Entre engagement professionnel et contraintes structurelles

Si les bibliothèques publiques s’inscrivent dans une longue histoire de démocratisation culturelle et d’éducation populaire, leur rôle dans l’information des citoyens est clairement réaffirmé à partir des années 1990. Le Manifeste de l’UNESCO sur la bibliothèque publique1, publié en 1994, rappelle ainsi que la liberté, la prospérité et le progrès démocratique supposent l’existence de citoyens bien informés.
Cette déclaration est importante : elle ne définit pas seulement la bibliothèque comme un lieu de prêt, de conservation ou de diffusion culturelle. Elle fait aussi de l’accès à l’information, à la connaissance, à l’éducation permanente et à l’autonomie intellectuelle, une mission fondamentale.
Pourtant, si les bibliothèques se sont progressivement emparées des enjeux liés au numérique, la question spécifique de l’esprit critique — entendu comme la capacité à évaluer la fiabilité d’une information, la solidité d’un raisonnement ou le degré de preuve associé à une affirmation2 — a longtemps été davantage formalisée dans le cadre scolaire.
Aujourd’hui, les bibliothèques sont de plus en plus sollicitées sur ces questions. Mais elles se heurtent à des difficultés bien réelles : manque de formation, moyens limités, tensions autour de la neutralité, du pluralisme, de l’engagement professionnel et de la lutte contre la désinformation. Autrement dit, elles sont placées au cœur d’injonctions parfois contradictoires.
1. L’EMI dans le cadre scolaire
Contrairement à une idée répandue, l’Éducation aux Médias et à l’Information — l’EMI — n’est pas née après les attentats de 2015. Dès 1983, Alain Savary crée le CLEMI3, avec pour objectif de promouvoir l’utilisation pluraliste des moyens d’information dans l’enseignement et de développer le sens critique des élèves.
La notion apparaît plus tard dans le socle commun de connaissances, de compétences et de culture en 20064, puis dans la loi de refondation de l’École de la République en 2013. À partir de là, l’EMI s’inscrit plus nettement dans les programmes scolaires, notamment au collège, et devient une mission importante des professeurs documentalistes, souvent définis comme les maîtres d’œuvre de la culture de l’information et des médias.
Les attentats de 2015 jouent bien sûr un rôle d’accélérateur. La réforme du collège de 2016 renforce l’institutionnalisation de l’EMI, désormais intégrée au parcours citoyen et à l’enseignement moral et civique (EMC). Ainsi l’EMI dans le cadre scolaire n’est pas simplement une réaction à Charlie Hebdo ou au Bataclan, elle s’inscrit dans une dynamique plus ancienne, prenant plus d’importance avec l’évolution progressive de la société, et de son écosystème informationnel.
Entre 2006 et 2010, les réseaux sociaux, YouTube, Twitter et les premiers smartphones grand public modifient en profondeur la circulation des informations. Internet devient plus accessible, plus rapide, plus participatif. L’information circule massivement, mais sans forcément passer par les filtres traditionnels : journalistes, éditeurs, enseignants, institutions scientifiques, etc.
Dans ce contexte, l’école apparaît comme le premier lieu où organiser une réponse éducative. C’est logique : elle dispose d’un cadre national, de programmes, d’enseignants formés et d’un public captif. Mais cette centralisation scolaire a aussi une conséquence : elle a longtemps laissé dans l’ombre la place que pouvaient prendre les bibliothèques publiques dans l’éducation à l’information et à l’esprit critique.
2. L’EMI en bibliothèque publique : une appropriation plus lente
Les bibliothèques publiques partagent pourtant avec l’école une ambition forte : rendre les citoyens plus autonomes dans leur rapport au savoir. Mais elles ne disposent ni du même cadre institutionnel, ni des mêmes moyens, ni des mêmes publics.
L’école relève du ministère de l’Éducation nationale ; les bibliothèques publiques, elles, relèvent majoritairement des collectivités territoriales et du ministère de la Culture. Cette différence n’est pas anecdotique. Elle influence les priorités, les formations, les attentes professionnelles et les marges de manœuvre.
L’école s’adresse d’abord à des élèves, dans une logique de progression pédagogique. La bibliothèque s’adresse à tous les publics : enfants, adolescents, adultes, retraités, personnes éloignées de la lecture, usagers experts ou simples curieux. Elle ne peut donc pas travailler l’EMI de la même manière. Elle ne dispose pas d’un programme imposé, ni d’un temps long obligatoire avec les usagers. Elle peut donc plus difficilement raisonner en terme de continuité avec ses médiations, par ex, le public n’étant pas captif.
Autre difficulté : la formation. Les professeurs documentalistes sont formés aux sciences de l’information et de la documentation. Ce n’est pas toujours le cas des bibliothécaires, notamment pour les générations formées avant que ces questions ne prennent davantage de place dans les cursus. L’ENSSIB5 a bien sûr rapidement intégré ces enjeux, les sciences de l’informations étant intégrées avec une certaine rigueur à son cursus, mais tous les professionnels des bibliothèques territoriales ne passent pas par ce type de formation, relativement exigentes. Et même lorsque d’autres formations au métier abordent ces questions, la qualité n’est pas toujours au rendez-vous (souvent par manque de temps, ou par manque d’enseignants véritablement spécialisés – c’est à dire qui ont réalisé un mémoire ou une thèse sur ces thématiques -).
À cela s’ajoute la problématique des moyens, constamment en baisse dans la plupart des établissements. Les équipes doivent déjà assurer l’accueil, les acquisitions, le catalogage, la médiation culturelle, le rangement, le numérique, les partenariats, les animations, l’organisation d’évènements, et parfois l’action sociale ou l’accompagnement administratif. Ajouter des ateliers EMI ou d’esprit critique demande du temps, de la préparation, des compétences et une certaine curiosité professionnelle.
Aussi, le travail en équipe peut être à la fois une richesse et un frein. Les bibliothécaires n’ont pas tous la même vision du métier, des priorités ou du rôle des bibliothèques. Certaines équipes seront très motivées par ces sujets ; d’autres plus prudentes, voire réticentes. Les orientations de la collectivité peuvent aussi peser lourdement, surtout dans les bibliothèques municipales.
Il existe enfin un obstacle plus discret : la surconfiance. Travailler dans le monde de la culture peut donner le sentiment d’être naturellement armé pour analyser l’information. Or la culture générale, même solide, ne suffit pas toujours. Car si elle est générale, cette culture ne peux pas être spécialiste, du moins pas sur tous les sujets ! La culture générale est donc sur la plupart des sujets une culture construite à partir de simplifications, de chose lues ou entendues mais non vérifiées, ni remise en contexte… Aussi, les biais cognitifs, les erreurs de raisonnement, les illusions de compétence ou les mauvaises interprétations statistiques concernent tout le monde, y compris les professionnels du livre et de la culture (si, si !). L’effet Dunning Kruger est en effet particulièrement vicieux chez les personnes qui ont déjà un socle de connaissance, mais peu approfondi : l’une des conséquences de cet effet psychologique est que lorsque l’on a une faible connaissance d’un sujet (attention on ne parle pas d’absence de connaissance !), on a tendance à nettement surestimer ses connaissances et ses compétences sur cette question.
Néanmoins, petit à petit, malgré ces difficultés, le monde des bibliothèques a évolué sur cette position, notamment lorsque la crise COVID-19 a rendu plus visible encore la circulation massive de contenus faux, trompeurs ou complotistes, en particulier dans le domaine de la santé, là où c’est particulièrement problématique. Elle a rappelé que l’accès à l’information ne suffit pas : encore faut-il disposer d’outils pour en évaluer la fiabilité. Dans ce contexte, les bibliothèques, en tant que lieux de confiance, de médiation et d’accès public au savoir, sont directement concernées.

Les récents articles scientifiques sur la désinformation et l’esprit critique de la revue Balisages (ENSSIB)6 et le choix de l’ABF7 de consacrer son 70e congrès, en 2025, au thème “Bibliothèques & esprit critique”8 peut alors être lu comme un signe important d’institutionnalisation de cette préoccupation.
3. EMI et esprit critique : deux notions proches, mais distinctes
L’EMI et l’esprit critique sont souvent associés, parfois confondus. Pourtant, ils ne recouvrent pas exactement la même chose.
L’EMI vise principalement à savoir se repérer dans l’écosystème médiatique et informationnel : savoir chercher une information, identifier une source, les recouper, comprendre le rôle des médias, leur intérêts et leurs limites, la place des plateformes ou des algorithmes… Ces compétences sont indispensables: on raisonne difficilement correctement à partir d’informations fausses ou mal comprises !
Néanmoins, mieux savoir distinguer les bonnes et le mauvaises informations reste largement insuffisant si l’on souhaite améliorer sa capacité critique. L’esprit critique, c’est aussi –et surtout- un certain nombre d’attitudes et de dispositions que l’EMI ne travaille pas directement, notamment la logique, la métacognition ou encore la propension à adopter une position et savoir changer d’avis en fonction des informations (pertinentes) à disposition.
Autrement dit, l’EMI développe surtout notre rapport aux sources et aux médias ; l’esprit critique travaille plus largement le raisonnement et notre rapport aux preuves, à leur remise en contexte, à la confiance que nous leur accordons et aux critères épistémologiques qui fondent cette confiance.
Les travaux en psychologie cognitive montrent que nous ne sommes pas toujours aussi performants dans nos raisonnements que nous aimerions le croire. Daniel Kahneman a popularisé l’idée de deux modes de pensée : l’un rapide, intuitif, peu coûteux ; l’autre plus lent, analytique et exigeant9. Stanovich, West et Toplak ont également montré que la pensée rationnelle ne se réduit pas à l’intelligence générale : elle demande des dispositions (dans le sens “disposé à être critique”), des habitudes (une manière d’être) et des outils spécifiques10.
Les recherches de Gordon Pennycook et David Rand sur les croyances dans les fausses informations suggèrent aussi qu’une partie de notre vulnérabilité aux fake news tient moins à un pur biais partisan qu’à un manque d’engagement dans le raisonnement analytique11. Autrement dit, nous ne croyons pas toujours des choses fausses parce que nous sommes « manipulés » ou « idéologisés », mais parfois parce que nous ne réfléchissons pas suffisamment (par ex par manque de temps, ou simplement par économie d’effort).
Cela ne signifie pas que l’EMI est inutile. Au contraire. Mais qu’elle ne suffit pas à elle seule. Une véritable éducation à l’esprit critique devrait à minima intégrer davantage de logique, d’argumentation, de probabilités, de raisonnement scientifique, de métacognition, d’épistémologie, de dispositions critiques et de culture sociale et politique…
Il faut toutefois rester prudent : l’esprit critique n’est pas une solution magique aux problèmes démocratiques. Comme le rappelle Nicolas Martin, « tout l’esprit critique du monde ne suffira pas » (cf. Son article sur le site du CORTECS) si les conditions sociales, économiques, politiques et médiatiques continuent à favoriser la confusion, la défiance et la polarisation. L’esprit critique est nécessaire, mais il ne remplace ni des institutions solides et fiables, ni un journalisme précis et indépendant, ni des politiques publiques égalitaires et cohérentes.
4. Esprit critique en bibliothèque : points de tension
La question de l’esprit critique en bibliothèque est donc aujourd’hui devenue centrale, comme le montrent quelques récentes publications de l’ENSSIB (L’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques)12 ou encore par le choix de ce thème dans des rencontres professionnelles récentes13. Mais s’engager dans cette réflexion ne se fait pas sans frictions ni problématiques complexes, qui peuvent paraître insolubles.
Les bibliothèques publiques se sont construites autour de principes forts : liberté d’accès, pluralisme, neutralité, diversité des collections. Ces principes sont précieux. Ils protègent notamment les usagers contre la propagande et l’uniformisation idéologique et culturelle. Ils constituent également des garanties fondamentales contre les risques de censure, les bibliothécaires pouvant depuis 2021 se protéger derrière la loi Robert pour se défendre contre les ingérences d’élus locaux désireux de faire retirer des ouvrages des rayons14. Plus généralement, ils garantissent que la bibliothèque reste un lieu ouvert, où chacun peut explorer le vaste champs des idées.
Ces principes s’inscrivent directement dans le cadre plus large du service public, qui impose notamment des obligations d’égalité de traitement des usagers, de continuité et de neutralité. Être neutre ne signifie pas une absence de choix ou de sélection, mais est une exigence d’impartialité de l’institution et de ses agents, notamment vis-à-vis des opinions politiques, religieuses ou idéologiques. Le pluralisme, quant à lui, vise à garantir la représentation de la diversité des points de vue, condition essentielle du fonctionnement démocratique et de la liberté d’accès à l’information.
Le pluralisme est définit comme tel dans la loi Robert sur les bibliothèques publiques (dec 2021) :
ARTICLE 5 | CP art. L310-4. Les collections des bibliothèques des collectivités territoriales ou de leurs groupements sont pluralistes et diversifiées. Elles représentent, chacune à son niveau ou dans sa spécialité, la multiplicité des connaissances, des courants d’idées et d’opinions et des productions éditoriales.
Mais ces principes deviennent plus difficiles à mettre en œuvre dans l’environnement contemporain, marqué par la désinformation. L’augmentation massive du volume d’informations disponibles, la libéralisation du marché de l’information et de diffusion des savoirs, ainsi que la visibilité accrue de contenus trompeurs ou non validés, viennent brouiller les repères traditionnels. Le problème de la désinformation est aujourd’hui globalement considéré comme relativement inquiétant, notamment sur les questions de santé, mais aussi de manière plus générale parce qu’il contribue à une polarisation des opinions. Pour faire simple : il est aujourd’hui plus facile de justifier tout et n’importe quoi, car on trouve plus facilement ce tout et n’importe quoi sur internet, ce qui va mécaniquement renforcer les opinions de chacun et chacune, facilitant ainsi la radicalisation.
Dans ce contexte, donner accès à l’information ne suffit plus nécessairement à garantir des connaissances fiables ou à une compréhension éclairée du monde, et les bibliothècaires commencent à bien l’avoir compris.
C’est là qu’apparaît une tension centrale : d’un côté, la bibliothèque doit respecter le pluralisme ; de l’autre, elle ne peut pas faire comme si toutes les informations avaient le même degré de validité. En effet, donner accès à une diversité de documents ne garantit pas automatiquement une meilleure compréhension du réel. D’après des discussion que j’ai pu avoir avec d’autres bibliothécaires lors de rencontres professionnelles, certaines questions reviennent. Par exemple, de par nos obligations, comment justifier le non-achat de livres antivax, ou climatosceptiques quand ceux-ci entrent pourtant parfaitement dans la définition (beaucoup trop large et trop floue) de “diversité d’opinion” ? Ou plus complexe encore, lorsqu’on ne peut même plus vraiment utiliser la science comme argument, par exemple avec des ouvrages anti-contraception, dont les “problèmes” sont essentiellement éthiques et moraux ?
Dans la pratique, c’est simple : la loi est la loi. On doit la respecter, point. C’est le rappel général auquel nous avons droit à chaque table ronde ou intervention professionelle sur le sujet. Néanmoins, certains soulignent qu’il existe parfois des moyens de “jouer” avec le flou législatif. Il est notamment parfois proposé d’acheter des ouvrages de chaque opinion (pour les grosses bibliothèques ayant le budget nécessaire), mais de ne simplement pas tous les mettre en avant. Chose faisable dans certains cas, mais pas toujours, notamment si on prend l’exemple des revues qui sont généralement placées côte à côte et de face (donc bien visibles).
“Je crois que nous ne pouvons pas faire autrement que d’intégrer dans nos collections des points de vue discriminants, ensuite les choses se jouent sur la médiation, sur ce que l’on choisit de valoriser et comment, sur les ouvertures, les croisements, les échanges avec les gens…”
Presses de l’ENSSIB, Agir pour l’égalité. Questions de genre en bibliothèque, 2021.)
Camille Hubert, directrice de la médiathèque de Dinan, dans un entretien dirigé par Florence Salanouve (S’engager, une nouvelle posture professionnelle.
En effet, tant qu’il n’y a pas de précisions supplémentaires ou de jurisprudences, la loi impose un pluralisme pour les collections, non pas pour la médiation. Le devoir de neutralité reste toujours présent, mais la question du pluralisme peut être contournée dans une certaine mesure lorsqu’il s’agit de faire de la médiation, ou lors des actions culturelles. Mais qu’adviendra-t-il si un jour cet aspect change ? Pour caricaturer, dans le cas d’une journée d’actions culturelles pour la Fête de la science, faudrait-il, par pluralisme, proposer également une journée intitulée “La fête des pseudosciences” ? Vous riez probablement à cet excès de ma part, mais sachez que c’est une question que j’ai proposé pour un débat lors d’une rencontre professionnelle en mars 2026, et que cette question, que j’avais écrite comme une boutade, à été retenue (avec 3 autres, parmis des dizaines) ! Ce qui me semble montrer que finalement, cette proposition -aussi absurde semble-t-elle être- est une véritable question qui interroge la profession.
Ajoutons à toutes ces réfléxions que les travaux de Lewandowsky et ses collègues sur l’influence persistante des fausses informations montrent que des croyances erronées peuvent même continuer à influencer les individus après avoir été rectifiées15… Le simple accès à de fausses informations, et notamment dans une institution sécurisante comme une bibliothèque (parfois encore considérée comme des temples du savoir par certains usagers), peut ainsi produire des effets pervers non désirés.
On pourra rétorquer que ça a toujours été le cas. Et c’est vrai : les fausses informations ont toujours existé et les bibliothéques n’ont jamais été épargnées. Néanmoins le contexte n’est plus le même, et ce qui pouvait être un problème mineur à une époque peut devenir un problème majeur. (Notez que tous les experts ne sont pas d’accord sur l’importance accordée à la désinformation aujourd’hui, néanmoins ils sont tous d’accord pour estimer qu’il sera toujours préférable qu’il y en ai le moins possible !)
Une autre tension traverse la profession : celle de l’engagement. Les bibliothèques défendent l’accès au savoir, aux cultures étrangères ou minoritaires, la réduction des inégalités culturelles, l’inclusion, la diversité, l’émancipation, et de plus en plus, aux démarches écologiques. Ces valeurs sont souvent percues par les professionnels eux-même comme constitutives du métier. Pour beaucoup, cette dimension constitue le moteur-même du métier. Ce qui donne du sens à son existence. Cependant, elle entre potentiellement en tension avec les exigences de neutralité et de pluralisme, en particulier lorsque l’engagement conduit à privilégier certains contenus, certaines causes ou certaines lectures du monde. Elle pose alors une question délicate : comment rendre compatible une institution fondée sur l’impartialité avec des pratiques professionnelles traversées par des valeurs et des formes d’engagement ?16 Comment donc concilier tout ces aspects avec une démarche ouvertement militante et éminemment politique de la lutte contre la désinformation ?
Un moyen de résoudre ces tensions, dans le cadre scolaire et celui des médiathèques et de la médiation en général (toujours dans la fonction publique), est de s’appuyer sur les valeurs de la république. Ce sont des valeurs (et donc non neutres par définition) que chaque fonctionnaire se doit d’incarner, ou du moins de respecter. Liberté, égalité, fraternité, démocratie, laïcité17… Néanmoins, les valeurs de la république ne peuvent pas être absolue: typiquement on a pas la liberté totale de faire ce qu’on veut, et heureusement ! Chaque camp politique affirmera donc défendre ces valeurs, leur différence se situera dans le fait qu’ils n’ont pas les mêmes limites et hiérarchie de ces valeurs.
Pour prendre un exemple extrème pour bien comprendre cette idée, dans 1984 d’Orwell, la doctrine de l’état totalitaire en place est “La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force”. Ici, on se revendique bien de la liberté, mais on l’associe à l’esclavage, ce qui serait absurde pour la plupart des camps politiques. Mais le plus inquiétant c’est que cette position, à priori absurde, trouve une justification dans le roman : en version courte, le Parti justifie ce slogan en prétendant que la liberté individuelle mène à la faiblesse, à l’isolement et à l’échec, tandis que la soumission au Parti apporterait sécurité et véritable appartenance collective. Ce n’est donc qu’en état de soumission à l’autorité que l’on obtient un système suffisament sécurisé permettant à chacun de jouir de sa liberté, alors que la liberté totale ne provoquerait qu’un chaos irrémédiable, insécurisant, où les plus faibles ne pourraient jamais jouir de leur propre liberté. Ainsi, une même valeur peut être perçue, pensée et mobilisée différemment, selon les systèmes de pensée, les opinions et les contextes.

Ces questions d’où on place les différents curseurs des valeurs sont au coeur des combats politiques, et ce depuis toujours. C’est pour cette raison que l’élargissement de la fenêtre d’Overton est devenue un objectif essentiel des combats idéologiques et politiques, notamment chez l’extrème droite18.
Ainsi, chaque camp politique peu tordre et récupérer ces valeurs, les justifier et les brandir. S’appuyer simplement sur les valeurs de la république pourraient ainsi ne pas suffire dans certaines circonstances bien particulières, selon l’évolution de la société, au niveau local ou au niveau global, ou face à des citoyens militants revendiquant des visions particulièrement orientées de ces valeurs.
5. Peut-on résoudre l’insoluble ?
Il serait confortable de proposer une solution simple. Mais il n’y en a probablement pas.
Prenons l’exemple d’une bibliothèque universitaire qui posséderait des livres sur la Terre plate. À première vue, cela semble absurde… Pourtant, il n’y a rien d’absurde à ce qu’une BU contienne des livres sur l’histoire des idées, ou sur tout sujet qui puisse être un sujet d’étude !
C’est un argument, parfaitement valable, que j’ai pu entendre de la bouche d’une importante personnalité du métier, occupant le poste d’inspecteur général des bibliothèques, rien de moins19. Cet argument m’a particulièrement frappé, parce qu’il m’a ouvert l’esprit à une possibilité que je n’avais pas envisagée, face à une situation initiale qui avait activé chez moi une dissonance cognitive immédiate (“des livres sur la terre plate… En BU ?!?”).
En effet, un ouvrage pseudo-scientifique n’a pas la même signification selon qu’il est présenté comme une source fiable, comme un objet d’étude ou comme un exemple de controverse. Mais cet argument pose un problème majeur : il peut servir à tout justifier ! Les contenus antivax, climatosceptiques, ésotériques ou misogynes, par ex, peuvent tous être considérés comme des objets d’étude. Même des ouvrages racistes ou antisémites pourraient être défendus au nom de l’intérêt de l’analyse scientifique ou historique, alors même que ces discours sont normalement condamnés par la loi (sans que cela suffise toujours à empêcher leur circulation éditoriale, la justice mettant du temps, ne pouvant pas toujours tout traiter, et surtout les auteurs et éditeurs d’extrème droite savent arrondir les angles pour jouer avec les limites du droit).
Nous sommes donc face à un argument valable en théorie, mais difficilement mobilisable en pratique sans ouvrir la porte à tout et n’importe quoi ! Or, c’est précisément ce que nous sommes censés éviter dans le cadre de nos missions : accompagner la formation d’un citoyen éclairé et favoriser un accès à des savoirs fiables.
Le travail bibliothécaire devient dès lors décisif : sélectionner, classer, contextualiser, médiatiser, c’est rendre signifiant le positionnement d’un livre sur le marché des idées. Il y aura toujours une part de subjectivité, mais si les critères sont transparents et pertinents, chaque choix pourra être défendu.
Certaines solutions ont été proposées, comme la création de rayons « opinions », « pseudosciences » ou « controversés ». Mais elles posent plusieurs problèmes. D’une part, celà peut être perçu comme stigmatisant pour les publics concernés, c’est un peu comme si pour une personne désirant lire un roman spécifique, vous lui montriez la direction d’un rayon intitulé « sous-littérature »… Ensuite, celà nécessite trop souvent des compétences de spécialiste (et puis d’un point de vue pratique: une controverse qui serait résolue obligerait à changer un document de rayon… Peu pertinent, en pratique). D’autre part, elles reposent sur des distinctions difficiles à définir : la frontière entre connaissances, croyances, sciences et pseudo-sciences n’est pas toujours claire, surtout pour des professionnels qui ne peuvent être experts de tous les domaines.
De même, si vous demandez à des collègues de classer des livres sur –par ex- l’homéopathie, l’ostéopathie, la psychanalyse freudienne ou encore le développement personnel dans les rayons « médecine » (610), « bien être » (613.7), « psychologie » (150) ou dans un des rayons fictifs « opinions », « pseudosciences » ou « controversés »… Beaucoup classeraient l’homéopathie et l’ostéopathie dans “médecine” ou dans “bien être”, alors que la psychanalyse et le développement personnel iraient certainement tout deux quelque part dans le rayon “psychologie”… Pour ma part je choisirais plutôt de classer tous ces livres dans un des rayons fictifs sus-nommés, car j’estime qu’aucune de ces pratiques n’a apporté suffisament de preuves scientifique pour pouvoir prétendre répondre efficacement à ce en quoi elles sont censées répondre ! Ainsi, par manque de critères précis, chaque choix va dépendre des connaissances et des exigences de chacun, et produire par ailleurs un effet de légitimation ou de délégitimation de tel ou tel ouvrage.
Le choix de la non-acquisition peut parfois être plus simple à justifier : les bibliothèques ne peuvent pas tout acheter. Elles font ainsi nécessairement des choix, en fonction de leur politique documentaire, de leur budget, de leur public et de leurs missions. Mais là encore, il faut pouvoir expliquer ces choix autrement que par le goût personnel ou l’orientation idéologique de l’équipe.
Une piste serait donc de renforcer les politiques documentaires en y intégrant explicitement des critères épistémiques : qualité des sources, expertise des auteurs, état du consensus scientifique, sérieux éditorial, distinction entre documents de référence et documents représentant des courants d’opinion.
Cela suppose aussi de développer la médiation. Une bibliothèque peut organiser des ateliers sur les biais cognitifs, les statistiques, les controverses scientifiques, la fabrique de l’information, les mécanismes de la désinformation (à la médiathèque d’Aubagne, nous avons plusieurs ateliers allant dans ce sens et qui sont disponibles sur notre site). Elle peut mettre en valeur des ressources fiables, former ses équipes, travailler avec des chercheurs, des journalistes scientifiques, des associations spécialisées ou des profs. Une des possibilités qui pourrait être envisagée (surtout par les grosses bibliothèques, pour lesquelles la question de la diversité s’impose plus qu’aux autres de part le budget conséquent qu’elles reçoivent) seraient de trouver des partenaires au seins des associations ou institutions scientifiques pour les associer aux acquisitions. Un peu comme une “relecture par les pairs” -un système constitutif des publications scientifiques de qualité, qui fait relire les études par des experts indépendants avant publication, afin de limiter les travaux douteux-. Celà demanderait de revoir en partie les méthodes d’acquisitions, mais permettrait d’avoir un filtre pertinent, de limiter les erreurs et de justifier le bien fondé de telle ou telle acquisition.
L’objectif n’est pas de corriger les publics comme s’ils étaient déficients, ni de transformer la bibliothèque en tribunal du vrai et du faux. L’objectif est plutôt de créer un environnement où il devient plus facile de se repérer, de se questionner intelligemment, de comparer les niveaux de preuve et de comprendre pourquoi certaines affirmations sont plus solides que d’autres etc. Celà permettrait également d’établir un lien de confiance avec les usagers concernant les ouvrages proposés et leur fiabilité. Pour nous orienter dans le brouillard informationnel nous avons besoin de phares, et c’est bien là -il me semble- un des rôles que les bibliothèques peuvent tenir. En ce sens, l’esprit critique en bibliothèque n’est pas une préoccupation secondaire, il prolonge les missions fondamentales de la lecture publique : être un lieu reconnu permettant l’émancipation, l’autonomie intellectuelle et la participation éclairée à la vie démocratique.
Précisons qu’il ne s’agit pas d’interdire les documents douteux, mais plutôt de ne pas les traiter comme équivalents à des connaissances solidement établies et de prioriser la fiabilité plutôt que la seule diversité. Le problème est que, désormais, la loi (Robert, 2021) faite pour nous protéger nous contraint à la diversité. La loi nous impose donc, dans une certaine mesure, d’agir contre certaines de nos missions.
Ces injonctions paradoxales imposent donc à la profession un effort de clarification. On ne pourra pas durablement défendre à la fois un pluralisme indifférencié, une neutralité absolue, une lutte active contre la désinformation et un engagement professionnel assumé, sans expliciter les tensions entre ces principes et trouver des moyens de les réduire.
C’est peut-être là que se trouve l’équilibre le plus juste : défendre le pluralisme des idées, sans renoncer à la hiérarchie des preuves ; accueillir les publics sans mépriser leurs croyances ; promouvoir l’esprit critique sans en faire une injonction culpabilisante ; assumer des valeurs professionnelles tout en restant vigilant face aux risques de prescription idéologique…
Appliquer l’esprit critique aux bibliothèques ne consiste donc pas à choisir entre neutralité et engagement, diversité et curation de documents. Il consiste plutôt à reconnaître que ces différentes exigences existent, qu’elles sont parfois en tension, et qu’on peut travailler à les réduire. C’est complexe, mais c’est précisément un point central avec lequel les bibliothèques peuvent aujourd’hui réaffirmer leur utilité démocratique.