La verité sortant du puits, tableau de Jean-Léon Gérome

Quand faut-il dépendre son jugement ? Ou l’objectif du scepticisme

La vérité est au fond du puits, nous dit-on1.
Voilà ce que nous répètent les sceptiques de tout poil depuis la nuit des temps : illusions d’optique, faux souvenirs, erreurs de jugement, limites de notre langage, erreurs de logique, sophisme, conformisme social, bulles de filtre, constructions socio-culturelles et toujours la possibilité d’un rêve, d’une simulation ou d’un malin génie, … et puis si ça se trouve vous n’êtes qu’un papillon en train de rêver d’être un humain2.
Les distorsions de l’information sont nombreuses et apparaissent à toutes les échelles. Il est alors tentant, à la manière de Pyrrhon, de sombrer dans l’indifférence, de ne donner pas plus de crédit à ceci qu’à cela, et laisser son jugement suspendu pour toujours. Ou alors il faut décider de dépendre son jugement – si celui-ci est suffisamment affiné.
Cet article propose quelques pistes de réflexion sur cet acte crucial dans la démarche sceptique : la dépendaison du jugement.

Juger et choisir

La vérité est au fond du puits, vous dis-je. Et il y a une solution toute trouvée : n’allons plus au puits. L’univers qui m’entoure m’est éternellement inaccessible – et encore, même ceci n’est pas certain – il n’y a pas de raison d’aller y chercher une quelconque vérité.

C’est, en tout cas, la réponse qu’apporte la première grande école du scepticisme3, celle de Pyrrhon, qui suspend son jugement aussi vite qu’il le peut. « Épochè« , nous dit-il4. C’est la suspension, l’interruption, l’arrêt du jugement. Alors, on s’assoit sur le bord de la réalité et on la regarde défiler.

Appliquer cette doctrine à des enjeux actuels donnerait quelque chose comme ça : Catastrophes écologiques ? Mouais, peut-être ; Inégalités sociales ? Pas plus que ça ; Covid ? J’en sais rien ; Guerre en Ukraine ? Je m’abstient5 ; Tu boiras quand même un petit coup ? Bof, à la rigueur.

Pyrrhon ira voter blanc. Ou il n’ira pas voter. Ou bien il ira. Cela importe bien peu au final. Rien n’est mieux que rien, rien n’est plus beau que rien. Même « rien n’est mieux que rien » n’est pas mieux que « certaines choses sont mieux que d’autres ». C’est dire.

Ainsi, puisqu’il n’affirme rien, le sceptique radical ne se trompe jamais. À la bonne heure. Mais évidemment, en contrepartie, il se condamne à ne plus dire, à ne plus faire, autant dire à ne plus être. Ou à être tout juste une plante.

S’il [le sceptique] ne forme aucun jugement, ou plutôt si, indifféremment, il pense et ne pense pas en quoi différera-t-il des plantes ?

Aristote, Métaphysique6

Cela semble être une position bien peu satisfaisante.
Pourtant, la suspension du jugement, lorsqu’elle est appliquée temporairement, est une position épistémologiquement très saine, voire indispensable. Tant que je ne connais pas suffisamment un sujet, il est raisonnable de rester prudent, jusqu’à ce que la cumulation de connaissance me permette de trancher.

S’il veut prétendre être davantage qu’un cactus au soleil, le sceptique doit, tôt ou tard, faire le choix de dépendre son jugement qu’il avait soigneusement suspendu quelque temps.

“Certes, nous pouvons pour un moment déclarer que tout est égal, que la réalité n’est qu’un rêve. C’est très bien, cela nous fait sourire comme Bouddha ; mais ensuite, si nous choisissons de continuer à vivre dans la réalité, nous ne pouvons que nous remettre en jeu, comprendre et choisir. Nous pouvons se faisant continuer à sourire, mais nous ne continuons pas moins à nous mettre en jeu, à comprendre et décider.[…] Parce que juger et choisir est la même chose que penser et vivre”

Carlo Rovelli, Anaximandre ou la naissance de la pensée scientifique
Photo de Carlo Rovelli devant un tableau noir
Carlo Rovelli, physicien et philosophe des sciences, devant un tableau noir avec des équations (ça fait plus intelligent)

Cette position philosophique s’appelle scepticisme scientifique. On suspend prudemment son jugement (c’est la partie sceptique), jusqu’à ce que toute la puissance de la rigueur et de la démarche intellectuelle (c’est la partie scientifique) nous en libère. C’est ce que nous appellerons ici « dépendre son jugement ».

Mais donc une tension apparait : la vérité absolue nous est à jamais étrangère et pourtant il faut finir par trancher. Trancher ce qui est suffisamment fiable pour qu’on puisse le tenir pour vrai.
Et réfléchir à la manière dont on fait ce choix semble crucial pour avoir une démarche sceptique raisonnable.

Quand faut-il « dépendre » son jugement ?

Considérons une affirmation A sur un sujet que je ne connais vraiment pas. Dans un premier temps, je n’exprime pas mon opinion sur le sujet. C’est ce que l’on appelle la suspension du jugement et c’est une position épistémologiquement saine (manière un peu pompeuse de dire « c’est pas con »).
Découvrant de mieux en mieux le sujet, j’accorde à l’affirmation A une vraisemblance croissante.
Mais à partir de quel degré de confiance en A, par rapport à non-A, est-il judicieux de commencer à exprimer mon opinion sur le sujet ? 51 % ? 75% ? 99% ? 100% ?
La réponse sceptique radicale serait 100% – autrement dit jamais – alors qu’une réponse assez crédule serait 51%.

Précisons, avant d’aller plus loin, que cela dépend fortement du contexte : je m’exprimerais avec plus ou moins de prudence suivant que ce soit au cours d’un repas de famille, d’une publication sur les réseaux ou d’un article scientifique. Mais ceci étant dit, cela ne change pas grand-chose à la suite de l’article.

Probablement que le plus judicieux est de naviguer quelque part entre ces deux positions. Mais pour trancher, il faut répondre à une question fondamentale : Qu’est-ce que l’on vise ?
Finalement, pourquoi sommes-nous sceptique, zététicien, ou penseur critique (selon votre terminologie préférée) ?7
L’importance de cette question était déjà identifiée par le philosophe David Hume :

Car voici la principale objection et la plus ruineuse qu’on puisse adresser au scepticisme outré8, qu’aucun bien durable n’en peut jamais résulter tant qu’il conserve sa pleine force et sa pleine vigueur. Il nous suffit de demander à un tel sceptique : Quelle est son intention ? Que se propose-t-il d’obtenir par toutes ces recherches curieuses ? Il est immédiatement embarrassé et ne sait que répondre.

Hume, Enquête sur l’entendement humain, cité dans Le scepticisme, Thomas Bénatouil
David Hume

Hume reconnait par ailleurs la puissance des principes sceptiques. Selon lui, ceux-ci « fleurissent et triomphent dans les écoles où il est difficile, sinon impossible, de les réfuter ».
Il leur reproche en revanche leur inutilité quand ils sont employés dans leur « pleine force » : « Mais un pyrrhonien ne peut s’attendre à ce que sa philosophie ait une influence constante sur l’esprit, ou, s’il en a une, que son influence soit bienfaisante pour la société ».

Héritier de ce scepticisme, les zététiciens aujourd’hui ne tombent pas dans le piège de l’indifférence interminable des pyrrhoniens qui laissent pour toujours leurs jugements suspendus. Non, bien au contraire, les zététiciens, dépendent leur jugement : ils démystifient, ils enquêtent, ils trouvent, ils se positionnent, ils s’opposent, ils twittent, etc.
Ceci dit, cela ne devrait pas nous exempter de répondre à la question de Hume : Qu’est-ce que l’on vise en faisant cela ? Quelle règle permet de trancher si un niveau de connaissance est suffisant pour donner son avis ?

Ce qui est et qui doit être

Pour trancher sur ce qu’il faut faire, ou autrement dit, ce qui doit être, il peut-être utile de s’en remettre au principe de la guillotine de Hume9 que l’on pourrait formuler ainsi : « Ce qui doit être ne peut se déduire de ce qui est« .

Une proposition sur ce qui doit être, que l’on qualifiera de prescriptive (ou normative, éthique, morale, axiologique, politique selon les contextes) ne se déduit pas d’une proposition descriptive – sur ce qui est – mais d’une autre proposition prescriptive10.
Par exemple : la proposition prescriptive « L’homéopathie doit être déremboursée » ne peut se déduire ipso facto de la prémisse descriptive « L’homéopathie n’a pas d’effet propre ». Il faut y adjoindre une autre prémisse prescriptive comme « Ce qui est inefficace doit être déremboursée ». Dans ce cas, la démonstration est rigoureuse (ce qui ne signifie pas que la conclusion est vraie, mais que la véracité des prémisses implique la véracité de la conclusion).

Ainsi, pour savoir quand dépendre son jugement, inutile de contempler l’univers ou de charcuter des équations mathématiques. Ce n’est pas dans ce qui est que l’on trouvera une réponse. Il faut avant tout adopter une prémisse prescriptive. Il faut s’adosser à un système éthique, une règle (ou un ensemble de règles) axiomatique qui guident ce qu’il est éthique de faire ou de ne pas faire, ce que l’on considère comme bien et mal11.

En conjuguant des propositions prescriptives à des descriptions factuelles, il est alors possible de déduire de nouvelles affirmations prescriptives.

Illustration du principe de la guillotine de Hume
Illustration du principe de la guillotine de Hume

Ce prisme-là permet, d’ailleurs, de justifier la position des sceptiques pyrrhoniens. Leur objectif primordial est d’atteindre l’ataraxie, c’est-à-dire l’absence de trouble. Voilà donc leur prémisse prescriptive.
D’autre part, ils développent un argumentaire qui ressemble à cela : La suspension du jugement (épochè), engendre l’absence de jugement (adoxastous) qui engendre l’absence d’affirmation (aphasie). Enfin, puisque ne rien affirmer épargne les déceptions, erreurs et faux espoirs, il s’ensuit l’absence de trouble (ataraxie). 12.
Conclusion implacable : Il faut toujours suspendre son jugement.

Guillotine de Hume appliquée au pyrrhonisme
Guillotine de Hume appliquée au pyrrhonisme

Il est évidemment possible de discuter de cette construction argumentaire en prenant soin de traiter les propositions descriptives et prescriptives en tant que telles. Il n’y a pas de sens à dire que la recherche de l’ataraxie est vraie ou fausse, comme il n’y a pas de sens à dire que le fait que l’aphasie implique l’ataraxie soit bien ou mal.

« Le sceptique, parce qu’il aime les hommes… »

La construction précédente n’est qu’une interprétation du scepticisme pyrrhonien – peut-être un peu naïve – qui ne rend pas entièrement hommage à cette pensée complexe qui ne se laisserait pas si simplement capturée dans un cadre aussi rigide.
Voyons maintenant, une autre interprétation du pyrrhonisme, qui permet également d’illustrer le principe de la guillotine de Hume. Elle se fonde sur cet extrait de Sextus Empiricus :

Le sceptique, parce qu’il aime les hommes , veut les guérir par le discours autant qu’il le peut, de la témérité et de la présomption dogmatique.

Sextus Empiricus , Esquisses Pyrrhoniennes

D’après ce passage, le principe prescriptif fondateur du scepticisme serait l' »amour des humains » ou autrement la défense des individus13 . En le conjuguant à une proposition descriptive implicite ici (quelque chose comme « La présomption dogmatique nuit aux humains »), on en déduit qu’il faut lutter contre la présomption dogmatique.

Interpertation de Sextus Empiricus du point de vue de la guillotine de Hume
Interprétation de Sextus Empiricus du point de vue de la guillotine de Hume

Petite parenthèse : ce passage semble mettre à jour un paradoxe entre deux justifications du scepticisme. D’une part la recherche de l’ataraxie, qui justifie de suspendre éternellement son jugement, d’autre part un engagement « humaniste » qui, semble-t-il, peine à justifier cette incessante aphasie (Si « le sceptique aime les hommes » doit-il suspendre son jugement devant les pires des injustices ?).
Une réponse à ce paradoxe est peut-être donnée un peu plus loin dans le texte de Sextus Empiricus dans un paragraphe intitulé « Pourquoi le sceptique s’applique-t-il parfois à proposer des arguments d’une faible valeur persuasive ? »

[Le sceptique] use d’argument de poids propres à venir à bout de cette maladie qu’est la présomption dogmatique pour ceux qui sont fortement atteints de témérité, mais il use de plus léger pour ceux qui sont superficiellement atteints par le mal de la présomption et facile à soigner et qu’il est possible de rétablir par une persuasion plus légère.

Sextus Empiricus, Esquisses Pyrrhonienne
Sextus Empiricus

Ce point de vue pourrait expliquer la position extrême des sceptiques de l’antiquité : en réalité, la force de leur discours s’adapte en fonction de leur interlocuteur et ce seraient les arguments les plus radicaux qui auraient été retenus par l’histoire.
Peut-être alors que le vrai projet pyrrhonien n’était pas tant de défendre un doute absolu et inconditionnel, presque insensé, mais plutôt de protéger les hommes des discours dogmatiques et la tradition n’aura retenu que les positions les plus radicales qu’ils tenaient face à leurs adversaires les plus coriaces. Peut-être.

Refermons cette parenthèse antique qui permettait surtout d’illustrer différentes constructions argumentaires qui aboutissent à différents projets sceptiques : suivant la prémisse prescriptive qui fonde le discours, les conclusions peuvent différer. Elle influence donc notre rapport à la suspension du jugement, mais pas seulement. Elle guide également le choix des sujets que l’on va traiter, le ton que l’on va adopter, l’audience à qui l’on veut diffuser ces idées, etc.

Prenons un exemple.
Considérons les deux propositions descriptives suivantes : « X prétend être atteint de la pathologie P »; « Il est très probable que X ne soit pas vraiment atteint de la pathologie P ». Doit-on, face à une telle situation, suspendre son jugement sur ce qui est vrai ou faux et sur ce qui est bien ou mal de faire ?
La réponse dépend de la prémisse prescriptive ; par exemple : « Il faut maximiser le bonheur de X », « Il faut dévoiler coute que coute la vérité sur P », « Il faut informer au mieux sur P sans nuire à X », etc.

Posture morale par défaut

Est-il possible d’échapper au choix ?

Non seulement le sceptique doit choisir. Mais pire, il le fait. Aussi attaché soit-il à la suspension du jugement, un sceptique finira tôt ou tard par choisir. La prétention à une indifférence absolue ne survit guère en dehors du confort d’un cabinet de philosophe. Elle s’évapore à l’instant où l’on quitte ces élégantes constructions mentales.

« Comme le doute sceptique résulte naturellement d’une réflexion profonde et intense […], il augmente toujours à mesure que nous poursuivons nos réflexions, qu’elles s’opposent à lui où lui soit conformes. Seules la négligence et l’inattention peuvent nous apporter quelques remèdes.
C’est pourquoi je leur fais entière confiance et j’admets sans discussion que, quelle que soit l’opinion du lecteur à cet instant, il sera dans une heure persuadé qu’il existe à la fois un monde extérieur et un monde interne ».

David Hume, Traité de la nature humaine, I,IV, II

Ainsi, impossible de se croire exempté de la laborieuse tâche qui consiste à s’interroger sur le fondement de son entreprise sceptique.
Que ce soit réfléchi ou non, toute démarche sceptique (et intellectuelle plus généralement) s’appuie sur des hypothèses sous-jacentes sur ce qui doit être.
La vérité est au fond du puits. Qu’est ce qui me donne suffisamment soif pour m’y pencher ?

Quelles valeurs par défaut ?

On pourrait alors réfléchir, à ce qui guide inconsciemment les choix moraux, aux prémisses prescriptives que l’on applique par défaut sans en avoir conscience. On prendrait alors le risque de sortir du champ de cet article (et de mes compétences) alors que d’autres l’ont déjà fait très bien (ici par exemple, ou plus récemment ).
Simplement, il semble que l’on peut remonter à quelques invariants dans notre manière de faire des choix inconscients parmi lesquels la consistance avec son groupe social. Qu’on l’appelle conformisme à la façon de Asch, ou capital symbolique à la manière de Bourdieu, notre conception du monde, et à fortiori notre conception du bien, s’aligne souvent sur la conception que s’en font nos semblables.

Beaucoup de nos actions sont mises en œuvre, non pas pour ce qu’elles sont, mais pour acheter le regard de l’autre.

Aurélien Barrau, extrait de conférence samplé dans Nouveau Monde de Rone.

Évidemment, les milieux sceptiques ne sont pas épargnés par ce mécanisme et certains comportements ou prises de position sont motivés, au moins partiellement, non pas par leur valeur épistémique intrinsèque ou leur bénéfice espéré, mais par ce qu’elles sont valorisées par la communauté.
Que ce soit dans le choix des sujets, dans le ton adopté, dans l’audience visée. Ainsi, semblent apparaitre certaines valeurs qui s’éloignent de la démarche sceptique et humaniste défendue il y a 2000 ans déjà par Sextus Empiricus : le sceptique, parce qu’il aime les hommes…

Application : Zététique et psychophobie.

Certains discours reprochent à la zététique d’être psychophobe notamment en ce qu’elle utiliserait à tort le champ lexical de la psychiatrie et/ou banaliserait des termes péjoratifs sur la santé mentale (fou/folle, démence, parano, perché, …). Une synthèse de cette critique peut être retrouvé dans l’article « Zététique & Psychophobie » de Sohan Tricoire.
D’autres voix se sont élevées contre cette critique parce qu’elle leur paraissait infondées, moralisatrice ou inutilement tatillonne.

Du haut de mon ignorance, difficile d’avoir un avis péremptoire sur la question :
Quel est l’impact réel de l’utilisation de ces termes ? Est-ce que le fait de décrire ces termes comme violents ne contribue-t-il pas, justement, à les faire ressentir comme violents ? Cette critique procède-t-elle, comme on peut l’entendre, d’une pureté militante propre à la culture « woke » ?
D’un autre coté, les personnes qui s’opposent à cette critique ne sont-elle pas, simplement sur la défensive face à un discours qui remet en cause leurs habitudes et qui les accuse d’une certaine violence ?
Est-ce que je peux, moi, remettre en question la violence ressentie par d’autres ? Et d’ailleurs, n’étant pas concerné, est-il judicieux que je m’exprime sur cette question ?

Toutes ces questions demandent des connaissances en linguistique, en psychologie, en sociologie, en philosophie voire en politique, que je n’ai absolument pas. De ce fait, comment me positionner face à cette question ?

Si, à la manière de Sextus, on adopte la défense des individus comme objectif premier, il en découle (assez naturellement) que la défense des individus marginalisés ou soumis à des oppressions, est d’autant plus important.
Ainsi, face aux doutes que je peux avoir, mon raisonnement revient à cet objectif premier et, dans certains contextes au moins, il me semble plus important de défendre la voix des oppréssé.e.s que de laisser mon jugement suspendu.

Il me semble que personne (ou peu) refuserait consciemment la posture « humaniste » proposée ici et déciderait à la place d’adopter un autre objectif comme le triomphe coute que coute de la vérité.
En réalité, ce qui empêche certaines personnes d’adopter cette position « humaniste » relève davantage d’un aveuglement par rapport à leur valeur morale implicite qui risque de se retrouver de facto calqué sur une idéologie dominante. Ce qui ramène à l’importance cette question déjà posée plus haut : « Qu’est ce que l’on vise ? »

Une partie de l'excellente équipe de la médiathèque d'Aubagne et des services jeunesse et prévention

Ateliers Esprit critique et autodéfense intellectuelle

Une partie de l'excellent équipe de la médiathèque d'Aubagne

Depuis 2019, le Cortecs travaille avec la médiathèque d’Aubagne et les services jeunesse et prévention de la Mairie d’Aubagne pour élaborer et construire des ateliers sur la thématique de l’esprit critique et de l’autodéfense intellectuelle à destination des élèves des collèges et lycées de l’académie d’Aix-Marseille. Après plusieurs journées de formations, les animateurs sont intervenus régulièrement auprès des classes sur différentes thématiques. Ce travail a permis de repenser, actualiser, mais aussi de créer des ateliers permettant d’aborder des « classiques » de la zététique : effet Barnum, principe de parcimonie, échelle des preuves ou coïncidences, autant de sujets que les élèves ont pu découvrir grâce à toute l’équipe qui partage aujourd’hui ses productions et ressources avec nous. Un grand merci et surtout bravo à eux pour tout cela !

Présentation du projet

Objectifs, compétences travaillées, organisation des séances : ce document présente le projet dans son ensemble.

Description des ateliers

Vous trouverez ci-dessous les différents ateliers proposés ainsi que tous les contenus utilisés et que toute l’équipe partage avec plaisir. Le dossier complet est ici. Merci à eux !

Jouer à débattre

Jouer à débattre (atelier créé par L’arbre des connaissances). Le thème choisi a été l’humain augmenté. Le but étant d’amener les élèves à argumenter et à prendre conscience de la complexité insoupçonnée des sujets de société.

Atelier philo

S’exercer à réfléchir, apprendre à discuter, écouter, raisonner et respecter l’autre avec cet atelier philo.

Fake news

Cet atelier correspond à l’atelier « Le vrai du faux » (créé par le CRIJ). L’objectif est d’appréhender la complexité à évaluer la fiabilité des informations et de se poser les bonnes questions pour y parvenir.

Test de personnalité : l’effet Barnum

Un « classique » de la zététique où l’on va reproduire l’expérience de Bertram Forer sur l’effet qui porte son nom (mais aussi celui d’effet Barnum) : un atelier mettant en scène un faux test de personnalité à évaluer par les élèves. Vous retrouverez dans ce dossier les fiches, vidéos et autres documents utilisées pour mener à bien cet atelier.

Principe de parcimonie et rasoir d’Occam

Comment travailler sur le principe de parcimonie avec les élèves ? Comment faire découvrir cet outil de tri des hypothèses et ses limites ? Le dossier avec tous les éléments se trouve ici !

Échelle des preuves et curseur de confiance

Un atelier repris de l’activité proposée dans l’excellent ouvrage publié par nos collègues de La main à la pâte, et qui permet de travailler avec les élèves sur la notion de preuves et de confiance. Tout le dossier est à retrouver ici.

Coïncidences…

Un atelier sur la notion de coïncidences : y a-t-il forcément un sens à donner à ces conjonctions d’événements intrigants et qui nous paraissent si étranges…? Le dossier complet ici !

Bilan

Voici quelques retours concernant les ateliers

Au niveau de l’enchainement des ateliers, commencer par Jouer à débattre permet de créer une bonne relation avec les élèves qui se retrouvent dans une situation de jeu qui les change de leur quotidien. L’atelier sur les fake news comme les suivants sont un peu plus scolaires, contenant plus d’explications (un peu plus descendant) : les élèves sont mis en activité, mais cela demande toujours une implication de leur part qui dépend bien entendu de beaucoup de paramètres.

On a pu remarquer que les ateliers Jouer à débattre, effet Barnum et rasoir d’Occam ont très bien fonctionné : le mélange entre travail de groupe, débat et effet de surprise motive toujours les élèves et retient leur attention.

Concernant l’atelier sur l’effet Barnum, il faut bien penser à faire attention aux contacts possibles entre élèves pour éviter qu’ils comprennent le truc.

L’atelier sur l’échelle des preuves est aussi à améliorer sur la manière de l’animer : nous proposons d’y ajouter davantage de moments d’interactions variées.

Loïc Massaïa, imperturbable mais toujours pertinent !

Un merci très spécial à Loïc Massaïa pour le soutien, l’expertise et l’aide apportée tout au long de ces ateliers, mais également pour le partage des documents !

Scepticothèque : films et esprit critique

Voilà plusieurs mois que Vivien Soldé, doctorant en sociologie à l’Université de Reims Champagne-Ardenne, nous a parlé de sa « scepticothèque : la cinémathèque sceptique et zététique » regroupant des œuvres cinématographiques en lien avec l’esprit critique, le scepticisme, l’autodéfense intellectuelle. C’est un travail précieux que nous partageons aujourd’hui car il regroupe et permet de (re)découvrir des films parfois anciens, mais dont l’objet interroge des thématiques que nous avons l’habitude de rencontrer dans notre vie de sceptiques… Du Procès du singe en passant par Contact, Yéti et compagnie, ou encore Experimenter, l’ensemble de ces œuvres peut aussi constituer un vivier pertinent de ressources pédagogiques, à exploiter avec élèves et étudiants, pour travailler sur les thématiques abordées.
Cerise sur le gâteau, Vivien a également concocté une sélection de 10 films pour le confinement (celui de mars-avril est ici), à déguster entre deux apéros à distance…
Merci et encore bravo à lui pour tout ce travail !

La scepticothèque est à découvrir ici

10 films « sceptiques » pour le confinement (1) à regarder entre deux apéros à distance : c’est là

10 filmes « sceptiques » pour le confinement (2) à regarder entre deux apéros à distance : c’est là

L’effet Matilda ou l’invisibilisation des femmes de science

En pensée critique, on connaisait l’effet Mathieu 1 faisant référence à la moindre recognition (notamment en science) de ceux qui parte avec un capital de départ (matériel, social ou culturel) moins élévé. On doit à Margaret Rossiter, historienne des sciences états-unienne, une variante, l’effet Matilda, un clin d’oeil à la suffragiste, libre-penseuse, abolitionniste, Matilda J. Cage, une des premières à dénoncer l’absence des femmes dans les récits historiques et scientifiques.

Parmi les sans-droits et sans-noms des oubliettes de l’histoire des sciences, une écrasante majorité a en commun d’être de genre féminin. Les femmes scientifiques sont moins reconnues de leur vivant, notamment en raison de leur statut plus précaire et subordonné. 2 Leur contribution est aussi invisibilisée dans les récits scientifiques, par paresse – on s’attarde uniquement sur les figures, principalement masculines, déjà connues -, inertie ou biais sexiste.

Margaret W. Rossiter revient sur certaines de ces figures oubliées dans son article sur l’effet Matilda 3. Une des premières connues est Trota, une médecin de l’Italie du douzième siècle, qui documenta et traita, de manière inédite, des pathologies féminines. Son nom devint connu par l’action de son époux et de son fils, tous deux médecins également. Un moine, chargé de rédiger un traité sur la médecine au Moyen-Age, décida toutefois qu’une telle contribution ne pouvait être que le fait d’un homme et donna à son nom la forme latine masculine. Une erreur qui la fit passer, en tant qu’homme, à la prospérité. Il faudra attendre le vingtième siècle pour que cette erreur soit réctifiée par l’historien de la médecine allemand Karl Sudhoff, qui, au passage, dégrada sa qualification au rang d’assistante sage-femme, un statut qui retira toute mention à ses découvertes dans les ouvrages scientifiques postérieurs.

Trota – aussi appelée Trotula – représentée dans une gravure du quatorzième siècle.

Plus proche de nous, Frieda S. Robscheit-Robbins, doctoresse en médecine allemande experte du traitement de l’anémie, fut privée du Prix Nobel en 1934 au profit de son co-auteur. L’histoire retient par contre, sa « présence »et ses coiffes toujours élégantes 4. Si les femmes non- mariées sont d’office non reconnues, les travaux et découvertes des femmes mariées à d’autres scientifiques reviennent, quasi systématiquement, à leur conjoint, même dans les cas, nombreux, où leur contribution excède celle de leur partenaire masculin.

En qualifiant cette stratégie d’invisibilisation systématique, l’effet Matilda invite à accroître notre vigilance et à considérer, au moment de se pencher sur l’histoire des découvertes scientifiques, qu’il est fort probable que derrière chaque grand homme se cache non seulement une multitude de collaborateurs oubliés mais aussi un grand nombre de femmes.

Si vous faites partie de celles et ceux qui ont contribué à réparer cette injustice en effectuant des recherches sur des femmes scientifiques oubliées? Contactez nous !

Vers une vision bayésienne de la zététique: Justifier et enrichir la démarche zététique à partir de la formule de Bayes

Nicolas Martin, après avoir étudié les mathématiques appliquées à l’INSA Toulouse, a obtenu son doctorat en automatique au sein du GIPSA-lab et de l’université Grenoble Alpes. Il s’intéresse depuis plusieurs années à la zététique, l’esprit critique et leur transmission auprès du public. Depuis début 2020, Il publie des articles de vulgarisation scientifique et d’esprit critique sur le blog « Mon Œil ! »1Voici une de ses productions:

La zététique est un mouvement de pensée qui promeut l’utilisation de la pensée critique et de la méthode scientifique pour traiter efficacement le tsunami d’informations qui nous parvient chaque jour. Il semble néanmoins que cette démarche serait plus efficace encore si elle était soutenue par une vision bayésienne c’est-à-dire une approche qui prône l’usage des probabilités pour quantifier nos croyances. La démarche zététique est régulièrement le fruit de critiques : elle parait parfois dogmatique, parfois antipathique et parfois inapte à répondre à certains problèmes. Nous verrons dans cet article que le raisonnement bayésien soutient l’approche zététique et lui apporte un peu de nuance. Récemment, plusieurs travaux dans la communauté zététique sont allé dans ce sens, initiés principalement par Lê Nguyen Hoang (influencé par les travaux de Julia Galief écrivaine, conférencière et co-fondatrice du Center for Applied Rationality), avec son livre « La formule du savoir », sa série de vidéos sur le sujet 2 et ses podcasts3, l’approche bayésienne et ses apports à la zététique ont également été traités par Christophe Michel (animateur de la chaine Hygiène mentale)4, Nathan Uyttendaele (animateur de la chaine Chat Sceptique)5 ou encore Thibaud Giraud (animateur de la chaine Monsieur Phi)6. C’est dans ce mouvement que s’inscrit cet article dont l’objectif principal est de montrer comment le bayésianisme corrobore et enrichit certains outils zététiques.
Nous présenterons dans un premier temps quelques points critiques de la zététique qui motivent l’introduction d’un cadre bayésien. Nous introduirons ensuite succinctement le formalisme bayésien avant de présenter dans la dernière partie la contribution principale de cet article : la déduction de deux principes zététiques, rasoir d’Ockham et maxime de Hume, à partir de la formule de Bayes, formule sur laquelle se base l’approche bayésienne.
Cet article est loin de faire le tour de la question. Au contraire, comme son titre l’indique, le but ici est de fournir quelques arguments invitant à une réflexion plus poussée sur l’apport de l’approche bayésienne à la zététique.

Les limites de l’approche zététique

Il semble que l’approche zététique ait une mauvaise image de la part des croyant-e-s et des tenant-e-s des affirmations para-scientifiques7 mais pas seulement, certaines critiques viennent des zététiciens eux-mêmes8. Si certaines critiques peuvent être maladroites, d’autres en revanche nous paraissent pertinentes. Notons également que la plupart des critiques ne concerne pas la zététique dans son essence mais des écueils dans lesquelles il est facile de tomber. Nous proposons une liste de ces critiques ci-dessous. Nous verrons ensuite en quoi le bayésianisme peut répondre en partie à ces défaillances.

Des principes dogmatiques

Le rasoir d’Ockham, la maxime de Hume, la charge de la preuve, la valeur d’une preuve, l’impossibilité de prouver l’inexistence… Ces principes se posent parfois comme des dogmes de la zététique. Ce n’est pas un problème en soi puisque leur justification apparaît a posteriori : On se rend compte, en les utilisant, qu’effectivement on a tendance à se tromper moins souvent. En revanche, justifier a priori que ces principes sont cohérents, sont suffisants et nécessaires est une question plus complexe mais qui soutiendrait d’autant plus la démarche zététique.
En réalité, nous le verrons plus loin: le rasoir d’Ockham et la maxime de Hume peuvent se déduire de la formule de Bayes, formule dont on peut également justifier la cohérence.

De bons outils dans des mains maladroites

Carl Sagan dans The Fine art of Baloney Detection accompagne son texte de cette note appelant à la précaution : Like all tools, the baloney detection kit can be misused, applied out of context, or even employed as a rote alternative to thinking. But applied judiciously, it can make all the difference in the world — not least in evaluating our own arguments before we present them to others9. De même, dans son article critiquant la zététique, Sylvain Poirier fait remarquer : Ce n’est pas parce que beaucoup de principes zététiques affichés sont bons, que tout ce que disent les zététiciens est à croire sur parole. Si la zététique apporte un panel d’outils finement aiguisés, ils peuvent parfois être délétères lorsqu’ils sont utilisés sans un peu d’esprit critique.

Manque d’un formalisme mathématique

Le rasoir d’Ockham nous invite à “Privilégier l’hypothèse la plus parcimonieuse”. Mais comment quantifier la parcimonie d’une hypothèse ? Quelle métrique utiliser ?
La maxime de Hume, elle, stipule que “Une affirmation extraordinaire requiert des preuves extraordinaires”. Mais comment quantifier cette extraordinarité ? Et comment comparer l’extraordinarité d’une affirmation et l’extraordinarité des preuves ?
Bonne nouvelle, même si ces préceptes font office de principes généraux sans prétendre avoir une quelconque valeur quantitative, ils peuvent en fait être déduit de la formule de Bayes. Qui plus est, cette dernière leur donne un sens mathématique.

Manichéisme des arguments

Le curseur de vraisemblance10 invite à graduer la vraisemblance d’une affirmation sur une échelle continue entre 0% et 100%. Cette précaution apportée à notre jugement sur une théorie est bénéfique mais elle disparaît souvent quant on juge les preuves qui soutiennent la théorie : Il n’est pas rare d’entendre que tel argument est soit valide soit invalide; que le manque de rigueur d’un protocole invalide les résultats d’une expérience; que l’on peut jeter un discours puisque l’on y relève l’argument fallacieux n21 ou le n3711. Il semble cependant que l’on perde de l’information en disqualifiant complètement une preuve imparfaite12. Dans son article critiquant la zététique, Sylvain Poirier écrit: Le fait qu’il y ait des impostures et des erreurs de toutes sortes à la base de certaines affirmations du paranormal ou d’autres choses par les uns ou les autres, ne signifie pas que tout y est faux ni que rien n’aurait pu être effectivement prouvé. Est-il bien raisonnable de considérer la valeur d’un argument comme binaire ? Il semble peu probable qu’un protocole soit parfait tout comme il est peu probable que tout soit à jeter. En replaçant la zététique dans un cadre probabiliste, on quitte le maigre13 {0;1} pour l’infiniment plus riche14 [0,1].

Difficulté de conclure

“Est-il préférable pour la guérison d’une entorse de dormir avec un coussin bleu ou avec un coussin rouge ?”. Face à l’inexistence d’expériences randomisées en double aveugle avec groupe de contrôle, le zététicien doit-il s’enfuir laissant là son jugement suspendu ?
Devant bien des affirmations il semble que les outils de la zététique ne permettent pas de conclure. En particulier, on évoque souvent la hiérarchie suivante : une étude isolée est moins pertinente qu’une méta-analyse et une méta-analyse est moins pertinente que le consensus scientifique15. Mais alors, que dire d’un sujet sur pour lequel il existe peu ou pas d’étude ? Que dire d’un sujet face à un faisceau d’indices réduit et/ou peu rigoureux ? L’approche bayésienne permet de prendre en compte des informations de toutes sortes afin de se faire une opinion.

Et donc ?

L’approche bayésienne offre une perspective qui répond en partie aux critiques sus-citées en permettant de :

  1. Quantifier la validité d’une information et la probabilité d’une affirmation.
  2. Corroborer certains des principes dogmatiques de la zététique évoqués ci-dessus
  3. Replacer le discours zététique dans un langage probabiliste : Utiliser une formule comme « Il est très improbable que X » plutôt qu’un plus catégorique « À l’heure actuelle, il n’y a aucune preuve de X » rend le discours plus humble et plus propice à un échange bienveillant16.

Les apports du bayésianisme

Pour ne pas alourdir l’article la présentation du bayésianisme est assez minimaliste. Le lecteur curieux est invité à se référer aux références données dans l’introduction.

De la formule de Bayes

Le bayésianisme se base sur la formule de Bayes dont il tire son nom. La manière la plus simple d’écrire cette formule est la suivante

(1)   \begin{equation*}\Prob{A|B} = \frac{\Prob{A}\Prob{B|A}}{\Prob{B}}\end{equation*}

Les termes ℙ(A|B) et ℙ(B|A) sont des probabilités conditionnelles et se lisent respectivement “Probabilité de A sachant B” et “Probabilité de B sachant A”. La formule de Bayes permet donc simplement de lier les deux probabilités conditionnelles.

Exemple : On considère un lancer de dé, et on cherche à savoir quelle est la probabilité que le dé soit tombé sur 6 sachant que le dé est tombé sur un chiffre pair. On parle donc de probabilité conditionnelle car on cherche la probabilité d’un évènement en connaissant des informations partielles sur cet évènement.
Dans la formule de Bayes 1, on remplace A et B respectivement par “Faire un 6” et “Faire un nombre pair”. On va donc pouvoir calculer ℙ(A|B), la probabilité de “Faire un 6” sachant qu’on a “Fait un nombre pair”, ce qui est bien ce qu’on recherche. On obtient :

\small \Prob{\text{Faire un 6}|\text{Faire un nombre pair}} = \frac{\Prob{\text{Faire un 6}}\Prob{\text{Faire un nombre pair}|\text{Faire un 6}}}{\Prob{\text{Faire un nombre pair}}}

Ce qui se lit : la probabilité que j’ai fait un 6 sachant que j’ai fait un nombre pair est égale à la probabilité de faire un 6 (égale à 1/6) multipliée par la probabilité de faire un nombre pair sachant que j’ai fait un 6 (égale à 1) divisée par la probabilité de faire un nombre pair (égale à 1/2). Ce qui donne :

    \begin{equation*} \Prob{\text{Faire un 6}|\text{Faire un nombre pair}} = \frac{1/6 \times 1}{1/2} = 1/3 \end{equation*}

que l’on peut facilement vérifier.

À la formule du savoir

Initialement cette formule est un simple outil de calcul de probabilité conditionnelle relativement simple, et c’est ainsi qu’elle est enseignée aux étudiants. Cependant, réinterprétée, notamment par Pierre-Simon de Laplace, elle est devenue un profond principe épistémologique, que certains considèrent comme la formule ultime du savoir17 fondant ainsi le bayésianisme.
Comme nous le verrons, la formule de Bayes permet de calculer la vraisemblance d’une affirmation en fonction de la vraisemblance a priori de cette affirmation et d’une nouvelle information. Autrement dit, elle permet de mettre à jour nos croyances en fonction des preuves que l’on peut rencontrer : témoignage, étude scientifique, reportage TV, article de presse, …
Le théorème dit de Cox-Jaynes permet même de s’assurer que c’est la bonne manière de faire. Ce théorème montre que la logique bayésienne découle de certains prérequis naturels18 et qu’elle est donc indispensable pour manipuler raisonnablement de l’information.


La théorie des probabilités n’est rien d’autre que le sens commun qui fait calcul — Pierre-Simon de Laplace

Retour à la zététique

Nous voilà rendus bien loin des préoccupations zététiques. Mais en apportant une légère modification à la formule de Bayes ci-dessus nous allons y revenir. Changeons tout simplement le A dans la formule par affirmation, et le B par preuve19. Et voilà, nous avons un outil mathématique puissant pour estimer la vraisemblance d’une affirmation à partir de preuves (que ce soit des témoignages, des études, des arguments, …).
Mise en pratique :

    \begin{equation*} \Prob{\text{Affirmation}|\text{Preuve}} = \frac{\Prob{\text{Affirmation}}\Prob{\text{Preuve}|\text{Affirmation}}}{\Prob{\text{Preuve}}} \end{equation*}

\Prob{\text{Affirmation}|\text{Preuve}} est ce que l’on cherche à évaluer: la vraisemblance d’une affirmation à partir de preuves. Plus précisément, on cherche à calculer l’évolution de la confiance à accorder en une affirmation lorsque une nouvelle preuve est disponible. Cette quantité est aussi appelée probabilité a posteriori puisqu’elle correspond à la vraisemblance de l’affirmation après avoir pris en compte la preuve.
Par opposition, \Prob{\text{Affirmation}} représente la probabilité a priori. C’est à dire la vraisemblance de l’affirmation avant de prendre en compte la preuve. C’est un des principes fondamentaux du bayésianisme : notre croyance en une affirmation évolue sans cesse en fonction des nouvelles preuves qui nous parviennent.
\Prob{\text{Preuve}} est la probabilité a priori d’observer la preuve. Insistons: ces deux dernières probabilités (\Prob{\text{Affirmation}} et \Prob{\text{Preuve}}) sont calculées dans l’état initial des connaissances, c’est-à-dire sans prendre en compte la nouvelle preuve.
Enfin, la formule de Bayes nous dit que pour trouver \Prob{\text{Affirmation}|\text{Preuve}}, il nous faut, de plus, la probabilité d’observer cette preuve si l’affirmation est vraie. Cette probabilité est notée: \Prob{\text{Preuve}|\text{Affirmation}}, et est également appelée « fonction de vraisemblance », ou simplement « vraisemblance ».
On peut alors calculer \Prob{\text{Affirmation}|\text{Preuve}}, la probabilité a posteriori de l’affirmation, c’est-à-dire la confiance à accorder en l’affirmation20 une fois pris en compte les nouveaux éléments de preuve relativement aux connaissances préalables. D’une certaine manière, la formule décrit comment utiliser raisonnablement le curseur de vraisemblance connu des zététiciens.
La dépendance aux connaissances initiales peut sembler gênante puisqu’elle est subjective et risque de faire aboutir deux personnes à des conclusions différentes. Cependant la formule de Bayes assure qu’avec un nombre de preuves suffisant les probabilités a posteriori convergent vers une même valeur quelque soit la probabilité a priori.
Avec ces notations, une affirmation est très probable si \Prob{\text{Affirmation}} est proche de 1 et inversement très improbable si \Prob{\text{Affirmation}} est proche de 0. De même, \Prob{\text{Preuve}} proche de 0 correspond à une preuve très improbable dans le cadre initial de nos connaissance donc à une preuve que l’on peut qualifier d’extraordinaire (par ex. « Il a neigé en Août »), alors que \Prob{\text{Preuve}} proche de 1 est une preuve banale c’est à dire une information à laquelle on s’attend (par ex. « Il a neigé en Janvier »).
Avant de voir les avantages du cadre bayésien dans la démarche zététique, voyons un exemple rapide d’utilisation de la formule de Bayes dans un cadre zététique.

Exemple : La maison de mes grand-parents est connue pour être hantée, notamment la vieille chambre du fond. Armé de tout mon courage et de mes solides outils zététique je vais la visiter. J’émets deux hypothèses :

  • Affirmation Affirmation A_1 : « Il y a des oiseaux dans les combles à l’origine des phénomènes ». J’y attribue une probabilité de \Prob{A_1} = 0.9.
  • Affirmation A_2 : « Il n’y a pas d’oiseau dans les combles et la maison est vraiment hantée ». J’y attribue une probabilité \Prob{A_2} = 0.1 ça paraît fou mais la croyance est tenace dans la famille et dans le village.

En arrivant dans la chambre, et non loin en dessous d’une ouverture dans le plafond qui donne accès aux combles, je vois une plume d’oiseau. Voilà ma nouvelle preuve P qui va me permettre de mettre à jour mes croyances. On peut estimer la probabilité de trouver une plume là sachant qu’il y a des oiseaux dans les combles \Prob{P|A_1} = 0.05 : c’est commun de trouver des plumes mais encore fallait il qu’elle passe par cette petite ouverture. De même on estime la probabilité de trouver une plume sachant qu’il n’y a pas d’oiseau \Prob{P|A_2} = 0.0001 : c’est très peu probable, il aurait fallu que quelqu’un l’amène ici. On peut enfin calculer la probabilité de trouver une plume \Prob{P} grâce à la formule suivante21: \Prob{P} = \Prob{P|A_1}\times\Prob{A_1} + \Prob{P|A_2}\times\Prob{A_2} = 0.04501.
On peut maintenant appliquer la formule de bayes pour A_1 et A_2.

    \begin{equation*} \begin{split} \Prob{A_1 | P}& = \frac{\Prob{A_1}\Prob{P|A_1}}{\Prob{P}}\\ \Prob{A_1 | P} & = \frac{0.9 \times 0.05}{0.04501}\\ \Prob{A_1 | P} & \approx 0.9998 \end{split} \end{equation*}


et

    \begin{equation*} \begin{split} \Prob{A_2 | P} & = \frac{\Prob{A_2}\Prob{P|A_2}}{\Prob{P}}\\ \Prob{A_2 | P} & = \frac{0.1 \times 0.0001}{0.04501}\\ \Prob{A_2 | P} & \approx 0.0002 \end{split} \end{equation*}

Après mise à jour des vraisemblances j’attribue donc une probabilité de 99,98\% pour l’affirmation A_1 et 0,02\% pour l’affirmation A_2.
Évidemment faire une telle analyse chiffrée n’est pas possible au quotidien et ce n’est même pas utile à vrai dire. Mais il est très bénéfique d’adopter une pensée bayésienne en prenant l’habitude de mettre à jour la vraisemblance de nos croyances et en musclant notre intuition bayésienne22.

On peut maintenant voir en quoi cette approche permet de répondre aux critiques formulées dans la section précédente :

  • Elle peut être utilisée pour justifier les principes a priori arbitraires de la zététique. Puisque le théorème de Cox-Jaynes montre que l’approche bayésienne est la seule cohérente, alors démontrer les principes zététiques par la formule de Bayes justifierait leur pertinence. C’est ce que nous ferons dans la dernière section pour deux de ces principes.
  • Puisque dans l’approche bayésienne tout est exprimé en fonction de probabilité on évite la binarité et la rigidité que peut prendre parfois le discours zététique.
  • Comme nous le verrons dans la dernière section, en plus de justifier le rasoir d’Ockham et la maxime de Hume, l’approche bayésienne apporte un cadre mathématique qui permet de quantifier ce qu’on entend par « l’hypothèse la plus parcimonieuse » ou une « affirmation extraordinaire ».
  • Alors que la zététique requiert parfois une étude approfondie d’un sujet pour obtenir une conclusion, l’approche bayésienne permet toujours d’attribuer une vraisemblance à l’affirmation quel que soit la quantité d’information dont on dispose.

Les outils zététiques dans une main bayésienne

Les deux premières parties ont permis de montrer ce que le bayésianisme peut apporter à la zététique et s’alignent avec des travaux pré-existants (notamment ceux de Christophe Michel présenté dans l’introduction). Cette dernière partie est une contribution plus personnelle (et plus technique aussi peut-être) et montre comment le cadre bayésien permet de justifier deux principes fondamentaux de la zététique : le rasoir d’Ockham et la maxime de Hume répondant ainsi partiellement23 à la première critique formulée.

Rasoir d’Ockham

Quand on est confronté à plusieurs affirmations expliquant un même phénomène, le rasoir d’Ockham nous invite à privilégier l’affirmation la plus parcimonieuse. C’est à dire, l’affirmation qui requiert les hypothèses les moins coûteuses intellectuellement. Cependant, la signification de parcimonie ne va pas toujours de soi en l’absence de quantifications.
Voyons ce que l’approche bayésienne peut en dire. Admettons que l’on ait trois affirmations A_1, A_2 et A_3 pour expliquer la même preuve P. les formules de Bayes s’écrivent alors :

    \begin{equation*} \begin{split} \Prob{A_1|P} & = \frac{\Prob{A_1}\Prob{P|A_1}}{\Prob{P}} \\ \Prob{A_2|P} & = \frac{\Prob{A_2}\Prob{P|A_2}}{\Prob{P}} \\ \Prob{A_3|P} & = \frac{\Prob{A_3}\Prob{P|A_3}}{\Prob{P}} \\ \end{split} \end{equation*}

Chercher l’affirmation à privilégier revient à chercher l’affirmation la plus probable au vu de la preuve, donc la plus grande de ces trois probabilités. En multipliant toutes ces quantités par \Prob{P}, on cherche donc l’affirmation maximisant \Prob{A_i} \Prob{P|A_i}.
Ce qui peut se lire : Probabilité de l’affirmation A_i multipliée par la probabilité d’observer la preuve P sachant que l’affirmation A_i est vraie. La formule de Bayes nous dit donc comment interpréter le terme « plus parcimonieux » du rasoir d’Ockham. Ce n’est donc pas simplement l’affirmation la plus probable qu’il faut privilégier, c’est à dire \Prob{A_i}, mais bien le produit de cette probabilité avec la probabilité d’observer P sachant que A_i (l’exemple à venir rendra la nuance plus claire). On peut en déduire une nouvelle formulation pour le rasoir d’Ockham:

Rasoir d’Ockham bayésien :L’hypothèse maximisant \Prob{A_i} \Prob{P|A_i} doit être privilégiée. C’est à dire l’hypothèse maximisant le produit de la probabilité de A_i et de la probabilité d’observer la preuve P sachant A_i.

Cela peut sembler être une subtilité mais l’exemple suivant montre la différence induite par ce changement.

Exemple : Monsieur M. met dans une boite un chat et un souris. Dix secondes après il rouvre la boîte et la souris a totalement disparu. On peut émettre plusieurs affirmations :

  1. A_1Le chat a mangé la souris
  2. A_2La souris est passé dans une dimension différente pour échapper au chat
  3. A_3Monsieur M. est magicien

Usons de notre rasoir d’Ockham bayésien pour voir quelle affirmation privilégier. On considère les probabilités a priori des affirmations suivantes : \Prob{A_1} = 0.8 : Les chats aiment manger des souris;
\Prob{A_2} = 0.0000001 : Je n’ai pas connaissance de souris ayant une telle capacité;
\Prob{A_3} = 0.1 : Je ne connais pas bien cette personne, mais il n’est pas impossible que ce soit un tour de magie.

  • Si on s’intéresse au curseur de vraisemblance utilisé classiquement en zététique, nous pourrions penser qu’il ne faut considérer que la probabilité a priori \Prob{A_i} de ces affirmations. Ainsi il semblerait que l’affirmation A_1 soit à privilégier.
  • Considérons désormais la seconde partie du calcul uniquement (celle qui prend en compte la probabilité d’observer la donnée si l’affirmation est vraie), et que nous appelons la fonction de vraisemblance ou simplement vraisemblance. La donnée en l’occurrence est la révélation du contenu de la boite 10 secondes plus tard sans souris. On a alors par exemple : \Prob{P | A_1} = 0.1 : Seulement 10 secondes pour manger une souris et ne laisser aucune trace… ça me parait suspect; \Prob{P | A_2} = 0.999 : Si la souris avait un tel pouvoir elle aurait en effet sûrement disparu; \Prob{P | A_3} = 0.95 : Si Monsieur M. est magicien alors il est très probable que la disparition de la souris soit son tour de magie. En ne regardant que cette « vraisemblance », c’est alors le voyage inter-dimensionnel qui est à privilégier.
  • Dans un cadre bayésien, c’est la probabilité a posteriori que nous devrions regarder. C’est le produit des deux quantités précédentes24. On trouve alors :

    \begin{equation*} \begin{split} \Prob{A_1}\Prob{P|A_1} &= 0.8 \times 0.1 = 0.08 \\ \Prob{A_2}\Prob{P|A_2} &= 0.0000001 \times 0.999 = 0.0000000999 \\ \Prob{A_3}\Prob{P|A_3} &= 0.1 \times 0.95 = 0.095 \end{split} \end{equation*}

Au final, l’hypothèse à privilégier est que Monsieur M. est magicien…
Dans l’utilisation classique du rasoir d’Ockham cette précision n’est pas faite et le terme « affirmation la plus parcimonieuse » peut prêter à confusion.
On peut donc résumer le calcul ainsi :

    \begin{equation*} \begin{split} & \text{Probabilité a posteriori (ou \textit{posterior})} = \\ & \text{curseur de vraisemblance non bayésien (ou\textit{ prior})} \times \text{vraisemblance} \end{split} \end{equation*}


Les termes posterior et prior sont communément utilisés dans le cadre bayésien comme indiqué dans la formule ci-dessus.

Maxime de Hume

Également appelée standard de Sagan, ou de Truzzi, ou de De Laplace25, cette maxime postule que « Une affirmation extraordinaire requiert une preuve extraordinaire ».
Ici encore, nous allons voir que le cadre bayésien permet de retrouver et de préciser cette affirmation. Reprenons à nouveau la formule de Bayes :

(2)   \begin{equation*}\Prob{\text{Affirmation}|\text{Preuve}} = \frac{\Prob{\text{Affirmation}}\Prob{\text{Preuve}|\text{Affirmation}}}{\Prob{\text{Preuve}}}\end{equation*}

Comme dit précédemment une affirmation est dite extraordinaire si elle est a priori très peu probable. Une telle affirmation vérifie donc \Prob{\text{Affirmation}} = \epsilon, où \epsilon est une quantité très petite. Pour que cette affirmation, une fois pris en compte le nouvel élément de preuve, soit vraisemblable, il faut donc une preuve qui mène à \Prob{\text{Affirmation}|\text{Preuve}} \approx1. On peut montrer que cette condition26 implique la relation suivante:

(3)   \begin{equation*}\Prob{\text{Preuve}} \ll \Prob{\text{Preuve}|\text{Affirmation}}\end{equation*}

Ainsi pour qu’une affirmation a priori extraordinaire devienne vraisemblable il faut donc que la probabilité d’observer la preuve soit beaucoup plus petite que la probabilité d’observer la preuve sachant l’affirmation (nous verrons un exemple plus loin). La formule de Hume se déduit simplement en observant que comme toute probabilité est inférieur ou égale à 1 on a \Prob{\text{Preuve}|\text{Affirmation}} \leq 1 et donc

(4)   \begin{equation*}\Prob{\text{Preuve}} \ll 1\end{equation*}

Ainsi la probabilité d’observer la preuve doit être très petite. En d’autres terme, la preuve doit être extraordinaire27 ! Ainsi, la formule de Bayes permet bien de démontrer la maxime de Hume.
Cependant la formule (3) en dit un petit peu plus :

la condition, \Prob{\text{Preuve}} \ll 1 n’est pas suffisante ! Il faut également que \Prob{\text{Preuve}} \ll \Prob{\text{Preuve}|\text{Affirmation}} et donc que la probabilité d’observer la preuve sachant l’affirmation ne soit pas trop petite ! C’est à dire qu’il faut que la preuve soit ordinaire si l’affirmation est vraie : \Prob{\text{Preuve}|\text{Affirmation}} \equiv 1.
On peut en déduire une nouvelle formulation pour la maxime de Hume.

Maxime de Hume bayésienne : Une affirmation extraordinaire requiert une preuve extraordinaire. Mais il faut aussi que la preuve soit ordinaire si l’affirmation est vraie.

Exemple :

Considérons l’affirmation A = « les licornes existent » que l’on peut qualifier d’extraordinaire. J’y octroie a priori une probabilité de un sur un milliard : \Prob{A} = 10^{-9} Pour que cette affirmation paraisse crédible, il faut donc observer une preuve P vérifiant \Prob{P} \ll \Prob{\text{P}|\text{A}}.
Considérons par exemple la preuve P_1 : « Quelqu’un a vu de loin une silhouette de cheval avec une corne sur le front ». Ce n’est pas une preuve si extraordinaire : il a pu se tromper, c’était peut-être une installation artistique, des petits malins ont pu attacher un postiche ou il a menti. J’estime la probabilité d’observer cela à un sur mille. On a donc \Prob{P_1} = 0.001. En revanche, il est clair que la probabilité que quelqu’un ait vu de loin une silhouette de cheval avec une corne sur le front sachant que les licornes existent est très élevée : P(P_1 | A) \approx 1.
On peut maintenant appliquer la formule de Bayes pour mettre à jour ma croyance en A sachant P_1 :

    \begin{align*} \Prob{A|P_1} & = \frac{\Prob{A}\Prob{P_1|A}}{\Prob{P_1}} = \frac{10^{-9} \times 1}{0.001} = 10^{-6} \end{align*}

Après cette preuve, j’octroie à l’existence des licornes une crédence de un sur un million. Cette preuve satisfaisait donc un seul des deux critères de la maxime de Hume bayésienne : elle est ordinaire si l’affirmation est vraie mais elle n’est pas extraordinaire en soi.
Au contraire prenons une autre preuve P_2 qui a une chance sur un milliard d’être observée : « J’ai fait 30 piles de suite ». La preuve est bien extraordinaire \Prob{P_2} \approx 10^{-9}. Mais là encore la preuve ne satisfait qu’un seul des deux critères de la maxime de Hume baysésienne : elle est extraordinaire mais elle n’est pas ordinaire si l’affirmation est vraie. En effet, ici les deux évènements sont décorrélés : l’existence de licorne ne rend pas plus ordinaire une suite de 30 piles P(P_2 | A) \approx 10^{-9}. Ça ne suffit donc pas à me convaincre. En l’occurrence la formule de Bayes donne:

    \begin{align*} \Prob{A|P_2} & = \frac{\Prob{A}\Prob{P_2|A}}{\Prob{P_2}} = \frac{10^{-9} \times 10^{-9}}{10^{-9}} = 10^{-9} \end{align*}

Ce deuxième cas est caricatural mais il soulève une erreur de logique : se contenter d’une preuve extraordinaire sans vérifier que cette preuve est beaucoup plus probable dans l’affirmation qu’elle cherche à valider.
Enfin une preuve satisfaisante pourrait donc être P_3 un article scientifique corroboré par plusieurs chercheurs et fournissant suffisamment d’informations sur l’existence de licornes et étayé par des vidéos et des photos. Une telle preuve serait tout à fait extraordinaire en soi (estimée pour l’exemple à une chance sur 800 millions) et totalement ordinaire si l’affirmation est vraie (estimée ici à 0.99\%). La formule de Bayes donne alors :

    \begin{align*} \Prob{A|P_3} & = \frac{\Prob{A}\Prob{P_3|A}}{\Prob{P_3}} = \frac{10^{-9} \times 0.99}{1.25*10^{-9}} = 0.792 \end{align*}

Ma crédence en l’existence des licornes est donc passé à environ 80\%.

Conclusion

Voilà donc quelques idées sur la complémentarité entre bayésianisme et zététique. Nous avons montré d’abord quelques écueils possible de la démarche zététique et comment le cadre bayésien permets en partie d’y répondre. Dans une dernière partie nous avons montré comment la formule de Bayes permet de retrouver et préciser deux principes de la zététique : le rasoir d’Ockham et la maxime de Hume.
Bien d’autres pièces restent à ajouter au puzzle afin d’obtenir un paradigme plus solide. Quid des autres principes de la zététique ? Des biais cognitifs et des sophismes ? Quid de la charge de la preuve ? Est-ce que la perspective bayésienne permet d’en dire quelque chose, voire d’enrichir ces concepts ? Néanmoins, à l’avenir, si votre recette zététique semble mécontenter votre auditoire, essayer d’y rajouter une pincée de bayésianisme pour la rendre plus légère.

Conférence Esprit critique et sciences ( Lycée Fourcade – D.Caroti) : quelques extraits

Dans le cadre d’une conférence donnée en novembre 2019 au lycée Marie Madeleine Fourcade de Gardanne, notre collègue Denis Caroti avait été filmé… Mais l’enregistrement n’ayant pas les qualités attendues, nous lui avons demandé de publier certains extraits de celle-ci, en mode diaporama commenté, extraits que nous publions à présent. Cette conférence, organisée par Véronique Bianchi pour la « cafèt des sciences », était à destination des élèves et des enseignants et personnels présents. Merci à ces derniers pour leur accueil chaleureux en coulisse ainsi que pour toute l’attention des élèves pendant cette intervention.

Esprit critique ?

Cette première « pastille » présente ce que l’on peut entendre par esprit critique en lien avec l’enquête et l’analyse de l’information : qu’est-ce que l’esprit critique et pourquoi s’en inquiéter ?

Quelques références pour aller plus loin :

Évaluer les preuves

Dans cette vidéo, après avoir défini la notion de preuve, on présente l’échelle des preuves ainsi que les différents sens du mot science, l’importance de préciser les types de registres qui s’entremêlent dans un débat ainsi que les limites et forces de la science en tant que démarche d’enquête et ensemble de connaissances.

Quelques références pour aller plus loin :

Prendre conscience de la limite de nos sens

Dans la vidéo suivante, on aborde la question de la faillibilité de nos sens à travers quelques exemples d’illusions d’optique classiques : l’objectif n’est pas de faire douter systématiquement de nos sens mais plutôt de faire comprendre qu’ils ne sont pas infaillibles : si l’on souhaite gagner en fiabilité, il sera alors utile (et rationnel) d’avoir recours à des preuves plus solides que notre seule expérience personnelle.

Pour aller plus loin :

  • Doit-on encore présenter le délectable cours en ligne de notre collègue et Cortexien de la première heure Richard Monvoisin qui aborde de nombreux exemples sur la limite de nos sens ?

Comment évaluer un témoignage ?

Dans cette partie, il est question d’apprendre à placer son curseur de vraisemblance en fonction du contenu du témoignage que l’on reçoit : toutes choses égales par ailleurs, plus une affirmation sort de l’ordinaire et des connaissances que l’on a, plus on doit exiger des preuves solides soutenant celle-ci. C’est, entre autre, ce que le philosophe David Hume relevait déjà il y a trois siècles dans son Enquête sur l’entendement humain mais aussi Laplace quelques années plus tard en écrivant : « De ce qui précède, nous devons généralement conclure que plus un fait est extraordinaire, plus il a besoin d’être appuyé de fortes preuves ; car, ceux qui l’attestent pouvant ou tromper ou avoir été trompés, ces deux causes sont d’autant plus probables que la réalité du fait l’est moins en elle-même. » (Théorie analytique des probabilités, 2e édition, 1812, p.17)

L’effet cigogne (ou comment ne pas confondre corrélation et causalité)

Dans cette vidéo, on aborde la fameuse confusion corrélation-causalité, que notre collègue Henri Broch a nommé « Effet cigogne » il y a déjà plusieurs années : un lien statistique entre deux variables (corrélation) n’implique pas forcément un lien de causalité entre celles-ci… Attention, la conclusion sur l’établissement du lien causal n’est pas l’objet de cette vidéo : pour en savoir davantage, voir les références ci-dessous.

Pour aller plus loin :

Effet paillasson et impostures intellectuelles

Dans cette dernière vidéo, on présente ce qu’a nommé Henri Broch « l’effet paillasson » ainsi que les dérives qui y sont liées, notamment en termes d’impostures intellectuelles dans le champ du soin (avec le recours au verbiage pseudoscientifique).

Pour aller plus loin :

La COVID-19? Un bon prétexte pour causer démarche scientifique

Les Presses Universitaires de Grenoble (PUG) ont profité de la crise du coronavirus pour proposer de la pensée critique au temps de cerveau disponible. Des membres et anciens membres du CORTECS ont ainsi pris la parole dans la série « Le virus de la recherche ». De belles pépites à lire et relire pour changer de Netflix.

« Non, non merci bien, moi vous savez le COVID ce n’est pas franchement ma tasse de thé… » On ne peut pas dire que Raul ait été d’emblée emballé par l’invitation des PUG. Il s’est finalement ravisé pour souligner que « contrairement aux activités de voyance, la science ne peut dire de l’avenir que ce que le passé nous permet d’inférer ». Une invitation à distinguer faits scientifiques et interprétation de ces faits, disponible en libre accès ici.

Nos deux amis, Nicolas et Richard, en routards de la pensée critique, invitent à la prudence quand il s’agit de se faire une opinion sur de telles questions de santé publique qui présentent un combo d’économie, d’infectiologie, de statistiques bayésiennes, de science politique et de philosophie morale. Grande est la tentation de donner son avis sur tout et n’importe quoi dans ce contexte.

Cours Zététique et autodéfense intellectuelle à l’Université de Nîmes

Vous connaissiez les formidables cours de Zététique et autodéfense intellectuelle de l’inénarrable Richard Monvoisin ? Depuis 2019, ce sont nos collègues Jérémy Attard et Denis Caroti qui se sont lancés dans l’aventure. S’adressant à tous les étudiants en première année de licence de Psychologie de l’Université de Nîmes, ce cours est en quelque sorte le petit frère de celui de Grenoble. En voici quelques détails.

Lorsque Jonathan Delmonte, chercheur en psychologie clinique et psychopathologie, nous a demandé si nous voulions bien dupliquer les enseignements de Richard dans son université, la réponse fut rapide : oui, bien entendu ! Dès janvier 2019, un nouveau cours est donc né : 12x2h pour presque 400 étudiants de l’université de Nîmes (L1 psychologie) et un sacré boulot pour corriger les dossiers sur lesquels ils planchent pendant plusieurs semaines… mais finalement, la satisfaction de transmettre des connaissances, des outils pratiques et méthodologiques et surtout un état d’esprit : rationalité, souci de la preuve, humilité intellectuelle, curiosité et envie d’aller toujours (se) questionner.

Le programme des cours (qui varie à la marge) :

  1. Introduction à la zététique, l’esprit critique et l’autodéfense intellectuelle
  2. Qu’est-ce qu’une ‘bonne’ preuve ? Fiabilité de nos perceptions, biais cognitifs et témoignages
  3. Quelques bases d’épistémologie pratique (1)
  4. Quelques bases d’épistémologie pratique (2)
  5. Arguments fallacieux et raisonnements
  6. Chiffres, statistiques et graphiques
  7. Langage et effets : Barnum, paillasson, impact
  8. Hasard, coïncidences et scénarios complotistes
  9. La Nature et ses dérives
  10. Médecines alternatives : le cas de l’homéopathie
  11. Les créationnismes
  12. Prison, justice et philosophie morale

Les contenus sont accessibles sur simple demande par mail : contact-at-cortecs.org

L’ouverture d’un tel cours est suffisamment rare en France pour remercier Jonathan Delmonte et toute l’équipe enseignante pour leur confiance et envie de faire naître ce cours. Et bien entendu un merci spécial à Richard Monvoisin qui a plus qu’inspiré le contenu distillé aux étudiants mais également à Henri Broch, qui lança les premiers enseignements de zététique il y a plus de 30 ans à Nice.

Cours Esprit critique et mathématiques au lycée : échantillonnage et zététique

Louis Paternault est enseignant de mathématiques au lycée Ella Fitzgerald de Saint Romain en Gal (69). Il nous présente une nouvelle séquence (voir la première ici) effectuée avec ses élèves de seconde concernant la notion d’échantillonnage et pour laquelle il utilise une expérience fictive d’un sourcier cherchant à prouver son « pouvoir ». Il aborde également les notions de charge de la preuve et d’échelle des preuves. L’article rédigé par Louis est déjà publié et mis en forme sur son blog, nous le reproduisons ici avec son autorisation. Merci et bravo encore à lui !

Téléchargements

Voici les fichiers utilisés pour cette séance :

Objectifs

Mathématiques

Cette séance introduit la partie du programme de seconde générale (jusqu’en 2018-2019) qui concerne l’échantillonnage, par exemple : « Exploiter et faire une analyse critique d’un résultat d’échantillonnage. »

En revanche, si l’échantillonnage est toujours dans le nouveau programme, la notion d’intervalle de fluctuation semble avoir disparu, donc cette séance devra être adaptée à partir de l’année scolaire 2019-2020.

Zététique

Cette séance vise à montrer comment l’échantillonnage permet de porter un regard critique sur la société qui nous entoure, et en particulier sur les pseudo-sciences. Elle introduit les maximes « Des affirmations extraordinaires réclament des preuves plus qu’ordinaires » et « La charge de la preuve est à celui ou celle qui affirme. »

  • Cet objectif s’inscrit également dans le cadre du programme officiel (jusqu’à la réforme du bac 2021), en participant à « donner à chaque élève la culture mathématique indispensable pour sa vie de citoyen ».
  • Cet activité permet également de poursuivre le développement de la compétence du socle commun : « L’appréhension rationnelle des choses développe les attitudes suivantes : […] l’esprit critique : distinction entre le prouvé, le probable ou l’incertain, la prédiction et la prévision, situation d’un résultat ou d’une information dans son contexte […]. »

Contexte

Mathématiques

Cette séance a eu lieu fin décembre, à la fin du chapitre sur les statistiques. Les élèves avaient donc vu (avec moi la semaine précédente, ou au collège) des notions de statistiques descriptives (moyenne, médiane, quartiles, représentations graphiques). L’échantillonnage, en revanche, était nouveau pour eux.

Ils n’avaient quasiment pas utilisé de calculatrice scientifique.

Zététique

Je n’avais jamais abordé ce type de sujet, et ils n’avaient (à ma connaissance) jamais fait ou entendu parler de zététique.

Déroulement

Cette activité s’est déroulée en une heure et demi (sur deux séances). Le diaporama est utilisé comme support de la majeure partie de la séance.

La première heure a été faite en demi-groupes, et la seconde en classe entière. Il doit être tout à fait possible de faire l’ensemble en classe entière.

Père Noël et Charge de la preuve

_primary

La première diapositive du diaporama contient l’affirmation « Le Père Noël existe ». Je demande aux élèves de me prouver le contraire. Extraits de dialogues :

Élève : Ça n’est pas possible de visiter toutes les maisons du monde en une nuit. Il faudrait qu’il dépasse la vitesse de la lumière / son traîneau aurait un poids démesuré / vu la vitesse nécessaire, à cause de la friction de l’air, son traîneau prendrait feu / il ne peut pas livrer des cadeaux dans les maisons sans cheminées…
Prof : Le Père Noël est magique : il n’est donc pas soumis aux lois de la physique.
Élève : Mais la magie n’existe pas !
Prof : Prouvez le moi.

Élève : Ce sont les parents qui apportent les cadeaux.
Prof : Chez vous, peut-être, mais le Père Noël apporte leurs cadeaux aux autres enfants.

Élève : Si le Père Noël existait, il apporterait des cadeaux à tout le monde, or les enfants pauvres n’ont pas de cadeaux.
Prof : Le Père Noël n’aime pas les pauvres.

Élève : Mais la magie n’existe pas. Vous avez déjà vu une licorne ?
Prof : Vous avez déjà vu un rhinocéros ?

Tous les élèves n’ont pas participé à cet échange, mais un bon nombre a essayé d’apporter des preuves. J’ai senti la frustration des élèves, de qui je balayais toutes les tentatives de preuves, ce qui montre leur implication dans l’exercice.

 Un élève a finalement remarqué qu’il était nécessaire que je prouve que le Père Noël existe, réflexion que j’ai reprise, et qui m’a permis d’expliquer la maxime « La charge de la preuve est à celui ou celle qui affirme », que j’ai ensuite illustrée avec d’autres exemples (« la nuit dernière, j’ai été enlevé puis relâché par des extra-terrestres ; prouvez-moi que c’est faux » ; « Emmanuel Macron est un lézard à la solde des martiens ; prouvez-moi que c’est faux »). Je n’ai pas mentionné (et les élèves non plus) que le même raisonnement s’applique exactement de la même manière si l’on remplace le Père Noël par Dieu.

Échelle des preuves

Si c’est bien à celui qui affirme de prouver ses propos, nous n’allons pas exiger de nos interlocuteurs qu’ils prouvent chacune de leur affirmation. L’échelle de la preuve1 arrive alors à point nommé.

_primary

Cette échelle n’est pas vraiment utile pour amener la notion de fluctuation d’échantillonnage, mais elle sert à la formation citoyenne : elle explicite la citation d’Henri Poincaré : « Douter de tout ou tout croire sont deux solutions également commodes, qui nous dispensent de réfléchir. »

Sourcier

J’ai ensuite expliqué que nous utilisons la preuve en mathématiques pour démontrer plein de choses, mais jusqu’à maintenant, dans leurs cours de mathématiques, ils ne s’en sont servi, dans la grande majorité, que pour des énoncés mathématiques. Le but de la séance est d’introduire un outil permettant de prouver des énoncés « de la vraie vie ».

_primary

J’ai ensuite introduit le cas d’étude suivant : « Une personne affirme être sourcier, c’est-à-dire avoir le pouvoir de détecter des sources d’eau. Comment faire pour confirmer ou infirmer son prétendu don ? ». Peu à peu, l’idée de mettre le sourcier à l’épreuve a émergé, qui devrait être faite en aveugle (je n’ai pas abordé la notion de double aveugle), et enfin, nous avons convenu qu’il fallait répéter cette épreuve, pour limiter l’intervention du hasard (une version plus développée de cette démarche est décrite dans Esprit critique, es-tu là ? par le collectif CorteX).

_primary

Nous n’avons pas réalisé l’expérience dans la classe, mais j’ai présenté les résultats (calculés pour être à la limite de l’intervalle de fluctuation à 95 %, tel qu’étudié en seconde) : sur les 50 essais, notre sourcier a eu 30 bonnes réponses. Comment interpréter ce résultat ?

Après d’autres réflexions, nous avons convenu que la question était : une telle réussite peut-elle être attribuée au hasard, ou est-elle la preuve d’un don ? Il nous fallait donc simuler plusieurs expériences, pour voir s’il nous arrivait d’atteindre 30 réussites sur 50 essais.

Simulation

À ce moment-là, j’ai distribué cette fiche (source) aux élèves, qui constituera leur cours pour cette partie du chapitre. Il rappelle le problème (l’expérience du sourcier), et les guide pour la résolution, avant d’introduire la notion d’intervalle de fluctuation.

Chaque table d’élève a utilisé sa calculatrice pour simuler une série de 50 essais, avec une probabilité de réussite de 50 %, et compilé les résultats au tableau. Manque de chance, dans un des deux groupes, nous avons dû conclure, à mon grand regret, qu’autant de succès avaient vraiment peu de chances d’être attribués au hasard, et que le « sourcier » avait sans doute des dons (voir la partie Problèmes).

Intervalle de fluctuation

La dernière phase de l’activité a pris la forme d’un cours magistral plus classique. Après avoir expliqué l’intérêt d’un tel outil (notamment par rapport aux simulations), j’ai présenté l’intervalle de fluctuation [p−1/√n ; p+1/√n] et son utilisation. Après l’avoir appliqué à notre sourcier, nous avons enfin conclu qu’il n’avait pas donné la preuve de ses pouvoirs.

La suite de la fiche présente en exemple le problème suivant : la proportion de femmes à l’Assemblée nationale, inférieure à la moyenne, est-elle le symptôme d’une sous-représentation des femmes à l’Assemblée nationale ?

Problèmes

  • Lorsque les élèves devaient me prouver que le Père Noël n’existe pas, je réfutais moi-même leurs arguments. Il pourrait être intéressant de leur laisser le temps de les réfuter eux-mêmes.
  • La simulation a été faite en demi-groupe. Cela pose problème, car l’échantillon n’a alors que 17 individus, ce qui est peu. La conséquence est qu’il est tout à fait possible, avec un échantillon aussi petit, de « prouver » que le sourcier a un don, ce qui est bien dommage…
  • Les calculatrices TI que j’utilisais dans mon ancien lycée génèrent toutes la même séquence aléatoire. Avec ce modèle, il faut donc initialiser le générateur aléatoire correctement, pour ne pas avoir trente fois la même simulation. Je n’ai pas rencontré ce problème avec les calculatrices Casio.

Atelier Esprit critique et autodéfense intellectuelle en 2nde

Nathalie Laot-Godebert enseigne les SVT au lycée Langevin de Martigues. Dans le cadre de l’Accompagnement Personnalisé (AP), elle a fait travailler ses élèves de seconde sur la thématique « Esprit critique et autodéfense intellectuelle ». Comme beaucoup de collègues, elle a décidé de partager son travail, en présentant la manière dont elle a organisé ses séances, leur contenu, ce qui a marché et ce qui a été plus difficile. Merci à Nathalie et bravo pour tout cela, c’était la première fois qu’elle se lançait dans ce type d’enseignement et nous avons tenté de l’épauler au mieux dans cette aventure !

 

Objectifs

Donner les outils scientifiques pour se faire une opinion éclairée face à une information ou un phénomène qui sort de l’ordinaire au travers de l’étude des médecines dites « alternatives ». Plusieurs raisons m’ont poussé à travailler sur cette thématique :

  • Au niveau scientifique : savoir construire un protocole expérimental avec tous les outils nécessaires, douter de son opinion pour en tester la véracité, éventuellement changer d’avis pour une opinion plus juste.
  • Au niveau sociétal : un grand nombre de personnes se tournent vers « l’alternatif » (consommer autrement, voyager autrement, donner se rapprocher de l’essentiel, du « naturel »…), le domaine de la santé n’est pas épargné : on cherche à se « soigner autrement ». C’est un sujet a priori proche des élèves.
  • Au niveau affectif : le choix d’une approche thérapeutique est très personnel, lié à notre vécu et à notre conception de ce qu’est bien vivre et bien s’entretenir : or, plus l’adhésion à une pratique donnée est ancienne, plus sa remise en question semble difficile. Ce sujet illustre donc bien l’escalade d’engagement décrite en psychologie sociale et qui permet de pointer et décrire certains biais cognitifs pour les élèves.

Compétences travaillées

  • Reconnaître les biais de raisonnement qui peuvent venir fausser notre jugement.
  • Utiliser les méthodes permettant de construire de la connaissance fiable.
  • Sensibiliser aux mécanismes de rumeur dans les médias et sur le net et à la recherche de sources.
  • Appliquer les outils méthodologiques et expérimentaux.

Public

24 élèves de seconde, toutes classes confondues. Une semaine avant le début du projet, chaque élève devait indiquer parmi une liste de toutes les thématiques proposées par les enseignants d’AP, quatre thématiques par ordre de préférence (de 1 à 4 avec en 1 la thématique la plus souhaitée). Sur les 24 élèves, la majorité avait choisi le thème « Esprit critique et autodéfense intellectuelle » en choix 2 ou 3.

Organisation

Les séquences se sont déroulées sur des créneaux de 2h. En tout, j’ai pu effectuer six séances.

Séance 1

Présentation de la zététique, de ses divers champs d’investigations. Bases épistémologiques et différents biais de raisonnements. Notamment :

  • Partir sur des faits : en l’absence de faits, ne pas entrer dans la théorisation.
  • Bien cerner l’hypothèse à tester et prendre des mesures non ambiguës (un sourcier est capable de trouver de l’eau à partir de 2 mètres de profondeur et non pas entre 0 et x mètres, quelle quantité d’eau, etc.).
  • On ne teste qu’un seul paramètre à la fois.
  • Faire un échantillonnage sans biais de validation subjective (exemple du rêve prémonitoire, il faut un critère temporel qui permet de dire que c’est prémonitoire ; la personne doit avoir fait le rêve deux ou trois jours avant l’événement (à fixer) et non pas 1000 jours avant).
  • Le principe du double aveugle.
  • Éviter les pièges des probabilités et statistiques (par exemple le paradoxe des anniversaires).

Récupérer le diaporama utilisé : ici

Points positifs : Les élèves apprécient les supports visuels qu’ils ont l’habitude de manipuler : vidéos youtube, blogs, articles chocs diffusés sur les réseaux sociaux. L’expérience réalisée avec Dave Guillame (https://www.youtube.com/watch?v=F7pYHN9iC9I) leur a permise de comprendre à quel point il est possible de récolter beaucoup d’informations sur leur vie.

Points négatifs : les élèves ne distinguent et ne mémorisent pas tous le nom des différents biais cognitifs « validation subjective », « dissonance cognitive », « prétentions floues »…

Séance 2

Apprentissage des outils méthodologiques et expérimentaux au travers d’une expérience de « détection de l’eau ». Cette séance, élaborée par Stanilas Antczak et Florent Tournus, est entièrement décrite dans le livre Esprit critique es-tu là ? 30 activités zététiques pour aiguiser son esprit critique. La présentation des résultats s’est faite sous forme d’un histogramme « fait maison » pour illustrer la répartition aléatoire des réponses, formant une distribution normale, en forme de « courbe de Gauss ».

Dans cette activité, j’ai joué le rôle de la personne possédant le « pouvoir » de détecter de l’eau. Mais j’ai également dû prendre un élève complice. Ainsi, la séance précédant celle de l’expérience, j’ai demandé à une élève du groupe de jouer ce rôle pour m’aider à « deviner » où se trouvaient les verres remplis d’eau. Nous avons convenu d’un signe : les pieds ouverts en V = « il y a de l’eau », les pieds fermés = « il n’y a pas d’eau ». Ce signe a été particulièrement efficace compte tenu de sa discrétion et de la configuration de la salle et des paillasses qui me permettaient de jeter un œil sur les pieds de l’élève assise en face de moi. Cette élève a toujours eu l’habitude de s’asseoir au premier rang donc ça n’a pas attiré les soupçons. La grande difficulté pour le complice est de mémoriser très rapidement les 10 verres sans se tromper avant qu’ils ne soient cachés. Si c’était à refaire, j’aurais pu conseiller de ne retenir que les verres remplis…
Je n’ai pas choisi de travailler avec un second complice désigné pour m’assister, car cela aurait trop attiré l’attention sur lui. J’ai donc joué le jeu seule sans assistant, le complice restant dans le public.

MatHistogramme expérienceériel utilisé :
– 10 verres
– 10 boîtes non transparentes pour cacher les verres
– 10 cartons notés de 1 à 10 pour numéroter les verres
– Le matériel pour la partie « étude statistique » (voir photo)
– Un tableau avec feutres ou craies pour noter les réponses

Pour la construction du matériel de la partie statistique j’ai utilisé des feuilles rigides plastifiées pour rétroprojecteur, et des tubes de sarbacane pour le moulage ; les boules à tirer pour la sarbacane m’ont ensuite servi pour remplir chaque partie !

Configuration de la salle :
Une salle de classe avec 2 portes pour, lors du test en double aveugle, permettre au groupe 1 de remplir les verres et de sortir sans croiser le groupe 2 qui rentre dans la salle pour tester mon pouvoir de détecter les verres remplis ou non.

Points positifs : L’expérience a très bien fonctionné, à tel point qu’ils ont eu du mal à proposer l’hypothèse d’un complice dans la salle. J’ai donc dû les mettre un peu sur la piste en leur demandant « pensez-vous que vous devez connaître les verres remplis pendant le test ? Si non, comment faire pour que ni vous ni moi ne le sachiez ? » […] « Ah mais oui c’est vrai, il y a peut-être l’un de nous qui vous donne les réponses en fait… ». La mise en place d’un double aveugle avec un générateur de hasard type pièce pile/face a pu alors être mise en place avec les élèves.

Points négatifs : La partie analyse statistique des résultats a été un peu plu laborieuse à mettre en place et pas forcément fiable car je manquais d’effectif pour construire une belle courbe de Gauss.

Séance 3

Mise en application par les élèves d’un travail d’enquête sur un sujet en lien avec les affirmations extraordinaires dans le champ des thérapies non conventionnelles

Consignes : Travailler par binôme/trinôme sur la recherche de sources d’une affirmation extraordinaire dans le domaine de la santé et des thérapies dites alternatives, choisie et considérée communément comme vraie.

Déroulement possible : Choisir une affirmation sur un sujet que vous souhaiteriez traiter (à la seule condition que l’affirmation centrale à vérifier soit de type scientifique). Guidé et encadré durant une séance de 2h, vous construirez une enquête sur l’affirmation choisie en présentant la séance suivante un diaporama (10 minutes/groupe pour la présentation + échanges/questions).

Modalités :

  1. Une diapo-introduction qui formule la question (avec un point d’interrogation), son contexte, ses enjeux
  2. Une diapo présentant les différentes hypothèses, théories, scénarios sur le sujet : qui les défend, où, pourquoi ?
  3. Une diapo présentant les biais, effets, erreurs que vous relevez pour chaque hypothèse.
  4. Une diapo qui décrit votre enquête personnelle et la méthode employée pour rechercher les informations qui vous manquent. Quelles erreurs relevez-vous dans les différentes théories ?
  5. Une diapo-conclusion présentant le résultat de votre enquête (même s’il est incomplet : l’important est moins ce que vous trouvez que la manière dont vous avez cherché)

Votre diaporama devra contenir :

  • Des illustrations pertinentes et de qualité. Les extraits vidéos de films, documentaires, publicités sont bienvenus !
  • Les principaux mots-clefs (très peu de texte, l’essentiel se dit à l’oral)
  • La bibliographie utilisée, citée, la source des illustrations, la webographie, à chaque diapositive !

Exemples de sujets :

  • L’hypnose : fin thérapeutique ou escroquerie ?
  • Y-a-t-il un effet placebo sur les animaux ?
  • Le jeune a-t-il une efficacité thérapeutique propre ?

Votre sujet peut dépasser le cadre des thérapies dites alternatives et s’étendre au domaine plus large de la médecine/santé/bien-être :

  • Quelles sont les prétentions des colliers d’ambre sur les enfants ?
  • Des guérisons extraordinaires se produisent-elles à Lourdes plus qu’ailleurs ?

Vous trouverez sur cette page wikipedia bon nombre d’autres médecines non-conventionnelles  :https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_m%C3%A9decines_non_conventionnelles

Points positifs : Élèves motivés

Points négatifs : …mais un peu perdus. La plupart des groupes ont eu du mal à cerner les prétentions de départ des personnes décrivant un phénomène, ils ont voulu directement s’attaquer à la partie scientifique en disant d’emblée que c’est « faux », même avec un très faible bagage de preuves. J’ai relevé une absence d’analyse des biais de raisonnement, des erreurs de logique et de citations des sources. L’outil internet est vaste et les élèves se perdent vite dans le visionnage de vidéos, au point qu’ils finissent par s’éloigner lentement mais sûrement de leur sujet. Je leur ai donc proposé une série de sites à partir desquels ils pouvaient travailler (site du Cortecs, tatoufaux.com…). Et malheureusement, le résultat s’est bien souvent transformé en un copier-coller intégral d’un sujet déjà traité.

Séance 4

Séance consacrée à la recherche de sources et à la mise en forme du diaporama. C’est la partie la plus laborieuse : j’ai conseillé d’insister sur la formulation de la question de départ et ajouter le maximum de ressources illustratives (une vidéo sur le phénomène, un article, un témoignage) ainsi que sur les biais et erreurs relevés. Malgré ces conseils, très peu sont parvenus à appliquer ne serait-ce que le principe de parcimonie face à certaines allégations. Ils ont tous conclu que le phénomène qu’ils avaient étudié n’était pas prouvé, alors que j’attendais davantage qu’ils travaillent sur l’élaboration d’arguments permettant d’arriver vers cette conclusion, que la conclusion en elle-même.

Séance 5

Présentation des diaporamas de chaque groupe. Voir ici la production d’un groupe sur la paralysie du sommeil.

Points positifs des deux dernières séances : un travail de recherche et de présentation assez sérieux

Points négatifs : … mais un « départ » assez difficile, ne serait ce que dans le choix du sujet, j’ai dû leur proposer une liste et quasiment tous ont pioché leur sujet dans cette liste. J’aurais préféré qu’ils partent de leur propre croyance personnelle justement, et qu’ils étayent ensuite, car il n’y a pas meilleurs arguments que ceux qui sont parvenus à nous faire changer de point de vue… Sinon, le risque est de partir directement vers le « démontage » du phénomène en lui-même. C’est mon grand regret.

Séance 6

Intervention de Denis Caroti du Cortecs (théories du complot, sophismes, curseur de vraisemblance et principe de parcimonie…)

Points positifs : intervention d’une personne extérieure, sujets stimulants et contenu complémentaire des premières séances.

Points négatifs : un peu d’inertie dans le groupe, qui devait remobiliser aussi des notions vues auparavant.

Conclusion

L’accompagnement personnalisé autorise une grande liberté pédagogique face à des thématiques novatrices. La position du projet dans l’année (3ème trimestre) et le créneau horaire (de 16h à 18h) ne permet pas toujours d’avoir des élèves en forme ; à cela se rajoute la difficulté d’échanger avec des élèves qui ne sont pas les nôtres (groupes d’élèves de différentes classes) ou qui n’ont pas choisi en 1er vœu le thème. Les MPS (Méthodes et Pratiques scientifiques et les TPE (travaux personnels encadrés) peuvent laisser la place à davantage de temps et de possibilité d’expériences en classe, en tout cas le temps que la prochaine réforme du bac ne dessine plus précisément les contours d’autres intitulés d’enseignements qui laisseront libre cours à la démarche d’investigation des élèves.