Sophismes et rhétorique – TP Analyse de documentaire sur l’homéopathie

Les sophismes (raisonnements logiquement corrects seulement en apparence) ainsi que certaines figures rhétoriques comme l’effet paillasson sont autant de techniques d’argumentation qui sèment le doute dans le raisonnement et favorisent les affirmations fallacieuses. Le risque : une « embrouille » argumentative pour nous faire accepter des affirmations sur la forme plutôt que sur le fond. Il est salutaire de s’entraîner à les repérer.

Ce TP propose un entraînement à l’identification de sophismes dans l’argumentation de certains intervenants d’un documentaire sur l’homéopathie. Sans traiter le fond, c’est la forme des arguments qui sera ici mise en lumière.

Ce travail peut être réalisé en plusieurs étapes :

  1. Mise à disposition matériel critique sur le sophisme, l’argumentation fallacieuse, l’effet paillasson.
  2. Visionnage des vidéos.
  3. Discussion sur l’argumentation et identification des figures sophistiques et rhétoriques, avec un aiguillage si nécessaire.

Les passages sont extraits du documentaire « L’homéopathie : mystère et boules de sucre« , diffusé le mardi 11 janvier 2011 dans l’émission Enquête de santé du Magazine de la santé de Marina Carrère d’Encausse et Michel Cymes. Y apparaît Richard Monvoisin, dans le cadre de son cours « Zététique & autodéfense intellectuelle » à la Direction des Licences Sciences et Techniques de l’Université Joseph Fourier, Grenoble.


Nous vous proposons, sur le site, de visionner les vidéos, repérer les differentes figures rhétoriques et vérifier ensuite avec nos propositions…

Extrait 1 - Vous avez trouvé ?…vérifiez ici                                                           Extrait 2 – Vous avez trouvé ?…vérifiez ici

Extrait 3 - Vous avez trouvé ?…vérifiez ici                                                           Extrait 4 – Vous avez trouvé ?…vérifiez ici

Extrait 5 - Vous avez trouvé ?…vérifiez ici                                                           Extrait 6 - Vous avez trouvé ?…vérifiez ici -

Matériel vidéo à télécharger ici: Vidéo 1 Vidéo 2 Vidéo 3 Vidéo 4 Vidéo 5 Vidéo 6


Extrait 1

Discussions avec un médecin homéopathe sur le Natrum muriaticum, préparation homéopathique à base de sel de cuisine. Le médecin fait la démonstration que ce n’est pas simplement  du sel de cuisine mais bien un médicament.

  •  Pétition de principe, petitio principii

Méthode : consiste à faire une démonstration qui contient déjà l’acceptation de la conclusion, ou qui n’a de sens que lorsque l’on accepte déjà cette conclusion.

La démonstration du médecin : « (…) le Natrum muriaticum c’est du sel de cuisine, mais c’est un médicament car la préparation homéopathique change le produit. Sinon les gens qui auraient besoin de ce médicament, n’aurait qu’à manger salé et il n’y aurait alors pas besoin de ce médicament. C’est donc autre chose que du sel de cuisine.« anti_girafe

Qu’on peut simplifier ainsi : le Natrum muriaticum est un médicament car si ça n’en était pas un, les gens n’en auraient pas besoin.

Cette pétition de principe est de la forme du répulsif anti-girafe : le répulsif anti-girafe fait fuire les girafes. Comment le sait-on ? Regardez autour : il n’y a aucune girafe !

  • Faux dilemme

Méthode : réduire abusivement le problème à deux choix pour conduire à une conclusion forcée.

Ici: « Soit les homéopathes sont des charlatans, soit ils ont raison ».

Le fait de ne pas être un charlatan ne valide pas pour autant les affirmations de l’homéopathie. Ce faux dilemme oriente soigneusement la réponse en interdisant toute autre solution. Cette stratégie est redoutable car elle oriente sournoisement le débat en le simplifiant en un unique antagonisme. Mais celui-ci n’est qu’apparent : le fait que deux propositions soient compétitives ne signifie pas forcément qu’elles soient contradictoires. Le faux dilemme crée l’illusion d’une « compétitivité contradictoire ».

Broch l’explique dans une facette Z : « compétitif ne veut pas dire contradictoire »

Pour approfondir : voir la vidéo « Quelques facettes zététiques expliquées par le professeur Henri Broch », ou lire l’article Le culbuto, l’effet bof et autres ni-ni.

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Extrait 2

 

 «Selon les homéopathes, plus un produit est dilué, plus il est efficace. A défaut de preuve ils misent sur l’idée qu’il y aurait autre chose, une trace, une onde, que notre science ne saurait pas encore détecter. »

  • Appel à l’ignorance, argumentum ad ignorantiam

Méthode : prétendre que quelque chose est vrai seulement parce qu’il n’a pas été démontré que c’était faux, ou que c’est faux parce qu’il n’a pas été démontré que c’était vrai.

Le propos est résumable ainsi : la dilution homéopathique fonctionne mais la science ne peut pas encore détecter le principe de fonctionnement.

  • Renversement de la charge de la preuve

Méthode : demander à l’interlocuteur de prouver que ce qu’on avance est faux.

Par extension, l’appel à l’ignorance aboutit au renversement de la charge de la preuve. Il est insinué que ce n’est pas aux homéopathes de prouver l’efficacité des dilutions homéopathiques, mais à la science (voir plus loin) de le faire.

La journalise note d’ailleurs pertinemment dans le commentaire « qu’à défaut de preuve, ils misent… ». On se situe effectivement bien loin de la démarche scientifique.

  • Faux dilemme

Méthode : réduire abusivement le problème à deux choix pour conduire à une conclusion forcée.

Il y a également un faux dilemme subtil dans l’utilisation du terme « notre science ». D’une part ce terme se révèle très ambigu : « science » est ici un mot creux qui risque de laisser l’interprétation libre à chacun. De quelle science parle-t-on ? Le corpus de savoirs communément acceptés, la communauté scientifique, l’application technologique, ou la démarche intellectuelle ?

Ensuite le « notre science » induit subtilement un antagonisme, « notre » s’opposant à quelque chose qu’on va chercher à situer. En laissant libre cette opposition dans le propos, c’est le sens qui est laissé à la subjectivité de chacun. On risque alors d’accepter des connotations fallacieuses : que doit-on comprendre ici ? Une science occidentale versus une science orientale, une science moderne versus science ancienne, une science rigide versus science plus ouverte… Le débat est alors orienté.

  • Hypothèse ad hoc

« A défaut de preuve ils [les homéopathes] misent sur l’idée qu’il y aurait autre chose, une trace, une onde, que notre science ne saurait pas encore détecter. »

C’est une hypothèse formée Ad hoc, « dans un but précis » en latin. On admet au départ ce que l’on entend prouver par la démonstration que l’on va faire, c’est l’effet cerceau de la zététique.

Une hypothèse ad hoc est suggérée pour expliquer ce qu’on ne peut expliquer. Prétendre par exemple que si aucune preuve de vie martienne n’est obtenue, c’est parce que la NASA s’obstine à effacer les traces qu’elle trouve (thèse de R. Hoagland, par exemple). L’hypothèse ad hoc de théories complotistes : Il existe un complot et le manque de preuve montre bien que ce complot est efficace !

On dit ici qu’il n’y a pas de preuve que « plus un produit est dilué, plus il est efficace » alors c’est qu’il y aurait autre chose: une trace, une onde. Avant d’invoquer d’autres mécanismes explicatifs (des traces, des ondes), il faut s’assurer simplement que l’affirmation de départ est valide. Ce qui n’est pas le cas. Il est toujours plus raisonnable d’appliquer le rasoir d’Occam plutôt que de proposer des hypothèses ad hoc spéculatives pour sauvegarder une allégation douteuse.

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Extrait 3

 

Entretien à propos de la mémoire de l’eau avec le professeur Luc Montagnier, co-découvreur du virus du sida et prix Nobel de médecine.

  • L’homme de paille, technique de l’épouvantail, ou strawman

Méthode : travestir la position de l’interlocuteur en une autre, plus facile à réfuter ou à ridiculiser.

« La grande erreur, la bêtise, serait de dire ce phénomène nous ne le comprenons pas, donc il n’existe pas, …c’est anti-scientifique… »

Le professeur tourne en ridicule d’éventuels opposants à ses propos, en évoquant une position fictive et grossière, qualifiée d’anti-scientifique. Il y a détournement flagrant du débat dans la mesure où aucun phénomène n’a pu être observé, il n’est donc pas possible de le comprendre : il est refusé non parce qu’il n’est pas compris, mais parce qu’il n’est pas observé.

  • Technique du chiffon rouge, red herring, hareng fumé

Méthode : déplacer le débat vers une position intenable par l’interlocuteur.

« Soyons modeste, pensons que nous avons encore beaucoup de choses à apprendre de la nature, que nous avons d’autres théories qui sont plus près de la réalité mais qui ne sont pas encore tout à fait la réalité… »

Double sophisme: autour d’un appel à l’ignorance (tout n’a pas été démontré) le professeur impose une position intenable car ridicule. C’est la technique du chiffon rouge : refuser son propos serait refuser d’être modeste et prétendre tout savoir de la nature

Effet paillasson : qu’est-ce qu’on entend pas nature ici ? (pour approfondir, on pourra lire les travaux de G.Reviron).

L’utilisation du mot « théorie » est trompeuse : la mémoire de l’eau n’est pas une théorie au sens scientifique, ce n’est encore qu’une prospective, qui n’est pas étayée. Le risque est de mettre en compétition des théories qui n’ont pas le même niveau d’étayage. Par exemple, mettre à égalité la théorie de l’évolution des espèces et celle du créationnisme. Pour creuser voir Les 7 erreurs principales sur l’évolution, selon Cyrille Barrette.

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Extrait 4

 

  • Technique du chiffon rouge, red herring, hareng fumé

Méthode : déplacer le débat vers une position intenable par l’interlocuteur.

« Les études scientifiques sont très intéressantes pour valider, mais surtout pour des médicaments qui ont des risques considérables et qu’on va mettre sur le marché. »

Technique du chiffon rouge : le débat est détourné sur la nécessité de valider des médicaments aux risques considérables. C’est vrai, mais ne change rien à la question de la validation scientifique des produits homéopathiques. L’autre technique du chiffon rouge ici consiste à déplacer la question de l’effcacité vers celle de l‘utilité de ces poduits. C’est une diversion sur d’autres sujets, qui ne font partie du débat qu’en apparence mais sont utilisés comme des arguments de poids.

  • L’appel à la popularité, argumentum ad populum.

Méthode : Invoquer le grand nombre de personnes qui adhèrent à une idée.

« Nous ça fait 200 ans que nous sommes sur le marché, ça fait 200 ans que des patients dans plus de 80 pays dans le monde utilisent des médicaments homéopathiques. Vous pensez sincèrement que des patients et des professionnels de la santé vont utiliser des médicaments inefficaces ? »

« N’oubliez pas les milliers de personnes qui se soignent à l’homéopathie, […] ils voient bien que ça marche. »

L’appel à la popularité est redoutable car il est posé très simplement en quelques mots : « Des milliers de gens l’utilisent » et nécessite une démonstration évidemment un peu plus longue pour le réfuter. Mais que des milliers de gens se servent de l’homéopathie, ne prouve pas son efficacité : la véracité d’une proposition ne dépend pas du nombre de gens qui la soutient.

Là encore cela permet un écran de fumée qui dissimule le sujet initial, en subtilisant la question de la validité scientifique par celle de l’efficacité évaluée subjectivement, quand bien même par des milliers de gens. Rappelons qu’on peut tromper mille personnes une fois…

On pourra lire Richard Monvoisin, Pour une didactique de l’esprit critique, pp. 221-224 Principe de la preuve sociale, effet Panurge ou argumentum ad populum

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Extrait 5

 

  • Effet paillasson

L’effet paillasson consiste à désigner une chose ou un objet par un mot qui se rapporte à autre chose. 

« [L’effet placebo] la capacité d’un médecin à induire la fabrication de médicaments intérieurs par l’organisme »

« L’effet placebo c’est qu’un médecin (sic) arrive à déclencher par l’organisme cette fabrication de médicaments. »

On ne peut pas réduire l’effet placebo au médecin, c’est l’effet attribuable au traitement en général : le contexte de prescription mais également la substance. En mettant en avant la pratique du médecin dans une définition erronée, on peut alors conclure du bien fondé de cette pratique ensuite.

Le placebo est une substance neutre que l’on substitue à un médicament pour contrôler ou susciter les effets accompagnant la médication. L’effet placebo est l’effet positif attribuable à la conception qu’une prise en charge/médicament aura un effet. L’effet placebo est l’effet strictement psychologique ou psychophysiologique lié à la prescription d’un placebo. Les deux principaux  moteurs de l’effet antalgique d’un placebo, domaine où il a été le mieux étudié, sont les attentes positives du médecin et du patient sur la prise de la substance.

« Notre corps peut fabriquer des antibiotiques, des anti-fièvre des anti-cancers…on peut fabriquer du crack, du haschich, de l’alcool, de la nicotine, on peut tout faire en fait. »

Il y a ici une équivoque entre les produits, leurs effets et leur composition. L’utilisation des mots comme crack, haschich, alcool, fait plus référence aux effets sur l’organisme de ces produits que sur leur véritable production par l’organisme. Le crack, par exemple, est une transformation de la cocaïne par dissolution qui provoque une cristallisation du produit (en caillou). L’organisme ne peut évidement pas effectuer cette opération.

On pourrait alors plutôt comprendre que le médecin fait référence à la composition chimique des produits, qui serait reproductible par l’organisme. C’est une affirmation tendancieuse et  péremptoire, qui demanderait un développement beaucoup plus conséquent. En l’état on ne peut pas affirmer que notre corps peut produire, par exemple, de la « nicotine » en tant que telle, c’est un effet paillasson.

« [L’homéopathie] est une médecine très noble parce qu’ils [les homéopathes] obligent le corps à se guérir lui-même. »

On pourrait voir une forme d’animisme simpliste dans la manière de présenter le corps humain comme capable de «guérir» par lui-même. Bien sûr, certains systèmes végétatifs fonctionnent tous seuls. Mais ici, où l’on parle d’une prise «symbolique» de médicament, le présenter de la sorte dissipe le caractère psychoactif du processus.
On notera aussi que la notion de noblesse en médecine est pour le moins discutable : y a-t-il des thérapies moins nobles (plus…. viles ?) que d’autres ?

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Extrait 6

 

L’effet paillasson consiste à désigner une chose ou un objet par un mot qui se rapporte à autre chose.

« On fait tous 8, 10 cancers tous les jours… »

De la même façon le terme cancers est tendancieux. Le cancer est un ensemble de maladies, qui se traduit par une altération de cellules, engendrant le développement d’amas de cellules cancéreuses (formant des tumeurs) qui échappent aux processus ordinaire de destruction par l’organisme. C’est uniquement si les cellules altérées ne sont pas détruites qu’on commence à parler de cancer. On ne peut pas alors raisonnablement utiliser ce terme pour évoquer des cellules altérées qui vont être supprimées par les lymphocytes.

En jouant sur l’ambiguïté des mots utilisés, on peut connoter des choses radicalement différentes. On utilise ici la charge symbolique des termes, pour vraisemblablement, entretenir une sorte de mystère, de magie autour de l’homéopathie, de l’effet placebo, de la médecine…

Il y a très certainement d’autres choses à extraire de ces courts passages. Toute suggestion est la bienvenue !

N.G.