d’André Eggen (chercheur en génétique animale à l’INRA et fondateur de l’association créationniste « Au commencement »).

 Le tout est écoutable ici.

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On trouvera nombre d’autres documents audio, de ressources et de liens, sur le site consacré à leur livre.

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Pierre Danis