
Compte rendu rédigé par Thibault Comes, sociologue de la déontologie du journalisme, spécialiste journaliste, média et information ; doctorant à Aix-Marseille Université (AMU). Il porte une thèse sur le Conseil de Déontologie Journalistique et de Médiation (CDJM).
Identification de la thèse
| Autrice | Ysé Vauchez |
| Titre | Produire le vrai sur le faux. Sociologie politique des discours et pratiques de lutte contre les fake news |
| Institution | Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne — CESSP (UMR 8209) |
| Directeur | Nicolas Hubé (Université de Lorraine) |
| Soutenance | 4 octobre 2024 |
| Volume | 689 pages |
| Données | 1 404 émissions INA analysées, 51 entretiens ont été conduits avec 53 personnes, 214 dispositifs recensés, observations ethnographiques (lycées, Discord, Assises du Journalisme) |
De quoi parle la thèse ?
En 2016, le syntagme « fake news » explose dans les médias et les arènes politiques. En quelques années, il devient une priorité d’État : de nouvelles lois sont votées, des plateformes de vérification financées, des programmes scolaires réorientés, des commissions présidentielles convoquées. La question que pose Ysé Vauchez est simple, mais radicale : et si le problème n’était pas les fake news elles-mêmes, mais la manière dont leur « lutte » a été construite comme problème public et comme ressource institutionnelle ?
Vauchez ne cherche pas à mesurer l’ampleur de la désinformation ni à évaluer l’efficacité du fact-checking. Elle fait autre chose, plus inconfortable : elle reconstitue, archives et entretiens à l’appui, la genèse sociale de cette mobilisation. Comment des acteurs radicalement hétérogènes (journalistes fragilisés par la désintermédiation1 numérique, universitaires en quête d’audience publique, fonctionnaires désireux de reprendre la main sur un espace perçu comme anomique, militants débunkeurs au RSA) se sont-ils retrouvés à agir ensemble, non parce qu’ils partageaient une définition commune du problème, mais parce qu’ils y trouvaient chacun un levier de repositionnement social ? La réponse demeure sans concession : la lutte contre les fake news est moins une réponse à une crise objective de la vérité qu’une ressource de légitimation pour des institutions elles-mêmes en crise.
La thèse repose sur un dispositif empirique exceptionnel par son ampleur : 1 404 émissions télévisées et radiophoniques recensées dans les archives de l’INA entre décembre 2016 et mai 2019, 51 entretiens ont été conduits avec 53 personnes, auprès d’acteurs allant du conseiller à l’Arcom au militant au RSA, 214 dispositifs de lutte contre les fake news cartographiés, et des observations ethnographiques dans des lycées, sur des serveurs Discord et dans des conférences professionnelles. C’est sur cette base que s’appuie l’analyse, et c’est ce socle qui lui donne son autorité.
Trois apports décisifs
Une archéologie de l’archive médiatique
Le premier apport tient à la rigueur du dispositif de preuve. En analysant en profondeur 141 émissions issues de l’échantillon INA, Vauchez établit un constat empiriquement solide : 77 % des émissions du corpus ne questionnent jamais le flou constitutif du terme « fake news ». Le syntagme y fonctionne comme une évidence nommée, une menace existentielle pour la démocratie, dont le coupable est le numérique et la crédulité supposée des jeunes et des classes populaires, et dont les remèdes légitimes se réduisent à deux : le fact-checking et l’Éducation aux Médias et à l’Information.
Ce que révèle ce travail de codage, c’est le fonctionnement d’un débat médiatique comme machine à consensus : les « professionnels de la vérité » (journalistes, experts, universitaires invités) se mettent en scène comme les seuls médecins capables de traiter une épidémie qu’ils ont eux-mêmes contribué à nommer et à dramatiser. La responsabilité des médias traditionnels dans la dégradation de l’espace public est systématiquement évacuée du cadre. Le débat ne porte pas sur la définition du problème ; il porte sur l’urgence d’agir, et cette urgence justifie l’extension continue du dispositif.
Le concept de « nébuleuse » anti-fake news
Le deuxième apport, le plus fécond pour la sociologie politique, est conceptuel. Pour décrire cet espace d’action collective, Vauchez forge la notion de nébuleuse, empruntée à l’historien Christian Topalov et réinvestie pour les coordinations contemporaines. La nébuleuse est un ensemble d’acteurs hétérogènes coordonnés non par une hiérarchie explicite mais par la circulation d’un même mot d’ordre, dont la force réside précisément dans son flou définitionnel.
Cette catégorie permet de saisir une transformation majeure de l’action publique : le passage du commandement à l’orchestration. L’État n’impose pas la vérité par la contrainte légale, la loi du 22 décembre 2018 sur la manipulation de l’information n’a donné lieu qu’à une poignée de saisines, ce qui en fait un instrument essentiellement symbolique. Il agit par délégation et incitation : il « appelle au combat » des groupes professionnels qui s’autosaisissent de la mission au nom de dispositions préalables. Des intermédiaires comme Gérald Bronner assurent la circulation des schèmes interprétatifs entre rapports ministériels et plateaux de télévision, produisant un effet d’évidence circulaire qui rend toute critique périphérique inaudible : le dispositif de lutte postule l’omniprésence de la menace, et cette menace, en retour, justifie l’extension du dispositif.
Le troisième apport est sans doute le plus directement utile pour les formateur·ices et lecteur·ices du CORTECS, et le plus politiquement dérangeant. À partir d’observations ethnographiques menées dans des établissements scolaires délibérément contrastés (un lycée « prestigieux » du 6e arrondissement de Paris et des collèges REP du Nord de la ville), Vauchez documente comment l’injonction à « vérifier ses sources » et à « développer l’esprit critique » ne fonctionne pas comme une méthode universellement transmissible : elle reproduit, dans la pratique pédagogique ordinaire, les hiérarchies de capital culturel qu’elle prétend effacer.
Le « bon élève » n’est pas celui qui a appris à interroger rigoureusement n’importe quelle source, y compris les médias de référence ; c’est celui qui sait performer une critique conforme aux attentes de l’institution, c’est-à-dire rejeter les sources déjà étiquetées comme déviantes et valider le monopole des médias légitimes. Les enseignants anticipent les capacités critiques de leurs élèves en fonction de leur origine sociale, transformant l’EMI en filtre de distinction opérant en amont de toute transmission effective. Les pratiques informationnelles des classes populaires y sont pathologisées, nommées « crédulité », « complotisme », « manque d’esprit critique », là où elles pourraient être analysées comme des formes de méfiance envers des institutions qui les ont elles-mêmes systématiquement mal représentées.
Les limites à garder en tête
La robustesse empirique de la thèse ne doit pas occulter quatre angles morts structurels, que tout lecteur averti devrait avoir présents à l’esprit pour ne pas importer avec la thèse les impensés qui l’habitent.
La réflexivité asymétrique : Vauchez déconstruit les régimes de vérité de ses objets (journalistes, experts d’État, éducateurs) avec une rigueur implacable, mais elle ne retourne jamais le même regard sur sa propre position. Chercheuse au CESSP2, avec un jury composé de figures consacrées de la sociologie des médias française, elle fabrique elle aussi un régime de vérité, qu’elle nomme « regard froid », sans en interroger les conditions de production. Ce que la thèse démontre chez Gérald Bronner (la multipositionnalité comme technologie de légitimation, la consécration institutionnelle comme immunisation contre la critique) vaut, terme à terme, pour la chercheuse elle-même.
La panique morale comme prêt-à-penser : Vauchez mobilise massivement la catégorie de « panique morale » pour qualifier la séquence 2016-2018, mais en cite elle-même les limites sans en tirer les conséquences. Dire qu’une réaction collective est « disproportionnée » présuppose qu’il existerait une réaction raisonnablement calibrée que le chercheur serait en position de la définir. Ce critère d’objectivité reste entièrement implicite dans la thèse. En pathologisant l’inquiétude des acteurs, elle se prive de comprendre ce que ces affects disent de la fragilité réelle du monde commun.
La dissolution de l’agentivité ordinaire : En saturant l’analyse de la catégorie de « rapport de force », Vauchez peine à rendre compte de ce que les acteurs défendent sincèrement quand ils cherchent à distinguer le vrai du faux. Tous sont soit instrumentalisés soit stratèges ; personne n’est simplement préoccupé par quelque chose de réel. C’est un réductionnisme fonctionnel qui évacue l’épaisseur des motivations et interdit de penser une authentique confiance épistémique comme condition du lien social.
Un corpus arrêté en 2019 : La date de clôture du corpus INA (mai 2019) est présentée par l’autrice elle-même comme un « non-choix méthodologique ». La COVID-19, l’invasion de l’Ukraine, les élections présidentielles de 2022, autant de réactivations majeures du mot d’ordre, restent hors du dispositif de mesure systématique. Une nébuleuse ne se referme pas ; arrêter le corpus à une date contingente revient à naturaliser une frontière que la thèse se donnait précisément pour mission de déconstruire.
Concepts-clés
| Concept | Ce que ça veut dire |
| Nébuleuse | Espace social aux contours flous réunissant des acteurs hétérogènes (journalistes, experts, éducateurs, État) coordonnés non par une hiérarchie mais par un même mot d’ordre partagé. |
| Mot d’ordre | Syntagme dont la force réside dans sa capacité à mobiliser autour d’un impératif d’action, sans définition commune de l’objet. |
| Professionnels de la vérité | Groupes (journalistes, universitaires, scientifiques) dont la position sociale repose sur le monopole de l’énonciation du vrai. |
| Isomorphisme de classe | Reproduction des hiérarchies sociales à travers l’imposition de normes de « bon goût informationnel ». |
| Panique médiatique | Réaction collective intense à une menace perçue comme informationnelle dont le caractère « disproportionné » est toujours mesuré depuis une position elle-même non questionnée. |
Usages pour les formateur-ices à l’esprit critique
Trois entrées opérationnelles se dégagent directement de la lecture, à des niveaux de formation différents.
Déconstruire l’injonction à l’esprit critique : La thèse fournit les munitions empiriques pour montrer à tout public (enseignants, journalistes, formateurs) que l’injonction à « vérifier ses sources » n’est pas une pratique neutre ni universelle : c’est une norme de distinction sociale indexée sur le capital culturel, dont les critères implicites favorisent structurellement ceux qui les maîtrisent déjà. La question à poser en formation est directe : qui bénéficie de la définition dominante de l’esprit critique, et à quel public s’adresse-t-elle réellement ? Cette entrée est particulièrement productive avec des professionnels de l’éducation qui se croient à l’abri du biais de classe dans leur pratique pédagogique.
Transposer la méthode à d’autres mots d’ordre : L’architecture analytique de Vauchez (archéologie du corpus médiatique, identification des acteurs nodaux, cartographie de la nébuleuse, repérage du mot d’ordre et de ses usages) est directement transposable à d’autres syntagmes contemporains. « Désinformation climatique », « littératie numérique », « complotisme », « wokisme » : chacun de ces termes peut être soumis au même traitement. L’enjeu pédagogique n’est pas de dénoncer ces termes, mais d’entraîner les participants à en retracer la trajectoire institutionnelle et à identifier qui en tire profit.
Ouvrir la réflexivité de second rang : Réservé aux formations avancées, ce troisième usage exploite la limite principale de la thèse comme ressource pédagogique. Vauchez refuse de poser à son propre sujet la question qu’elle pose à ses objets : comment le chercheur qui déconstruit les régimes de vérité d’autrui évite-t-il de naturaliser le sien ? C’est précisément cette question que toute formation critique doit maintenir ouverte sur elle-même, sous peine de reproduire la clôture savante qu’elle prétend dénoncer.
Mot de conclusion
Vauchez accomplit une exigence nécessaire : elle a refroidi un objet brûlant. En reconstituant la genèse sociale du mot d’ordre « fake news », elle démontre avec rigueur que la distinction entre vrai et faux est une production historique, institutionnellement intéressée et socialement distribuée de façon inégale. Ce constat est irréversible : il est désormais impossible de lire naïvement une campagne de lutte contre la désinformation sans voir fonctionner derrière elle une nébuleuse d’intérêts convergents.
Ce que la thèse ne fait pas, c’est proposer les conditions d’un meilleur régime de vérité. Elle dissèque le régime dominant sans indiquer par quoi le remplacer, ni comment construire des critères d’évaluation des énoncés qui soient à la fois rigoureux et réflexifs sur leurs propres conditions de production. La déconstruction était nécessaire. La reconstruction est le chantier qui s’ouvre et c’est précisément là que le travail du CORTECS devra prendre le relais.
| Pour aller plus loin |
| La version longue de ce compte rendu (analyse en six sections, appareil de notes et références complètes) est disponible en téléchargement ci-dessous) La thèse d’Ysé Vauchez est accessible ici pour les membre de l’enseignement supérieur : https://theses.fr/2024PA01D050 |
Notes
- La désintermédiation désigne le processus par lequel les intermédiaires traditionnels (ici, les journalistes et les rédactions) sont court-circuités par des canaux directs de diffusion de l’information (réseaux sociaux, plateformes numériques, formats natifs en ligne.) Dans le champ journalistique, ce phénomène a entraîné une remise en cause profonde du rôle de « gardien de l’information » (gatekeeping) dont les journalistes tiraient une part de leur légitimité professionnelle.
- Centre européen de sociologie et de science politique (UMR 8209, CNRS / Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne / EHESS). L’affiliation au CESSP signale une insertion dans l’un des laboratoires les plus consacrés de la sociologie politique française, ce qui confère une position institutionnellement forte à la thèse dans le champ académique.