Un kiné qui gesticule : Jérémy Muccio et l’entreprise médicale

Le mois dernier, nous relayions le travail de Nicolas Gaillard réalisé au sein de la SCOP l’Orage. C’est en farfouillant parmi d’autres conférences gesticulées – un des outils des SCOP – que je suis tombée sur celle de Jérémy Muccio, kinésithérapeute en Poitou-Charentes, intitulée L’entreprise médicale nuit gravement à la santé, filmée en 2013. Depuis lors, nous échangeons régulièrement avec Jérémy. Il a bien voulu se prêter au jeu de l’interview pour nous présenter son parcours, et a accepté de mettre à disposition pour toute lectrice et lecteur du CORTECS un extrait audio de sa dernière présentation, où il distille quelques outils d’esprit critique et contribue à diffuser un pan de l’histoire des luttes sociales, avec humour, entrain, et maîtrise.

– Tout d’abord, pourquoi t’être lancé dans la création d’une conférence gesticulée pour traiter le sujet de la pratique libérale dans le milieu de la santé ?

Affiche des conférences gesticulées de JérémyEn fait, j’ai le sentiment que tout a commencé comme un cri, une envie de dénoncer et de raconter toutes les choses que je trouvais choquantes, incohérentes et injustes auxquelles j’étais confronté dans le milieu dans lequel j’exerçais, celui de la santé. Et qui plus est par le prisme du monde libéral, que je connais bien, l’ayant pratiqué pendant 10 ans environ. 

Petit à petit, mon propos s’est étoffé, et s’est ouvert sur des horizons bien plus larges, politiquement et philosophiquement parlant. Comme sur la santé elle-même, sur ce qu’elle est et représente dans notre société. Sur notre système de santé (Sécurité Sociale) aussi, son histoire populaire, ainsi que les conséquences sociales et politiques des choix gouvernementaux le concernant depuis plus de 30 ans. Le tout en évoquant en parallèle mon parcours personnel. Histoire aussi d’expliquer pourquoi aujourd’hui je pense comme je pense. Donner aux gens les clés de ma propre analyse et ma compréhension du système dans lequel je travaille. Reprendre en quelque sorte la parole aux soi-disant experts ayant voix au chapitre, qui nous ont confisquée cette parole et qui nous disent comment et quoi penser. En somme, faire de l’éducation populaire.

– Quel est le public touché ?

Au départ je destinais ma conférence gesticulée aux étudiants et futurs diplômés en masso-kinésithérapie. Leur raconter mon expérience, mon vécu, pour qu’ils puissent se rendre compte dans quel milieu ils s’apprêtaient à évoluer. Et puis, finalement, je me suis dit que ma conférence pouvait et devait sensibiliser une audience plus large, à savoir non seulement tout type de professionnels de santé, patients et futurs patients, mais aussi et surtout les citoyens que nous sommes.

– Qu’est ce que tu attends de tes conférences ?

Jérémy Muccio avec sa guitare lors d'une présentation de sa conférenceQuand on se forme à l’outil d’éducation populaire qu’est la conférence gesticulée, on comprend qu’elle est un savant mélange entre savoirs chauds (les savoirs acquis de l’expérience, … dits illégitimes) et savoirs froids (les savoirs universitaires, qu’on trouve dans les livres, … dits légitimes). Et que, comme dans l’air, où l’air chaud et l’air froid ne peuvent se mélanger mais provoquent des orages, j’attends, comme toutes celles et ceux qui portent une conférence gesticulée, que cela provoque des orages dans les têtes. Que ça fasse réagir et réfléchir. Que ça puisse créer du temps de cerveau disponible pour la révolution. Rien que ça !

– Comment as-tu découvert la zététique, l’esprit critique ?

Fin 2014, une collègue kinésithérapeute et membre du Cortecs, Nelly Darbois, m’a contacté après avoir vu sur internet une vidéo de ma conférence. Après avoir échangé sur son contenu, commun avec l’un des objectifs du Cortecs à savoir la démarche critique politique, et présenté le travail du Cortecs, elle a aussi pointé, avec justesse et bienveillance, les approximations et autres erreurs en terme de rigueur et de méthode scientifique de ma propre conférence.
Du coup, après avoir longuement parcouru le site du Cortecs, ses articles et ses travaux, et après avoir lu (voire dévoré) l’ouvrage de N. Pinsault et R. Monvoisin, Tout ce que vous n’avez jamais voulu savoir sur les thérapies manuelles j’ai décidé de me pencher plus sérieusement, non seulement dans ma conférence, mais aussi dans ma pratique professionnelle, sur le travail de démarche scientifique et d’esprit critique et d’en utiliser ses outils.

– Et depuis, en quoi ces outils t’aident dans ta conférence ou dans ta pratique quotidienne ?

Tout d’abord ces outils m’ont permis de revoir ma conférence dans son ensemble. Pas forcément sur le fond, mais sur sa forme. La rendre toujours plus juste, moins approximative. Je ne dis pas que j’y suis complètement arrivé, le chemin est long, mais petit à petit je pense y parvenir. Puis, j’ai ouvert un chapitre sur la démarche critique en elle-même, et comment elle peut nous permettre de nous faire une idée critique sur les choses qu’on nous propose. Je prends notamment l’exemple du jeune kinésithérapeute diplômé, à qui on va faire miroiter monts et merveilles tant dans les spécialités post-diplômes ou les machines de physiothérapie qui soignent tout ou presque. 

Extrait de la conférence gesticulée de Jérémy présentée au Festival des Ressorts le 14 mars 2015 à Lamothe-Landerron (33), où il présente la charge de la preuve, la réfutabilité et la commensurabilité des théories. Dans cet extrait, Jérémy emploie le terme de « charlatan ». Il lui préfère en fait celui de « praticien.ne.s », moins connoté, ces praticien.ne.s étant le plus souvent de bonne foi et convaincu.e.s d’œuvrer pour le bien-être de leurs patient.e.s.

Mais il va sans dire que tous ces outils peuvent être utilisés par tout le monde, pas que les professionnels de santé, et en toute occasion.

Pour ce qui me concerne, dans ma pratique quotidienne, j’essaye depuis de rendre accessible et compréhensible auprès de mes patients mes choix de traitement les concernant, et les impliquer dans ceux-ci. Leur expliquer comment se fonde mon analyse de leur pathologie, afin qu’ils comprennent au mieux leur condition et comment y remédier.

– Après ta conférence, y a-t-il des débats ou des échanges ? Si oui, sur quoi portent-ils, et comment cela se passe ?

Pour tout dire, la conférence gesticulée n’est que la première partie de l’outil d’éducation populaire que je propose. Il doit être complété par un atelier où les personnes présentes lors de la conférence peuvent mettre à profit leur réflexion, travailler différents sujets, et pourquoi pas par la suite se regrouper et agir localement (volonté de création de maison de santé communautaire par exemple).

Et là encore, les outils de démarche critique sont d’une grande utilité pour mener à bien ce type d’atelier, couplés bien sûr avec des méthodes de travail issues de l’éducation populaire.

Il est possible d’assister à la conférence de Jérémy :

– le 30 avril 2015, à l’IFMK (Institut de Formation des Masseurs-Kinésithérapeutes) de Poitiers ;

– le 14 juin 2015, à Nantes ;

– le 26 juin 2015, à La Chapelle sur Erdre.

Le site des conférenciers gesticulants : ici.

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