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Dialogue sur l'effet Pangloss

Ce dialogue a été réalisé par le groupe de doctorants-minoteurs de l’atelier CIES Zétéclips 2010 pour illustrer l’effet Pangloss (pour plus de détail sur le raisonnement panglossien, voir Outillage Critique). Il fait l’objet d’un vidéoclip visionnable ici (version longue, version courte) réalisé par Nicolas Berthier, Axelle Davidas, Cyrille Martin et Marion Sevajol. Direction Richard Monvoisin.
Ci-dessous, le dialogue qui orne la voix off de la version longue.


Personnages
– p pour panglossien-ne
– z pour zététicien-ne 

Pangloss nous accroche

Point d’effet sans cause (dans le meilleur des mondes possibles) 

Les girafes introduisent l’effet pangloss

p Plus d’1.5 million d’espèces ont été répertoriées, et on estime qu’il en existe au moins  cinq millions différentes ! Cette diversité est vraiment incroyable lorsqu’on pense à toutes les spécificités qu’ont dû développer ces espèces…

z C’est-à-dire ?

p Et bien par exemple, le cou de la girafe a été allongé pour lui permettre de manger les feuilles les plus hautes des arbres. Cela lui a permis de survivre dans la savane, alors que si son cou n’avait pas été allongé, il n’y en aurait plus de nos jours.

z Non, le cou de la girafe n’a pas été agrandi dans un objectif précis. C’est simplement que les girafes aux cous les plus longs étaient avantagées pour se nourrir, et se reproduisaient donc plus facilement que les autres. De génération en génération, seules les girafes les plus adaptées à la savane, c’est-à-dire celles qui avaient un grand cou, ont transmis efficacement ce caractère à leurs descendants. On peut penser que les girafes ont été sélectionnées naturellement selon le critère héréditaire qu’est la taille du cou.

La théorie de l’évolution introduit le finalisme

p Humm, comment peux tu en être sûr ?

z C’est la seule explication scientifique validée : la théorie de l’évolution, introduite par Darwin, est le résultat d’une démarche scientifique, alors que ton raisonnement se base sur une hypothèse finaliste.

p Une hypothèse finaliste ? Je ne comprends pas.

L’archer explique le finalisme

z Imagine un archer les yeux bandés qui décoche une flèche. Elle va se planter dans le mur en face. Une personne découvrant cette flèche pourrait faire l’hypothèse qu’un archer l’a décochée en visant cet endroit précis, comme si il y avait une cible. Cet objectif d’atteindre un endroit précis est une hypothèse finaliste, et en plus erronée puisque l’archer avait les yeux bandés.La cible n’existe pas forcément, l’archer non plus, et, encore plus important, la volonté de viser n’est pas une bonne hypothèse pour expliquer la position de la flèche.

z Quand tu considères que l’objectif à atteindre, pour la girafe, c’est d’avoir un long cou, et qu’on aurait dirigé l’évolution de la girafe dans cette direction, tu fais le même raisonnement que la personne qui découvre la flèche…

Behe introduit la complexité irréductible

p D’accord, l’état actuel de la girafe ne permet pas d’en déduire une volonté quelconque d’atteindre cet état, et en plus tu me dis qu’un processus de sélection naturelle explique très bien son long cou. En revanche, j’ai entendu parler un biologiste, Michael Behe, qui dit que cette sélection naturelle n’explique pas tout, en prenant pour argument la complexité irréductible de certains systèmes biologiques.
 
z Je ne connais pas…
 
p Ce biologiste explique qu’il existe des systèmes irréductiblement complexes : ils sont composés de plusieurs parties ajustées et interagissantes qui contribuent chacune à sa fonction, alors que l’absence d’une quelconque de ces parties empêche le fonctionnement du système complet.

La tapette à souris explique la complexité irréductible

p Pour l’illustrer, on peut prendre une tapette à souris. Chaque élément du piège a un rôle précis
dans son fonctionnement :

– Le fromage attire la souris et fait office de détente : il permet donc de déclencher le mécanisme quand la souris est sur le piège ;
– La tige est comme une gâchette qui libère l’abattant ;
– Qui lui, sert bien sûr à attraper la souris ;
– Le ressort actionne l’abattant ;
– Et finalement, le socle maintient le tout en place grâce à des fixations, et permet de placer le piège n’importe où.

Si l’un des éléments constitutifs du piège est enlevé, alors le piège ne fonctionne pas : c’est ce qui définit la complexité irréductible d’un système.

z Ok, mais en quoi ce principe contredit-il la théorie de l’évolution ?

L’argument de complexité irréductible soutient l’hypothèse finaliste

p Pour être le résultat d’une évolution, tout système doit pré-exister sous une forme plus simple, alors qu’il n’existe pas de systèmes précurseurs plus simple pour un système de complexité irréductible.

z Et pourquoi pas ?

p Michael Behe explique qu’un tel système ne peut pas être fonctionnel, puisque chacun de ses éléments est indispensable. Autrement dit, il ne peut pas exister de tapette à souris ne possédant qu’une partie des éléments initiaux qui permette tout de même d’attraper des souris.

p Un système précurseur non fonctionnel ne présente aucun avantage sélectif et ne serait donc pas forcement conservé. C’est-à-dire que la personne qui détient une tapette à souris qui ne fonctionne pas, aura autant de souris chez elle que son voisin qui n’a pas de tapette du tout. De cette façon, les personnes possédant une tapette à souris qui n’attrape rien auront plutôt tendance à s’en débarrasser, et plus personne ne posséderait de tapette.

p Cela prouve que le premier système apparu était un système fonctionnel complexe et donc que chaque élément a été façonné pour contribuer au bon fonctionnement du système complet. Il n’y a pas d’évolution possible de cette tapette à souris puisqu’il n’y en a pas de fonctionnelle pouvant évoluer en une tapette actuelle.

p Il y a donc obligatoirement un concepteur qui est derrière l’invention du système. Et ce piège a
effectivement été inventé pour attraper des souris.

p Pour revenir aux systèmes biologiques, on peut prendre l’exemple de l’oeil : il est tellement complexe qu’il a forcement été conçu tel quel dans l’objectif de permettre la vue, ce qui contredit la théorie de l’évolution.

z A mon avis tu te trompes : il peut exister un système précurseur fonctionnel à un tel système.
Je peux par exemple te proposer une évolution de la tapette à souris qui contredit cette hypothèse.

L’argument de complexité irréductible dans la tapette à souris

z On peut partir d’un morceau de fil métallique courbé et maintenu ouvert. La plupart des souris font tomber le piège ou arrivent à s’en défaire. Pourtant, il vaut mieux avoir celui ci que pas du tout.

z Ajouter un ressort à ce piège donne plus de force à la fermeture.

z Avec un appât, le piège est rendu encore plus efficace en attirant les souris. 

z Les pièges précédents doivent être soigneusement calés contre un mur ou un autre objet. La fixation au sol du ressort permet de l’utiliser partout où le sol le permet, et les souris ne pourront plus le renverser.

z La fixation du ressort à un morceau de bois est encore mieux, car on peut déplacer le piège et
l’utiliser n’importe où dans la maison.

z Modifier la forme de l’abattant augmente ses chances de toucher la souris. L’extrémité libre de
l’abattant est trop lâche pour attraper une souris, alors que s’il se referme pour passer dans les torsions du ressort, l’abattant devient efficace sur tous ses côtés.

z Le positionnement doit être fait de façon très précise dans ce piège. L’ajout d’un autre morceau de fil de fer rend plus facile sa fixation et son déclenchement. Quand une souris pousse la tige, le coin de l’abattant est libéré et la tapette actionnée. Par effet de levier, la tige nécessite moins de force pour déclencher le piège.

z La partie verticale du fil est inutile et peut même gêner la trajectoire de l’abattant. Raccourcir cette partie rend le piège moins coûteux et plus efficace. On voit dans cette étape que le système précurseur peut avoir plus d’éléments que l’actuel, autrement dit le système précurseur n’est pas forcément plus simple. Cette modification a des effets secondaires non négligeables : la tige, par exemple, était une amélioration facultative car le piège pouvait fonctionner sans, mais devient maintenant nécessaire suite à la modification des autres éléments.

z En positionnant le bout de la tige sous le fromage plutôt que sous le coin de l’abattant, une souris déclenchera plus sûrement le piège en mangeant le fromage.

z Il est plus facile et reviendra moins cher d’utiliser un fil de fer ordinaire pour l’abattant, et unautre pour le ressort. Dans le système précurseur, un seul élément tient deux rôles, celui deressort et celui d’abattant. Dans ce système, chaque élément remplit une fonction unique et nécessaire, ce qui, étape par étape, rend le système irréductiblement complexe.

z En conclusion, en proposant un modèle d’évolution de la tapette à souris, j’ai montré comment un système très simple peut évoluer pour finalement devenir d’une complexité irréductible.

L’argument de complexité irréductible dans l’oeil

p Ok, ton exemple est pas mal pour ce qui concerne la tapette à souris, mais est ce que tu penses pouvoir appliquer le même raisonnement pour un système biologique aussi complexe que l’oeil ?

z Je suis d’accord avec toi, l’oeil est un organe complexe et extrêmement spécialisé… Comment une telle structure a-t-elle pu résulter de la sélection naturelle ? Et bien, l’oeil primitif (ou « eye spot »), était retrouvé chez les organismes unicellulaires comme par exemple le stigmate chez Euglena. Le point rouge que l’on peut apercevoir permet de détecter la présence ou l’absence de lumière. Il est composé de protéines appelées photorécepteurs. Ces molécules sont de la même famille que des protéines déjà présentes chez nos ancêtres les bactéries. Cet « eye spot » représente un avantage sélectif, car il permet chez les organismes utilisant l’énergie solaire de rester dans des zones lumineuses, ou à l’inverse être protégé dans un endroit obscur.

z Une amélioration de cet « eye spot » chez les organismes pluricellulaires aboutit à la formation d’un « proto eye » permettant de détecter la direction de la lumière. En effet, une cavité contenant des cellules photo-réceptrices se forme : les rayons lumineux n’atteignent plus la totalité des cellules. Ce stade d’évolution de l’oeil est visible chez les vers plats comme le planarian.

z Au fur et à mesure que l’incurvation se fait plus forte, détecter la direction de la lumière devient
plus précis, jusqu’au stade « chambre noire » où les images peuvent être perçues. L’oeil du Nautile en est une illustration.

z La prolifération de cellules transparentes recouvrant la partie ouverte de l’oeil est un avantage sélectif qui permet à celui-ci d’éviter toute contamination.

z Cette couche de cellules transparentes protectrices va se diviser en deux membranes puis se
remplir d’un liquide ce qui facilite le transport d’oxygène et de nourriture jusqu’à ces cellules. La simple introduction de liquide entre ces deux membranes va avoir pour conséquence la formation d’une lentille bi-convexe. Ainsi les rayons lumineux seront focalisés, et donc la « quantité de lumière » perçue sera augmentée. Les lobopodes, des vers à pattes vivant il y a 500 millions d’années, possédaient ce type de lentille primitive. Pouvoir focaliser la lumière permet d’avoir une meilleure perception dans l’obscurité, l’acquisition de ce trait de caractère leur a permis de se réfugier plus profondément.

z À partir de cette ébauche primitive, l’évolution de l’oeil continue. On aboutit à la formation de la cornée, qui est une couche protectrice, et de l’iris qui permet de régler l’orifice d’entrée de la lumière. Cela rend avantageux un agrandissement de l’oeil et lui permet de s’adapter aux variations de luminosité.

z Chaque élément composant l’oeil a évolué en fonction des espèces et de l’environnement dans lequel elle se trouve, pour aboutir à la formation d’une grande diversité d’yeux spécialisés.Ainsi, on retrouve plusieurs types de photo-récepteurs très spécialisés permettant la détectionde différentes couleurs, ce qui explique que les insectes peuvent détecter les UV alors que leshumains non. Selon le même principe, les différentes formes de rétines et d’iris reflètent la spécialisation d’un oeil, que ce soit son adaptation à un milieux aquatique ou non, ou à un milieux plus ou moins lumineux.
Il a été prouvé que ces évolutions sont le résultat d’une succession de mutations aléatoires qui ont permis aux différentes espèces de mieux survivre dans leur milieu, où d’en coloniser de nouveaux. Il est important de comprendre que la majeure partie des mutations aléatoires apparaissant ne représentent pas un avantage sélectif. La complexité et la diversité des différents types d’yeux existants appuient la théorie de la sélection naturelle. Une multitude d’yeux différents pour des environnements, des utilisations et des adaptations à des milieux différents.

Conclusion sur les hypothèses finalistes

z Tes arguments sont faux, mais en plus, ils soutiennent que l’évolution est un processus dirigé, et donc soutiennent une hypothèse finaliste. Ça revient à essayer de prouver qu’un archer aurait visé l’endroit atteint par la flèche alors qu’en fait elle a été tiré au hasard, ou que l’oeil a été conçu pour voir.

Et faire une hypothèse finaliste sous prétexte que l’on ne sait pas expliquer quelque chose ne découle pas d’une démarche scientifique mais d’une croyance, et ne peut donc pas contrer la théorie scientifique de l’évolution.

z L’utilisation d’arguments finalistes pour soutenir des thèses pseudo-scientifiques contre la théorie de l’évolution est répandue. Par exemple aux États Unis, des personnes ont voulu orienter les programmes scolaires en faveur de ces croyances, appelées le dessein intelligent. Heureusement, la justice américaine a conclu, durant le procès de Dover, que le dessein intelligent ne doit pas être enseigné en tant que théorie scientifique.

L’effet Pangloss

z Certains zététiciens appellent ce biais de raisonnement l’effet Pangloss, du nom d’un personnage dans Candide. Il déclare qu’il n’y a point d’effet sans cause et que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Cela sous entend qu’une volonté ayant pour finalité le meilleur des mondes l’a amené à son état actuel…

Générique

  • Nous entendons parfois…
  • C’est la fatalité.
  • J’ai découvert les numéros du loto grâce à mon intuition.
  • Les Africains ont le rythme dans la peau.
  • Sommes-nous fait pour travailler ?
  • La nature est bien faite : pour preuve, le nombre d’or se retrouve un peu partout.

Ils ont affirmé…
J. Gautheret, Le Monde, 14/01/2010
« Haiti, la malédiction.
« C’est un pays […] qui semble depuis plus de deux siècles condamné au malheur. »
R. Chauvin, Nos pouvoirs inconnus, 1997

« Les forces en action dans l’univers sont très précisément calculées pour permettre l’apparition de l’homme […]. »

N. Sarkozy, Discours de Dakar, 26/07/2007

« Dans cet univers où la nature commande tout, […] l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout semble être écrit d’avance. »

Retrouvez le rapport complet des doctorants, ainsi que la description de cet atelier.

RM

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Biologie, essentialisme – Nature, écologisme, sexisme, racisme, spécisme

Qu’est-ce que la nature ? Y a-t-il seulement lieu de se poser une telle question ? Si le terme nature désigne uniquement la mer déchaînée, les montagnes enneigées, les gazelles fuyant devant les lions, les petits ruisseaux serpentant sur les collines, les abeilles qui butinent etc., on ne perçoit pas forcément l’intérêt d’y réfléchir ; mais la question prend toute son d’importance lorsqu’il s’agit d’expliquer les références incessantes à la nature dans les médias, les débats politiques ou encore la publicité. On préfère manger naturel, on s’oriente parfois vers des médecines dites naturelles, on justifie ses comportements en invoquant sa propre nature, on condamne des pratiques sexuelles sous le prétexte qu’elles seraient contre-nature… Au sein du Cortecs, nous avons rencontré ce concept si souvent qu’il ne nous semble plus du tout anodin ; le besoin se faisait nettement sentir d’analyser les sens qu’on lui prête et les représentations qu’il véhicule. L’objet de cet article est de présenter notre manière d’aborder, avec un large public, cette notion bien plus complexe qu’elle n’y paraît et les questions qu’elle soulève.

Précautions : comme ce sujet est particulièrement propice aux réactions affectives, tout comme mes collègues du Cortecs, je commence toujours mes interventions en prenant deux précautions : présenter la différence entre acte de foi et remport d’adhésion et discuter des différents sens du mot science, ceci afin de bien délimiter mon cadre de travail et de prévenir de nombreux malentendus. Les différentes étapes de l’exposé 1. Je tente de faire sentir au public la difficulté de définir simplement les mots nature ou naturel 2. Je donne une définition scientifique de naturel, chimique, synthétique et artificiel 3. J’analyse trois représentations de la nature véhiculée par les médias en les confrontant aux connaissances scientifiques actuelles 4. Je fais un bilan du rôle que joue la nature dans certaines trames argumentatives

Une définition scientifique du mot nature

Cette partie reprend en grande partie le travail « Naturel, chimique » de Denis Caroti : si vous souhaitez approfondir le sujet, c’est ici. 

Une définition difficile à saisir

L’idée est de faire sentir au public que nos représentations de la nature sont souvent incohérentes. Pour cela, je passe en revue très rapidement différents sens qu’on prête volontiers à naturel, en donnant dans la foulée un contre-exemple qui démontre que la définition proposée ne tient pas : c’est la méthode de la réfutation par le contre-exemple. Cela donne :

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– naturel = qui n’est pas produit par l’Humain → mais alors le saucisson n’est pas naturel – naturel = qui n’est pas produit de manière industrielle → mais alors, le jus de fruits « bio » ne serait pas systématiquement naturel – naturel = qui n’est pas chimique → mais alors la photosynthèse ne serait pas naturelle – naturel = qui ne pollue pas → mais la digestion d’une vache produit du méthane – naturel = qui ne modifie pas son milieu → mais les éruptions volcaniques modifient leur environnement – naturel = ce qui existait avant l’Humain → mais alors, un jardin potager ne serait pas naturel – etc.    

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L’image qui me vient à l’esprit quand j’essaie d’attraper la définition de nature, c’est une savonnette (100 % naturelle, cela va de soi) : à chaque fois qu’on a l’impression de la tenir, elle nous glisse entre les doigts.    

Proposition de définition scientifique

Les programmes de physique-chimie de 3ème (BO spécial n°6 du 28 août 2008, enseignements de physique-chimie, classe de 3ème, partie A2 – Synthèse d’espèces chimiques) précisent que les enseignants doivent présenter à leurs élèves des substances synthétiques, artificielles et naturelles, ainsi que les techniques permettant leur élaboration. Mais nous venons de voir qu’il n’est pas si simple de distinguer ce qui est naturel de ce qui ne l’est pas. Alors Denis Caroti s’est penché sur la question ici et propose d’introduire ces notions de la manière suivante :

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  • chimique : une substance est chimique si elle est composée d’éléments recensés dans le tableau de Mendeleïev ou de molécules constituées de ces mêmes éléments. Avec cette définition, toute substance est chimique, sans aucune connotation négative. Le plomb, l’uranium mais aussi l’eau et la vitamine C dans un jus d’oranges pressées sont chimiques.
  • naturel : certaines substances chimiques existent sans intervention humaine, on dira qu’elles sont naturelles. Ces substances seront alors chimiques ET naturelles. C’est le cas de l’eau mais aussi de l’uranium.
  • artificiel : d’autres substances chimiques ont été inventées (on pourra dire aussi créées) par l’Humain, on dira qu’elles sont artificielles, comme le nylon ou le paracétamol.
  • synthétique : si, par définition, toute substance artificielle a été créée par l’Humain, elle a donc subi un ensemble de transformations, de réactions chimiques (hé oui, là le terme est correct !) pour être fabriquée, synthétisée. C’est aussi le cas de certaines substances dites naturelles. Par exemple, la vitamine C est présente dans une orange sauvage mais peut aussi avoir été fabriquée, synthétisée – et donc copiée dans ce cas – en laboratoire. Nous dirons qu’une molécule est synthétique si cette molécule a été produite par l’Humain, qu’elle soit naturelle ou artificielle. Précisons immédiatement qu’une molécule naturelle et sa copie synthétique sont strictement identiques et qu’à de rares exceptions près il n’est pas possible de les distinguer. Une molécule de vitamine C sortant d’une orange est identique à celle produite en laboratoire.

Pour clore cette partie, il me semble vraiment nécessaire d’insister sur deux points.

– La nature ne semble se définir que par rapport à l’Humain, mais c’est un choix totalement arbitraire et anthropocentré.

– Ces définitions sont totalement vidées des connotations positives ou négatives qui accompagnent ces mots dans le langage commun.

Le concept de nature au quotidien

Quels sens donne-t-on usuellement au mot nature ? Dans quels contextes ? Pour quelles trames argumentatives ?

J’ai recensé trois représentations principales du concept de nature et je les présente de la plus simple à la plus complexe.

Sens commun n°1 – La nature, c’est ce qui est bon

Serait naturel ce qui est bon pour la santé, serait chimique ce qui est toxique ou polluant. Comme nous l’avons déjà entrevu précédemment, cette définition n’est pas très robuste. En effet, tout ce qui est qualifié de naturel n’est pas nécessairement bon : le laurier rose est « naturel », il est également extrêmement toxique. Par ailleurs, la vitamine C est « chimique » mais indispensable pour être en bonne santé (même si Richard Monvoisin rappelle ici même qu’il y a parfois exagération de ses bienfaits ou des doses à consommer).

Cette représentation pseudo-scientifique est fréquemment utilisée par la publicité, qui exploite ainsi la volonté de tout un chacun de choisir le « meilleur » pour soi ou pour son entourage : gels douche, soupes, jus de fruits, produits laitiers, sodas, etc, la publicité a recours au naturel pour valoriser ses produits.

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C’est également le cas des médecines dites « naturelles », qui se drapent par là-même d’une connotation a priori positive. Pourtant, sans discuter de l’efficacité de telle ou telle pratique thérapeutique en particulier – c’est un sujet vraiment trop vaste pour en parler si succinctement –, assurer qu’une médecine est naturelle n’informe en tant que tel ni sur les qualités de ses effets thérapeutiques, ni sur ses effets secondaires.

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Une autre représentation fortement basée sur le concept d’une nature bonne et bienveillante est l’idée répandue que la nature est bien faite. À ce moment de l’exposé, je propose en guise d’introduction humoristique à la question, cet extrait du sketch La nature est bien faite de Florence Foresti :

Cette représentation soulève deux questions :

1 — Avant même de se demander si la nature est bien ou mal faite, il faudrait commencer par se demander si elle est faite et par qui. Toute réponse ne peut qu’appartenir au domaine des finalismes, qui sont hors-science, et relèvent donc de la sphère privée.

2 — Se pose ensuite la question du sens de l’expression « bien faite ». Vous aurez peut-être reconnu ici un effet Pangloss, effet qui désigne un raisonnement à rebours. Pour préciser un peu les choses, imaginons que je tire une flèche en fermant les yeux dans une forêt. Une fois la flèche plantée, j’ouvre les yeux, je retrouve la flèche, je trace une cible autour et je m’exclame « c’est incroyable, elle est arrivée au centre ! » : ce n’est pas parce qu’aujourd’hui le monde fonctionne comme il fonctionne que c’était pré-écrit, téléologique. Pour prendre un exemple parmi d’autres, la cicatrisation n’est pas un but d’une Création Divine ou d’un dessein intelligent : les individus qui cicatrisaient ont eu un avantage sur les autres, avantage leur permettant de survivre et de se reproduire préférentiellement. Dire que la nature est bien faite, c’est reprendre et propager, souvent malgré soi et dans une phrase apparemment sans grande profondeur, une trame rhétorique finaliste de l’Intelligent Design qui explique le monde en mobilisant une intelligence créatrice extérieure à ce même monde.

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Cette idéologie repose sur une métaphore, appelée métaphore de l’horloger énoncée par William Paley en 1802 : quand on observe une montre, le fait que chaque pièce soit parfaitement ajustée pour jouer son rôle et que ses rouages soient si parfaitement agencés est dû à l’intention de l’horloger qui a conçu chaque pièce en fonction du rôle qu’elle allait jouer. Par analogie, les adeptes de l’Intelligent Design en concluent que la nature est si bien faite qu’elle est nécessairement mue par un but sous-jacent. Ce courant milite pour que ses idées soient enseignées dans les écoles au même titre ou parfois même à la place de la théorie de l’évolution. Si aujourd’hui celui-ci n’est autorisé dans les écoles publiques ni aux Etats-Unis, ni en Europe, les enseignants restent tout de même confrontés à des élèves qui refusent la théorie de l’évolution en avançant des arguments finalistes.

Si vous souhaitez approfondir ce sujet, vous pouvez par exemple consulter les travaux de Joël Peerboom – Comment enseigner la théorie de l’évolution à des élèves croyant qu’elle n’existe pas – et/ou l’interview de Guillaume Lecointre (vidéo n°4).

Sens commun n°2 – Tout est nature mis à part les Humains

La nature serait un monde sans Humains, en parfaite harmonie et sans violence, où cohabiteraient brebis et loups dans un fragile et précieux équilibre ; la nature serait alors un paradis perdu ou une sorte de Terre mère – Gaïa ou Pachamama (on pourra approfondir ce sujet avec l’article de ?. Lambert dans le Monde Diplomatique de Février 2011 : Le spectre du pachamamisme)

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Dans cette représentation, la Nature revêt son N majuscule, elle est sacralisée.

À l’image de la Nature dans le film Avatar, elle doit affronter l’Humain qui la parasite et brise cette harmonie en outrepassant ses droits ; la Nature en colère se défend à coup d’ouragans et de tsunamis tout comme Zeus brandissait jadis son foudre.

On retrouve cette représentation, à des degrés de sacralisation plus ou moins importants, dans certains milieux politiques écologistes qui, pour amener leur public à s’interroger sur les conséquences de l’activité humaine sur l’environnement, s’appuient sur l’idée d’une Nature pure et fragile opposée à l’Humain destructeur. C’est le cas par exemple dans les films Le syndrome du Titanic de Nicolas Hulot ou Home de Yan Arthus-Bertrand, où les séquences montrant une Nature harmonieuse et sublime sont systématiquement opposées à des séquences d’images d’activité humaine polluante, en témoigne la bande-annonce du film Home :

Sens commun n°3 – Tout est nature mis à part la culture

Le sens commun n°2, en excluant totalement l’espèce humaine de la nature, devient rapidement peu satisfaisant, car l’Humain reste un mammifère qui, en tant que tel, a des comportements animaux ou innés que l’on peut légitimement intégrer dans le naturel. Le sens n°3 propose donc de lui rendre une place dans la nature tout en excluant ses comportements dits culturels, qui constitueraient le « propre » de l’Humanité. Pourtant, la frontière entre nature et culture n’est pas aussi nette que le laisse entendre cette proposition de définition. La question de la part de l’inné et de l’acquis dans le comportement humain est complexe et l’on rencontre plusieurs idées reçues sur ce sujet, y compris dans la sphère politique. Citons par exemple le débat initié en avril 2007 par certains propos de Nicolas Sarkozy, alors candidat aux élections présidentielles :

« J’inclinerais, pour ma part, à penser qu’on naît pédophile, et c’est d’ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie. Il y a 1 200 ou 1 300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n’est pas parce que leurs parents s’en sont mal occupés ! Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. Prenez les fumeurs : certains développent un cancer, d’autres non. Les premiers ont une faiblesse physiologique héréditaire. Les circonstances ne font pas tout, la part de l’inné est immense. »

Nicolas Sarkozy dans Confidences entre ennemis, Psychologie Magazine, n°8, Avril 2007

Certains neurologues, comme Axel Kahn, avaient alors réagi publiquement en faisant le point sur les connaissances scientifiques actuelles dans ce domaine. Vous pouvez l’écouter dans cet extrait du Magazine de la santé au quotidien du 10 avril 2007 (France 5) :

Certes le patrimoine génétique d’un individu le prédispose à certains comportements, mais le cerveau ne cesse « d’apprendre » et de réagir à son environnement ; Axel Kahn dira sur La Télé Libre.fr : « à la question : sommes-nous inné ou acquis ? il faut répondre : nous sommes 100% inné et 100% acquis ». On pourrait aussi répondre « Mu ».

Pour ceux qui souhaiteraient pousser les questionnements un peu plus loin sur l’existence d’une frontière nature-culture, il y a une piste intéressante, à creuser, dans les travaux de Richard Dawkins sur la mémétique : sa tentative d’intégrer certains processus culturels dans une lecture évolutionniste atténue encore la distinction puisque, selon sa théorie, certains « éléments de culture » subiraient variations et sélection « naturelle » dans un processus similaire à celui de l’évolution.

On pourra lire Richard Dawkins, Le gène égoïste, 1976 ou regarder les vidéos de Cyrille Barrette.

 Bref, il n’est pas si simple de distinguer, dans nos comportements, la part de l’acquis de celle de l’inné. Et ce n’est pas la seule raison de remettre en question la pertinence du sens 3. En effet, en excluant la culture humaine de la nature, il me semble difficile de se soustraire à la question de la culture animale. Je m’explique : si une certaine culture animale existe, pourquoi la considérer comme naturelle tandis que la culture humaine ne l’est pas ? Cela renforcerait le caractère arbitraire et anthropocentré d’une telle dénomination. Or les progrès récents en éthologie, en révélant que de nombreuses espèces ont développé des comportements semblables à des comportements humains dits culturels, vont dans ce sens. Citons quelques exemples , tous tirés de l’émission Sur les épaules de Darwin du 11 Septembre 2010 (France Culture) que vous pouvez écouter ici :

  • Jane Goodall découvre en octobre 1960 que des chimpanzés de la région du lac de Tanganyika, en Tanzanie, fabriquent des outils pour attraper des termites. Ceci remet en question les définitions de l’Humain et de la culture adoptées jusque-là.
  • Alban Lemasson et Martine Hausberger découvrent en 2004 que certains singes ont élaboré une syntaxe : en combinant six sons de manières différentes, ils sont capables de donner des précisions sur l’origine d’un danger.  
  • Sur l’île de Koshima, l’éthologue Syunzo Kawamura observe pour la première fois en 1953 une femelle d’un an et demi laver une patate douce dans l’eau : elle la tient dans une main et la frotte avec l’autre. En 1965, Masao Kawai publie son analyse de la transmission de ce nouveau savoir-faire aux autres membres du groupe : les adultes et surtout les mâles, qui sont moins en contact avec les femelles, s’approprient peu cette pratique tandis que la plupart des jeunes de moins de 4 ans l’apprennent au contact de leur mère. Ce comportement est ensuite complètement adopté par les nouvelles générations, tandis qu’il est inexistant dans des groupes de singes identiques vivant sur des îles voisines : la transmission et l’apprentissage d’un savoir-faire non inné fait partie du monde animal.
  • Si la culture désigne un changement de comportement suite à une expérience personnelle, que dire du comportement de ce geai décrit par Nathan J. Emery, Joana M. Dally et Nicola S. Clayton en 2004 qui cache sa nourriture et revient la chercher quand il en a besoin. Il arrive qu’un de ses congénères le remarque en train de dissimuler ses réserves et pille la cachette dès qu’il a le dos tourné. Un geai dont la cachette a déjà été pillée ne modifie pas son comportement, mais un geai qui a déjà eu l’occasion d’aller voler la nourriture d’un autre, lorsqu’il se sait observé, finit de dissimuler ses denrées mais revient plus tard pour les cacher ailleurs, un peu comme s’il projetait que son congénère pouvait avoir le même comportement que lui.

Pour aller plus loin, voici les références des articles :
LEMASSON, Alban et Martine HAUSBERGER, « Patterns of Vocal Sharing and Social Dynamics in a Captive Group of Campbell’s Monkeys (Cercopithecus campbelli campbelli) », Journal of Comparative Psychology, n°3, vol. 118, Septembre 2004, pp. 347-359
KAWAI Masao, « New-acquired Pre-cultural Behavior of the Natural Troop of Japanese Monkeys on Koshima Islet », Primates, n°1, vol. 6, Août 1965, pp. 1-30
EMERY Nathan J., Joanna M. DALLY et Nicola S. CLAYTON, « Western scrub-jays (Aphelocoma californica) use cognitive strategies to protect their caches from thieving conspecifics », Animal Cognition, n°1, vol. 7, Janvier 2004

Ces découvertes récentes rendent encore plus difficile la distinction nature-culture, distinction qui tend d’ailleurs à disparaître dans le milieu scientifique. Elle reste pourtant courante au quotidien, par exemple dans des expressions du type « il n’est pas dans ma nature de grimper aux arbres » ou « je n’aime pas jouer avec les enfants, ce n’est pas dans ma nature ». Pourtant, invoquer la nature dans ce contexte s’avère particulièrement aliénant : si tel ou tel comportement fait partie de ma nature, de mon essence, rien ni personne n’y pourra rien changer, je ne grimperai jamais aux arbres et n’aimerai jamais jouer avec des enfants ; et si je ne suis pas « entrepreneur-né », je n’entreprendrai jamais rien. C’est renoncer a priori à toute forme d’éducation et à toute volonté de changement.

Pour prendre un exemple dans la vie politique, l’extrait qui suit du film Juppé forcément de Pierre Carles, Alain Juppé invoque ses racines, pour justifier sa candidature aux élections municipales de 1995. Ce qui m’a frappée dans ce discours, c’est le rôle « dépolitisateur » qu’y joue la nature.

On pourra s’amuser à repérer dans cet extrait le champ lexical de la nature. Juppé forcément, Pierres Carles, 1995

Mais là où le recours à la nature sert particulièrement à légitimer un ordre éabli, c’est bien dans les préjugés racistes ou sexistes ; on appelle cela l’essentialisme. Plus précisément, ces préjugés s’appuient souvent sur une différence physiologique « naturelle » (sexes différents, couleur de peau, …) pour décréter que cette différence physiologique ou physique induit une « nature » différente, c’est-à-dire un ensemble de caractéristiques intellectuelles, affectives ou comportementales qui sont immuables et universelles. Comme nous allons le voir, l’essentialisme se fait une place, à des degrés divers, dans les blagues et la publicité mais aussi dans les catalogues de jouets ou la littérature enfantine et même dans le discours d’hommes politiques ou de journalistes.

Les discours essentialistes sur les Noirs – qui seraient fainéants et un peu à côté de la plaque, courraient vite, aimeraient le sexe, sentiraient fort, etc. – n’ont pas disparu. Il suffit, pour s’en convaincre, d’aller jeter un oeil à la page Racisme ordinaire qui fourmille d’exemples. J’en donnerai deux ici :

1 — la médiatisation des performances du sprinter Christophe Lemaître, présenté depuis deux ans comme  » le premier blanc à être passé sous les 10″ au 100m « , avec notamment le titre très essentialiste du 20minutes.fr du 13 août 2009 : Mondiaux de Berlin: les blancs savent-ils courir ?

2 — l’extrait d’un discours de Nicolas Sarkozy, tout juste élu Président de la République, à l’Université de Cheik-Anta-Diop de Dakar (Sénégal), le 26 juillet 2007 (le son et l’image sont un peu décalés).

Ceci dit, sans aucunement minimiser l’étendue du racisme ordinaire actuel, on peut tout de même noter que certains propos essentialistes envers les Noirs et les Arabes soulèvent l’indignation d’une partie de la population et des médias et qu’ils sont parfois condamnés par les tribunaux – je pense par exemple à certains propos d’Eric Zemmour ou de Jean-Paul Guerlain :

« J’ai travaillé comme un nègre, je ne sais pas si les nègres ont toujours tellement travaillé, m’enfin…», 15/10/10, JT de 13h (France 2)

« La plupart de trafiquants sont Noirs et Arabes », 06/03/2010, Salut les terriens (Canal+) (voir une analyse détaillée ici)

Cela ne signe pas la fin des inégalités sociales entre les Blancs et les Noirs, mais cela permet tout de même de réaliser qu’un pas a été fait…

Pourquoi cette remarque ? Parce qu’il existe une catégorie de personnes dont l’essentialisation ne provoque pas encore le même émoi : il s’agit des Femmes. Pour s’en convaincre, il suffit de se demander si quelqu’un a déjà provoqué une polémique pour avoir dit publiquement :  » les Femmes aiment s’occuper des enfants « ,  » les Femmes sont tête en l’air « , ou  » les Femmes ne s’intéressent pas à l’informatique « .

Pour une analyse détaillée de l’idée reçue :  » les Femmes ne s’intéressent pas à l’informatique « , on pourra écouter la conférence Opératrices de saisie ou hackeuses d’Isabelle Collet, contributrice du CorteX.​

Pour mesurer toute la portée de ces phrases faussement anodines, je suggère à mon public de les reprendre en y remplaçant Femme par Noir : en changeant le contexte, on se rend parfois mieux compte de l’aberration de certaines affirmations, qui ne font rien de moins que de cantonner les Femmes au foyer ou de les écarter a priori de certaines professions, sans invoquer d’autre raison que leur nature de Femme.

Pourtant, s’il est vrai que les Femmes s’occupent plus des enfants et qu’elles continuent à prendre largement en charge les travaux domestiques, il n’existe nulle preuve de l’existence de cette fameuse nature des Femmes qui les rendrait plus aptes à passer la serpillère.

CorteX_martine_menage_genetique
Parodie des albums pour enfants de la collection Martine

Si certaines recherches sont menées dans le but de mettre en évidence des différences entre les cerveaux des Femmes et des Hommes pour expliquer les différences de comportement et d’aptitude, Catherine Vidal et Dorothée Benoît-Browaeys précisent bien dans leur ouvrage Cerveau Sexe et Pouvoir qu’aucune étude ne révèle de différence signifiactive. Entendons-nous bien : quand bien même les différences physiologiques seraient telles qu’une partie de la population (Noirs, Arabes, Femmes…) serait en moyenne plus faible/moins résistante/moins intelligente/moins efficace/etc. qu’une autre (Blancs, Hommes…) – si tant est que plus « faible », « efficace », intelligente » ait un sens précis -, on pourrait toujours se demander en quoi cela devrait légitimer une différence de droits. Mais ce qui est intéressant ici, c’est que cette infériorité a priori n’est pas prouvée et reste purement spéculative, alors que d’autres pistes présentent des pouvoirs explicatifs bien plus importants. Plutôt que d’invoquer une morphologie typique du Blanc ou du Noir, le peu de performances des Blancs sur le 100m s’explique par le fait que c’est un sport peu rémunérateur et peu attractif qui reste pratiqué par les classes sociales les plus pauvres où les Noirs sont surreprésentés. C’est également le cas pour la boxe anglaise, mais le phénomène s’inverse pour le ski, où l’on ne rencontre que très peu de Noirs.En ce qui concerne les différences de comportement entre les Hommes et les Femmes, il suffit de s’arrêter dans un magasin de jouets ou de feuilleter un de leurs catalogues et de comparer ce qui y est proposé pour les petites filles puis pour les petits garçons. En attendant, voici quelques exemples sur lesquels on pourra observer le code couleur, les activités des filles et celles des garçons, mais aussi leurs attitudes.

CorteX_Fille_Barbapapa

CorteX_Garcon_astronaute

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CorteX_Garcon_bricolage

CorteX_Fille_ours_calin

CorteX_Garcon_agressif

CorteX_Garcon_fille_marchand

CorteX_Garcon_fille_voiture

 

Cette catégorisation Fille-Garçon et des rôles qui leur incombent est également très prégnante dans les livres pour enfants. L’association européenne Du côté des filles qui a analysé 537 albums pour enfants fait le constat suivant : les filles sont le plus souvent représentées à l’intérieur de la maison plutôt qu’à l’extérieur, dans un lieu privé plutôt que public et dans des attitudes plutôt passives qu’actives.

Caractéristiques de la
représentation des Hommes
Caractéristiques de la représentation des Femmes
extérieurintérieur
espace publicespace privé
actifpassive
travail rémunérateurtravail gratuit et dans le cadre familial
multitude de rois, ministres, médecins,scientifiques, historiens,écrivains, policiersune femme cadre, une avocate, une reine

On retrouve également la répartition « homme = actif » et « femme = passif » dans les livres de biologie : lorsqu’il s’agit du système lymphatique, on représente majoritairement une femme ; pour le système musculaire, un homme ; de même, l’idée est assez répandue que l’ovule attend passivement l’arrivée du spermatozoïde, fougueux, combattif et… gagnant. Et la métaphore couramment utilisée pour expliquer la reproduction aux enfants, à savoir que « le papa met une petite graine dans le ventre de la maman », propage aussi cette image de l’homme actif et de la femme passive. La publicité n’est pas en reste et véhicule elle aussi des stéréotypes essentialisants ; en voici un exemple :

{avi}CorteX_Nature_Pub_Heineken_genre_sexe_social{/avi}

C’est ce qu’on appelle la construction du sexe social ou le genre. Être femme ou homme, cela s’apprend et ce n’est d’ailleurs pas la même chose suivant les époques ou les régions géographiques. C’est ce que résume en quelques mots la formule de Simone de Beauvoir : « on ne naît pas Femme, on le devient ». De la même manière, on ne naît ni Homme, ni entrepreneur, ni même Noir.

Qu’en est-il de la nature humaine ?

S’il n’existe pas de nature du Noir ou de la Femme, qu’en est-il de la nature Humaine ? Qu’est-ce qui fait de l’Humain une espèce à part ou, dit autrement, qu’est-ce qui constitue le « propre » de l’Humain ? S’il s’agit de savoir si l’Humain est différent du crocodile ou du moineau, la réponse ne peut être qu’affirmative, mais s’il s’agit de savoir en quoi l’Humain est supérieur au crocodile ou au moineau, la réponse est bien moins évidente. D’ailleurs, le crocodile est tout aussi différent du moineau que l’humain et nous n’en ressentons pas nécessairement le besoin d’en déduire une relation d’ordre entre ces deux espèces, ni d’octroyer plus de droits à l’un qu’à l’autre. Alors je terminerai en posant cette question dont je n’ai pas la réponse : qu’y a-t-il de si différent dans la nature humaine qui autorise les Humains à se décréter au-dessus des autres espèces et à s’octroyer des droits qu’ils n’accordent pas aux autre.

Qu’en conclure ?

Une fois le constat fait que la nature ne décrit pas de réalité scientifique précise, il me semble important de s’interroger sur le rôle que joue ce pseudo-concept dans un argumentaire.

En premier lieu, la nature est formidable pour se soustraire à toute obligation d’argumentation. Lorsque Nadine Morano, ministre de l’apprentissage, veut soutenir la candidature de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle contre celle éventuelle de Jean-Louis Borloo, elle déclare : « Nous avons un leader [Nicolas Sarkozy], nous avons un candidat naturel donc la question des primaires ne se pose même pas ». La voici sur le plateau de l’émission En route vers la présidentielle du 21 avril 2011 :

 

On trouve la même trame argumentative dans des débats sur la légitimité du mariage entre personnes de même sexe, jugé parfois contre-nature. Argument souvent suivi d’un effet Pangloss du type : « s’il y a des hommes et des femmes, c’est bien fait pour se reproduire ». Je fais une petite parenthèse : cet argument est assez étonnant aujourd’hui, en France, où la contraception est très répandue – quid de tous les rapports sexuels sous contraceptifs ? Quid des relations sexuelles sans pénétration ? Et quid de toutes les assistances médicales à la procréation, peu « naturelles » mais bien légales ? Sans oublier le fait que la recherche du plaisir sexuel sans reproduction peut difficilement être taxée de « contre-nature », tant les exemples de pratiques sexuelles indépendantes de l’acte de reproduction sont nombreux dans le monde animal.

On essaie de nous faire intégrer la chose suivante : ce qui est naturel est dans l’ordre des choses ; c’est ce qui doit être.

Par ailleurs, le concept de nature est aussi très utile pour justifier et asseoir des discours conservateurs et des inégalités sociales. Comme le rappelle Yves Bonnardel dans le texte De l’appropriation à l’idée de Nature (cahiers antispécistes, vol.11, 1994) et contrairement à une idée répandue, les rhétoriques essentialistes sur les Noirs ne sont apparues qu’après le début de l’esclavagisme ; ce n’est pas une conception du Noir en tant que race inférieure qui a rendu possible l’esclavagisme, mais bien le fait d’avoir réduit les Noirs en esclavage qui a conduit les Blancs à invoquer la nature inférieure du Noir pour légitimer cette exploitation. Quant à l’essentialisme concernant les femmes, s’il a beaucoup évolué ces dernières décennies, il a lui aussi justifié en France l’appropriation légale des Femmes par les Hommes jusque dans les années 1990. Le mot peut paraître fort, mais n’oublions pas que, jusqu’en 1965, les Femmes devaient avoir l’autorisation de leur mari pour être salariées, que le devoir conjugal n’a été aboli qu’en 1990 et que le viol conjugal n’a été reconnu par jurisprudence qu’en 1992.

La nature humaine, elle, continue de légitimer la différence de droits entre les espèces sur le plan juridique, différence de droits immense puisque l’Humain, malgré certaines mesures de protection – parcs nationaux ou régionaux, règlementation de la chasse ou de la pêche, etc. – dispose tout de même du droit de tuer les autres espèces (élevage, permis de chasse ou de pêche etc.), parfois même en invoquant une tradition ininterrompue (corrida, combats de coq).

Article 521-1 du code pénal « Le fait, publiquement ou non, d’exercer des sévices graves, ou de nature sexuelle, ou de commettre un acte de cruauté envers un animal domestique, ou apprivoisé, ou tenu en captivité, est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende. » (alinéa 1) À titre de peine complémentaire, le tribunal peut prononcer « l’interdiction, à titre définitif ou non, de détenir un animal. » (alinéa 3) « Les dispositions du présent article ne sont pas applicables aux courses de taureaux lorsqu’une tradition locale ininterrompue peut être invoquée. Elles ne sont pas non plus applicables aux combats de coqs dans les localités où une tradition ininterrompue peut être établie. » (alinéa 7)

Le mot nature est un mot valise : il est tellement creux qu’on le pense très profond, ce qui permet à chacun d’y mettre ce qu’il veut. Evidemment, cela ne porte pas à conséquence si l’on reste dans le domaine de la poésie, mais la rhétorique naturaliste reste un adversaire de taille dans la lutte contre toute sorte de discriminations. Alors, à chaque fois que je l’entends, je dresse l’oreille, j’active mon système d’auto-défense intellectuelle et je me méfie car, à chaque fois que je l’ai relevé, la nature était utilisée pour asseoir ou défendre un ordre établi et bottait en touche toute remise en question potentielle. C’est ce que résume particulièrement bien Yves Bonnardel dans ce court extrait :

« En pratique, l’attitude est plus ambiguë : tantôt les humains dénoncent avec indignation ce qu’ils jugent contre-nature, tantôt ils célèbrent les conquêtes qui ont permis à l’humanité d’échapper aux rigueurs de sa condition primitive. Personne ne souhaite vraiment que nous imitions la nature en tout point, mais personne ne renonce pour autant volontiers à l’idée que la Nature doit nous servir d’exemple ou de modèle. Les considérations sur ce qui est contre-nature et ce qui est naturel (censé être équivalent à : normal, sain, bon…) viennent trop souvent court-circuiter la réflexion sur ce qu’il est bon ou mauvais de faire, sur ce qui est souhaitable et pourquoi, en fonction de quels critères. L’idée de nature « pollue » les débats moraux et politiques… « (En finir avec l’idée de Nature, Renouer avec l’éthique et le politique, Les Temps modernes, Mars-Juin 2005)

 

Alors concrètement, je dresse l’oreille, donc, mais j’essaie aussi de rayer le terme nature de mon vocabulaire, par exemple en le supprimant, en le remplaçant par des termes plus précis ou en formulant les choses autrement. Par exemple, plutôt que de dire « il est de nature coquette » ou « elle est dynamique par nature » je dirai quelque chose comme « il aime prendre le temps de se faire beau » ou « elle est dynamique ». Plutôt que de dire « j’aime la nature » je dirais « j’aime les ballades en montagne » (ou « à la campagne » ou « sur la plage », etc.), même si, évidemment, dans ce contexte l’équivoque ne prête pas trop à conséquences.    

Cette démarche, parfois plus difficile qu’elle n’y paraît, est plus qu’un simple exercice de style : elle me contraint à raisonner en dehors des rhétoriques naturalistes, tellement courantes qu’on les reprend parfois à son compte sans même s’en rendre compte. D’ailleurs, cela arrive même à Lévi-Strauss (premier extrait de l’article Quelques perles de Lévi-Strauss)… 

Guillemette Reviron

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SVT 6ème – Concevoir un protocole expérimental avec une fève et un épluche-patates.

Comment de manière simple, élégante, avec un épluche-patate Williwaller et une fève de galette des rois, Alain Le Métayer nous explique une séquence de niveau 6ème en Sciences de la Vie et de la Terre qu’il a élaborée et testée.

Pour résoudre le problème « des conditions favorables à la germination », les élèves de 6ème doivent apprendre à formuler des hypothèses, à concevoir des protocoles destinés à tester les hypothèses puis enfin, à valider (ou pas) les hypothèses.

Il se trouve que pour ce travail, une fève et un épluche-patates (attention, pas n’importe lequel : le Willywaller 2006) peuvent se révéler très utiles !

Ce document vous présente brièvement la démarche que j’ai utilisée en classe.

Quant au Beautiful épluche-pôtates Willywaller 2006…

 

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Alain Le Métayer

Note : n’est pas introduit dans ce TP la discussion sur l’argument 100% Naturel – consulter le cours Naturel, chimique de Denis Caroti ainsi que le cours Nature, écologisme, sexisme, racisme, spécisme et les conférences de Guillemette Reviron sur ce sujet.

Cortex espèces d'espèces

Espèces d’espèces – Histoire de la systématique & boule buissonnante

Monument de vulgarisation, aussi limpide d’exempt des erreurs grossières auxquelles les documentaires sont coutumiers, nous souhaitions donner un lien vers le documentaire Espèces d’espèces, de Denis Van Waerebeke, Vincent Gaullier, avec la collaboration de Raphaëlle Chaix, produit en 2009 par Ex Nihilo, Arte, France 5, CNRS images, le Muséum national d’histoire naturelle et présenté par Benoît Giros.

On y retrouve un paquet de chercheurs, comme Pascal Duris, Philippe Bouchet, Jacques Cuisin, Kristoff Voisin, Jean-Pierre Gasc, Mark-Olivier Rödel, Philip C.J. Donoghue, Patrick Forterr, et surtout Guillaume Lecointre que nous connaissons bien.
Pour donner l’eau à la bouche, voici un extrait choisi, gracieusement mis à notre disposition par Didier Van Waerbeke.

Pour briser la représentation fausse de l’arbre du vivant, nous n’avons rien de tel que cet extrait tiré de l’excellent documentaire Espèces d’espèces de Denis Van Waerebeke (2008) qui traite de la boule buissonnante de l’évolution et de la métaphore fausse de l’arbre, avec une introduction à l’histoire de la systématique et les enjeux qu’elle recèle.

J’en profite pour dire qu’il s’agit d’une des rares vulgarisations grand public couplant simplicité et qualité remarquable. Comme quoi, ça existe !

J’utilise cet extrait :

– dans un cours sur la biologie et l’impasse de l’Intelligent Design et du créationnisme scientifique (Licences sciences)

– dans un cours sur les représentations scientifiques fausses dans la vulgarisation (Stage critique des médias, CIES, pour doctorants)

– dans un cours sur l’Histoire et les tentatives de détournements pseudoscientifiques (Licences sciences) 

Et pour aller plus loin, vous pouvez le commander ici.Cortex espèces d'espèces

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Biologie, évolution, créationnisme : matériel vidéo de Joël Peerboom

Joël Peerboom a incrusté dans le fil de sa pièce de théâtre sept documents vidéo.

Dans l’ordre :

1. Extrait du reportage d’Anne Schiffmann, Au quotidien, RTBF, sur la perception de la théorie de l’évolution dans les écoles en Belgique. Sont utilisées les trois premières minutes.

Télécharger ici.

2. Extrait N°1 de l’enquête de Gorian Delpâture, Questions à la une, RTBF :  « Le créationnisme : un danger pour nos écoles« , de 14’42 à 15’45. On y voit l’enseignement de l’atlernative créationniste en milieu scolaire en Belgique, suite à la demande d’un prêtre protestant, puis la réaction de C. Dupont, Ministre de l’Enseignement Obligatoire de la Communauté Française.

Télécharger ici.

3. Extrait N°2 de l’enquête de Gorian Delpâture :  « Le créationnisme : un danger pour nos écoles« , (cf.précéd.) de 16’48 à 17’32, montrant l’avis erroné d’un professeur de religion sur le darwinisme et la réaction du ministre C. Dupont.

Télécharger ici.

4. Extrait N°3 de l’enquête de Gorian Delpâture :  « Le créationnisme : un danger pour nos écoles« , (cf.précéd.) de 11’48 à 12’34 montrant des morceaux choisis du rapport du Conseil de l’Europe.

Télécharger ici.

5. Extrait N°4 de l’enquête de Gorian Delpâture : « Le créationnisme : un danger pour nos écoles« , (cf.précéd.), de 18’31 à 20’09, montrant un élève musulman étudiant la biologie pour l’examen, mais qui ne croit pas à l’évolution. Réaction de l’inspecteur des cours de religion musulmane pour la Communauté Française de Belgique.

Télécharger ici.

6. Triple extrait de l’interview de Guillaume Lecointre dans « Darwin aujourd’hui », du magazine Effervesciences (CINAPS TV & CNRS Image), de 16’48 à 20’06 puis 20’50 à 22’29 et enfin 23’36 à 26’10 (7 mn 31 s). G. Lecointre y explique le créationnisme, la différence entre savoir et croire, et le contour des sciences.

Télécharger ici, ici et . (Attention ! Nous avons quelques problèmes d’encodage avec 6a et 6b Nous y remédierons dès que nous le pourrons)

7. Extrait du film « Evolution, les pièces d’un puzzle« , de Lionel Daneau et Michèle Antoine (Institut Royal des Sciences Naturelles de Belgique et Triangle 7), de 1’10 à 3’32, portant sur le Pikaïa gracilens et un Anomalocaris sp..

Télécharger ici.

 
En espérant que vue la portée pédagogique de ces séquences, personne ne vienne réclamer un quelconque droit – mais s’il y a problème, évidemment nous retirerons ces ressources.
 
Pour retourner au mémoire de Joël Peerboom, cliquez ici.
RM
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Biologie, évolution, créationnisme – Comment enseigner l’évolution à des élèves croyant qu’elle n’existe pas – par Joël Peerboom

Joël Peerboom nous a autorisé à reproduire son travail, qui servait de corps à son Certificat d’Aptitude Pédagogique (2009-2010), module Psychopédagogie et méthodologie générale, soutenu à l’Institut de Promotion Sociale de la Communauté Française (IEPSCF) de Dison, Belgique. Son titre ? Le refus de la part de certains adolescents d’accéder, grâce à l’école, à certaine(s) connaissance(s) spécifique(s), dû à l’assimilation antérieure, et principalement hors scolaire, de croyance(s) qui s’y oppose(nt). Cas particulier du rejet de la théorie de l’évolution. Comble du luxe, Joël a fait une soutenance sous forme de pièce de théâtre.

Vous trouverez donc ci-dessous :

Grand merci Joël !
Si le CorteX croyait au créationnisme, il postulerait que ce genre de dossier est le but ultime de la création :-).
Pour toute suggestion, écrivez-nous, et/ou à l’auteur.

RM

Le clitoris, ce cher inconnu – Introduction au sexisme « scientifique »

Un vrai bain de jouvence que ce documentaire de Michèle Dominici, Le clitoris, ce cher inconnu.

Non seulement la majorité d’entre nous, femmes, hommes ou autres, y apprenons des choses en 2011, mais c’est une manière subtile d’aborder les argumentaires pseudoscientifiques qui jalonnèrent les âges pour placer la femme dans un ordre inférieur à l’homme, et lui conférer une « nature » maternelle, une « essence » soumise.

Voici un montage de deux extraits que j’utilise en cours pour des étudiants de licence et des doctorants-moniteurs, mais aussi en divers ateliers publics. Merci à l’auteure !

Richard Monvoisin

Pour la version complète du film, vous la trouverez  aisément en ligne, mais nous ne pouvons que vous encourager à l’acquérir directement à  http://www.clitoris-film.com

CorteX evolution humaine

Biologie, idéologies, racisme, sexisme – comment monter un cours de biologie à partir des pseudosciences

Comment élaborer un cours d’épistémologie de la biologie, en partant des pseudothéories ayant servi à des thèses idéologiques ? Voici une manière de s’y prendre telle que je l’ai développée, en cours de « Zététique & Autodéfense intellectuelle » pour des licences de science, et surtout pour l’enseignement Questions d’Actualités en Biologie de ma collègue Isabelle Lebrun destiné aux Licence 3ème année de Sciences de la Vie et de la Terre (SVT).

Je souhaite pointer les principaux détournements de la science biologique dans l’histoire sont les détournements idéologiques liés au racisme / aux mélanges spiritiualistes science-religion / au sexisme / à l’ordonnancement normal-pathologique, et montrer quelques outils d’épistémologie (comme le critère de réfutabilité des théories de Popper) pouvant être utiles pour pressentir la pseudo-science.

J’ai commencé par l’analyse de l’arbre phylogénétique du vivant, qui jusqu’à il y a peu était « orienté » vers l’humain, comme si l’humain était l’aboutissement d’un dessein intelligent, ou d’un créationnisme, et comme si l’ordonnancement des espèces montrait une perfection croissante. J’ai utilisé l’extrait du documentaire « Espèces d’espèces » illustrant parfaitement ce point (voir Biologie, évolution – Métaphore de la boule buissonnante). Nous avons également analysé les représentations classiques de l’évolution humaine, présentant un schéma faux, comme dans les exemples ci-dessous.

CorteX evolution humaine

CorteX evolution humaineCorteX evolution humaine

Puis j’ai analysé, sous forme de questions / réponses, des exemples de transformisme lamarckien qui passent l’air de rien, dans un certain nombre de fictions, que ce soient des pubs (comme Guinness, voir Biologie & vulgarisation – Analyse d’une pub Guinness – raisonnement panglossien), des films (Biologie, nutrition – Arguments anti-lait et lamarckisme dans le film Snatch), des documentaires (documentaires botanistes ou des docu-fictions comme L’Odyssée de l’espèce, voir Biologie, évolution – Erreur dans L’odyssée de l’espèce), ou des dessins animés pour enfants comme Il était une fois l’Homme.

Après avoir détaillé les enjeux et les drames des interprétations Intelligent Design et créationnistes, ainsi que le procès du Singe et le tout récent procès de Dover, nous avons ensuite parlé des détournements ouvertement racialistes ou nationalistes, que ce soit l’époque de la phrénologie et de la criminologie de Lumbroso, la hiérarchisation des races ou le nationalisme sous-jacent comme dans l’affaire du crâne de Piltdown.

Pour montrer que la modernité n’est pas exempte de ce type d’inflexion idéologique, j’insisite longuement sur les cas récents d’utilisation de la pseudo-science pour stigmatiser des populations : les classements DSM de pathologie (qui classait l’homoséxualité comme une pathologie mentale jusqu’en 1973), les affaires autour du gène « gay », et tout récemment les déclarations de N. Sarkozy sur l’origine génétique de la pédophilie (ci-dessous).

Télécharger ici

J’aborde ensuite le lyssenkisme, comme exemple de « science officielle » et de manipulation théorique vers le marxisme, ou le «pseudo-darwinisme social» de Spencer comme manipulation théorique vers le capitalisme.

Je termine par ce qui est certainement la discrimination la plus insidieuse, celle des femmes, en posant la question du sexisme au travers des âges, au travers de la représentation des organes génitaux féminins qui, tout comme du rôle du plaisir chez la femme, ont toujours suivi dans les livres de science les représentations sociales du moment (orgasme clitoridien infantile chez Freud, orgasme utile ou inutile à la procréation, etc.). Je me suis servi d’un petit montage tiré du documentaire Le clitoris, ce cher inconnu de Michèle Dominici.

Nous discutons enfin des questions de genre, des représentations féminines/masculines dans la presse, puis des corps dans les livres d’éducation, ou étrangement, lorsqu’il s’agit de représenter une action musculaire, ce sont toujours des images de garçon, tandis que les mécanismes passifs (lymphatiques) sont immanquablement représentés par des filles (voir ici, et , entre autres).

Pour une séquence telle que celle-ci, au minimum deux heures sont à prévoir. Et préparez-vous à rester au moins une heure de plus pour discuter après le cours !

RM

  • Pour aller plus loin sur les questions d’évolution, on pourra aller dans la Bibliotex, ainsi que se documenter dans le matériel pédagogique du professeur Barrette.
  • Sur les questions d’idéologie raciale, on lira entre autres La malmesure de l’Homme de Stephen Jay Gould (ainsi que les critiques de ce livre envoyées par Serge Larivée, de l’université de Montréal, dans Vices et vertus de S. J. Gould, Revue québécoise de psychologie, vol. 23, n°3, 2002, pp 7 – 23).
  • Sur les questions de sexisme, une introduction simple se trouve dans le livre Contre les jouets sexistes, éditions L’échappée.CorteX jouets sexistes

CorteX - pseudo-science dans Snatch

Biologie, nutrition – Arguments anti-lait et lamarckisme dans le film Snatch

Voici un montage exploitable de trois extraits tirés du sympathique film Snatch, tu braques ou tu raques de Guy Richie (2000).

Ce passage du film aborde sous l’angle humoristique la consommation de lait dans une discussion entre Tommy (Stephen Graham) et Turkish (Jason Statham).

Bien que non-experts de la question du lait, nous avons rencontré plusieurs fois des discours plus ou moins « anti-lait ». Certes, certains de ces discours sont de prime abord plutôt simplistes. Un exemple : la difficulté à digérer le lait serait liée à la taille des « molécules de lait », elle-même en lien direct avec la taille du mammifère qui l’a produit. Ainsi, la vache étant grosse, la chèvre petite, le lait de vache serait moins assimilable par l’humain.

CorteX _ Souccard, laitMais d’autres discours sont  bien plus élaborés et sèment un trouble. Le livre de Thierry Souccar Lait, mensonges et propagande en est un exemple. Même s’il y a quelques raccourcis étranges, et pas mal de faits allégués que nous n’avons pas encore vérifiés dans cette recherche, il semble très vraisemblable qu’un lobbying des industries laitières s’est exercé en France, en particulier avec des campagnes poussant à la consommation. T. Souccar, dans la version 2 de son livre, nuance bien son propos en précisant qu’il n’est en rien un combattant anti-lait, mais un chercheur contre les mensonges sur le sujet – démarche à laquelle nous ne pouvons que souscrire.

Heureusement, T. Souccar n’utilise pas les arguments de Tommy dans Snatch :

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« C’est contraire à l’évolution (…) ça fait seulement 8000 ans que les vaches sont domestiquées ; avant ça, elles couraient comme des folles dans la nature. Notre appareil digestif n’est pas encore adapté aux produits« .

Un début d’analyse :

1. Rien dans les processus évolutifs n’est contraire à proprement parler à l’évolution. Seuls ont survécu les êtres ayant développé les comportements adaptés à leur milieu.

2. Un comportement comme celui de boire du lait de vache ne peut être décrit comme contraire ou allant dans le sens de l’évolution : ce genre d’évaluation n’est possible que lorsque ledit comportement a un impact sur le caractère reproducteur de l’individu. Même si les thèses les plus alarmistes des anti-lait étaient vraies, la consommation de lait ne fait pas mourir vite, ou ne rend pas stérile, donc elle n’a pas d’impact sur la reproduction de l’individu.

3. Il existe des comportements nouveaux chez l’humain qui ne sont pas venus de la pression évolutive liée au milieu : les choix moraux. Et le fait de ne pas abandonner un bébé faible, quoique peut-être contraire à une stratégie purement évolutive, n’est pas quelque chose de dommageable.

4. Penser que notre appareil digestif va s’adapter au « produit » est une nouvelle forme de la thèse de l’hérédité des acquis au cours d’une vie, ce qui n’est pas un raisonnement darwinien, mais un raisonnement lamarckiste, c’est-à-dire tiré de la théorie désormais abandonnée de Lamarck et qui posait comme seconde « loi » la possibilité de transmettre à la descendance les changements organiques ou morphologiques acquis au cours de notre vie. Si la consommation de lait de vache ne joue pas sur la reproduction humaine, il n’y a aucune raison que le corps humain s’adapte  (ou se désadapte d’ailleurs) à ce lait. C’est la même erreur qui fait penser que le cou des girafes s’est allongé, que les yeux des taupes ont rapetissé à cause de l’obscurité sous terre (deux exemples chers à Lamarck) ou que le petit orteil disparaitra tout seul car il ne sert à rien.Tommy défend donc ici une thèse fausse pour réprouver la consommation de lait de Turkish.

On pourrait poser la question sous un autre angle, bien plus sociopolitique : quel est le changement de milieu (contexte économique, production laitière, choix de races laitières à taux de production énorme et non-« naturelle », etc.) qui permet à un individu comme Tommy de consommer du lait de vache avec autant de facilité et dans une telle proportion, et qui tire profit reproducteur de ce modèle industriel ? Vaste sujet.

Richard Monvoisin, 12 janvier 2011

thèse de l’hérédité des acquis

Évolution, biologie et concepts psychanalytiques sur France Inter

Les émissions radio dites de vulgarisation scientifique laissent parfois une large tribune aux idées et concepts pseudo-scientifiques. L’évolution est un thème sensible dans lequel ce discours peut trouver une expression parfois difficile à déceler, notamment quand il s’adresse à un public jeune. L’argumentation est alors construite sur des sophismes que l’on peut apprendre à repérer.

Cet atelier propose une introduction à :

  • L’identification de concepts pseudo-scientifiques dans un discours;
  • Le repérage de sophismes dans l’argumentation ;

1ère phase

Séquence audio

Montage 3’46 –  Les p’tits bateaux,  France Inter, Dimanche 19 septembre 2010. (Emission de Noëlle Breham, Michel-Alain Barjou, Marjorie Devoucoux, de découverte scientifique à partir de questions d’enfants.)
Questions n°5 de l’émission : Je voudrais savoir si les êtres humains sont des animaux ? Et ; Quelle est la différence entre l’homme et l’animal ? Réponse de Charles PÉPIN, Philosophe et écrivain.

  • Proposer de repérer le propos central et l’argumentation

Aiguillage possible : retranscription de passages clefs :
01 :16 « Mais toutes ces pistes on peut les entendre par référence à une idée plus précise qui est qu’en fait on est des animaux, mais on est des animaux avec une particularité qu’aucun autre animal ne connaît c’est que nous, une partie de notre nature n’a pas le droit de s’exprimer dans notre civilisation ; ça s’appelle le refoulement, ça s’appelle la censure et cela vient constituer l’inconscient »
01 :37 « Autrement dit, on est des animaux dénaturés et on est des animaux refoulés, et cette animalité refoulée constitue notre humanité »
02 :41 « Autrement dit, on a des pulsion agressives, sexuelles, possessives, naturelles mais on a pas le droit de les satisfaire dans la civilisation humaine, ce qu’aucun autre animal ne vit »
02 :58 « On a une victoire sur la sauvagerie, un victoire sur l’animalité, qui est en même temps notre grande fragilité. Elle est notre fierté, elle est aussi notre faille. De là, effectivement, toutes les manifestations de la spiritualité, de l’art, de la religion, qui nous distinguent des bêtes, parce qu’elle sont en fait des sublimations de tout ce qui été refoulé dans la petite enfance »
  

2ème phase

  • Proposer de repérer le concept central et les arguments s’y rattachant

Aiguillage possible : repérage du champ lexical psychanalytique (angoisse, refoulement, inconscient, pulsions).

  • Discuter de la terminologie psychanalytique de ces termes

Aiguillage possible : rechercher la définition de ces termes et évaluer leurs pertinences dans ce propos : Sur quoi se base l’auteur pour étayer ses affirmations ? Sur quels arguments ? Peut-on douter de leur validité ? Le parti pris conceptuel est-il présenté clairement ?

3ème phase

  • Repérer parmi les arguments utilisés, ceux appartenant au registre du sophisme

Aiguillage nécessaire : définition de quelques figures sophistiques et leur présence dans l’argumentaire de l’émission. Par exemple:
Sophisme de l’homme de paille (travestir d’abord la position de son interlocuteur de façon volontairement erronée et facile à réfuter puis détruire l’épouvantail en prétendant avoir réfuté la position de l’interlocuteur. Détails)
00:27 « la plupart des philosophes qu’on appelle des sceptiques qui ont voulu faire douter les hommes de leur prétendues certitudes parlent de ça, de cette frontière introuvable. Sachez que tout ce qui a été présenté dans l’histoire de la philosophie a toujours été critiqué par l’éthologie : la raison, le rire, l’angoisse, l’altruisme, la morale, les éthologues ont toujours trouvé une espèce animale, incarnant le prétendu propre de l’Homme. »
01 :06 «[…] Donc difficile frontière, évidemment il y a des pistes qui résistent mieux comme : la représentation, la religion, l’art, l’angoisse, des choses comme ça. »
Sophisme de la pétition de principe (faire une démonstration qui contient déjà l’acceptation de la conclusion, ou qui n’a de sens que lorsque l’on croit déjà en cette conclusion. Détails)
01 :16 « […] toutes ces pistes on peut les entendre par référence à une idée plus précise qui est qu’en fait on est des animaux, mais on est des animaux avec une particularité qu’aucun autre animal ne connaît c’est que nous, une partie de notre nature n’a pas le droit de s’exprimer dans notre civilisation ; ça s’appelle le refoulement, ça s’appelle la censure et cela vient constituer l’inconscient. Autrement dit, on est des animaux dénaturés et on est des animaux refoulés, et cette animalité refoulée constitue notre humanité. Pour le die plus simplement, ce qui nous distingue des animaux c’est la petite enfance, une petite enfance tellement plus dur que celle des animaux. » 
Raisonnement panglossien (raisonner à rebours, vers une cause possible parmi d’autres, vers un scénario préconçu ou vers la position que l’on souhaite prouver. Exemple)
02 :14 « On est des animaux prématurés : il faudrait 12 mois pour que les cellules du fétus arrivent à maturation et on naît au bout de 9 mois et c’est de là que tout vient : l’angoisse mais aussi le rattrapage par l’intelligence, la représentation. Et on peut tout interpréter : les religions, l’art, le rapport à l’autre, le rapport au temps, comme venant de cette petite enfance, de cette naissance prématurée et de cet interdit qui est porté à notre nature par la civilisation sur certaines pulsions. Autrement dit, on a des pulsions agressives, sexuelles, possessives, naturelles mais on n’a pas le droit de les satisfaire dans la civilisation humaine, ce qu’aucun autre animal ne vit »
Sophisme de la pente savonneuse (infirmer un argument en montrant que si on accepte cet argument, alors quelque chose de néfaste, de catastrophique, de nauséabond risque d’en découler. Détails)
02 :58 « On a une victoire sur la sauvagerie, une victoire sur l’animalité, qui est en même temps notre grande fragilité. Elle est notre fierté, elle est aussi notre faille. De là, effectivement, toutes les manifestations de la spiritualité, de l’art, de la religion, qui nous distinguent des bêtes, parce qu’elles sont en fait des sublimations de tout ce qui a été refoulé dans la petite enfance.»