L’esprit critique en bibliothèque : Entre engagement professionnel et contraintes structurelles

cop. Matthew Feeney (unsplash.com)

Si les bibliothèques publiques s’inscrivent dans une longue histoire de démocratisation culturelle et d’éducation populaire, leur rôle dans l’information des citoyens est clairement réaffirmé à partir des années 1990. Le Manifeste de l’UNESCO sur la bibliothèque publique1, publié en 1994, rappelle ainsi que la liberté, la prospérité et le progrès démocratique supposent l’existence de citoyens bien informés.

Cette déclaration est importante : elle ne définit pas seulement la bibliothèque comme un lieu de prêt, de conservation ou de diffusion culturelle. Elle fait aussi de l’accès à l’information, à la connaissance, à l’éducation permanente et à l’autonomie intellectuelle, une mission fondamentale.

Pourtant, si les bibliothèques se sont progressivement emparées des enjeux liés au numérique, la question spécifique de l’esprit critique — entendu comme la capacité à évaluer la fiabilité d’une information, la solidité d’un raisonnement ou le degré de preuve associé à une affirmation2 — a longtemps été davantage formalisée dans le cadre scolaire.

Aujourd’hui, les bibliothèques sont de plus en plus sollicitées sur ces questions. Mais elles se heurtent à des difficultés bien réelles : manque de formation, moyens limités, tensions autour de la neutralité, du pluralisme, de l’engagement professionnel et de la lutte contre la désinformation. Autrement dit, elles sont placées au cœur d’injonctions parfois contradictoires.

1. L’EMI dans le cadre scolaire

Contrairement à une idée répandue, l’Éducation aux Médias et à l’Information — l’EMI — n’est pas née après les attentats de 2015. Dès 1983, Alain Savary crée le CLEMI3, avec pour objectif de promouvoir l’utilisation pluraliste des moyens d’information dans l’enseignement et de développer le sens critique des élèves.

La notion apparaît plus tard dans le socle commun de connaissances, de compétences et de culture en 20064, puis dans la loi de refondation de l’École de la République en 2013. À partir de là, l’EMI s’inscrit plus nettement dans les programmes scolaires, notamment au collège, et devient une mission importante des professeurs documentalistes, souvent définis comme les maîtres d’œuvre de la culture de l’information et des médias.

Les attentats de 2015 jouent bien sûr un rôle d’accélérateur. La réforme du collège de 2016 renforce l’institutionnalisation de l’EMI, désormais intégrée au parcours citoyen et à l’enseignement moral et civique (EMC). Ainsi l’EMI dans le cadre scolaire n’est pas simplement une réaction à Charlie Hebdo ou au Bataclan, elle s’inscrit dans une dynamique plus ancienne, prenant plus d’importance avec l’évolution progressive de la société, et de son écosystème informationnel.

Entre 2006 et 2010, les réseaux sociaux, YouTube, Twitter et les premiers smartphones grand public modifient en profondeur la circulation des informations. Internet devient plus accessible, plus rapide, plus participatif. L’information circule massivement, mais sans forcément passer par les filtres traditionnels : journalistes, éditeurs, enseignants, institutions scientifiques, etc.

Dans ce contexte, l’école apparaît comme le premier lieu où organiser une réponse éducative. C’est logique : elle dispose d’un cadre national, de programmes, d’enseignants formés et d’un public captif. Mais cette centralisation scolaire a aussi une conséquence : elle a longtemps laissé dans l’ombre la place que pouvaient prendre les bibliothèques publiques dans l’éducation à l’information et à l’esprit critique.

2. L’EMI en bibliothèque publique : une appropriation plus lente

Les bibliothèques publiques partagent pourtant avec l’école une ambition forte : rendre les citoyens plus autonomes dans leur rapport au savoir. Mais elles ne disposent ni du même cadre institutionnel, ni des mêmes moyens, ni des mêmes publics.

L’école relève du ministère de l’Éducation nationale ; les bibliothèques publiques, elles, relèvent majoritairement des collectivités territoriales et du ministère de la Culture. Cette différence n’est pas anecdotique. Elle influence les priorités, les formations, les attentes professionnelles et les marges de manœuvre.

L’école s’adresse d’abord à des élèves, dans une logique de progression pédagogique. La bibliothèque s’adresse à tous les publics : enfants, adolescents, adultes, retraités, personnes éloignées de la lecture, usagers experts ou simples curieux. Elle ne peut donc pas travailler l’EMI de la même manière. Elle ne dispose pas d’un programme imposé, ni d’un temps long obligatoire avec les usagers. Elle peut donc plus difficilement raisonner en terme de continuité avec ses médiations, par ex, le public n’étant pas captif.

Autre difficulté : la formation. Les professeurs documentalistes sont formés aux sciences de l’information et de la documentation. Ce n’est pas toujours le cas des bibliothécaires, notamment pour les générations formées avant que ces questions ne prennent davantage de place dans les cursus. L’ENSSIB5 a bien sûr rapidement intégré ces enjeux, les sciences de l’informations étant intégrées avec une certaine rigueur à son cursus, mais tous les professionnels des bibliothèques territoriales ne passent pas par ce type de formation, relativement exigentes. Et même lorsque d’autres formations au métier abordent ces questions, la qualité n’est pas toujours au rendez-vous (souvent par manque de temps, ou par manque d’enseignants véritablement spécialisés – c’est à dire qui ont réalisé un mémoire ou une thèse sur ces thématiques -).

À cela s’ajoute la problématique des moyens, constamment en baisse dans la plupart des établissements. Les équipes doivent déjà assurer l’accueil, les acquisitions, le catalogage, la médiation culturelle, le rangement, le numérique, les partenariats, les animations, l’organisation d’évènements, et parfois l’action sociale ou l’accompagnement administratif. Ajouter des ateliers EMI ou d’esprit critique demande du temps, de la préparation, des compétences et une certaine curiosité professionnelle.

Aussi, le travail en équipe peut être à la fois une richesse et un frein. Les bibliothécaires n’ont pas tous la même vision du métier, des priorités ou du rôle des bibliothèques. Certaines équipes seront très motivées par ces sujets ; d’autres plus prudentes, voire réticentes. Les orientations de la collectivité peuvent aussi peser lourdement, surtout dans les bibliothèques municipales.

Il existe enfin un obstacle plus discret : la surconfiance. Travailler dans le monde de la culture peut donner le sentiment d’être naturellement armé pour analyser l’information. Or la culture générale, même solide, ne suffit pas toujours. Car si elle est générale, cette culture ne peux pas être spécialiste, du moins pas sur tous les sujets ! La culture générale est donc sur la plupart des sujets une culture construite à partir de simplifications, de chose lues ou entendues mais non vérifiées, ni remise en contexte… Aussi, les biais cognitifs, les erreurs de raisonnement, les illusions de compétence ou les mauvaises interprétations statistiques concernent tout le monde, y compris les professionnels du livre et de la culture (si, si !). L’effet Dunning Kruger est en effet particulièrement vicieux chez les personnes qui ont déjà un socle de connaissance, mais peu approfondi : l’une des conséquences de cet effet psychologique est que lorsque l’on a une faible connaissance d’un sujet (attention on ne parle pas d’absence de connaissance !), on a tendance à nettement surestimer ses connaissances et ses compétences sur cette question.

Néanmoins, petit à petit, malgré ces difficultés, le monde des bibliothèques a évolué sur cette position, notamment lorsque la crise COVID-19 a rendu plus visible encore la circulation massive de contenus faux, trompeurs ou complotistes, en particulier dans le domaine de la santé, là où c’est particulièrement problématique. Elle a rappelé que l’accès à l’information ne suffit pas : encore faut-il disposer d’outils pour en évaluer la fiabilité. Dans ce contexte, les bibliothèques, en tant que lieux de confiance, de médiation et d’accès public au savoir, sont directement concernées. 

Les récents articles scientifiques sur la désinformation et l’esprit critique de la revue Balisages (ENSSIB)6 et le choix de l’ABF7 de consacrer son 70e congrès, en 2025, au thème “Bibliothèques & esprit critique”8 peut alors être lu comme un signe important d’institutionnalisation de cette préoccupation.

3. EMI et esprit critique : deux notions proches, mais distinctes

L’EMI et l’esprit critique sont souvent associés, parfois confondus. Pourtant, ils ne recouvrent pas exactement la même chose.

L’EMI vise principalement à savoir se repérer dans l’écosystème médiatique et informationnel : savoir chercher une information, identifier une source, les recouper, comprendre le rôle des médias, leur intérêts et leurs limites, la place des plateformes ou des algorithmes… Ces compétences sont indispensables: on raisonne difficilement correctement à partir d’informations fausses ou mal comprises !

Néanmoins, mieux savoir distinguer les bonnes et le mauvaises informations reste largement insuffisant si l’on souhaite améliorer sa capacité critique. L’esprit critique, c’est aussi –et surtout- un certain nombre d’attitudes et de dispositions que l’EMI ne travaille pas directement, notamment la logique, la métacognition ou encore la propension à adopter une position et savoir changer d’avis en fonction des informations (pertinentes) à disposition.

Autrement dit, l’EMI développe surtout notre rapport aux sources et aux médias ; l’esprit critique travaille plus largement le raisonnement et notre rapport aux preuves, à leur remise en contexte, à la confiance que nous leur accordons et aux critères épistémologiques qui fondent cette confiance.

Les travaux en psychologie cognitive montrent que nous ne sommes pas toujours aussi performants dans nos raisonnements que nous aimerions le croire. Daniel Kahneman a popularisé l’idée de deux modes de pensée : l’un rapide, intuitif, peu coûteux ; l’autre plus lent, analytique et exigeant9. Stanovich, West et Toplak ont également montré que la pensée rationnelle ne se réduit pas à l’intelligence générale : elle demande des dispositions (dans le sens “disposé à être critique”), des habitudes (une manière d’être) et des outils spécifiques10.

Les recherches de Gordon Pennycook et David Rand sur les croyances dans les fausses informations suggèrent aussi qu’une partie de notre vulnérabilité aux fake news tient moins à un pur biais partisan qu’à un manque d’engagement dans le raisonnement analytique11. Autrement dit, nous ne croyons pas toujours des choses fausses parce que nous sommes « manipulés » ou « idéologisés », mais parfois parce que nous ne réfléchissons pas suffisamment (par ex par manque de temps, ou simplement par économie d’effort).

Cela ne signifie pas que l’EMI est inutile. Au contraire. Mais qu’elle ne suffit pas à elle seule. Une véritable éducation à l’esprit critique devrait à minima intégrer davantage de logique, d’argumentation, de probabilités, de raisonnement scientifique, de métacognition, d’épistémologie, de dispositions critiques et de culture sociale et politique…

Il faut toutefois rester prudent : l’esprit critique n’est pas une solution magique aux problèmes démocratiques. Comme le rappelle Nicolas Martin, « tout l’esprit critique du monde ne suffira pas » (cf. Son article sur le site du CORTECS) si les conditions sociales, économiques, politiques et médiatiques continuent à favoriser la confusion, la défiance et la polarisation. L’esprit critique est nécessaire, mais il ne remplace ni des institutions solides et fiables, ni un journalisme précis et indépendant, ni des politiques publiques égalitaires et cohérentes.

4. Esprit critique en bibliothèque : points de tension

La question de l’esprit critique en bibliothèque est donc aujourd’hui devenue centrale, comme le montrent quelques récentes publications de l’ENSSIB (L’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques)12 ou encore par le choix de ce thème dans des rencontres professionnelles récentes13. Mais s’engager dans cette réflexion ne se fait pas sans frictions ni problématiques complexes, qui peuvent paraître insolubles.

Les bibliothèques publiques se sont construites autour de principes forts : liberté d’accès, pluralisme, neutralité, diversité des collections. Ces principes sont précieux. Ils protègent notamment les usagers contre la propagande et l’uniformisation idéologique et culturelle. Ils constituent également des garanties fondamentales contre les risques de censure, les bibliothécaires pouvant depuis 2021 se protéger derrière la loi Robert pour se défendre contre les ingérences d’élus locaux désireux de faire retirer des ouvrages des rayons14. Plus généralement, ils garantissent que la bibliothèque reste un lieu ouvert, où chacun peut explorer le vaste champs des idées.

Ces principes s’inscrivent directement dans le cadre plus large du service public, qui impose notamment des obligations d’égalité de traitement des usagers, de continuité et de neutralité. Être neutre ne signifie pas une absence de choix ou de sélection, mais est une exigence d’impartialité de l’institution et de ses agents, notamment vis-à-vis des opinions politiques, religieuses ou idéologiques. Le pluralisme, quant à lui, vise à garantir la représentation de la diversité des points de vue, condition essentielle du fonctionnement démocratique et de la liberté d’accès à l’information.

Le pluralisme est définit comme tel dans la loi Robert sur les bibliothèques publiques (dec 2021) :

ARTICLE 5 | CP art. L310-4. Les collections des bibliothèques des collectivités territoriales ou de leurs groupements sont pluralistes et diversifiées. Elles représentent, chacune à son niveau ou dans sa spécialité, la multiplicité des connaissances, des courants d’idées et d’opinions et des productions éditoriales.

Mais ces principes deviennent plus difficiles à mettre en œuvre dans l’environnement contemporain, marqué par la désinformation. L’augmentation massive du volume d’informations disponibles, la libéralisation du marché de l’information et de diffusion des savoirs, ainsi que la visibilité accrue de contenus trompeurs ou non validés, viennent brouiller les repères traditionnels. Le problème de la désinformation est aujourd’hui globalement considéré comme relativement inquiétant, notamment sur les questions de santé, mais aussi de manière plus générale parce qu’il contribue à une polarisation des opinions. Pour faire simple : il est aujourd’hui plus facile de justifier tout et n’importe quoi, car on trouve plus facilement ce tout et n’importe quoi sur internet, ce qui va mécaniquement renforcer les opinions de chacun et chacune, facilitant ainsi la radicalisation.

Dans ce contexte, donner accès à l’information ne suffit plus nécessairement à garantir des connaissances fiables ou à une compréhension éclairée du monde, et les bibliothècaires commencent à bien l’avoir compris.

C’est là qu’apparaît une tension centrale : d’un côté, la bibliothèque doit respecter le pluralisme ; de l’autre, elle ne peut pas faire comme si toutes les informations avaient le même degré de validité. En effet, donner accès à une diversité de documents ne garantit pas automatiquement une meilleure compréhension du réel. D’après des discussion que j’ai pu avoir avec d’autres bibliothécaires lors de rencontres professionnelles, certaines questions reviennent. Par exemple, de par nos obligations, comment justifier le non-achat de livres antivax, ou climatosceptiques quand ceux-ci entrent pourtant parfaitement dans la définition (beaucoup trop large et trop floue) de “diversité d’opinion” ? Ou plus complexe encore, lorsqu’on ne peut même plus vraiment utiliser la science comme argument, par exemple avec des ouvrages anti-contraception, dont les “problèmes” sont essentiellement éthiques et moraux ?

Dans la pratique, c’est simple : la loi est la loi. On doit la respecter, point. C’est le rappel général auquel nous avons droit à chaque table ronde ou intervention professionelle sur le sujet. Néanmoins, certains soulignent qu’il existe parfois des moyens de “jouer” avec le flou législatif. Il est notamment parfois proposé d’acheter des ouvrages de chaque opinion (pour les grosses bibliothèques ayant le budget nécessaire), mais de ne simplement pas tous les mettre en avant. Chose faisable dans certains cas, mais pas toujours, notamment si on prend l’exemple des revues qui sont généralement placées côte à côte et de face (donc bien visibles).

Je crois que nous ne pouvons pas faire autrement que d’intégrer dans nos collections des points de vue discriminants, ensuite les choses se jouent sur la médiation, sur ce que l’on choisit de valoriser et comment, sur les ouvertures, les croisements, les échanges avec les  gens…
 Camille Hubert, directrice de la médiathèque de Dinan, dans un entretien dirigé par Florence Salanouve (S’engager, une nouvelle posture professionnelle.

Presses de l’ENSSIB,  Agir pour l’égalité. Questions de genre en bibliothèque, 2021.)

En effet, tant qu’il n’y a pas de précisions supplémentaires ou de jurisprudences, la loi impose un pluralisme pour les collections, non pas pour la médiation. Le devoir de neutralité reste toujours présent, mais la question du pluralisme peut être contournée dans une certaine mesure lorsqu’il s’agit de faire de la médiation, ou lors des actions culturelles. Mais qu’adviendra-t-il si un jour cet aspect change ? Pour caricaturer, dans le cas d’une journée d’actions culturelles pour la Fête de la science, faudrait-il, par pluralisme, proposer également une journée intitulée “La fête des pseudosciences” ? Vous riez probablement à cet excès de ma part, mais sachez que c’est une question que j’ai proposé pour un débat lors d’une rencontre professionnelle en mars 2026, et que cette question, que j’avais écrite comme une boutade, a été retenue (avec 3 autres, parmis des dizaines) ! Ce qui me semble montrer que finalement, cette proposition -aussi absurde semble-t-elle être- est une véritable question qui interroge la profession.

Ajoutons à toutes ces réfléxions que les travaux de Lewandowsky et ses collègues sur l’influence persistante des fausses informations montrent que des croyances erronées peuvent même continuer à influencer les individus après avoir été rectifiées15… Le simple accès à de fausses informations, et notamment dans une institution sécurisante comme une bibliothèque (parfois encore considérée comme des temples du savoir par certains usagers), peut ainsi produire des effets pervers non désirés.

On pourra rétorquer que ça a toujours été le cas. Et c’est vrai : les fausses informations ont toujours existé et les bibliothéques n’ont jamais été épargnées. Néanmoins le contexte n’est plus le même, et ce qui pouvait être un problème mineur à une époque peut devenir un problème majeur. (Notez que tous les experts ne sont pas d’accord sur l’importance accordée à la désinformation aujourd’hui, néanmoins ils sont tous d’accord pour estimer qu’il sera toujours préférable qu’il y en ai le moins possible !)

Une autre tension traverse la profession : celle de l’engagement. Les bibliothèques défendent l’accès au savoir, aux cultures étrangères ou minoritaires, la réduction des inégalités culturelles, l’inclusion, la diversité, l’émancipation, et de plus en plus, aux démarches écologiques. Ces valeurs sont souvent percues par les professionnels eux-même comme constitutives du métier16. Cependant, elles entrent potentiellement en tension avec les exigences de neutralité et de pluralisme, en particulier lorsque l’engagement conduit à privilégier certains contenus, certaines causes ou certaines lectures du monde. Elle pose alors une question délicate : comment rendre compatible une institution fondée sur l’impartialité avec des pratiques professionnelles traversées par des valeurs et des formes d’engagement ?17 Comment donc concilier tout ces aspects avec une démarche ouvertement militante et éminemment politique de la lutte contre la désinformation ?

Un moyen de résoudre ces tensions, dans le cadre scolaire et celui des médiathèques et de la médiation en général (toujours dans la fonction publique), est de s’appuyer sur les valeurs de la république. Ce sont des valeurs (et donc non neutres par définition) que chaque fonctionnaire se doit d’incarner, ou du moins de respecter. Liberté, égalité, fraternité, démocratie, laïcité18… Néanmoins, les valeurs de la république ne peuvent pas être absolue: typiquement on a pas la liberté totale de faire ce qu’on veut, et heureusement ! Chaque camp politique affirmera donc défendre ces valeurs, leur différence se situera dans le fait qu’ils n’ont pas les mêmes limites et hiérarchie de ces valeurs.

Pour prendre un exemple extrême pour bien comprendre cette idée, dans 1984 d’Orwell, la doctrine de l’état totalitaire en place est “La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force”. Ici, on se revendique bien de la liberté, mais on l’associe à l’esclavage, ce qui serait absurde pour la plupart des camps politiques. Mais le plus inquiétant c’est que cette position, à priori absurde, trouve une justification dans le roman : en version courte, le Parti justifie ce slogan en prétendant que la liberté individuelle mène à la faiblesse, à l’isolement et à l’échec, tandis que la soumission au Parti apporterait sécurité et véritable appartenance collective. Ce n’est donc qu’en état de soumission à l’autorité que l’on obtient un système suffisament sécurisé permettant à chacun de jouir de sa liberté, alors que la liberté totale ne provoquerait qu’un chaos irrémédiable, insécurisant, où les plus faibles ne pourraient jamais jouir de leur propre liberté. Ainsi, une même valeur peut être perçue, pensée et mobilisée différemment, selon les systèmes de pensée, les opinions et les contextes.

1984, Georges Orwell

Ces questions d’où on place les différents curseurs des valeurs sont au coeur des combats politiques, et ce depuis toujours. C’est pour cette raison que l’élargissement de la fenêtre d’Overton est devenue un objectif essentiel des combats idéologiques et politiques, notamment chez l’extrême droite19.

Ainsi, chaque camp politique peu tordre et récupérer ces valeurs, les justifier et les brandir. S’appuyer simplement sur les valeurs de la république pourraient ainsi ne pas suffire dans certaines circonstances bien particulières, selon l’évolution de la société, au niveau local ou au niveau global, ou face à des citoyens militants revendiquant des visions particulièrement orientées de ces valeurs.

5. Peut-on résoudre l’insoluble ?

Il serait confortable de proposer une solution simple. Mais il n’y en a probablement pas.

Prenons l’exemple d’une bibliothèque universitaire qui posséderait des livres sur la Terre plate. À première vue, cela semble absurde… Pourtant, il n’y a rien d’absurde à ce qu’une BU contienne des livres sur l’histoire des idées, ou sur tout sujet qui puisse être un sujet d’étude !

C’est un argument, parfaitement valable, que j’ai pu entendre de la bouche d’une importante personnalité du métier, occupant le poste d’inspecteur général des bibliothèques, rien de moins20. Cet argument m’a particulièrement frappé, parce qu’il m’a ouvert l’esprit à une possibilité que je n’avais pas envisagée, face à une situation initiale qui avait activé chez moi une dissonance cognitive immédiate (“des livres sur la terre plate… En BU ?!?”).

En effet, un ouvrage pseudo-scientifique n’a pas la même signification selon qu’il est présenté comme une source fiable, comme un objet d’étude ou comme un exemple de controverse. Mais cet argument pose un problème majeur : il peut servir à tout justifier ! Les contenus antivax, climatosceptiques, ésotériques ou misogynes, par ex, peuvent tous être considérés comme des objets d’étude. Même des ouvrages racistes ou antisémites pourraient être défendus au nom de l’intérêt de l’analyse scientifique ou historique, alors même que ces discours sont normalement condamnés par la loi (sans que cela suffise toujours à empêcher leur circulation éditoriale, la justice mettant du temps, ne pouvant pas toujours tout traiter, et surtout les auteurs et éditeurs d’extrème droite savent arrondir les angles pour jouer avec les limites du droit).

Nous sommes donc face à un argument valable en théorie, mais difficilement mobilisable en pratique sans ouvrir la porte à tout et n’importe quoi ! Or, c’est précisément ce que nous sommes censés éviter dans le cadre de nos missions : accompagner la formation d’un citoyen éclairé et favoriser un accès à des savoirs fiables.

Le travail bibliothécaire devient dès lors décisif : sélectionner, classer, contextualiser, médiatiser, c’est rendre signifiant le positionnement d’un livre sur le marché des idées. Il y aura toujours une part de subjectivité, mais si les critères sont transparents et pertinents, chaque choix pourra être défendu.

Certaines solutions ont été proposées, comme la création de rayons « opinions », « pseudosciences » ou « controversés ». Mais elles posent plusieurs problèmes. D’une part, cela peut être perçu comme stigmatisant pour les publics concernés, c’est un peu comme si pour une personne désirant lire un roman spécifique, vous lui montriez la direction d’un rayon intitulé « sous-littérature »… Ensuite, cela nécessite trop souvent des compétences de spécialiste (et puis d’un point de vue pratique: une controverse qui serait résolue obligerait à changer un document de rayon… Peu pertinent, en pratique). D’autre part, elles reposent sur des distinctions difficiles à définir : la frontière entre connaissances, croyances, sciences et pseudo-sciences n’est pas toujours claire, surtout pour des professionnels qui ne peuvent être experts de tous les domaines.

De même, si vous demandez à des collègues de classer des livres sur –par ex- l’homéopathie, l’ostéopathie, la psychanalyse freudienne ou encore le développement personnel dans les rayons « médecine » (610), « bien être » (613.7), « psychologie » (150) ou dans un des rayons fictifs « opinions », « pseudosciences » ou « controversés »… Beaucoup classeraient l’homéopathie et l’ostéopathie dans “médecine” ou dans “bien être”, alors que la psychanalyse et le développement personnel iraient certainement tout deux quelque part dans le rayon “psychologie”… Pour ma part je choisirais plutôt de classer tous ces livres dans un des rayons fictifs sus-nommés, car j’estime qu’aucune de ces pratiques n’a apporté suffisament de preuves scientifique pour pouvoir prétendre répondre efficacement à ce en quoi elles sont censées répondre ! Ainsi, par manque de critères précis, chaque choix va dépendre des connaissances et des exigences de chacun, et produire par ailleurs un effet de légitimation ou de délégitimation de tel ou tel ouvrage.

Le choix de la non-acquisition peut parfois être plus simple à justifier : les bibliothèques ne peuvent pas tout acheter. Elles font ainsi nécessairement des choix, en fonction de leur politique documentaire, de leur budget, de leur public et de leurs missions. Mais là encore, il faut pouvoir expliquer ces choix autrement que par le goût personnel ou l’orientation idéologique de l’équipe.

Une piste serait donc de renforcer les politiques documentaires en y intégrant explicitement des critères épistémiques : qualité des sources, expertise des auteurs, état du consensus scientifique, sérieux éditorial, distinction entre documents de référence et documents représentant des courants d’opinion.

Cela suppose aussi de développer la médiation. Une bibliothèque peut organiser des ateliers sur les biais cognitifs, les statistiques, les controverses scientifiques, la fabrique de l’information, les mécanismes de la désinformation (à la médiathèque d’Aubagne, nous avons plusieurs ateliers allant dans ce sens et qui sont disponibles sur notre site). Elle peut mettre en valeur des ressources fiables, former ses équipes, travailler avec des chercheurs, des journalistes scientifiques, des associations spécialisées ou des profs. Une des possibilités qui pourrait être envisagée (surtout par les grosses bibliothèques, pour lesquelles la question de la diversité s’impose plus qu’aux autres de part le budget conséquent qu’elles reçoivent) seraient de trouver des partenaires au seins des associations ou institutions scientifiques pour les associer aux acquisitions. Un peu comme une “relecture par les pairs” -un système constitutif des publications scientifiques de qualité, qui fait relire les études par des experts indépendants avant publication, afin de limiter les travaux douteux-. Cela demanderait de revoir en partie les méthodes d’acquisitions, mais permettrait d’avoir un filtre pertinent, de limiter les erreurs et de justifier le bien fondé de telle ou telle acquisition.

L’objectif n’est pas de corriger les publics comme s’ils étaient déficients, ni de transformer la bibliothèque en tribunal du vrai et du faux. L’objectif est plutôt de créer un environnement où il devient plus facile de se repérer, de se questionner intelligemment, de comparer les niveaux de preuve et de comprendre pourquoi certaines affirmations sont plus solides que d’autres etc. Cela permettrait également d’établir un lien de confiance avec les usagers concernant les ouvrages proposés et leur fiabilité. Pour nous orienter dans le brouillard informationnel nous avons besoin de phares, et c’est bien là -il me semble- un des rôles que les bibliothèques peuvent tenir. En ce sens, l’esprit critique en bibliothèque n’est pas une préoccupation secondaire, il prolonge les missions fondamentales de la lecture publique : être un lieu reconnu permettant l’émancipation, l’autonomie intellectuelle et la participation éclairée à la vie démocratique.

Précisons qu’il ne s’agit pas d’interdire les documents douteux, mais plutôt de ne pas les traiter comme équivalents à des connaissances solidement établies et de prioriser la fiabilité plutôt que la seule diversité. Le problème est que, désormais, la loi (Robert, 2021) faite pour nous protéger nous contraint à la diversité. La loi nous impose donc, dans une certaine mesure, d’agir contre certaines de nos missions.

Ces injonctions paradoxales imposent donc à la profession un effort de clarification. On ne pourra pas durablement défendre à la fois un pluralisme indifférencié, une neutralité absolue, une lutte active contre la désinformation et un engagement professionnel assumé, sans expliciter les tensions entre ces principes et trouver des moyens de les réduire.

C’est peut-être là que se trouve l’équilibre le plus juste : défendre le pluralisme des idées, sans renoncer à la hiérarchie des preuves ; accueillir les publics sans mépriser leurs croyances ; promouvoir l’esprit critique sans en faire une injonction culpabilisante ; assumer des valeurs professionnelles tout en restant vigilant face aux risques de prescription idéologique…

Appliquer l’esprit critique aux bibliothèques ne consiste donc pas à choisir entre neutralité et engagement, diversité et curation de documents. Il consiste plutôt à reconnaître que ces différentes exigences existent, qu’elles sont parfois en tension, et qu’on peut travailler à les réduire. C’est complexe, mais c’est précisément un point central avec lequel les bibliothèques peuvent aujourd’hui réaffirmer leur utilité démocratique.

Le bruit des bottes

Que reste-t-il de la pensée critique sous un gouvernement d’extrême droite ?

Le bruit des bottes

À l’heure de la montée de l’extrême droite21 en France (et ailleurs) nous proposons en 8 points les menaces que cela fait peser sur la défense de la pensée critique. Non pas que nous défendions la pensée critique pour elle-même mais bien parce que traiter le sujet depuis cet angle-là, qui est au cœur de nos intérêts et de nos compétences, permet de faire des connexions avec d’autres enjeux autrement plus préoccupants. Nous développons ce point dans une deuxième partie. Notons par ailleurs que la plupart des menaces que nous détaillons ci-dessous, sont déjà en vigueur à un stade plus ou moins avancé au sein du gouvernement actuel.

Préambule. Nous sommes, en bon sceptiques, saisi⸱es de doute au moment de publier cet article : est-ce la bonne manière de faire ? le bon moment ? les mots justes ?… Et ce d’autant plus que la production de cet article s’est faite dans une relative précipitation. Mais nous décidons de dépendre notre jugement et ne pouvons nous résoudre à nous taire dans des circonstances où les menaces à nos vies sont plus saillantes que jamais. Cela étant dit, nous sommes plus qu’ouvert⸱es aux retours (corrections, ajout/suppression de source et autres tirages d’oreille fairplay) et nous tâcherons de les prendre en considération dans la mesure du possible.

Les menaces

1. Manque de pluralisme dans les médias

Il est à craindre que l’autoritarisme d’un gouvernement d’extrême droite mène à une mainmise sur les médias. En particulier, il est fort probable que les voix dissidentes et critiques du pouvoir en place soit, au moins partiellement, écartées des médias. L’exemple est criant dans l’Italie de Melonie, où la Rai principal groupe audiovisuel public est maintenant surnommé « télé Melonie »1,2. De même, en Hongrie, Reporter sans frontières relève que le « Premier ministre Viktor Orban, qualifié de prédateur de la liberté, a construit un véritable empire médiatique soumis aux ordres de son parti3 ». Le rapport « I Can’t Do My Job as a Journalist – The Systematic Undermining of Media Freedom in Hungary » de Human Rights Watch confirme cette tendance4.
En France, la tribune « Pour un front commun des médias contre l’extrême droite » signée par plus de 100 médias alerte d’ores et déjà sur ces risques5.

Dans sa stratégie de conquête du pouvoir, [l’extrême droite] a fait des médias un terrain privilégié, avec la prise de contrôle de titres, de chaînes de télévision, de radios par des milliardaires au service de son projet. Par ce maillage, elle impose dans le débat public ses fausses nouvelles et ses obsessions contraires aux droits fondamentaux.

Pour un front commun des médias contre l’extrême droite, Le club de Médiapart, 19/06/2024
Sources (faut cliquer !) ▼

(1) La Rai, « Télé Meloni » ? « Certains journalistes peuvent s’aligner sur la pensée dominante pour faire carrière » Marianne, 13/05/2024
(2) Les gouvernements d’extrême-droite et l’audiovisuel public en Italie et en Pologne, France Info, 08/02/2024
(3) Hongrie, Reporter sans frontière
(4) I Can’t Do My Job as a Journalist – The Systematic Undermining of Media Freedom in Hungary, Human Rights Watch, 13/02/2024
(5) Pour un front commun des médias contre l’extrême droite, Le club de Médiapart, 19/06/2024

2. Manque d’indépendance des médias

Il est à craindre que, au-delà du manque de pluralité des médias, ceux-ci soit notoirement à la solde d’intérêts privés. Cette dépendance à « la main qui nourrit » influencerait le choix du cadrage, des informations présentées, des sujets traités, des intervenant⸱es invité⸱es. C’est peu de dire que c’est déjà le cas aujourd’hui, mais l’extrême droite pourrait aller plus loin en accélérant la privatisations de l’audiovisuel public6. Et on le sait, les lignes éditoriales des médias tendent à s’aligner sur les intérêts de ce qui les finance7. Une menace qui se dessine déjà concrètement puisque comme le révèle Le Monde cette semaine, les médias du groupe Bolloré semble orchestrer l’alliance du RN et de la droite8.

Sources ▼

(6) Le RN veut privatiser l’audiovisuel public… mais pourrait bien être bloqué par la législation européenne, Marianne, 14/06/2024
(7) Médias : les milliardaires achètent-ils de l’influence ?, France Culture, 27/03/2024
(8) Législatives 2024 : comment les médias de Vincent Bolloré orchestrent l’alliance du RN et de la droite, Le Monde, 16/06/2024

3. Recherche scientifique affaiblie

Il est à craindre que la recherche scientifique pâtisse (et c’est pas du gâteau !) d’un gouvernement d’extrême droite que ce soit dans la contestation de certaines recherches, la promotion de positions et de rhétoriques pseudo-scientifiques ou la mise à mal de certaines pratiques de recherches. Quelques exemples :

Une courte vidéo du physicien et vulgarisateur Julien Bobroff sur la montée de l’extrême droite.
  • Le peu d’intérêt, voire le discrédit, porté sur les constats scientifiques autour des enjeux climatiques pourrait contribuer à un ralentissement de ces recherches, de leur diffusion et/ou de leur mise en pratique9.
  • Sous prétexte de lutte contre les épouvantails que sont le « wokisme » ou l’« islamo-gauchisme », on pourrait craindre également un recul des recherches en sciences humaines et sociales autour des enjeux féministes, décoloniaux, queers, antiracistes10,11… Alors même que l’extrême droite se fait un relais de thèses pseudo-scientifiques comme le grand remplacement et est un terreau favorable à l’émergence de pensées conspirationnistes12 et de rhétoriques naturalistes13.
  • La limitation de l’immigration impacterait négativement les collaborations internationales et donc la pluralité des points de vue indispensable au bon fonctionnement de la science22.

L’arrivée au pouvoir de l’extrême droite se ferait au prix d’une restriction de la liberté académique, de l’indépendance de la recherche et d’une diminution globale de la qualité de la production scientifique qui inquiète assez unanimement les acteur⸱ices de la recherche14,15.

Sources ▼

(9) Crise climatique : des scientifiques et ONG redoutent une arrivée du Rassemblement national au pouvoir après les législatives, France Info, 14/06/2024
(10) L’offensive antiwoke agite le RN, Le journal du Dimanche, 15/05/2023
(11) Le Rassemblement national va lancer une association pour lutter contre le wokisme, Le journal du Dimanche 24/03/2023
(12) Yoga, détox et complotisme : comment l’extrême droite vampirise notre aspiration au bien-être, Telerama, 16/09/2023
(13) « Écofascismes » : comment l’extrême droite s’est emparée de l’écologie, Philosophie magazine, 17/05/2022
(14) Le Pen election win would be disastrous for research, France and Europe, Nature, 19/04/2022
(15) Contre l’extrême droite, mobilisons-nous dans l’Enseignement Supérieur et la Recherche ! , Association des sociologues enseignant-e-s du supérieur, 20/06/2022

4. Éducation doctrinaire et autoritaire

Il est à craindre que l’émancipation, l’ouverture d’esprit et la diversité indispensables à l’éducation soient largement restreintes. Un article du Café pédagogique intitulé « Et si l’extrême droite prenait le pouvoir16… » s’attache à faire le même travail que celui que nous faisons ici. Parmi les menaces qu’ils identifient on note : l’autoritarisme (plus de sanction, dénonciation, retour de l’uniforme), le manque de mixité (fin du collège unique), la prédominance d’une vision passéiste et rétrograde, la lutte contre le wokisme, une mise au pas des enseignant⸱es17 (salaire au mérite, exigence de neutralité, accroissement du contrôle de l’inspection)… Un programme aussi paradoxal (des enseignant⸱es incarnant une « neutralité absolue » devront également être de « fidèles exécutants de programmes politiques ») qu’inquiétant et qui inspire déjà largement le gouvernement actuel comme cela a été relevé par de nombreux articles18,19,20.

En 2022, toutes ces annonces semblaient insensées. Aujourd’hui, elles ne sont pas sans rappeler ce qui est à l’œuvre depuis maintenant six mois. […] Ainsi, de ce qui est à l’œuvre dans le cadre du choc des savoirs au programme du rassemblement national, il n’y a qu’un pas. Mais pas n’importe quel pas. Un pas violent, xénophobe, LGBTphobe, misogyne et sexiste…

Et si l’extrême droite prenait le pouvoir…, Le café pédagogique, 11/06/2024

Sources ▼

(16) Et si l’extrême droite prenait le pouvoir…, Le café pédagogique, 11/06/2024
(17) « Du flicage permanent » : l’inquiétant projet du RN pour l’éducation nationale, Le journal du Dimanche, 14/06/2024
(18) « Le programme du RN sur l’école est celui de l’actuelle majorité, en pire », Le Point, 13/06/2024
(19) Éducation : tout un programme, Le café pédagogique, 18/01/2024
(20) Choc des savoirs : Macron et Attal appliquent les mesures du RN et de Reconquête, Le club de Médiapart, 18/03/2024

5. Promotion d’idéologies creuses et néfastes

Il est à craindre que les idées qui fondent la pensée d’extrême droite infusent plus profondément encore nos représentations du monde. Notamment via les différents espaces publiques sur lesquels elle prendrait un certain contrôle comme nous l’avons vu : médias, éducation, recherche scientifique, culture…
Et chacune de ces idées – identitarisme21, essentialisme22,23, passéisme24, autoritarisme, mérite25… – est une entrave à la pensée critique et au développement d’une pensée complexe œuvrant pour la justice sociale. On pourrait pour chacune des idées proposées (et bien d’autres) faire la démonstration de leur incongruité avec la pensée critique, nous laissons quelques ressources allant dans ce sens.
Plus largement, sur les liens entre pensée critique et idéologie nous conseillons les articles « Des dangers de la naïveté politique et sociale26 » et « Des biais, de l’idéologie, et des biais idéologiques27 » publiés sur le blog Zet-éthique métacritique.

Sources ▼

(21) « Sale bête », « sale nègre », « sale gonzesse » – Identités, dominations et système des insultes, Cortecs, 24/11/2016
(22) Biologie, essentialisme – Nature, écologisme, sexisme, racisme, spécisme, Cortecs, 16/08/2011
(23) Inné / acquis, nature / culture et… essentialisme, Tzitzimitl
(24)Le Métronome de Lorànt Deutsch : un exemple de pseudo-histoire, Cortecs, 19/06/2013
(25) La méritocratie, une croyance tenace, Zet-éthique métacritique, 17/07/2019
(26) Des dangers de la naïveté politique et sociale, Zet-éthique métacritique, 30/09/2020
(27) Des biais, de l’idéologie, et des biais idéologiques, Zet-éthique métacritique, 06/02/2021

6. Impossibilité de critiquer le pouvoir

Il est à craindre une répression puissante et systématique de toutes forme de critique du pouvoir28 ce qui serait un danger majeur pour le bon fonctionnement du débat démocratique. Si nous l’avons déjà vu dans le cadre des médias, on peut imaginer qu’une même silenciation de la dissidence serait à l’œuvre face aux mouvements sociaux (manifestations, grève, ZAD, occupations, pétitions…). Là encore c’est peu de dire que c’est déjà largement le cas actuellement29,30 quand on voit, par exemple, la gestion du gouvernement des manifestations contre la réforme des retraites ou celle des révoltes en Kanaky. Au-delà des mouvements sociaux, l’invisibilisation de la critique du pouvoir pourrait également passer par un affaiblissement des acteur⸱ices de la culture ainsi que des structures associatives et syndicales.

Sources ▼

(28) « Avec l’extrême droite, la répression syndicale ne pourrait que s’accentuer » : à Roissy, la lutte se mue en combat pour la survie de l’outil syndical, L’humanité, 18/06/2024
(29) Des ONG dénoncent la violence policière dans la répression des manifestations en France, Le temps, 18/03/2023
(30) Les ONG déposent plainte à l’ONU après la répression des militant·es devant le siège d’Amundi, Attac, 20/06/2024

7. Baisse des subventions et des soutiens pour la culture et le milieu associatif

La défense de l’esprit critique se fait en grande partie au sein de petites associations locales où des bénévoles se bougent toute l’année pour faire vivre leur structure et promouvoir ses valeurs. Ces structures, nous les connaissons, nous en faisons partie ou travaillons régulièrement avec elles. Si le soutien public est déjà relativement maigre, l’arrivé au pouvoir de l’extrême droite pourrait être fatale pour une grande partie de ces activités comme alerte Le mouvement associatif dans une tribune publiée récemment « L’extrême-droite, une menace pour l’action associative et citoyenne31« .

[…] Car ces exemples trahissent une vérité simple : si l’extrême-droite s’en prend aux associations, c’est surtout parce qu’elles agissent au service de tous et toutes, sans discrimination, car les droits sont universels, aucune préférence nationale ne s’y appliquant ; et c’est parce qu’elles sont le réceptacle de la parole citoyenne, du débat contradictoire et d’un pluralisme indispensable à notre vie démocratique.

L’extrême-droite, une menace pour l’action associative et citoyenne : la tribune, Le mouvement associatif, 14/06/2024

De même, le monde de la culture qui sous bien des formes s’allient souvent à celui de la pensée critique pourrait grandement pâtir de l’arrivée de l’extrême droite. C’est un point mineur des programme d’extrême droite dont la philosophie sur le plan culturel se résume à favoriser la tradition et le patrimoine au détriment des formes contemporaines d’expression, celles capables de bousculer nos représentations du monde »32,33.

« Dans les pays où les ultra-conservateurs sont au pouvoir, les institutions, artistes et travailleurs de la culture font bien souvent partie des premières cibles, et subissent des attaques incessantes »

Culture : quand l’extrême droite est au pouvoir, Le quotidien de l’art, 06/06/2024

Sources ▼

(31) L’extrême-droite, une menace pour l’action associative et citoyenne : la tribune, Le mouvement associatif, 14/06/2024
(32) Le monde de la culture et du spectacle a manifesté jeudi contre l’extrême droite à Paris, France Info, 20/06/2024
(33) Culture : quand l’extrême droite est au pouvoir, Le quotidien de l’art, 06/06/2024

8. Des menaces qui pèsent d’abord sur les plus précarisé⸱es

Il est à craindre que les premier⸱es affecté⸱es par ce délitement de la pensée critique, de l’éducation, de l’accès à la culture et à l’information que nous avons décrit soient les plus précarisé⸱es et opprimé⸱es.. Celles et ceux qui déjà aujourd’hui en sont le plus privé⸱es. Il n’y a, en réalité, pas trop à s’inquiéter de l’accès à la pensée critique, à des médias de qualité, à une éducation privilégiée pour certaines catégories sociales (et dont la plupart des sceptiques fait partie 😉 ). Mais l’augmentation de la marginalisation, des inégalités et des discriminations amenuisera fort probablement l’accès à l’éducation que ce soit sur un plan économique, matériel ou culturel pour les catégories sociales les plus désavantagées.
Si l’on prend le temps d’appuyer qu’une pensée critique à visée sociale ne peut faire l’économie d’être une pensée critique qui s’adresse à toustes alors cette ultime menace est peut-être la plus pernicieuse, en cela qu’elle risque de rester invisible à nos yeux.

Défendre la pensée critique ?

La pensée critique tire sa force dans la recherche de la contradiction, dans la mise en danger du statu quo, dans le renoncement à l’évidence, dans la promotion de l’alternative… autrement dit dans la valorisation de la critique.
Si l’on considère l’individu comme baignant dans un contexte social, culturel, environnemental et politique, il est clair que ce contexte influence sa capacité à exprimer une pensée critique : certaines conditions matérielles favorisent cette valorisation de la critique et d’autres la défavorisent. Nous espérons avoir montré ci-dessus que les valeurs qui fondent la pensée d’extrême droite promeuvent un contexte intrinsèquement défavorable au développement de la pensée critique.

Encore une fois, nous ne défendons pas la pensée critique pour elle-même. Il est évident que la violence d’un gouvernement d’extrême droite se ressentira en premier lieu dans la chair des individus victimes de racisme, de sexisme, de LGBTphobie, de validisme, de spécisme… Il est essentiel de faire de la lutte contre toutes ces discriminations une priorité absolue face à la montée de l’extrême droite.
Toutefois nous voyons les menaces qui pèsent sur la pensée critique comme un symptôme, ou un indicateur, des risques actuels. L’expression de la pluralité des points de vue, l’enseignement de la pensée critique, le déploiement de médias indépendants, une recherche scientifique plurielle et moderne sont autant de piliers que nous pensons nécessaires à la défense des droits fondamentaux, et qu’il convient donc de défendre.

Alors est-ce que cela irait forcément mieux avec un autre gouvernement ?
Nous l’avons vu dans les points précédents, à bien des égards le « bloc du centre » dont fait partie le gouvernement actuel applique des politiques qui vont largement dans le même sens que l’extrême droite et menacent de la même manière la pensée critique.
Quant au Nouveau Front populaire il est clair que leur position est plus encourageante d’un point de vue de la pensée critique au regard des valeurs qu’il défend (démocratie, progressisme, écologisme, lutte contre les discriminations…).

Voici 14 mesures du programme du Nouveau front populaire qui nous semblent allez dans le bon sens en matière d’esprit critique :

1. Redonner à l’école publique son objectif d’émancipation en abrogeant le « choc des savoirs » de Macron, et préserver la liberté pédagogique.

2. Réduire les effectifs par classe pour faire mieux que la moyenne européenne de 19 élèves.

3. Moduler les dotations des établissements scolaires – y compris privés – en fonction de leur respect d’objectifs de mixité sociale.

4. Démocratiser l’université en abolissant Parcoursup et la sélection dans l’université publique, instaurer le repas à 1 euro dans les Crous.

5. Investir dans l’Éducation nationale à hauteur des besoins en engageant la revalorisation des grilles de salaires, en réinvestissant dans les locaux scolaires, en renforçant les effectifs de la médecine scolaire – en garantissant le nombre de personnels par établissement – et de la vie scolaire en reconnaissant leur rôle pédagogique, en créant un service public d’accompagnement des élèves en situation de handicap, en formant et titularisant les actuelles accompagnantes d’élèves en situation de handicap (AESH)

6. Faire une loi de programmation de la recherche plus ambitieuse.

7. Arrêter le Service National Universel (SNU) pour soutenir à nouveau les associations de jeunesse et d’éducation populaire.

8. Limiter strictement la concentration dans les industries culturelles et les médias dans les mains de quelques propriétaires et exclure des aides publiques les médias condamnés pour incitation à la haine ou atteinte à la dignité des personnes.

9. Défendre l’indépendance des rédactions face à leurs propriétaires

10. Garantir la pérennité d’un service public de l’audiovisuel en instaurant un financement durable, lisible, socialement juste et en garantissant son indépendance.

11. Augmenter les moyens de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) et élargir son domaine d’intervention au domaine de la formation professionnelle et de la santé publique.

12. Abroger le contrat d’engagement républicain liberticide pour les associations.

13. Protéger les lanceurs d’alerte.

14. Défendre et renforcer les libertés syndicales et associatives et en finir avec leur répression.

Nous rajoutons également la volonté d’ « agir pour un cessez-le-feu immédiat à Gaza et pour une
paix juste et durable » qui est un combat qui nous est important et pour lequel nous avons rédigé une tribune.

Pour consulter le programme du NFP vous pouvez le télécharger via ce lien : https://lafranceinsoumise.fr/wp-content/uploads/2024/06/Programme-nouveaufrontpopulaire.pdf

Le tableau n’est certes pas tout rose : défense de positions scientifiques douteuses, manque de démocratie interne (notamment au sein de LFI), dogmatisme sur certaines points, positions spécistes… Mais a minima les éléments qui nous permettent d’asseoir cette position sont 1) une lutte ferme contre la montée de l’extrême droite 2) la possibilité de dialogue, de remise en cause, de critique du pouvoir, de confrontation des idées, de pluralité des débats, d’ouvertures sur des alternatives qui doit primer au sein d’une alliance de gauche.

À un pouvoir très critiquable et qui réprime la critique, nous préférons un pouvoir relativement critiquable et ouvert à la critique. C’est pourquoi le Cortecs soutien les candidatures du Nouveau Front populaire23.

« La science est-elle politique ? » 2/2 – Quelques réflexions à ce sujet entre guillotine et grille-pain !

Au mois d’Avril Nicolas et David ont présenté aux Rencontres de l’esprit critique plusieurs ateliers participatifs. L’un d’entre eux proposait de débattre sur les liens entre science et politique. On revient sur ces ateliers dans cet autre article.
Par souci d’honnêteté (et probablement parce que nous aimons à croire que notre avis a de la valeur) nous proposons ici quelques pistes de réflexion et notre posture sur ce sujet-là.

[toc]

Introduction

Nous avions déjà nos avis avant ces ateliers et les échanges qui y ont eu lieu ont permis d’en formaliser certains, d’en nuancer d’autres, d’en découvrir encore d’autres.

Avant de commencer prenons un peu de recul et notons que suivant le groupe sociopolitique auquel l’on s’identifie, une des deux réponses est plus cool que l’autre. Et tout sceptique que nous sommes (ou que nous souhaiterions être), il est clair que nous sommes influencés par le fait que « la science est politique » puisse être un refrain répété et valorisé au sein de nos bulles sociales. Tâchons, tant bien que mal, de s’en extraire et d’essayer de comprendre ce que cela peut vouloir dire !

Comme cela a été bien identifié au cours des ateliers, se positionner sur l’affirmation « la science est politique » dépend énormément de ce que l’on met derrière les différents termes. Ainsi, que l’on entende « Le résultat d’une expérience scientifique dépend de l’orientation politique du gouvernement » ou que l’on entende « L’activité scientifique interfère avec la vie publique », la réponse ne sera pas la même ! Une bonne manière de discuter la question est donc, dans un premier temps, de débroussailler le sens que l’on donne à cette phrase.
Pour aller plus loin nous vous proposons ci-dessous quelques pistes de réflexions sur ce sujet-là.  

[David] Les différentes acceptions du mot science

Évidemment, ce qui suit n’a pas pour prétention de trancher le débat. Il s’agit uniquement de ce qui nous semblait important à exposer.

Au cours des différents débats et discussions des ateliers, c’est surtout le mot « science » qui a été questionné, chacun·e y allant de son interprétation (à raison, sa polysémie laissant le champ libre !). Le mot « politique » a un peu été laissé de côté, en tout cas nous n’avons pas eu accès aux sens que les participant·es y mettaient.

Personnellement la définition du CNRTL me convient très bien :
Politique : qui a rapport à la société organisée.
C’est assez large pour inclure (presque ?) tout ce qu’on considérerait politique intuitivement. Et même ce qu’on ne considérerait pas politique au premier abord. C’est un reproche courant de ce type de définition super inclusive : « Si tout est politique, alors plus rien ne l’est ». Il se pourrait bien que tout soit politique, mais ça n’empêche pas d’imaginer ce qui pourrait ne pas l’être. (Cela dit, l’emprise des sociétés organisées sur la planète est telle que même l’ermite le plus reclus respire un air pollué et ingère des micro-plastiques.)

Pour ce qui est du sens du mot « science », repassons une couche avec 5 acceptions courantes (détaillées dans cet autre article du Cortecs) :
– La démarche
– Les connaissances
– La communauté vue du dehors
– La communauté vue du dedans
– Le complexe technopolitique

Ces 5 sens sont pratiques pour mieux comprendre de quoi on parle quand on dit « science », mais gardons en tête qu’ils sont indissociables. Les humains composant la communauté se cachent derrière la construction de la démarche et son application ; les connaissances sont manipulées par la communauté, influencent la démarche ; et le complexe technopolitique est toujours présent, étant à la fois la structure sociale dans laquelle s’inscrit la communauté et le produit des connaissances, techniques et technologies issues de l’application de la démarche.
Vous suivez toujours ?
Voyons maintenant de quelle manière chacun de ces sens est lié à la politique.

S’il semble évident que le complexe technopolitique est lié à la politique (c’est dans le nom), ça ne l’est peut-être pas pour tous les aspects qu’il recouvre.
Je suis d’ailleurs insatisfait de la définition donnée par le lien ci-dessus, qui parle de sciences appliquées, technologies et de la genèse socio-politique des axes de recherche.
Tel que je le comprends, il faudrait diviser cette catégorie pour y mettre d’un côté les technologies (grille-pain, centrale nucléaire, pesticides, etc.) et les sciences appliquées (réseau électrique, fission nucléaire, agriculture, etc.) et de l’autre les institutions qui soutiennent ces sciences/technologies/communautés ainsi que leurs traductions politiques (les institutions ne sont pas forcément à mettre dans la communauté, par exemple si on parle d’un ministère).
Cette précision étant faite, pourquoi par exemple, des technologies « banales » seraient politiques ?
Votre grille-pain est politique à deux niveaux :

  • Il est inscrit dans un système technique : conçu, produit avec divers matériaux transformés, assemblé, vendu, raccordé au réseau électrique. Son existence suppose une société complexe et très organisée, avec des niveaux hiérarchiques et de la centralisation. Il est très peu plausible qu’un grille-pain soit produit dans une société anarchiste.
  • Sa conception induit des usages, qui à leur tour induisent une organisation sociale. Il est absolument faux de dire que « les outils sont neutres, tout dépend de ce qu’on en fait ». Justement, ce qu’on en fait est prédéfini à l’avance. Vous pouvez essayer de détourner l’usage d’un grille-pain, vous n’irez pas loin.
    Ces usages contraints mènent donc à agir d’une certaine façon, ce qui forme une pratique sociale à partir d’une certaine échelle. Un exemple caricatural mais très illustratif est celui du smartphone : cet outil a modelé de façon très visible les sociétés qui l’ont adopté. Il est devenu un cadre de pensée. À chaque situation son app’ dédiée.

La communauté vue du dehors ou du dedans, ce sont des humains. Je ne pense pas avoir besoin de développer longuement sur ce qui les relie à la politique. Même la chercheuse la plus indépendante ou le prof le moins investi dans l’organisation de son université ont suivi un parcours de vie qui ne doit rien au hasard, ont des motivations à étudier leur sujet, et impactent la société par leurs activités.

Les connaissances sont politiques par le fait même d’exister… ou de ne pas exister. Produire de la connaissance, c’est coûteux. La production dépend donc de l’intérêt que vouent les scientifiques à étudier un sujet, de l’argent, du temps et des moyens matériels qu’on y consacrera, et du risque qu’on perçoit à étudier le sujet.
Diffuser la connaissance, c’est coûteux également. Là aussi, intérêt, argent, temps, moyens, matériels, tout ça, tout ça.
Enfin, il serait naïf de penser que « tout dépend de ce qu’on en fait ». Tel un outil, la connaissance induit mécaniquement certaines conséquences. On ne peut pas simplement affirmer que « ce qui est ne dit rien de ce qui doit être » (voir le paragraphe ci-après) : on apprend que telle substance utilisée à grande échelle est en fait méga-cancérigène, et on ne va rien faire ?

Enfin, la sacro-sainte démarche ! (ou LA méthode, comme on l’entend parfois, ce qui est déjà trop souvent.)
Premio, elle n’est pas un concept abstrait fonctionnant en autonomie. Il lui faut des humains pour l’imaginer et l’appliquer. La démarche a bien été construite et elle continue de l’être, parce qu’on le veut bien.
Deuzio, la démarche est elle aussi un outil. Et vous savez ce qu’on dit à propos des outils : « tout dépend de ce qu’on en fait ». Non, encore une fois, un outil est fait pour quelque chose. La démarche scientifique, ainsi que toutes les méthodes particulières, sont des outils qui prescrivent des usages.
Troizio, le simple fait de vouloir faire de la science (entendre : appliquer la démarche) est un objectif qui, arbitraire qu’il est, peut se questionner. Une société peut décider des champs qu’elle laisse explorer à la science et de ce qu’elle organise autour de la science. Va-t-on étudier la production de nourriture ? le système de communications ? les moyens de donner des soins ? Ou rien de tout ça ?
Peut-être voyons-nous la démarche scientifique comme un exemple pur de neutralité parce que notre société lui a laissé le champ libre et qu’elle étudie (presque ?) tout. Mais elle n’a pas ce caractère hégémonique partout sur Terre, et ne l’a pas toujours eu chez nous.
Étudier scientifiquement un sujet a inévitablement des conséquences. C’est a minima un changement de point de vue qui s’opère sur l’objet, a fortiori un changement d’organisation sociale.

[Nicolas] « Ce qui est n’implique pas ce qui doit être » et ce que cela implique réellement… 

Imaginez un gâteau aux fraises. Avec beaucoup de chantilly et des fraises bien rouge. Aussi succulent soit-il, l’existence de ce gâteau n’implique pas automatiquement qu’il doive être mangé. Encore faut-il qu’il y ait quelques personnes autour de la table, qu’elles aient faim (ou qu’elles soient suffisamment gourmandes), qu’elles ne soit pas allergiques aux fraises, éventuellement encore qu’il y ait un couteau pour couper ou des assiettes pour servir. 
L’existence en soi n’implique aucune action, encore faut-il qu’il y ait un désir, un besoin ! 

C’est à peu près cela que l’on entend quand on dit que le descriptif n’implique pas le prescriptif, que la science est amorale24, ou comme le dit la guillotine de Hume : « Ce qui est n’implique pas ce qui doit être« .
Ce principe peut se justifier d’un point de vue logique assez fondamental. Un argument dont la conclusion contient un « il faut » ou un « doit » – une conclusion prescriptive – ne peut pas découler de prémisses uniquement descriptives. Il faudra au moins une prémisse prescriptive. Prenons quelques exemples :

  • « Le nucléaire est l’énergie la plus bas carbone » n’implique pas directement « Il faut promouvoir le nucléaire ». Il faudrait y ajouter une prémisse prescriptive du type « Il faut promouvoir l’énergie la plus bas carbone ».
  • « Il y a des différences biologiques entre certains groupes humains » n’implique pas directement « Il faut traiter différemment les différents groupes humains ». Il faudrait y ajouter une prémisse prescriptive du type « Les différences biologiques doivent servir de critères pour accorder des droits ».
  • « L’homéopathie n’a pas d’efficacité propre » n’implique pas directement « Personne ne devrait prendre d’homéopathie ». Il faudrait y ajouter une prémisse du type « Personne ne devrait utiliser de thérapies sans efficacité propre ».   

Une fois que l’on prend le temps d’exprimer la prémisse prescriptive manquante on se rend compte que la conclusion n’est pas forcément si évidente. Pourtant il arrive bien souvent que l’on cette tendance à sauter directement à la conclusion. Il est donc fondamental de marteler ce principe de la guillotine de Hume dans l’exercice de notre pensée critique.

Ce principe semble (au moins a priori) dissocier le scientifique (descriptif) du politique (prescriptif) et ce dans les deux sens :

  • Ce qui doit être n’a pas à se plier à ce qui est : Par exemple, si l’on constate une inégalité (économique, biologique, sociale, …), cela n’implique pas qu’il faille préserver cette inégalité25. Cette première erreur est à rapprocher de l’appel à la nature ou de l’appel à la tradition. 
  • Ce qui est n’a pas à se plier à ce qui doit être :  Par exemple, si l’on promeut l’utilisation d’une certaine pratique, cela ne doit pas influencer notre perception de celle-ci.
    Cette erreur est à rapprochée du raisonnement motivé.  

Le principe de la guillotine de Hume est souvent celui que défendent celles et ceux qui disent que la science n’est pas politique. Et je suis absolument d’accord avec ce point de vue. Mais il ne faut pas se tromper sur la portée réelle de ce principe ! Examinons quelques éléments pour comprendre ce que ne dit pas la guillotine de Hume et pourquoi il est trompeur de croire qu’elle énonce que la science n’est pas politique.

La frontière entre descriptif et prescriptif

Si d’un point de vue logique il semble qu’il y a une limite claire entre un énoncé descriptif et un énoncé prescriptif, une fois exprimé dans un langage naturel, dans un contexte humain la limite devient assez floue.

Considérons ces trois affirmations :

  • « Les moustiques sont le plus important groupe de vecteurs d’agents pathogènes transmissibles à l’être humain, dont des zoonoses » 
  • « Il faut éliminer certaines espèces de moustiques »
  • « Certaines espèces de moustiques sont un danger pour l’humanité ».

La première est clairement descriptive et la deuxième est clairement prescriptive. Mais comment classer la troisième ? Elle semble descriptive, mais l’utilisation du terme « danger » implique une certaine préférence. On peut imaginer que, suivant le cadre dans lequel elle est énoncée, elle pourrait sous-entendre automatiquement certaines prescriptions.

Autre exemple : si je dis « les antivax sont des cons », il semble s’agir d’un énoncé descriptif duquel on ne peut conclure sur ce qu’il faudrait faire sans une autre prémisse prescriptive comme « il ne faut pas être con » ou « il ne faut pas parler avec des cons » ou « il faut lutter contre les cons ». Oui sauf que, ces prémisses-là sont plus ou moins sous-entendues. Elles sont, d’une certaine manière, contenues dans le terme « con » et dans les connotations qui lui sont associées. Nos normes sociales, notre bagage culturel, notre langage forment un package de départ contenant un certain nombre de valeurs prescriptive sous-entendues.
Ainsi « Manger X peut causer la mort » peut directement se traduire par « Il ne faut pas manger X » puisque la prémisse prescriptive « Il ne faut pas manger ce qui peut causer la mort » est sous-entendue.
De la même manière les affirmations « Il y a des différences biologiques entre certains groupes humains » ou « Les antivax sont des cons » qui n’impliquent absolument rien d’un point de vue strictement logique risquent suivant le contexte d’énonciation d’interagir avec d’autres prémisses cachées. C’est pour cela que l’on devrait être extrêmement prudent avec ce genre d’affirmation et le cadre dans lequel on les utilise.

Il existerait donc des énoncés purement prescriptif, d’autres purement descriptifs et encore d’autres qui paraissent descriptifs mais sous-entendent un certain nombre d’éléments prescriptifs. Mais où fixer la limite ? À vrai dire, il semble peut-être plus parcimonieux de considérer que tout énoncé charrie par sa formulation et le contexte dans lequel il est utilisé une certaine charge prescriptive plus ou moins forte. 

L’importance du contexte d’énonciation

Précisons ici, que ces prémisses cachées dépendent du contexte dans lequel est énoncée l’affirmation puisque l’interprétation dépend des valeurs du groupe auquel on s’adresse. Des connaissances sur la biodiversité partagées dans une classe de CM1, sur un plateau de télévision ou à un congrès de Valeurs actuelles 26 ne rencontreront probablement pas les mêmes valeurs.

Un fait scientifique pouvant être formulé de différentes manières et dans différents contextes, le choix de ces derniers n’aura pas les mêmes conséquences. Ainsi « Certaines espèces de moustiques sont un danger pour l’humanité », « Les moustiques tuent près d’un million d’humains par an » ou « Une minorité d’espèce de moustique sont des vecteurs d’agents pathogènes pouvant être mortels pour l’homme » qui relèvent tous trois d’un même fait scientifique, n’ont pas le même impact.

Lien avec la non-neutralité de la technique

A fortiori, ce qui est vrai pour une production descriptive est vrai pour une production matérielle. Comme l’a montré David plus haut, un grille-pain implique une certaine utilisation de ce grille-pain ou une guillotine implique une certaine utilisation de cette guillotine (oui c’est méta). On vient de voir que le même raisonnement s’applique vis-à-vis d’un énoncé scientifique.
L’un comme l’autre ne sont pas neutres, ou alors dans une acception du mot « neutre » qui me parait assez peu satisfaisante.

Ainsi, si vous posez le gâteau sur la table il y a de très fortes probabilités que celui-ci soit rapidement englouti ! Parce que si l’ontologie du gâteau n’implique pas la gourmandise des enfants, on peut estimer que celle-ci est fortement attendue.

Ce que coupe réellement la guillotine de Hume

Faites usage de la guillotine de Hume, c’est Richard Monvoisin – du moins son t-shirt – en compagnie de Lou Girard qui le dit ! Une photo de Nicolas Valleron (aka NVall)

Attention ! Ce développement ne disqualifie pas la guillotine de Hume, bien au contraire ! Elle est un principe indispensable mais il faut en connaître la portée. La distinction descriptive/prescriptive est tout-à-fait pertinente dans une analyse critique d’un sujet, mais dès lors qu’un énoncé, aussi descriptif soit-il, est plongé dans un contexte humain il faut s’attendre à ce que celui-ci interagisse avec un certain nombre de sous-entendus prescriptifs. Cela devrait nous pousser à prêter une attention particulière aux normes sociales dominantes, à nos propres valeurs morales et à comment des énoncés scientifiques peuvent les conforter ou les bousculer !

[David] Science et engagement

À travers les petites et grandes histoires, nous avons eu une grande diversité de rôle de la science dans l’engagement.
Il semble même que toutes les acceptions courantes de « sciences » aient été représentées : certain·es nous parlaient de leur amour de la méthodologie d’une discipline scientifique, d’autres de discussions avec des scientifiques amateurs, avec des logiciens du quotidien, ou avec des professeurs, d’autres encore de leur découverte de savoirs scientifiques, ou d’autres enfin des impacts de technologies dans leur vie, voire de décisions politiques dans lesquelles le lien avec la science devenait lointain (et c’est tant mieux, l’important dans l’atelier était de livrer des pépites tant qu’on ne dérivait pas trop).

Sans prétendre qu’il soit possible de faire de la sociologie ni de la psychologie à partir de cet exercice, je souhaitais partager un constat qui m’inquiète.
Il semble qu’au sein du mouvement « sceptique », une conception de la science comme d’un objet neutre et potentiellement détaché de la société soit courante et défendue. Il est curieux que des personnes qui réfléchissent à l’irrationalité humaine semblent supposer que lorsqu’ils énoncent un fait celui-ci sera traité par un agent sans vécu, sans désir, sans préférence.
Je m’inquiète de ce que cela peut produire comme engagement.

Si vous consommez du contenu « sceptique », vous avez certainement déjà entendu des affirmations comme « la méthode scientifique est objective », « la science est auto-correctrice », « la science est le moins pire des moyens pour approcher de la vérité ». Voire même des variantes de « Si l’humanité s’éteignait demain et laissait la place à de nouveau êtres intelligents, ils développeraient la même science que nous » : si l’expérience de pensée est intéressante, la conclusion proposée dénote d’une vision positiviste et réaliste naïve (à savoir : les sciences avancent inexorablement dans la même direction et découvrent la vérité du monde).
Cette conception de la science élude les débats autour du réalisme ainsi que la part socialement construite des sciences.

Que faire d’une telle conception de la science dans le champ politique ?
Le risque, en concevant la science comme un objet autonome et lui conférant un certain pouvoir d’énonciation du réel, est de perdre le sentiment de légitimité à s’insurger contre des productions issues des sciences, de n’agir qu’à condition d’avoir des données scientifiques, et de cesser d’envisager exercer un contrôle sur la science, comme on le ferait pour d’autres objets sociaux.
Je ne dis pas qu’il faut tout casser, mais comprendre que la production scientifique (sous forme de discours, de techniques et de technologie) est omniprésente et forme un cadre de pensée qu’on ne questionne plus (comme le fait d’utiliser un grille-pain branché sur un réseau électrique, pour reprendre un exemple concret).
Je ne dis pas qu’il faut balancer toute rationalité et agir spontanément par intuition, mais que la science si avancée soit-elle ne pourra jamais répondre à certaines questions, qui resteront à jamais des décisions humaines et arbitraires (les questions morales notamment). Certaines raisons de croire resteront à jamais non épistémiques.
Je ne dis pas qu’il faut soumettre les découvertes au vote à main levée, mais considérer que la science est pleinement insérée (dans toutes ses acceptions) dans une société et que celle-ci a toute légitimité à décider de l’utilité qu’elle en aura : que veut-on étudier ? Sous quel angle ? Dans quel but ? Avec quels moyens ? Que ne veut-on pas étudier ?

Certains sceptiques (ils ne sont pas les seuls cela dit) ne comprennent pas que l’on puisse défendre des positions « radicales » et le rôle qu’ils donnent à la science dans l’engagement y est peut-être pour quelque chose. Les positions radicales ne sont pas « anti-science », elles tentent de comprendre un sujet au-delà des aspects étudiés par les sciences, d’envisager sa complexité, ce qui est largement compatible avec la prise en compte des données scientifiques à disposition.
Une idée radicale ne découle donc pas forcément d’un raisonnement « scientifique », en tout cas pas entièrement, et elle assume ce fait.
Ainsi il me semble qu’une conception de la science telle que décrite ci-avant entrave certaines formes d’engagement, pour en favoriser d’autres qui négligent des aspects axiologiques et politiques et finalement réduisent le réel tout en pensant détenir la moins pire des méthodes pour le capter.

[Nicolas] Existe-t-il une partie de l’activité scientifique qui soit dépourvue d’arbitraire ?

À travers les différents éléments que nous avons entrecroisés ici, l’idée était de montrer que l’activité scientifique (y compris de vulgarisation scientifique) interfère avec le reste de la vie publique :

  • En amont du travail scientifique : dans les directions de recherche et dans le choix des développements techniques ; dans la structure des institutions, des laboratoires ; dans le budget alloué ; dans l’accessibilité aux études scientifiques ; …
  • En aval du travail scientifique : dans la manière dont les résultats sont formulés et publiés ; dans l’utilisation qui découlera des objets techniques comme des connaissances produites ; dans la communication qui est fait du travail auprès du grand public ; …

Chacun de ces éléments répond à un certain nombre de choix politiques. On pourrait tout de même espérer qu’entre cet amont et cet aval demeure une partie de l’activité scientifique qui se soustrait des choix arbitraires. Entre le moment où le sujet passe les portes du laboratoire et le moment où il en ressort par exemple. Mais même là, des choix demeurent : Est-ce au thésard ou au directeur de travailler sur telle question ? Quel temps alloué aux manipulations et à la rédaction ? Quelle partie de la bibliographie prendre en compte ? Quelles données utiliser ? Quels résultats est-il intéressant de présenter ? Comment la sociologie de la discipline influence la manière de présenter un résultat ? Dans quel journal faut-il publier ? Dans quel séminaire ?
On pourrait alors restreindre et imaginer qu’il existe un moment spécifique, presque sacré, où on se retrouve seul·e face à la méthode scientifique, sans plus aucun choix à faire. Il faudrait peut-être regarder dans différentes disciplines si cela est possible, mais j’imagine que pour chacune il existe à nouveau un certain nombre de choix à faire, de modèles à privilégier, de variables à négliger, de fonctions à optimiser…

Ces arbitrages-là peuvent être influencés par des réalités politiques. Pas toujours de manière saillante évidemment, mais il nous semble que l’ensemble du processus scientifique est soumis, au moins potentiellement, à des choix humains, sociaux, économiques et donc in fine politique.

Il est surement utile de les réduire au maximum. Mais, en tout cas, il nous semble délétère de faire comme si ils n’existaient pas.

L'équipe du Cortecs au REC

« La science est-elle politique ? » 1/2 – On pose des questions tabous aux REC, et ça se passe bien !

L'équipe du Cortecs au REC

Le Cortecs était-il aux REC 2023 ?
Quatre membres – Vivien, Sohan, Nicolas et David – ont pu faire le déplacement, donc on peut dire que oui ! Mais officiellement, rien n’a été décidé quant à l’implication de l’association dans l’événement. Nous n’avions rien à proposer, en tant que structure, comme stand ou activité. Sohan est intervenue sur la table ronde « Dérives thérapeutiques : un business juteux » alors que Vivien, Nicolas et David ont animé des ateliers sous la bannière de leurs collectifs (respectivement Cinétique, Rasoir d’Oc et Les Dubitaristes). Nous laissons ici Nicolas et David raconter les ateliers qu’ils ont animés en commun.
La seconde partie de cet article disponible ici exposera notre opinion sur une des questions débattues pendant les ateliers : « La science est-elle politique ? »

[toc]

Des ateliers, pourquoi ?

Pourquoi proposer des activités dans un événement déjà si grand et si riche ? De quoi avions-nous envie de parler ? Comment mettre en forme cette envie ? Avions-nous déjà, tout simplement, quoi que ce soit d’intéressant à dire ?
Peut-être pas. En tout cas nous avions un grand intérêt à discuter d’esprit critique, de doute réflexif et du rapport entre science et politique.

Pour susciter ces discussions dans de bonnes conditions, rien de mieux selon nous que de bons vieux outils d’éducation populaire !
Sans prétention aucune, il s’agit de mettre en place un cadre qui favorise toute prise de parole et l’écoute active. On y expose nos expériences vécues, nos réflexions propres et nos opinions (nos « savoirs chauds »), on y convoque des références scientifiques, des théories et des figures faisant autorité (les « savoirs froids »), ce qui donne un joyeux mélange de pratiques illustrant la théorie et de théories nourrissant la pratique (quoi que ça donne, ça ne s’appelle pas « savoirs tièdes », bien essayé).

Il ne s’agit pas de dire qu’on va reconstruire des savoirs universitaires en causant pendant une heure. À travers nos discussions, on se confronte à des visions auxquelles on n’aurait jamais eu accès autrement. Notre esprit critique est mis à rude épreuve.

C’est aussi l’occasion de proposer une alternative au format conférences/tables rondes qui sont majoritaires au REC27. Que retire réellement le public de ce genre de format ? Après un jour, après une semaine ou après un mois quelle quantité d’information est retenue ? C’est une vraie question. 
Le risque serait que ce soit la passivité confortable de ces formats couplée à la satisfaction d’entendre un sujet et/ou un·e intervenant·e famillièr·e qui fasse le succès de ces formats plutôt que leur pertinence pédagogique.
Au contraire, il nous semble que les ateliers participatifs permettent davantage de bousculer les participant·es et demandent un vrai travail actif. Évidemment c’est plus coûteux (en énergie, en temps, en ressource cognitive…) et on imagine difficilement un week-end entier à faire des ateliers sans finir avec le ciboulot fondu.
Les deux formats sont probablement complémentaires et nous militons pour que les seconds ne soient par trop relégués au second rang et finissent dans des placards à balais (avec tout le respect qui se doit pour la salle dans laquelle nous animions).  

Voici un déroulé des ateliers proposés. Faciles à mettre en place, nous encourageons à s’en saisir pour exercer nos esprits critiques à peu de frais !

Des ateliers, comment ?

Atelier « débats et discussions »

Dans ce premier atelier l’idée était d’expérimenter différentes modalités de débat. En l’occurence nous en avons testé trois : le débat mouvant, le débat mouvant en deux dimensions et le groupe d’interviews mutuelles.

Commençons par un débat mouvant. Nous lançons à nos participant·es une affirmation clivante, aux termes volontairement polysémiques et non définis, limite malhonnête. Dans un premier temps, ils et elles doivent se positionner spatialement dans la zone « d’accord » ou dans celle « pas d’accord », sans possibilité de nuance. Le doute n’est pas permis !
Une fois dans leurs groupes, les participant·es ont quelques minutes pour construire ensemble les arguments qui soutiennent leur accord ou leur désaccord avec l’affirmation. C’est l’occasion de réfléchir au sens qu’on met derrière chaque mot de l’affirmation.
Enfin, le débat commence et chaque « camp » a l’opportunité, à tour de rôle, de donner un argument.
À n’importe quel moment, toute personne est libre de changer de camp : elle entend un argument qui la touche, elle change d’avis radicalement, elle admet qu’un argument était bien tourné, elle rumine ses propres pensées, elle entend une aberration dans son propre camp, etc. Pas besoin de se justifier, ici le fait de passer d’un camp à l’autre n’est à interpréter que comme la manifestation d’une réflexion. Et montrer qu’on réfléchit, voire qu’on est prêt·e à se remettre en question, c’est quand même la grande classe.

Pour lancer le débat mouvant, nous avions proposé plusieurs affirmations, et c’est la dernière que nos participant·es ont choisie :
– La science recherche la vérité
– Il y a des questions bêtes
– Il faut prouver ce qu’on dit
– On a besoin de croire
La science est politique

Remarquons l’honnêteté intellectuelle de certaines personnes, qui ont systématiquement argumenté en se plaçant dans le même camp, mais qui ont su rejoindre le camp opposé quand des arguments pertinents leur étaient exposés. Les débats se sont fait de manière très sereine et le cadre ludique permet probablement cette légèreté. Tout le monde s’écoute, que l’on soit zététicien·ne troisième dan ou visiteur·euse d’un jour. L’idée principale qui est revenue régulièrement au cours du débat c’est que la réponse dépend ce que l’on entend par « science » et par « politique » (voire de ce qu’on entend par « est »).
Nous revenons plus en détail sur ce débat dans la seconde partie de l’article.

Nous enchaînons avec un second débat mouvant, mais avec une variante.
Nous avons proposé l’affirmation « Il faut douter de tout » qui commencait de la même façon : deux camps, des arguments, du mouvement.
Après quelques prises de paroles, nous introduisons une dimension supplémentaire en faisant remarquer que certains arguments énoncés jusqu’ici nous semblaient plutôt commenter l’affirmation « On peut douter de tout ». Ainsi, si certain·es avaient pu interpréter la phrase dans un sens prescriptif/normatif, d’autres l’avaient fait dans un sens plutôt descriptif (que leur acception de « pouvoir » soit celle de la capacité ou du droit).
Nous proposons alors qu’au lieu de deux camps, les participant·es se placent à présent dans quatre cases :
– Il faut douter de tout, mais on ne peut pas le faire
– Il faut douter de tout, et on peut le faire
– Il ne faut pas douter de tout, et de toute façon on ne peut pas le faire
– Il ne faut pas douter de tout, mais on pourrait le faire

La parole circule de case en case, les participant·es aussi au gré des arguments. À chaque argument énoncé, c’était un sens différent de « pouvoir », « falloir » et « douter » qui était mobilisé.

Le plus difficile, finalement, c’est de terminer le débat : c’est frustrant parce qu’on imagine encore plein d’arguments, on ne sait pas où se placer, et la question demeure en suspens.

Dernière activité, le groupe d’interviews mutuelles. Nos participant·es se groupent par trois et nous leur demandons de raconter, chacun·e leur tour au sein du groupe, une expérience de vie ou une anecdote.
Chaque personne dispose de cinq minutes tandis que les autres ne peuvent pas l’interrompre ou engager la discussion. Elles et ils écoutent attentivement et relancent.
Nous leur avons demandé de raconter un changement d’avis, quel que soit le sujet ou le temps que ça a pris.

Pour conclure, nous avons exposé quelques expériences en plénière pour capter la diversité de ce que nous considérions comme des changements d’avis.
Cela a été l’occasion de se demander ce qui occasionnait le changement d’avis.

Atelier « Petite histoire / Grande histoire »

Le second atelier que nous avons animé s’intitule « Petite histoire / Grande histoire » et est aussi un classique d’éducation populaire.
Dans un premier temps, les participant·es disposent de petits papiers sur lesquels elles et ils doivent écrire deux « petites histoires » et une « grande histoire ». La petite histoire est personnelle, c’est une expérience vécue qui ne concerne que soi-même. La grande histoire est aussi une expérience vécue, mais dans le cadre d’un événement plus large : un événement politique, sportif, une catastrophe, voire un événement du millénaire dernier mais qui constitue une référence culturelle.
Ces histoires avaient pour contrainte de raconter « le rôle que la science a pu jouer dans votre engagement ». Là aussi, tous les termes sont à comprendre aussi largement que possible.

Impossible de résumer la diversité des histoires racontées, en tout cas on a eu de tout ! Notamment, beaucoup de rencontres de scientifiques et de discussions ont manifestement contribué à changer les visions du monde de nos participant·es (et de nous-mêmes, car nous participions !)

Petits bonus sur l’éducation populaire

Un petit éclaircissement sur l’éducation populaire est certainement le bienvenu.
Comme introduit plus haut, l’éducation populaire convoque à la fois les savoirs « chauds » de nos vécus et les savoirs « froids » théorisés. On ne se prive d’aucun savoir, ni d’aucune source source possible de savoir, qu’il s’agisse de savoir-connaissance, de savoir-faire, de savoir-être ou de savoir-penser.
On retrouve là deux acceptions de l’éducation qui correspondent à deux étymologies latines possibles28 : educere, qui signifie « conduire hors de », et educare, qui signifie « nourrir ».
L’éducation peut ainsi se concevoir comme une transmission de savoirs et/ou comme un processus collectif amenant d’un état à un autre.

Un contre-sens possible est de penser que l’éducation populaire, c’est de l’enseignement pour les pauvres.
On vient de voir que l’éducation populaire ne se limitait pas à l’enseignement. En théorie elle n’utilise même pas cette notion. Les savoirs issus d’une expertise, d’une théorisation, sont toujours convoqués en contexte pour éclairer des situations précises, ce qui correspond davantage à la notion d’apprentissage. Ce n’est pas le maître qui vient donner, c’est l’apprenant qui vient chercher.
Si « populaire » est synonyme de « pauvre » dans certains contextes, ici c’est au sens large de « tout le monde » qu’il faut le comprendre. Gardons en tête que ce « tout le monde » fait aussi débat29, car employé naïvement il risque de gommer les inégalités de classe, de genre, de race, d’âge, de capital, etc.

Qu’on pratique l’éducation populaire ou non, on court souvent le risque d’inverser les moyens et les fins, en cantonnant l’éducation populaire à ses « outils ». « Débats mouvants« , « Groupes d’interviews mutuelles », « Petite histoire grande histoire« , sont des noms d’outils qui circulent dans les associations. Ils sont séduisants mais peuvent faire perdre de vue leur finalité.
L’éducation populaire est avant tout un processus, qui passe parfois par des outils. Mais il ne suffit pas d’organiser un débat mouvant pour produire un échange émancipateur de savoirs ni pour engager une réflexion de long terme. Il faut veiller à la pertinence de l’organiser dans le contexte, à son animation, à la façon dont on se saisit collectivement de ce qui en sort. Sinon on se contente de passer un bon moment (ce qui est déjà pas mal !).

C’est pour ça que l’éducation populaire n’est pas neutre. Qu’on mobilise ses outils ou non, son objectif est de produire de la transformation sociale. Par essence, cette transformation sociale bénéficie aux personnes dominées30 et aux groupes minorisés, mais pas aux dominants qui eux n’ont aucun intérêt à ce que le monde change.

Il me semblait important d’apporter ces quelques notions pour éviter des incompréhensions fâcheuses à propos de l’éducation populaire. Il convient de se poser sérieusement les questions, avant de prétendre la pratiquer : Est-ce le bon endroit ? Pour qui on le fait ? Qu’est-ce qu’on souhaite collectivement ? Quels sont les rapports de domination en jeu ?

Pour aller plus loin et développer tous ces aspects, voici quelques ressources :

Le blog d’Adeline de Lepinay, intervenante en éducation populaire. Ce site regorge de théorie et d’outils pratiques.
L’autrice a également écrit le livre « Organisons-nous ! », qui est d’une très grande richesse concernant la réflexion sur les luttes sociales et la place de l’éducation populaire en leur sein. Elle y aborde l’histoire de l’éducation populaire et les différents courants qui existent, les limites du concept, les risques de dérive et de récupération. Elle analyse et catégorise différentes méthodes d’action et d’organisation de collectifs, notamment en les mettant en relation avec leur place vis-à-vis du pouvoir contre lequel ils luttent.

Sans l’avoir lue, je conseille la thèse d’Alexia Morvan, souvent citée dans les milieux d’éducation populaire.

La conférence gesticulée de Hugo Fourcade est un entremêlement de témoignages et de théorie, qui montre, entre autres à travers l’histoire de l’Université Populaire de Bordeaux, là où peut mener la volonté de diffuser les savoirs librement.

Feu la SCOP Le Pavé a publié plusieurs petits cahiers, issus de processus d’éducation populaire. Ils incarnent donc magnifiquement leur propos. Celui sur La Participation offre témoignages, typologies, histoire, outils, réflexions incarnées… Il est un indispensable pour penser ce qui se passe dans n’importe quelle association.

Le Petit manuel de discussion politique part du constat que le fond des discussions politiques dépend beaucoup de la forme de celles-ci. Il questionne l’objectif de la discussion et son contexte, pour proposer différentes manières de l’organiser, toujours en cherchant à garantir de l’horizontalité, de la prise en compte de tous les points de vue, et d’engager des perspectives collectives à partir des propos tenus.

Enfin le Petit manuel critique d’éducation aux médias (qui ne parle pas un seul instant de fake news ou de théories du complot, quelle fraîcheur bienvenue !) alterne entre réflexions d’universitaires, récits d’associations œuvrant dans l’éducation aux médias, et pastiches de « fiches pratiques ». On y voit différentes manière d’éduquer aux médias « par le faire », en partant des pratiques réelles et des volontés des participant·es.

Journalisme – atelier titres de presse

Depuis septembre 2012, je donne un cours « Esprit critique & autodéfense intellectuelle » à l’Université Inter-Âge du Dauphiné. L’une de mes « étudiantes », Yolande Vallon, anime elle-même un atelier « Revue de presse » et m’a demandé un exposé participatif sur la question des titres d’articles. C’était le 15 mai 2013. Voici comment je m’y suis pris. Puisse ceci faciliter la tâche de toutes celles et ceux qui voudraient faire de même.


Je savais que j’allais avoir pendant une heure et demie une quinzaine d’habitué-es (qui s’avérèrent près d’une trentaine) majoritairement retraités. Un public retraité qui vient se former est généralement un public déjà pointu, et il faut bien intégrer le fait que nous n’avons pas affaire à des « perdreaux de l’année tombés de la dernière pluie ». Les exemples que j’ai choisis étaient donc assez pointus, volontairement. Pour un public jeune (pré-bac), je déconseille donc le matériel de presse employé ici, et enjoins à en choisir du plus facile.

Une heure et demie, avec le temps d’installation, est un temps court. Aussi ai-je opté pour l’efficacité.
J’avais la possibilité de projeter, aussi ai-je concocté un diaporama sous Libre office.
Voici la trame que j’ai employé.

Introduction

J’ai expliqué la notion de fabrique du consentement (E. S. Hermann et N. Chomsky 2008) et j’ai précisé que la manufacture de l’opinion commence dès le choix d’un titre, souvent percutant, court, de manière à être « apéritif », mais truffé de non-dits et d’implicite.

1ère partie : introduction des notions de base

J’ai exposé l’effet paillasson, puis l‘effet impact, en montrant pour chacun des exemples simples, puis plus complexes, et en parlant des risques inhérents à ces effets.
Pour l’effet paillasson : des tautologies, des définitions peu claires et l’encouragement au raisonnement « à la hache », par gros paquets stéréotypaux. Dans mon illustration sur la délinquance, j’ai repris un TP de G. Reviron (ici) ainsi que des articles de Laurent Mucchielli (entre autres ).
Plus de détails ici : effet paillasson.

Pour l’effet impact : l’appel à l’émotion plus qu’à la raison. J’ai entre autre repris ce remaniement de la langue suggéré dans un amendement de la loi Loppsi 2 transformant vidéosurveillance en vidéoprotection, moins « anxiogène ».
Plus de détails là : effet impact.
J’ai ensuite introduit la notion de Mots fouines (voir Baillargeon 2005), ainsi que l’exposé sur les mots à effet puits et la langue de bois de Franck Lepage, de la SCOP d’éducation populaire Le Pavé.
[youtube=http://www.youtube.com/watch?v=oNJo-E4MEk8]
Vinrent les carpaccios journalistiques ou arts de mettre en scénario préfabriqué l’information qui passe (appel à la peur, à l’espoir, et fabrication du scoop), avec quelques exemples appuyés.
J’ai terminé par la notion de plurium interrogationum, ou effet gigogne, art de cacher dans une question une prémisse non négociée.

2ème partie : discussion sur quelques titres de presse du jour

J’ai misé sur la fraîcheur de mes exemples et je ne voulais pas être suspecté d’avoir fait un biais de sélection des exemples les plus pertinents. Par conséquent, j’ai attendu le matin même, et ai choisi trois quotidiens célèbres, de subjectivité politique évidente pour deux d’entre eux : Libération, socio-démocrate assez mou, et le Figaro, gaulliste-conservateur libéral. Le troisième, Le Monde, est célèbre pour un certain opportunisme politique, et une ligne éditoriale fluctuante et assez peu lisible.
J’ai alors prélevé trois informations, et leurs traitements respectifs dans chaque journal. J’ai fait les copies d’écran que voici, classée dans l’ordre précité Libération, Figaro, Le Monde. 

  15 mai 2013 Récession – Libération, Figaro, Le Monde
CorteX_France_recession_Libe_15.5.2013
CorteX_France_recession_Figaro_15.5.2013
CorteX_France_recession_Monde_15.5.2013
 15 mai 2013 PSG / Trocadéro – Libération, Figaro, Le Monde
 CorteX_emeutes_PSG_Libe_15.05.2013
CorteX_emeutes_PSG_Figaro_15.5.2013
CorteX_emeutes_PSG_Monde_15.5.2013
15 mai 2013 Cours d’anglais à l’Université – Libération, Figaro, Le Monde.
CorteX_Anglais_libe_15.05.2013
CorteX_Anglais_Figaro_15.05.2013
CorteX_Anglais_Monde_15.05.2013

Je ne rentrerai pas dans le détail du commentaire de ces titres, puisque c’est le public qui l’a produit. On peut toutefois dire que la ligne politique est assez simple à décrypter pour qui connaît le contexte politique en cette fin de première année de mandat de président du PS François Hollande – les articles de Libération sont plus complaisants, ceux du Figaro plus vindicatifs, et ceux du Monde plus modérés.

Je ne peux qu’encourager l’enseignant à faire sa propre moisson de captures d’écran. Je hasarde toutefois un conseil : dans un TP comme celui-ci, il faut bien garder la barre et n’analyser que les titres et non le sujet de l’article en tant que tel. Peu importe notre avis sur la « récession » par exemple, il s’agit de voir la différence de traitement pour une même information. Le risque est grand chez un public politisé de voir un débat hors-sujet démarrer comme un feu de broussailles.
Voici mon diaporama complet.
N’hésitez pas à partager ici-même vos propres ressources.

Richard Monvoisin

Brève bibliographie :
E. S. Herman & N. Chomsky, La fabrication du consentement – De la propagande médiatique en démocratie, Agone (2008)
F. Aubenas & M. Benasayag, La fabrication de l’information, Les journalistes et l’idéologie de la communication, La découverte (1999)
N. Baillargeon, Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Lux (2005)
R. Monvoisin, Pour une didactique de l’esprit critique, thèse, Univ. Grenoble (2007)
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