Décortiqué : campagne publicitaire « l’éducation nationale recrute »

Vous avez mené avec brio votre analyse de la page « Campagne publicitaire à analyser : l’éducation nationale recrute » ? Voilà ma propre analyse, n’hésitez pas à nous écrire pour compléter / corriger cette proposition de décorticage.


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1/ Les effets rhétoriques

L’éducation nationale recrute 17000 personnes…

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Ce recrutement semble a priori en contradiction : 

 

  • D’une part avec le plan d’austérité du gouvernement dénoncé par les syndicats de l’éducation nationale, les élus locaux et nationaux et les fédérations de parents d’élèves : coupes budgétaires, fermetures de classes et suppression d’emplois (comme le présente le reportage ci-contre.)

 

  • D’autre part avec la démarche demaîtrise des dépenses publique dans l’éducation nationale, notamment par la suppression de postes, annoncée l’année dernière par Luc Chatel et toujours d’actualité.
La publicité annonce donc « 17000 postes d’enseignants, d’infirmier(e)s et de médecins scolaires sont à pourvoir en 2011. »

On est face à une rhétorique en deux étapes :

Un effet paillasson, c’est-à-dire que le terme pourvoir est ambigu et peut renvoyer à de nombreuses définitions dans cette situation. Il peut vouloir dire plusieurs choses. Ces postes sont-ils créés ? Sont-ils à pourvoir au sens de « remplacer ce qui manque » ? Sont-ils à pourvoir parce que désertés par les professionnels ? Sont-ce des postes précaires ?

Selon comment on l’interprète, ce terme va jouer sur l’équivoque et la compréhension du sens de cette phrase. N’écrire que « 17000 postes sont à pourvoir » désyncrétise le problème, et gomme toute interprétation négative : cela évoque plutôt des maintiens d’emploi, des embauches, voire des créations de postes, de surcroît dans une période de crise.

Un carpaccio .

Le chiffre 17000 est un chiffre détaché – c’est-à-dire que l’on ne sait pas à quoi le comparer, ni sur quelle base l’appréhender – il crée un impact important : je me dis « 17000, c’est beaucoup ! » .

Pourtant cette affirmation dissimule une réalité moins joviale. Si le Ministère de l’éducation nationale recrute 17000 personnes c’est qu’en réalité sur les 33000 départs à la retraites en 2011, seule la moitié est effectivement maintenue, conformément aux principes de non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite (dans le carde de la révision générale des politiques publiques).

La manière dont la publicité est construite met en scène 17000 postes à pourvoir comme s’il s’agissait de 17000 postes créés, tout en dissimulant 16000 suppressions de postes. C’est une forme de scénarisation de l’information, pour l’embellir, la rendre séduisante, mais bien souvent en cachant ses aspects les plus rébarbatifs. On nomme cette manière de faire la technique du Carpaccio ; il suffit de couper en fines lamelles une rondelle de tomate, une feuille de salade, du bœuf ou un ministre de l’éducation pour en faire un « carpaccio de… » beaucoup plus attrayant. Il suffit de « tourner » l’information en la blanchissant, en la mettant en scène, et on obtient un produit d’appel publicitaire.

Enfin, cette campagne met fortement en avant la profession d’enseignant, dans les textes principaux et les images, renforçant une possible erreur de compréhension « 17000 postes = 17000 postes d’enseignants ». Mais c’est bien 11600 postes d’enseignants qui seront recrutés sur les 17000.

Cela porte à confusion même si ce n’est pas à proprement parler une dissimulation puisque l’information apparaît en bas du document, mais sans donner la répartition des professions et en petits caractères : « Pourquoi pas vous ? 17000 postes d’enseignants, d’infirmier(e)s et de médecins scolaires sont à pourvoir en 2011. »

En creusant un peu, on s’aperçoit que les arrêtés publiés au Bulletin Officiel fixant au titre de l’année 2011 le nombre de postes offerts au concours pour le recrutement d’infirmier-e-s et de médecins arrivent au maximum à 514 postes (sans savoir précisément si l’ensemble de ces postes sont intégrés dans le total des 17000 recrutements.)

Je fais une rapide soustraction : 17000 – 11600 – 514 = 4886

Il reste donc environ 4886 postes non-précisés et qui n’apparaissent pas dans le texte. C’est bien 17000 postes dont 11600 d’enseignants, 414 d’infirmier(e)s, 100 de médecins scolaires et 4886 autres, qui sont à pourvoir en 2011. Finalement la dissimulation pointe le bout de son nez, puisque rien ne laisse supposer que d’autres professions sont concernées et en quelle proportion. (J’ai demandé des informations au Ministère, j’attends et je publierai la réponse.)

Cette campagne publicitaire oriente délibérément vers une erreur de perception : 17000 postes = 17000 postes d’enseignants, d’infirmier(e)s et de médecins scolaires. C’est embêtant.

 

2/ La fabrication de l’image

Julien semble sorti du magazine Challenge ou Capital (magazines sur l’actualité économique en direction des cadres et managers), et Laura d‘un catalogue de mobiliers IKEA.

Les images sont fortement sexuées, avec des stéréotypes classiques, notamment sur les critères de beautés attendus. Pour le garçon c’est une ambiance à dominante bleue, cheveux courts, bruns, chemise dans un environnement studieux. Pour la fille c’est une ambiance à dominante rose : cheveux blonds mi-longs, habits clairs et dans un environnement de détente. Intérieurs aseptisés et modernes, les acteurs sont quasi-souriants, ils semblent détendus, en un mot : heureux. La technologie est mise en avant avec Julien qui est occupé sur un ordinateur portable. Pour Laura c’est la culture littéraire qui est privilégiée, elle lit adossée à une bibliothèque, la jambe nonchalamment pliée.

Ces choix ne sont pas anodins, puisque l’objectif de cette campagne est de rendre séduisant un métier qui ne l’est plus. Alors pas d’élève (pourtant central dans le texte), pas d’établissement scolaire, on est très loin d’une classe surchargée de RAR (Réseau Ambition Réussite).

C’est la plénitude et la dynamique intellectuelle qui sont mises en avant dans ces visuels.

Ce choix scénaristique utilise les mêmes leviers que les campagnes du Ministère de la défense pour les recrutements de l’armée de terre, où le dynamisme, l’aventure et le dépassement de soi sont les axes forts.

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3/ Le vocabulaire utilisé dans les images

Que connote-t-il ? Quels problèmes cela peut-il poser ?

La comparaison des deux textes dénote sans ambivalence la différence de genre entre hommes et femmes. Les termes reproduisent les stéréotypes de genre en différenciant la démarche de Laura et de Julien. Laura lit un livre, elle est représentée nonchalante, passive, dans un environnement clair, voire rose (stéréotype féminin) :

« Laura a trouvé le poste de ses rêves. C’est l’avenir qu’elle a toujours envisagé. »

Julien pianote sur un portable, il semble dynamique et actif, il est dans un environnement de travail :

« Julien a trouvé un poste à la hauteur de ses ambitions. C’est la concrétisation de son projet professionnel. »

Laura a trouvé le poste de ses rêves : est-ce l’unique ? Celui qui lui était destiné ? Le poste de ses rêves connote un déterminisme de genré « fille », où selon les représentations classiques, la femme est maîtresse d’école ou infirmière plus volontiers que chercheur en physique (ce qu’on appelle les professions du care, « prendre soin »). C’est d’ailleurs l’avenir qu’elle a toujours envisagé, le déterminisme est renforcé, c’est devenu sa vocation (étymologiquement un appel venu d’ailleurs, comme Jeanne d’Arc), son destin..

Julien, quant à lui, a trouvé un poste ; un parmi d’autres, contrairement à Laura. A-t-il plus de choix que Laura ? Les termes connotent clairement une attitude dynamique, affirmée et déterminée. Il a de l’ambition et concrétise ses projets. Ceux-ci sont professionnels, là où Laura vit un rêve.

Laura est une fée, douce, blonde, habillée en blanc et cantonnée à la littérature ; Julien est un homme, il est branché haute-technologie, dynamique, brun, en chemise aux manches retroussées et cantonné aux sciences.

Tous ces éléments viennent renforcer un essentialisme sexuel. On reproduit l’idée implicite de comportements genrés qui seraient naturels, en évinçant la question de leurs construction sociale. Voir les travaux du Cortex sur ces questions Sociologie, anthropologie – Atelier sur le racisme ordinaire et Biologie, essentialisme – Nature, écologisme, sexisme, racisme, spécisme .

Finissons sur un détail : cette publicité est un exemple rare de la féminisation des textes. C’est en général peu employé, d’abord par commodité de lecture, c’est une pratique qui alourdit le texte. Pourtant ici, infirmier apparaît infirmier(e)s. Initiative intéressante, si ce n’est que celle-ci n’est appliquée que dans un sens : simplement pour masculiniser une profession, infirmière, plutôt que pour en féminiser également une autre, comme enseignant. On peut se demander alors ce que vise réellement cette démarche, elle ne cherche apparemment pas à pointer la construction genrée de notre grammaire et rétablir un peu la balance.

Alors même que les établissements scolaires cherchent à lutter quotidiennement contre les discriminations, notamment sexuelles, cette campagne de publicité s’inscrit précisément dans la reproduction de stéréotypes. Bigre, je gronde mais à 1,35 milion d’€ la campagne publicitaire, le résultat n’est pas fameux : je préviens le Ministre de ce pas et promis je vous mettrai la réponse plus bas.

 Nicolas Gaillard


 
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Psychologie – TP analyse d’affirmations d’E. Roudinesco, par Jacques Van Rillaer

Voici un matériel pédagogique tout à fait intéressant dans le cadre de l’analyse critique de la psychanalyse. Cet article de Jacques Van Rillaer, que j’ai publié pour la première fois en 2010 (ici), met le doigt sur un certain nombre de sophismes employés par les défenseurs du freudisme.
Il s’impose à la publication, dans un contexte où sur la question du freudisme, la distribution de pelletées de fange et de qualificatifs haineux n’est pas vraiment réglementée dans les médias. Jacques Van Rillaer a toujours été disponible pour fournir un certain nombre d’éléments intellectuels chaque fois qu’on en a eu besoin, dans mes cours à l’université de Grenoble (comme en 2007) ou pour l’Observatoire Zététique. On pourra voir par exemple le film de la conférence de Jacques Bénéfices et préjudices de la psychanalyse, que nous avions eu, Jean-Louis Racca et moi, le plaisir d’introduire.

Analyse d’affirmations d’Élisabeth Roudinesco dans Mais pourquoi tant de haine ? »

par Jacques Van Rillaer (1), professeur de psychologie à l’Université de Louvain (Louvain-la-Neuve) et aux Facultés universitaires St-Louis (Bruxelles).

« Comme il est naturel de croire beaucoup de choses sans démonstration,
il ne l’est pas moins de douter de quelques autres malgré leurs preuves.
»
Vauvenargues (2)

Suite à la sortie du Livre noir de la psychanalyse, E. Roudinesco avait publié en 2005 le libelle Pourquoi tant de haine ? (nous le citerons Haine n°1). Elle y écrivait :
 
« Je partage l’opinion exprimée par Jacques-Alain Miller dans Le Point quand il souligne avec humour : “Un livre comme ça, j’en voudrais un tous les ans ! Ça fait le plus grand bien aux psychanalystes d’être étrillés, passés au crin ou à la paille de fer.” Souhaitons donc que ce livre favorise un réveil de la communauté freudienne ! » (p. 31)

CorteX_Elizabeth_RoudinescoE. Roudinesco était-elle sincère ? A le supposer, Le Crépuscule d’une idole de Michel Onfray devrait la réjouir : cinq ans après Le Livre noir, Freud y est étrillé, passé au crin et à la paille de fer.
Mais si E. Roudinesco se réjouit, c’est sans doute moins parce que cette publication « favorise un réveil de la communauté freudienne » que parce que c’est, pour elle, l’occasion rêvée de redevenir pendant quelques jours une vedette courtisée des médias et de faire du profit grâce à ses petits livres destinés à rassurer les croyants. « Psychanalyste »(3) et fille de psychanalyste, E. Roudinesco fait corps avec le freudisme. Grâce à ses relations mondaines, elle est devenue Madame Freudisme français. C’est sa source de gloire et d’enrichissement.

En fait, l’ouvrage d’Onfray a manifestement mis E. Roudinesco hors d’elle. Avant même sa parution, elle a utilisé, comme elle l’écrit, « la puissance des réseaux d’internautes pour combattre » ce qu’elle appelle « une littérature de caniveau » (sic, p. 8).

Les réseaux d’internautes réservent des surprises. C’est ainsi que, par amabilité ou par erreur, j’ai reçu d’un ami d’E. Roudinesco, Émile Jalley, leurs échanges en vue de préparer la venue d’E. Roudinesco à Caen, pour défier Onfray sur son territoire. On y lit notamment, à la date du 10 mai 2010, qu’elle houspille Jalley pour qu’il envoie sans tarder, à ses 152 correspondants, l’annonce de sa présentation de Haine n°2 à Caen, dans l’espoir de rameuter un maximum de monde. Elle qui a les faveurs du Monde, du Nouvel Obs, de L’Express et de quantité de chaînes de TV (où elle passe toujours sans contradicteur (4)), elle écrit dans ce mail : « moi je suis insultée de partout ». Un freudien dirait illico : sentiment de persécution, paranoïa, donc inflation du Moi et homosexualité refoulée. Le psychologue scientifique que je suis s’abstient d’un tel diagnostic, faute d’autres témoignages.

A suivre.
§ 1. Contenu de Mais pourquoi tant de haine ?
§ 2. La stratégie des travestissements roudinesciens
§ 3. Onfray a-t-il inventé que Freud a inventé 18 cas ?
§ 4. Onfray a-t-il inventé que Freud avait un père pédophile ?
§ 5. Onfray se trompe-t-il dans la date de publication de l’édition intégrale des lettres à Fliess ?
§ 6. A cause d’Onfray, les rumeurs les plus extravagantes se développent-elles ?
§ 7. La « haine » de Freud
§ 8. L’utilisation de l’argument ad hominem par E. Roudinesco
§ 9. La judéité de Freud
§ 10. La « jonction inconsciente » entre l’antifreudisme et l’antisémitisme
§ 11. Pourquoi la guerre, « écrit en collaboration avec Einstein » : une apologie du crime ?
§ 12. La France : le pays des névrosés ?
§ 13. La doctrine freudienne de la masturbation
§ 14. La relation extraconjugale de Freud
§ 15. La cure freudienne soigne-t-elle mieux que les TCC ?
§ 16. La préface du livre d’Ellenberger
§ 17. L’ignorance de l’œuvre d’Ola Andersson
§ 18. Le livre d’Onfray est-il dénué de sources et de bibliographie ?
§ 19. Dans l’index, ni noms, ni concepts ?
§ 20. Onfray a-t-il utilisé la moins bonne des traductions de Freud ?
§ 21. E. Roudinesco plus histrionique que jamais
§ 22. Le texte de Guillaume Mazeau, historien
§ 23. Le texte de Christian Godin, philosophe
§ 24. Le texte de Franck Lelièvre, philosophe
§ 25.Le texte de Pierre Delion, psychanalyste « packingeur »
§ 26. Le texte de Roland Gori, psychanalyste
§ 27. Les limites de l’analyse de Michel Onfray

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(1) Je remercie Mikkel Borch-Jacobsen, Catherine Meyer et Jean-Louis Racca pour leur lecture et leurs commentaires. J’assume seul la responsabilité du présent texte.
(2) Réflexions et maximes (1746), § 588, rééd., Ed. Garnier, 1954, p. 396.
(3) Le plus souvent E. Roudinesco se présente comme historienne. Il lui arrive parfois de se présenter comme « psychanalyste ». Dans Haine n°1, elle écrit qu’elle « ne fait partie d’aucune association psychanalytique » (p. 30). Il est vrai qu’il n’est pas nécessaire de faire partie d’une association de psychanalystes pour se dire « psychanalyste ». Du point de vue légal, le titre de psychanalyste n’a pas plus de valeur que ceux de « graphologue » ou « astrologue ». Tout le monde a le droit de faire de l’« analyse psychologique » — freudienne, jungienne, comportementale ou autre — et de se présenter comme psychanalyste, analyste ou comportementaliste.

(4) Voir l’enquête parue dans Les Cahiers de Psychologie politique.

 

Cette conscience de la relativité des interprétations contraste avec les affirmations péremptoires de Freud et de la plupart de ses disciples. Nous terminons par quelques échantillons à l’adresse de ceux qui ne lisent pas le neurologue viennois dans le texte (italiques de J.V.R.)
« Tous ceux qui ont l’occasion de prendre de la morphine, de la cocaïne, du chloral et d’autres substances du même genre ne deviennent pas pour autant des toxicomanes. Un examen plus poussé montre, de façon générale, que ces narcotiques servent – directement ou indirectement – de substituts à un manque de satisfaction sexuelle » (1898, Gesammelte Werke, voI. I, p. 506).
« Le complexe de castration est la plus profonde racine inconsciente de l’antisémitisme car, dans la nursery déjà, le petit garçon entend dire que l’on coupe au juif quelque chose au pénis — il pense un morceau du pénis — ce qui lui donne le droit de mépriser le Juif. Et il n’est pas de racine plus profonde au sentiment de supériorité sur les femmes » (1909, tr., Cinq psychanalystes, PUF, 1970, p. 116).
« L’infériorité intellectuelle de tant de femmes, qui est une réalité indiscutable, doit être attribuée à l’inhibition de la pensée, inhibition requise pour la répression sexuelle » (1908, tr., La Vie sexuelle, PUF, p. 42).
« L’acte de téter le sein maternel devient le point de départ de toute la vie sexuelle, le prototype jamais atteint de toute satisfaction sexuelle ultérieure » (1917, tr., OEuvres complètes, PUF, XIV, p. 324).
« On peut dire que les symptômes névrotiques sont dans tous les cas soit la satisfaction substitutive d’une tendance sexuelle, soit des mesures pour l’entraver ou encore, cas les plus fréquents, un compromis entre les deux » (1938/1940, Gesammelte Werke, vol. XVII, p. 112).
« L’ultime fondement de toutes les inhibitions intellectuelles et des inhibitions au travail semble être l’inhibition de l’onanisme
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Décortiqué – Un mystère de l'acupuncture expliqué par la science ?

Cela fait plusieurs années que je garde un oeil attentif sur les recherches concernant l’acupuncture. Il y a deux mois, j’ai eu l’occasion de co-présenter une conférence sur ce thème : des dizaines d’articles compilés plus tard, j’ai pu me faire (enfin) un avis en connaissance de cause. Dans le lot des études analysées, il y avait celle dont traite l’article du Figaro.fr. Point amusant dans cette histoire, mon ami, l’inénarrable et truculent Richard Monvoisin, avait déjà senti que quelque chose clochait dans ce papier : pas directement avec la publication scientifique d’origine mais avec l’utilisation qui en était faite par Tristan Vey. Voici le résultat de mon analyse qui, bien entendu, pourra être étoffée par vos diverses remarques et réflexions.


Après mûre réflexion, j’ai décidé de présenter mon analyse sous forme de plan, afin de bien distinguer ce qui relève de l’utilisation d’arguments fallacieux et autres effets de manches, des questions scientifiques relatives à l’étude en question.

1. Sophismes et autres effets

  • Un carpaccio sauce mystère

Soyons fantasques et subversifs, et commençons par le titre.

« Un mystère de l’acupuncture expliqué par la science ?« 

Ca, c’est un effet de mise en scène de l’information typique : sorte de mise en bouche pour le lecteur, ces premiers mots, écrits bien en gras (un titre quoi…), permettent d’achalander le lecteur. A quoi puis-je m’attendre avec un tel titre ? A être initié, sorti de mon ignorance : puisque mystère il y a, c’est qu’aliboron** j’étais.

Par chez nous, on appelle ça la technique du carpaccio. Ici, on parlera de carpaccio mystère. Mais si, vous savez bien, la tranche de jambon cru sur son lit de salade verte agrémentée d’une sauce balsamique au sel de Guérande (= une assiette jambon-salade) le tout pour 18 €. Sisi, c’est ça le carpaccio : l’art de présenter, d’enrober, de scénariser l’information pour la rendre plus attrayante, plus sexy, plus digeste peut-être – mais est-ce là l’objectif premier de l’auteur ? De la pub en quelque sorte. Sauf que là, on est dans le cadre de la vulgarisation scientifique, et qui dit technique du carpaccio, dit méthode addictogène à l’image, l’émotion, le simple, le mystérieux, l’énigmatique, le sensationnel, etc. Comprendre la science, ses savoirs qu’elle construit, ça demande au contraire du temps, de la réflexion, des efforts. Un peu comme apprendre une autre langue : lire votre Dictionnaire de voyage franco-thaïlandais pour savoir dire « Bonjour » et « Où sont les toilettes » c’est certes utile, mais ça ne fera pas de vous un bilingue. Je n’en dis pas plus, ayant déjà longuement parlé de ça ici.

Au final, on le verra, rien de nouveau sous le soleil comme dirait l’autre.

** Si comme moi vous ignoriez le sens de ce mot jusqu’à ce jour, vous serez certainement heureux d’en apprendre la définition ici

  • Vieux comme Hérode : et alors ?  Il ne faut pas confondre « l’épreuve du temps » et « l’épreuve des faits » (qui dure longtemps)

Première phrase du papier :

« L’acupuncture a beau être une science orientale vieille de plus de 4000 ans, ses mécanismes restent largement méconnus. »

Un rappel tout d’abord : l’argument d’historicité ou plus précisément, argument de « la nuit des temps », cet appel à l’ancienneté revient régulièrement lorsqu’il est question d’acupuncture. Et pourtant, l’ancienneté d’une pratique/technique n’atteste en rien de son efficacité. La récence non plus d’ailleurs.

C’est un argument puissant car basé sur ce fameux bon sens : si ça fait des centaines d’années qu’on l’utilise et que ça existe en encore, c’est bien qu’il y a quelque chose de vrai dans tout ça ? Pas sûr, et il faudra se rappeler que la saignée d’Hippocrate et Galien était encore pratiquée au XIXe siècle avec les conséquences que l’on sait.

Certes, dans cette phrase l’auteur ne dit rien sur l’efficacité de l’acupuncture explicitement, il n’y a donc pas usage explicite de l’argument d’historicité. Mais retenons que recourir à l’origine multimillénaire de celle-ci induit chez le lecteur ce même effet que les bonnes confitures de ma grand-mère ont sur mes amis : quand la technique est ancienne, elle ne peut qu’être bonne.

  • Pars pro toto, où comment prendre la partie pour le tout

Dans la phrase suivante de l’article :

« C’est tout un pan de la médecine chinoise qui est d’ailleurs souvent méprisé par les scientifiques occidentaux. (…) »

Vous aussi vous avez remarqué non ? Un « homme de paille » et une « généralisation abusive » : on travestit la position et on prête des intentions aux scientifiques qualifiés d’occidentaux, scientifiques qui formeraient une communauté homogène. Tout d’abord, faut-il rappeler que « les scientifiques » et encore moins « les scientifiques occidentaux » ne sont pas tous du même avis ? Vous imaginez : en disant cela on range les frères Bogdanoff, Axel Kahn, Hubert Reeves, et Guillaume Lecointre dans le même panier. Pas sûr que leur opinion soit la même et encore moins qu’elle soit méprisante. Avec cette technique, l’auteur présente la médecine chinoise comme une victime, position qui permet de déplacer l’analyse vers l’émotionnel, sans rendre compte d’arguments objectifs.

Rappelons également que le concept d’occident est lui aussi plus que nébuleux (voir ici), imprécis, entérinant une cloison culturelle entre certaines populations (orientales et occidentales).

Comme je ne voudrais pas être taxé de mauvais foi, j’ajoute que, bien entendu, certaines personnes – et les scientifiques n’y échappent pas – ont une attitude méprisante vis-à-vis des médecines non conventionnelles. Mais cela ne justifie en rien la phrase de Tristan Vey.

  • Scénario de réconciliation

A la fin du premier paragraphe, la dernière phrase :

« Ces résultats établissent un pont intéressant entre médecines orientale et occidentale. »

Ici l’auteur parle d’un pont, reliant deux rives bien séparées : la médecine occidentale et la médecine orientale. Sont-ce des rives bien nettes ? Médecines orientale et occidentale ne correspondent à rien si l’on ne précise pas : ce sont des termes flous. Mais jouons le jeu : dans la perception commune de ces médecines, l’une est vue comme scientifique, froide et autoritaire, l’autre comme sympa, introspective, préventive, douce et traditionnelle.

En parlant d’un pont entre elles, l’auteur met en scène une forme de réconciliation entre deux approches considérées comme opposées, mais compétitives : c’est sous-entendre qu’il y a, à l’origine, une opposition de principe, une opposition philosophique en quelque sorte, entraînant une équivalence implicite sur le plan des approches et/ou de l’efficacité thérapeutique. Présenter deux méthodes comme alternatives implique qu’elles sont des alternatives d’efficacité.

Là est l’effet rhétorique car rien ne permet d’affirmer à ce jour que la médecine traditionnelle chinoise ait des effets spécifiques établis, contrairement à la médecine basée sur les preuves, la médecine scientifique comme on l’appelle également.

2. De l’acupuncture sur des souris

  • Acupuncture ou puncture ?

Passons à présent au fond.

« (…) Maiken Nedergaard a donc bien montré qu’il était possible, dans le principe, d’améliorer l’acupuncture en l’assistant par la médecine occidentale. »

Pour faire comprendre en quoi cette phrase est le noeud du problème, faisons un petit rappel : l’acupuncture consiste à insérer des aiguilles1 à différents endroits du corps CorteX_Points_acu_rat(des points), situés sur les méridiens, des sortes de canaux de circulation du Qi – prononcer Tchi – qui traversent tout le corps. Ces méridiens n’ont, à ce jour, aucune existence avérée. Vous me direz : on s’en fiche pas mal de la réalité des méridiens, tant que ça marche ! On va en parler plus loin justement…

Il n’empêche que, conformément aux enseignements de la médecine traditionnelle chinoise, pour que ça marche, il faut piquer (ou chauffer, ou appuyer) réellement à certains endroits, les fameux points.

Alors qu’en est-il de cette étude et que nous dit-elle ? L’hypothèse de départ est la suivante : l’acupuncture pratiquée sur des souris augmente la sécrétion d’adénosine, une molécule aux propriétés anti-nociceptives (qui empêche la transmission du message nerveux lié à la douleur). Les protocoles sont assez bien décrits, plusieurs expériences sont réalisées pour déterminer si c’est bien cette molécule qui permet une réduction de la douleur lorsque les aiguilles sont insérées. Par exemple, les chercheurs ont utilisé des souris génétiquement modifiées et dont les récepteurs de l’adénosine (lui permettant de s’exprimer) étaient inexistants. La conclusion de l’équipe de Maiken Nedergaard est la même que celle de l’auteur de l’article du Figaro : c’est l’acupuncture qui est responsable de l’augmentation du taux d’adénosine chez les souris, permettant ainsi une réduction significative de la douleur.

Qu’y-a-t-il de bizarre ou d’erroné dans cette conclusion me direz-vous ? Je vous laisserai bien chercher tiens… mon côté taquin ça.

Faisons simple : si je vous dis que que pour faire pousser un pied de tomates, il faut planter la graine le mardi à 12h et bien arroser. La preuve ? J’ai fait l’expérience et j’ai obtenu de superbes tomates. Que me répondez-vous ? Certainement que planter un mardi à 12h n’est pas le facteur déterminant. C’est de mettre la graine en terre et de l’arroser qui déclenchent le processus. Pour le prouver, c’est très simple : reproduire l’expérience les autres jours de la semaine, à différentes heures.

Alors qu’en est-il pour notre étude ? Eh bien pour conclure à une action de l’acu-puncture sur la sécrétion d’adénosine, il ne suffit pas de piquer sur les points traditionnels et reconnus (pour la souris dans ce cas) et de mesurer la taux d’adénosine. Non. Il faut aussi planter les aiguilles ailleurs, sur des « non points », faire de la simple puncture pour le dire autrement. Sinon, comme pour mes tomates, conclure à une action spécifique du mardi-midi (l’acu-puncture) n’est pas possible : on a oublié les autres jours de la semaine…(les « non points »)

Faite ainsi – pratiquer une puncture de contrôle sur des « non points » – cette expérience aurait pu permettre de conclure, certes avec précaution mais sans biais évident, que c’est bel et bien l’acu-puncture qui augmente la quantité d’adénosine et non pas simplement la puncture.

C’est ici un effet paillasson que l’utilisation du terme d’acupuncture, puisque l’on conclut indûment à un effet de cette technique spécifique, alors qu’en réalité cette expérience ne montre au mieux qu’un effet de la puncture2.

  • L’effet placebo

La dernière phrase de l’article du Figaro :

« Elle aura aussi démontré par la même occasion qu’il était réducteur d’invoquer constamment l’effet placebo, comme le font les sceptiques, pour expliquer certaines réussites de l’acupuncture. »

CorteX_placeboAvant de revenir sur l’effet placebo, vous aurez compris que cette étude n’est pas propice pour trancher la question de l’efficacité spécifique de l’acupuncture. Je ne reviens pas sur le paragraphe précédent, mais j’insiste sur le fait que ces travaux sont réellement intéressants sur le plan du mécanisme lié à la puncture. Ils ne disent cependant rien sur l’acu-puncture en tant que telle (aiguilles placées en des points précis).

CorteX_effet_placeboL’effet placebo3 serait donc invoqué par les sceptiques (nouvelle généralisation abusive, les sceptiques ne forment pas une communauté homogène, ni même d’ailleurs une communauté quelconque) pour expliquer certaines réussites de l’acupuncture. Cette phrase induit le lecteur dans une direction subtilement péjorative : l’effet placebo, habituellement entendu comme effet purement psychologique d’une thérapie ou d’un médicament factice ou inerte, serait la seule cause des effets de l’acupuncture. C’est, premièrement, oublier que bien d’autres causes permettent d’expliquer l’effet d’un acte thérapeutique, comme l’évolution « naturelle » de la maladie par exemple. Deuxièmement, c’est réduire l’effet placebo à un effet psychologique : on se sentirait mieux mais en fait, les effets physiologiques seraient toujours présents. Or, si l’effet placebo est actuellement toujours étudié pour en cerner ses actions réelles, on a pu mettre en évidence qu’il existait des effets physiologiques quantifiables lié à une stimulation psychologique, ne serait-ce que dans les fameuses expériences de conditionnement de Pavlov.

Rappelons également que l’effet placebo fonctionne aussi sur les animaux (travaux de MacMillan, ci-dessous), et que, sans une procédure en double aveugle, cette étude ne pourrait toujours pas conclure à une action spécifique de l’acupuncture.

En conclusion

Que dire d’un tel article ? Imprécisions, sophismes, raccourcis et scénarisation de l’information se mêlent à un manque d’analyse critique de l’étude d’origine. Mon opinion personnelle ? Ce n’est pas un cas isolé, plus je zieute les papiers traitant d’une information à caractère scientifique, plus je découvre ce type de mécanismes de publicitarisation de la science.

Au final, c’est la question du temps disponible et nécessaire aux journalistes pour faire une telle analyse qui doit être posée et par là même celle des conditions de fabrication de l’information.

Denis Caroti


Notes

1 En fait, de la moxibustion en passant par l’acupressure ou encore l’utilisation du laser, différentes techniques peuvent être utilisées pour stimuler les points.

2 Effet pour autant très instructif sur le mécanisme probable de l’acupuncture. On peut tout à fait imaginer un traitement réellement efficace (spécifiquement donc) basé sur cette découverte, en s’éloignant des présupposés philosophiques de la médecine traditionnelle chinoise (Qi, Yin&Yang, Tao, etc.)

3 Ce terme de placebo est lui encore un effet paillasson : objet placebo, effet placebo, effet du placebo, évolution naturelle, effet psychologique, etc. ? On pourra recommander de parler d’effet contextuel à la place, tel Jean Brissonnet l’évoque dans cet excellent article : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1604


Références  

Goldman N, Chen M, Fujita T et Als. Adenosine A1 receptors mediate local anti-nociceptive effects of acupuncture, Nature Neuroscience, 2010, 13, 883–888. (ici)

McMillan, FD.  The Placebo Effect in Animals.  J Am Vet Med Assoc 1999;  215(7):  992-9. 

Nice 24 juin 2011 – Conférence Zététique – Les influences lunaires

Cette conférence organisée par le Centre d’Analyse Zététique vous propose un état des lieux des nombreux « pouvoirs » qui ont été, depuis la nuit des temps, attribués à la Lune. Le conférencier, Jérôme Bellayer, est professeur de sciences physiques, collaborateur du laboratoire de zététique et membre du CAZ.

Description :

De nombreux « pouvoirs » ont, depuis la nuit des temps, été attribués à la Lune. Leur influence irait des êtres humains aux animaux, en passant par les végétaux. Ces influences étant souvent le fruits d’observations superficielles ou de croyances personnelles, on est en droit de se poser la question de leur réalité. C’est donc au travers des différents travaux scientifiques menés de par le monde que nous allons nous faire une idée de la portée réelle des « influences lunaires ».

Conférence Zététique : les influences lunaires
Vendredi 24 juin 18h-21h
Espace Associations Garibaldi, place Garibaldi, Nice
Entrée libre
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SVT 6ème – Concevoir un protocole expérimental avec une fève et un épluche-patates.

Comment de manière simple, élégante, avec un épluche-patate Williwaller et une fève de galette des rois, Alain Le Métayer nous explique une séquence de niveau 6ème en Sciences de la Vie et de la Terre qu’il a élaborée et testée.

Pour résoudre le problème « des conditions favorables à la germination », les élèves de 6ème doivent apprendre à formuler des hypothèses, à concevoir des protocoles destinés à tester les hypothèses puis enfin, à valider (ou pas) les hypothèses.

Il se trouve que pour ce travail, une fève et un épluche-patates (attention, pas n’importe lequel : le Willywaller 2006) peuvent se révéler très utiles !

Ce document vous présente brièvement la démarche que j’ai utilisée en classe.

Quant au Beautiful épluche-pôtates Willywaller 2006…

 

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Alain Le Métayer

Note : n’est pas introduit dans ce TP la discussion sur l’argument 100% Naturel – consulter le cours Naturel, chimique de Denis Caroti ainsi que le cours Nature, écologisme, sexisme, racisme, spécisme et les conférences de Guillemette Reviron sur ce sujet.

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Le double sens du mot croyance

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Voici de mon point de vue le point central sur lequel il faut insister lors de n’importe quel cours portant sur l’esprit critique     : le double sens du mot croyance.  Je cherchais dans mes cours à m’affranchir d’emblée du champ des non-théories, des points de vue, des goûts, et des arguments pseudo-démocratiques du type « il faut respecter toutes les croyances » car il est, hélas, des croyances qui ne sont pas très respectables – prenons par exemple les « vertus prétendues de l’excision », ou la croyance en l’ordonnancement des « races » humaines.
J’ai consacré un bref passage de ma thèse de doctorat sur ce point (pp. 61-63), passage reproduit ici. Je me suis rendu compte que si prendre cette précaution de distinction fait l’objet de débats chez les philosophes (cf. Bouveresse, à propos de la controverse Wittgenstein – Russel), pédagogiquement parlant,  je la trouve incontournable. Je ne connais aucun intérêt à ne pas la faire. Cela permet de se centrer sur les énoncés de type scientifique, juste ou faux, et de ranger Dieu dans les actes de foi, qui ne se discutent pas scientifiquement, donc ne peuvent s’imposer aux autres selon des moyens logiques et par conséquent se cantonnent dans la sphère privée. Un objet de foi n’est analysable que dans la mesure où il énonce une affirmation de type scientifique, vérifiable ou réfutable. Chaque fois que j’ai testé de ne pas commencer mon cours par ce point, j’ai eu une avalanche de questions du type respect des religions. Alors qu’en le faisant, je pose mon respect de la foi en tant qu’acte de foi, de même que je respecte les goûts des autres sauf s’ils portent atteinte à l’intégrité du voisin (quelqu’un qui aimerait la chair fraîche par exemple).

Mes collègues Nicolas Gaillard, Guillemette Reviron et Denis Caroti ont eux aussi repris ce point de départ.
Essayez, et donnez-nous  vos impressions.
Richard Monvoisin

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Croyance : entre  acte de foi et « remport d’adhésion »

Dans notre démarche zététique, nous devons nous consacrer au monde des croyances, à la manière de les appréhender et à quelques moyens de s’en servir à des fins pédagogiques. Pour cela, employer une lexicologie précise s’avère incontournable. Pourtant, première constatation : la langue française ne permet pas de faire la distinction entre la croyance comme acte de foi (faith) et la croyance de type adhésion (belief). Le recouvrement des deux acceptions du même terme crée ce que les zététiciens appellent un effet paillasson. Pour sortir de ce glissement sémantique, nous avons proposé la notion de remport d’adhésion, qui se rapproche de la définition anglo-saxonne de rationnal belief, c’est-à-dire d’une croyance produite par une démarche d’énonciation de vérité susceptible d’être infléchie par le raisonnement ou l’expérience.

Alors que la croyance en tant qu’acte de foi relève du choix personnel, ne cherche pas les caractéristiques d’une construction scientifique, et n’a pas vertu à s’imposer factuellement, nous appelons remport d’adhésion le mécanisme complexe et multifactoriel qui amène un individu à penser que son adhésion à une thèse, une hypothèse ou à une théorie est mue par une chaîne de raisonnements rationnels étayés par des faits.

Toutefois une adhésion peut être remportée à tort, par exemple lorsqu’elle est de type simili-rationnelle, lorsqu’elle repose sur des critères non suffisants ou non réfutables, lorsque le raisonnement est entaché de biais, soutenu par des idées reçues ou motivée par des options idéologiques ou métaphysiques, etc.

Lorsque cette croyance persiste chez un individu, malgré la démonstration des défauts théoriques de ladite croyance, alors on a tendance à parler de croyance pseudoscientifique (de pseudês, en grec : mensonger).  Ainsi, croire en une théorie fausse est une croyance non-scientifique. Persister à croire malgré une démonstration en règle peut être qualifiée de pseudo-scientifique (même si la personne est sincère dans sa persistance).

Résumons : la croyance comme adhésion remportée relève des théories de la connaissance, de la psychologie cognitive, de l’ethnologie,  des sciences de l’Humain ; la croyance comme acte de foi, elle, fait intervenir une transcendance et de ce fait se situe sur un magistère totalement disjoint des sciences – et de ce fait ne peut prétendre à une quelconque validité hors de la sphère personnelle.

Chose pratique, cette distinction est également revendiquée par un bon nombre d’experts de la foi (par exemple Erny 1995).

Si ces deux types de croyance peuvent potentiellement être objets d’analyse critique, la méthode scientifique, redoutablement efficace pour les secondes, ne l’est que dans certaines conséquences ou interprétations corollaires de la première. En effet, l’acte de foi ne nécessitant ni raisonnement, ni preuve — puisque basé sur des concepts transcendantaux —, son objet sort du matérialisme et la science prise au sens méthodologique n’a aucune prise sur lui : un regard scientifique critique pourra éventuellement s’exercer sur l’historicité et les fondements des dogmes forgeant l’acte de foi (l’existence historique de Jésus, par exemple, ou le caractère sacré des textes scripturaires), ou sur certaines prescriptions scientifiques ou médicales effectués au nom de cet acte de foi (la maladie comme punition divine, par exemple, ou la négation de l’existence du SIDA). Mais l’analyse de l’acte de foi en lui-même ne peut se faire pratiquement qu’aux plans moral et politique. À l’opposé, étayer un acte de foi sur des faits — stigmates, traces, signes, suaires, miracles — devient un non-sens. Nous simplifions à outrance un des plus vastes champs de réflexion de la philosophie classique en écrivant :

 
Une différence fondamentale [entre les deux acceptions du terme croyance] est à opérer pour un zététicien : là où la première est un remport d’adhésion souvent hâtif, la seconde acception, elle, de facture religieuse, repose sur un acte de foi. En d’autres termes, si l’adhésion à une théorie peut être critiquée zététiquement, un acte de foi n’est pas discutable puisqu’il ne se base sur rien de tangible. Les deux acceptions buttent sur ce que Bricmont appelle un irréductible antagonisme. La zététique ne peut traiter la question de dieu ; celle du suaire de son fils, si !

Nous avons pris le parti pédagogique de toujours commencer les enseignements  zététique/esprit critique/rapports sciences et pseudosciences par ce distinguo, ceci non seulement pour épargner (momentanément ? À eux de voir) les choix moraux personnels des interlocuteurs/étudiants — et ne pas soulever de réactions « épidermiques » pouvant interférer avec notre enseignement -, mais aussi pour conserver à la science son assise. C’est loin de n’être qu’une précaution oratoire lorsque, comme nous l’entreverrons, les sollicitations « spiritualistes » sont nombreuses.

Dans un contexte médiatique où le mélange des genres est récurrent, nous donnons préférentiellement trois exemples aux étudiants.
 

  • Le créationnisme

La revendication de l’enseignement conjoint de la théorie de l’évolution et du créationnisme dans un certain nombre d’états américains et océaniens. Manifestement, la série d’arguments apportés en guise de « preuve » d’un dessein cosmique a suffit, dans une certaine mesure (1), pour faire valoir une équivalence factice entre l’enseignement de la théorie de l’évolution, scientifique, et celui du créationnisme, ou de son avatar pseudoscientifique, l’ID — cela sur un fond démagogique de libéralisme intellectuel propre à la laïcité au sens états-unien (voir 4.4.5 Le mode politique).

  • Le « Suaire » de Turin

Le prétendu « suaire » de Turin, présenté comme une preuve de la qualité divine de Jésus dont la toile de lin aurait  enseveli le corps. Le non-sens est manifeste puisque si la qualité divine se prouvait — et avait attendu les études sur la toile de lin pour l’être — alors la croyance au divin serait une question scientifique.

  • La physique quantique et son utilisation pour étayer la possible existence d’une autre réalité

Les exemples sont pléthore (voir à ce propos le cours de Denis Caroti « La vie serait quantique ? »). Le dernier en date au moment de rédiger date du 1er juin 2007, dans le Figaro :

(…) la physique quantique ne prouve en rien l’existence de Dieu. Elle élargit le « champ des possibles ». La physique démontre l’existence d’un niveau de réalité dont on ne peut rien préjuger. Rien de cet autre niveau de réalité ne nous amène à l’idée qu’il existe un Dieu plein d’amour pour nous. Mais l’existence de cet autre niveau de réalité, avec lequel l’homme peut sans doute être en contact, rappelle les intuitions majeures de toutes les grandes religions — y compris les religions sans dieu comme le bouddhisme ou le taoïsme — fondées sur deux principes : l’existence, précisément, d’un autre niveau de réalité et la possibilité d’un lien entre l’esprit humain et cette autre instance. Ces principes deviennent beaucoup plus crédibles qu’ils ne l’étaient avant les découvertes de la mécanique quantique (…) (Staune & Comte-Sponville, 2 juin 2007).
 

Même s’il ne s’agit pas de « prouver Dieu » comme les titres le résument régulièrement, postuler qu’il existe une autre réalité corroborant une intuition religieuse précipite derechef dans l’acte de foi. Relevons au passage le non-sens d’une telle assertion, aussi stimulante que paradoxalement non testable : si on montre scientifiquement (avec la mécanique quantique ou autre) que quelque-chose existe, alors ce quelque-chose fait partie de la réalité, puisqu’il existe. Prouver réellement qu’il existe une autre réalité participe de l’oxymore.

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(1) Fin 2005, fort heureusement, le juge Jones a tranché en défaveur de l’Intelligent Design. Goodstein L., Judge Rejects Teaching Intelligent Design, New York Times, 21 déc. 2005. (Mais est-ce à la justice de trancher sur la  pseudoscientificité (🙂) d’une théorie ?).

 

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Radios moisies à éplucher

Voici des émissions de radios à « éplucher », comme on dit au CorteX. Nous pensons qu’elles recèlent soit des passages pertinents, soit au contraire des éléments pseudoscientifiques à prélever. En voilà une rafale. Si vous avez le temps, l’envie, d’en faire vous-même la critique, l’analyse, et de mettre en mot ce qui « cloche », écrivez-nous ! contact@cortecs.org

Sciences politiques

  • Michel Serres, sur la démocratie. Il y a quelque-chose qui cloche dans cette chronique (Le sens de l’info, France Info, 8 mai 2011).
  • Michel Serres, toujours, sur les prisons. Cette fois-ci, un vrai écheveau à démêler dans une pensée qui parait profonde.(Le sens de l’info, France Info, 8 mai 2011)

Psychologie

  • Daniel Sibony le psychanalyste, dont les propos ont déjà été décortiqués ailleurs et qui parle ici du rire (Tête au carré, France Inter, 9 mars 2010)
  • Boris Cyrulnik, éthologue et psychanalyste, qui théorise de manière étrange « la honte » (Tête au carré, France Inter, 6 septembre 2010)
  • La méthode Coué, scientifiquement ancrée ? (Tête au carré, France Inter, 16 février 2010)
  • Une manière d’aborder les « normes » morales en psychologie sur la question du transexualisme

Histoire

  • La fabrication du mythe historique, avec le cas Juliette Dodu de Pithiviers

Médecine

  • La question de l’hypnose, de l’hypno-sédation, et du mélange des genres
  • Débat d’Elie Arié sur l’homéopathie (France culture, Science publique, 30 avril 2010)
  • Patrick Lemoine et son concept de « médecine écologique » (Tête au carré, France Inter, 26 mai 2008)
  • Le Feng-shui (France Culture, Sur les docks, 27 février 2009)

Sciences & religions

  • Trinh Xuan Thuan et ses positions métaphysiques : un cas d’intrusion spiritualiste ? (Tête au carré, France Inter, 17 septembre 2009)
  • Les frères Bogdanoff, très peu rudoyés par Etienne Klein et Michel Cassé sur France Culture (France Culture, Du grain à moudre, 20 octobre 2010)

Épistémologie

  • La notion brumeuse de sérendipité, sur France Culture (Continent sciences, 23 novembre 2009)
  • L’écrivain mystique Didier Van Cauwelaert (Tête au carré, France Inter, 7 mars 2009)

 

La démocratie participative, par Amélie Audibert

Amélie Audibert, animatrice socioculturelle depuis plusieurs années, fait un Master 2 professionnel « Politiques publiques et changement social » à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble. Son mémoire porte sur la question : « comment l’offre publique de participation permet d’éviter le débordement démocratique en orientant les débats vers des objets prédéfinis ?« . De ce fait, elle s’imposa comme l’intervenante-phare du Midi critique N°4 saison 4 sur la démocratie participative, en avril 2011.
Nous avions déjà détaillé notre manière de faire et donné nos outils ici, mais un complément de l’intervention d’Amélie nous semblait salutaire.
Le voici.

Avant de parler de démocratie participative, commençons par définir ce qu’est le concept central de démocratie.

 

La démocratie : un effet paillasson

La définition courante de la démocratie est « le pouvoir du peuple ». C’est une définition vague revendiquée par des gouvernements dont les valeurs et les institutions sont différentes, voire contradictoires comme par exemple la République Algérienne Démocratique et Populaire, la République fédérale d’Allemagne, la Principauté d’Andorre, le Royaume de Belgique, la République Populaire Démocratique de Corée, la République Française, etc.

Il est difficile de trouver une définition précise et consensuelle de la démocratie. Les divergences autour de cette notion ne viennent pas de l’idéal démocratique de « gouvernement du peuple », mais des moyens mis en œuvre pour le réaliser. En observant les instruments qui servent sa mise en oeuvre, des définitions presque opposées peuvent être données, faisant l’impasse sur le suffrage universel, les droits individuels ou au contraire ne considérant que la question des élections.

En tout état de cause, aucune définition claire et universelle n’est à ce jour partagée par l’ensemble des acteurs y faisant référence (voir effet paillasson).

 

En France : éléction = démocratie

En France, l’article 2 de la Constitution de 1958 tente de clarifier les choses en superposant l’idée de gouvernement du peuple à celle de gouvernement par et pour le peuple.

Cependant, cette définition ne donne pas un éclairage fin de la notion de démocratie. Il est donc indispensable de refaire un petit détour vers les idées philosophiques qui ont fondé la légitimité démocratique au moment de la Révolution française : les théories de Rousseau et de Montesquieu.

 

Les fondements idéologiques de la démocratie

Lors de la Révolution de 1789, des débats ont conduit à élaborer la démocratie française. Ils ont mis en lumière deux manières d’appréhender la représentation et la souveraineté, qui ont pour socle commun de reconnaître le peuple comme source légitime du pouvoir : celle de Montesquieu, et celle de Rousseau.

Pour Montesquieu, le peuple est apte à choisir des représentants capables de définir l’intérêt général mais il n’est pas capable de gouverner.

« le grand avantage des représentants c’est qu’ils sont capables de discuter les affaires. Le peuple lui n’y est pas du tout préparé […] il n’est pas nécessaire que les représentants, qui ont reçu de ceux qui les ont choisis une instruction générale, en reçoivent une particulière sur chaque affaire […] il y avait un grand vice dans la plupart des anciennes républiques : c’est que le peuple avait le droit d’y prendre des résolutions actives, chose dont il est entièrement incapable. Il ne doit entrer dans le gouvernement que pour choisir ses représentants, ce qui est très à sa portée ». Charles de Secondat de Montesquieu, L’esprit des lois, livre XI, chap. 6.

Des représentants sont élus et ils sont reconnus légitimes pour définir l’intérêt général et prendre des décisions au nom de l’ensemble de la population. La compétence reconnue aux citoyens est celle de choisir les personnes les plus à même d’occuper ces fonctions.

Rousseau développe quant à lui l’idée d’une démocratie directe dans laquelle le peuple doit être responsable .

« Je dis donc que la souveraineté n’étant que l’exercice de la volonté générale ne peut jamais s’aliéner et que le souverain qui n’est qu’un être collectif ne peut être représenté que par lui-même […] par la même raison que la souveraineté est inaliénable, elle est indivisible. Car la volonté est celle du corps du peuple ou seulement d’une partie. Dans le premier cas cette volonté déclarée est un acte de souveraineté, dans le second ce n’est qu’une volonté particulière». Jean-Jacques Rousseau, Le Contrat social, livre II, chap. 1 et 2.

Il est donc nécessaire d’élire des députés car il est impossible que le peuple dans son ensemble siège en assemblée, mais ces députés ne sont pas des représentants, ils sont des commissaires. Ils doivent se conformer aux instructions des électeurs sous peine d’être sanctionnés ou révoqués. Ils ne peuvent rien conclure sans le consulter. Le peuple dans son ensemble est reconnu légitime pour définir l’intérêt général. Les députés sont ici appréhendés comme des instruments permettant le lien entre l’ensemble de la population et la prise de décision.

Ces théories opposent deux conceptions de la légitimité démocratique. Si elle émane toujours du peuple dans son ensemble , la capacité à définir l’intérêt général et à prendre des décisions est la compétence soit d’une minorité de la population, soit de l’ensemble de la population. Ce sont les thèses de Montesquieu qui ont fortement influencé l’instrumentation démocratique.

Note : la définition de « peuple » prête également à débat, notamment autour de la place des femmes et plus récemment des étrangers et des jeunes. Le peuple dans son ensemble représente à la fin du XVIIIème siècle uniquement les hommes majeurs de nationalité française. Aujourd’hui, le peuple est parfois entendu comme les citoyens français hommes et femmes (élections nationales), les citoyens européens (élections locales), les habitants d’un territoire sans notion de nationalité ou d’âge (certains dispositifs participatifs).

 

Pierre Rosanvallon (2008) fait émerger trois principes qui ont été le socle du système démocratique français :

  • la nature d’un régime s’identifie à ses conditions d’établissement
  • l’unanimité est la meilleure expression de la généralité sociale, de la volonté générale
  • l’autorité se légitime par la volonté librement exprimée de tous.

Le suffrage universel est utilisé comme instrument démocratique dans le but d’élire des représentants capables de s’extraire de leurs intérêts particuliers pour définir l’intérêt général. Le Parlement est vu comme l’enceinte de la raison publique où est débattue à haute voie la définition de l’intérêt général. Il est généralement admis    que le vote de la majorité permet d’établir la légitimité d’un pouvoir, et cette procédure est identifiée comme l’essence même de la démocratie :

« La loi de majorité est une de ces idées simples qui se font accepter d’emblée ; elle présente ce caractère que d’avance elle ne favorise personne et met tous les votants sur le même rang ». (Louis Blanc, Réforme électorale, Revue du Progrès, t. II, 15 octobre 1839, p. 308).

L’instrument de l’élection comme procédure de choix a été assimilée à un principe politique instaurant la démocratie. L’instrument et le principe sont devenus indissociables, alors qu’ils sont contradictoires. Si l’on envisage l’électiorat dans une dimension sociologique, celle-ci désigne une fraction, même dominante, du peuple. Or le paradoxe démocratique vient de l’hypothèse que les urnes renvoient à l’idée d’une volonté générale. On considère alors que le plus grand nombre vaut pour la totalité.

« La partie valant pour le tout, et le moment électoral pour la durée du mandat : tels ont été les deux pré-supposés sur lesquels a été assise la légitimité démocratique » (Rosanvallon, ouv.cit., p. 11).

 

 Les limites du système représentatif poussent à développer des outils participatifs

 

Le développement de la participation fait suite à plusieurs “évènements” qui débutent à la fin des années 60 et se prolongent jusque dans les années 2000.

  • La légitimité traditionnelle des élus est mise à mal par la hausse de l’absention, la non-inscription sur les listes électorales et la proportion parfois importante d’étrangers. Par exemple, en 2008, le maire de Clichy-sous-bois est réélu dès le 1er tour avec 66% des voix. Ceci représente en réalité 2792 voix sur les 28000 habitants de la commune. De manière plus globale, on note une hausse de l’absention dans tous les scrutins entre 1965 et aujourd’hui.

  • Les fonctionnaires étaient pensés jusqu’alors comme neutres. Ils agissaient pour l’intérêt général, dégagés de toute tentation et d’intérêt partisants : ce positionnement leur donne la légitimité d’être des experts ; ils sont censés analyser sans parti pris les situations pour aider les élus à prendre des décisions, et ce dans l’intérêt de tous. Mais la catastrophe de Tcherobyl et la gestion étatique de la crise, l’affaire dite « du sang contaminé » [1]   ou encore l’affaire de « la vache folle » [2]    remettent en cause leur positionnement. Comment alors prendre de bonnes décisions sur des rapports d’experts qui ne sont plus crédibles?

  • Au niveau local, les lois de décentralisation de 1982 libèrent les communes de la tutelle administrative du préfet. Ceci donne lieu à de nouveaux rapports entre l’équipe municipale et les administrés : c’est en priorité aux citoyens que s’adressent les Maires et sur eux qu’ils s’appuient pour légitimer leur action. Les élus sont mis dans une position de face à face direct avec les citoyens. Les conseils municipaux ont tendance à vouloir rendre plus visible le lien représentatif et à présenter leurs choix comme étant ceux de la population (voir sur ce point Sous la direction de Loïc Blondiaux, La démocratie locale – Représentation, participation et espace public, PUF, 1999).  

  • En même temps, les lois de décentralisation font émerger la figure du Maire comme personnage central de la vie locale. Il concentre les pouvoirs législatifs et exécutifs : il a le monopole de l’interprétation de l’avis des habitants. En effet, l’opposition au sein d’un conseil municipal a peu de pouvoir sur les délibérations et une faible capacité de communication. De plus, entre deux élections, l’équipe municipale rencontre peu d’opposition (alors qu’au niveau national, les résultats des élections locales ont un impact sur la politique du gouvernement).   Enfin, le Maire n’est souvent pas concurencé dans son monopole d’interprétation de la volonté générale par la presse locale qui est souvent neutre ou bienveillante envers l’équipe municipale. Il n’existe souvent qu’un seul titre qui ne représente pas un contre pouvoir. Il y a donc une certaine indépendance possible de l’équipe municipale vis-à-vis des électeurs durant la durée du mandat, qui est souvent dénoncée.

  • Dans les années 1994-1995, les maires expriment dans leur revue leur difficulté à avoir l’adhésion des habitants [3]. Ils observent un engagement concrêt et limité des habitants contre certaines de leurs actions. La gouvernabilité devient un enjeu local. Les élections de 1995 sont caractérisées par le retrait des élus sortants dans 40% des cas. Le manque de reconnaissance et l’incivisme des citoyens sont évoqués comme motif de départ pour 60% des maires sortants (cf. Enquête auprès des maires sortant du département effectuée par l’association des Maires de France du Doubs – Département et communes – mai 1995).

 

Parrallèlement à ces phénomènes, la participation des habitants s’installe doucement dans le paysage politique français. Elle est toujours pensée comme complément à la démocratie représentative.

  • 22 mars 1965 : Le Monde fait sa Une sur la victoire des Groupes d’Action Municipaux (GAM) et l’élection d’Hubert Dubedout à Grenoble. La vitrine grenobloise provoque la multiplication des GAM, qui ont pour objectif d’écouter les besoins des citoyens pour trouver les meilleures solutions pour y répondre concrètement. Ils se développent dans toute la France jusque dans le début des années 80. L’objectif des GAM est de rendre plus efficace l’action publique. En même temps, se développe dans d’autres communes des mouvements pronant l’autogestion des habitants : “ la démocratie locale réelle n’a qu’un seul nom : l’autogestion ! » (Roux, 2011) . Des expériences locales émergent : à Louvier (Haute-Normandie), de 1965 à 1969 puis de 1976 à 1983, la municipalité se déclare radicalement autogestionnaire et en rupture avec le fonctionnement de “père de la cité” des GAM. L’équipe municipale tient des conseils municipaux en dehors de la mairie et associe largement des associations locales aux décisions. Il en découle des décisions audacieuses (gratuité des transports en municipaux pour les enfants et les jeunes, de la piscine, des musées, de l’école de musique, d’aides ménagères pour le troisième âge, etc.) financé par un nouveau mode calcul des impôts locaux taxant plus les résidences des quartiers aisés et détaxant les zones populaires. Cependant, ces initiatives autogestionnaires restent marginales. La vision de la participation comme outil d’aide à une bonne gestion reste celle qui s’est imposée.

  • Dans les années 80, peu d’actions signifiantes sont mises en avant. Les lois de décentralisation, pouvant être vues comme redonnant du pouvoir au local, et donc aux citoyens, transfèrent des compétences aux élus locaux mais pas aux habitants.

  • Un petit “renouveau” dans les années 90 : les lois de 1992 s’attaquent au vide législatif sur le sujet. Le droit des citoyens à être informés et à être consultés est mis en avant. Dans d’autres pays, au Brésil notamment avec l’expérience du budget participatif de Porto Allegre, les démarches participatives n’ont pas pour objectif de rendre plus efficace l’action publique mais de “démocratiser radicalement la démocratie”, de “rendre le pouvoir au peuple”.

  • A partir des années 2000, en France, la participation est institutionnalisée : chaque mairie, chaque département et chaque Région a son dispositif participatif. L’ensemble de la classe politique s’accorde pour dire que la participation, c’est bien. Tout le monde prétend en faire. Mais de quoi s’agit-il ?

 

 

La démocratie participative

 

La démocratie participative, c’est quoi ?

La démocratie participative est une notion floue aux réalités variées. Selon Rasera (2011), on peut distinguer quatre niveaux de participation.

  • L’information
  • La consultation : le résultat d’une consultation est un avis, il n’y a aucun recours possible sur la procédure, il n’a pas de portée juridique. Un avis est une aide à la décision, les conseils délibératifs restent libres de leurs choix.
  • La concertation : elle associe à la résolution d’un problème les personnes concernées. Les collectivités territoriales présentent un projet à la population qui a la possibilité de le modifier en partie après une phase de négogiation.
  • L’implication : la participation impose une implication des habitants en amont et en aval de la décision. Ils doivent être associés à l’élaboration et au suivi d’un projet. Si la décision finale reste au niveau des élus locaux, nous sommes alors dans de la concertation. On retrouve dans cette catégorie les modes dits d’auto-gestion.

Ces définitions restant bien larges, de nombreuses actions peuvent donc être considérées comme de la participation.

 

Pourquoi faire de la participation ?

Plusieurs enjeux pour une collectivité territoriale / un Etat à faire de la participation :

  • « bien gérer, c’est gérer avec ». La participation permet d’ajuster les politiques publiques pour être au plus près des besoins des habitants ;

  • profiter de l’expertise d’usage des habitant / des usagers et structurer le diagnostic en y invitant des « profanes » (c’est-à-dire des non-experts) et des experts ;

  • rendre compte de l’opinion publique. La participation permet de mesurer le taux d’acceptabilité / de confrontation auquel va se frotter une décision publique ;

  • créer un consensus minimum / fabriquer   l’acceptabilité. La décision n’est plus le seul fait des élus, elle est partagée et discutée avec les citoyens. Ceci permet de la faire accepter plus facilement

  • gérer la contestation en amont et légitimer les décisions prises.

 

Trois exemples d’instruments participatifs mis en place pour légitimer des décisions publiques

  • La commission nationale du débat public
  • Le référendum local
  • Les conseils de quartiers

 

La commission nationale du débat public

Dans les années 80, la SNCF développe le projet du TGV Méditerranée reliant Paris à Marseille. Le premier tronçon Paris/Lyon avait été construit dans les années 70 sans fortes contestations. En 1989, la SNCF rend public les premiers tracés du tronçon Lyon/Marseille : le trajet retenu est le plus court possible. La SNCF ne souhaite engager la discussion qu’avec quelques grands élus. Les critiques sont vives et nombreuses, les contestataires se fédèrent et se regroupent en plusieurs coordinations. Celles-ci rassemblent les contestataires jugés comme oublieux de l’intérêt général (Argument Nimby Not in my backyard, pas dans mon jardin) mais également des agriculteurs inquiets de l’évolution du foncier, des élus ruraux et des grands élus qui jugent les gares trop éloignées des centres villes. En 1991, nous sommes à la veille d’élections nationales. La contestation est forte et prend de l’ampleur. Le projet est bloqué pendant un an. La SNCF engage alors une procédure de conciliation officielle. Un « collège des experts » est créé. Il regroupe huit personnes : des hauts fonctionnaires du ministère de l’équipement, des élus et des universitaires. Leurs conclusions prônent la mise en place d’un nouveau couloir spécifique à cette ligne et une meilleure inscription dans les territoires traversés. C’est la première fois que l’expertise d’un grand projet de transport est ouverte à différents points de vue. On passe d’un diagnostic technique et financier fait par des économistes sur un calcul de rentabilité à un diagnostic intégrant une évaluation socio-économique.

L’important conflit suscité par le projet du TGV Méditerranée montre les limites de l’enquête publique telle qu’elle a été pensée en 1983 [4]. Une nouvelle institution est créée en 1995 : la Commission Nationale du Débat Public (CNPD) [5], qui deviendra une autorité administrative indépendante en 2002. Le monopole et le contrôle des experts ne sont plus alloués au seul porteur de projet, un débat public est imposé pour tout projet susceptible de porter atteinte à l’environnement. La quarantaine de débats publics menés par le CNPD entre 1997 et 2007 ont porté essentiellement sur des projets autoroutiers, de transports d’électricité, de lignes à grande vitesse et dans le domaine du nucléaire. Chaque débat est organisé par cinq à six membres du CNPD sur une période de  quatre mois. Chaque citoyen, association ou collectif peut faire entendre son opinion à travers différents moyens : réunions publiques, expositions, Internet… etc. Les points de vue ne sont pas hiérarchisés et tous sont considérés comme bons à entendre. Le CNPD rend ensuite un rapport qui rend compte du déroulement des débats. Ce n’est pas un avis favorable ou défavorable au projet, le rapport illustre l’ensemble des points de vue exprimés. Le maître d’ouvrage a ensuite deux mois pour rendre sa décision publique.

Trois principes sont mis en avant pour justifier cette méthode : un principe d’argumentation, un principe d’équité et un principe de transparence. Or, le déroulement des débats ne se passe pas toujours dans cet idéal démocratique. Le niveau de participation varie fortement selon l’intensité du conflit généré par le projet, les groupements les mieux organisés sont ceux qui ont le plus de chance de faire valoir leur point de vue, l’impact sur la décision est très variable. Loïc Blondiaux (Blondiaux 2008, p.57) note que rares sont les cas de renoncement au projet suite à un débat public et que dans la majorité des débats l’influence de la discussion est marginale et difficilement perceptible.

 

Le référendum local

Le référendum local est un dispositif mis en place par l’assemblée délibérante d’une collectivité territoriale. Ce dispositif a été révisé en 2003 (article 72-1 introduit dans la Constitution par la loi n° 2003-705 du 28 mars 2003) lui conférant ainsi un pouvoir décisionnel et non simplement consultatif. Il est clairement encadré par la loi et requiert des conditions de mise en oeuvre strictes et précises. Une assemblée délibérante peut organiser un référendum décisionnel local sur un sujet relevant de ses compétences. Elle en définit les modalités, le projet de délibération et la date. Seuls les électeurs de la collectivité sont conviés au vote et non l’ensemble des habitants [6]3. Le projet est adopté s’il obtient la majorité des voix et réunit au moins la moitié des inscrits.

Cet instrument est peu utilisé par les collectivités locales. Quinze référendums locaux ont été organisés entre 2005 et 2007 et 6 en 2008 et 2009. En effet, l’issue étant incertaine, les maires lui préfèrent généralement d’autres types de dispositifs à portée consultative.

Le référendum décisionnel local porte sur des thématiques dont les compétences appartiennent à ces collectivités. Entre 1995 et 2004, 37,8% ont eu pour objet l’aménagement urbain ; 20,6% l’équipement public et les services publics ; 28,9% la vie communale (changement de nom, adhésion à un EPCI…) et 12,7% étaient des consultations illégales. En effet, l’assemblée délibérante doit transmettre au préfet deux mois avant le jour du scrutin le texte sur lequel portera le vote. Les référendums décisionnels locaux sont annulés par les tribunaux administratifs lorsque les conditions fixées par la loi ne sont pas appliquées.

En cas d’annulation administrative, les maires maintiennent généralement ce dispositif, qui n’a pas alors de valeur légale. Il devient un instrument pour accompagner une mobilisation locale contre une décision de l’Etat : les référendums décisionnels locaux illégaux ont porté sur des tracés de ligne de TGV ou d’autoroute, l’enfouissement de déchets radioactifs, la circulation des poids lourds sous le tunnel du Mont-Blanc. Dans ces situations, on peut se demander si ce dispositif est un outil de démocratie participative ou une manière efficace pour un maire de communiquer sur son engagement et de le rendre participatif. Il légitime la position du maire qui se positionne comme porte-parole de la contestation des habitants.

 

Les conseils de quartiers

Ils ont été mis en place suite à la loi de 2002 sur la démocratie de proximité qui « institutionnalise à l’échelle nationale la participation locale des habitants » (Gaudin, 2007, p. 37). Dans les communes de plus de 80000 habitants, le conseil municipal fixe « la dénomination, la composition et les modalités de fonctionnement » de ces instances qui « peuvent être consulté[e]s par le maire et peuvent lui faire des propositions sur toute question concernant le quartier ou la ville » (loi n°2002-276 du 27 février 2002 relative à la démocratie de proximité, Journal Officiel, 28 février 2002). La convocation, l’ordre du jour et la présidence des débats appartiennent aux élus locaux, les délibérations ont une valeur consultative.

Les participants des comités de quartier sont nommés « habitants ». On peut plus globalement noter l’omniprésence de la catégorie des « habitants » dès que l’enjeu porte sur le local, sur les liens de proximité, au détriment de la catégorie des « citoyens » dont l’utilisation fait plutôt référence à des dispositifs nationaux. L’ « habitant » est valorisé dès que l’on s’intéresse à des enjeux et des concepts palpables et que l’on fait référence à l’expertise d’usage. A l’inverse, le « citoyen » est appelé sur des enjeux plus globaux, plus abstraits. Le terme habitant permet-il de mettre en place un processus de dépolitisation? Pour C. Neveu, c’est également un processus de re-politisation au sens où il y a une redéfinition des enjeux [7].

Cette idée de re-politisation doit cependant être nuancée. Les conseils de quartier inscrivent la participation à l’échelle micro-locale (non celle de la ville, mais celle du quartier). Les délibérations portent généralement sur des problèmes d’environnement immédiat (trottoirs, usages des lieux publics… etc.). La participation prend ici la forme d’un relais des plaintes, des demandes des habitants, ce qui permet aux élus de développer le lien de proximité tout en gardant la maîtrise des conditions de politisation de ces problèmes. La restriction de la participation à l’échelle du quartier borne l’horizon de la discussion aux problèmes de proximité, à une vision centrée sur des problèmes individuels, c’est l’expertise d’usage. Faute d’étendre cette participation à une échelle plus large, celle de la ville ou de l’agglomération, les habitants restent dans la défense des intérêts de leur quartier à défaut d’une vision globale leur permettant de faire un arbitrage entre différentes demandes, différents points de vue et ainsi produire une décision politique. Les élus gardent le monopole de la définition de l’intérêt général.

Par cet instrument, l’objectif est de produire un lien de proximité, des espaces d’échanges et de rencontre sont mis en place entre les habitants et les élus. Ces derniers restent maîtres du dispositif : dans la procédure, dans l’objet de la participation, dans les effets qu’auront les avis produits. La légitimité est recherchée dans la proximité : c’est parce qu’ils sont proches des habitants, qu’ils connaissent leur manière de vivre, leurs besoins que les élus locaux sont légitimes à les représenter. Ce genre d’instrument se trouve généralement sur de petites échelles (les communes).

 

Qu’observer d’un instrument participatif ?

Si la loi impose peu le recours aux instruments participatifs, de nombreux dispositifs se sont développés dans les communes et les collectivités territoriales. La participation des habitants est aujourd’hui un instrument de politique publique.

Si l’on souhaite observer/analyser ces dispositifs, il me semble important d’être vigilant à plusieurs critères pour mesurer leur “degré” de participation :

  • la possibilité de s’auto-saisir
  • la possibilité de remettre en cause la définition de la situation imposée par l’autorité de tutelle
  • la marge d’indépendance à l’égard de cette dernière
  • la possibilité ou non de produire des connaissances sous la forme de contre-expertise
  • la médiatisation de l’avis émis
  • l’impact sur la décision politique

 

Amélie Audibert

NOTES

[1] En 1991, une journaliste publie un article dans l’Evènement du Jeudi prouvant que le centre national de transfusion sanguine (CNTS) a sciemment distribué à des hémophiles des produits sanguins dont certains étaient contaminés par le virus du SIDA en 1984 et 1985. Les 4 médecins dont le directeur du CNTS sont condamnés pour tromperie et non-assistance à personnes en danger en 1992. 3 personnes politiques comparaissent en 1999 pour homicides involontaires.
[2] En 1996, l’affaire de la vache folle éclate : une possible transmission de ce virus à l’humain génère la mise en place de fortes mesures sanitaires. 
[3] Jacques Chevallier, dir., la gouvernabilité, CURAPP, Paris, PUF, 1996
[4]  La loi Bouchardeau, en 1983 sur la démocratisation de l’enquête publique fixait pour objectif « d’informer le public, de recueillir ses appréciations, sugs, contre-propositions, afin de permettre à l’autorité compétente de disposer de tous les éléments nécessaires à son information ».

[5] La loi Barnier, en 1995, va plus loin que la loi Bouchardeau. Elle énonce un « principe de participation » pour les grands projets d’aménagement ou d’équipement et crée la commission nationale du débat public : « chacun a accès aux informations relatives à l’environnement […] et le public est associé à l’élaboration des décisions ayant une incidence importante sur l’environnement ou l’aménagement du territoire ».

[6] Pour les référendums décisionnels locaux organisés par une commune, les ressortissants de l’Union Européenne peuvent prendre part au vote.

[7] Dossier réalisé par Yves Sintomer, La démocratie participative, problèmes politiques et sociaux, La Documentation française, avril 2009.

 


Pour en savoir plus

Sur la démocratie participative

  • Adrien ROUX, 50 ans de démocratie locale, Comment la participation s’est laissée endormir, pourquoi elle doit reprendre le combat, ADELS, Yves Michel, 2011.
  • Jean-Pierre GAUDIN, La démocratie participative, Armand Colin, 2007.
  • Loïc BLONDIAUX, Le nouvel esprit de la démocratie, La République des idées, Seuil, 2008.
  • Michel RASERA , La démocratie locale, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 2002.

Sur la démocratie

  • Pierre ROSANVALLON, La légitimité démocratique, Paris, Seuil, 2008.
peut distinguer quatre niveaux de participation.
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Economie – le Capital de Marx et Engels en Manga

Jolie découverte que cette adaptation du Capital de Marx & Engels en… Manga ! Deux tomes, sortis début 2011.

On doit ce beau travail de vulgarisation à l’éditeur japonais East Press, qui a adapté l’œuvre maîtresse de Marx à la fin 2008 pour la vulgariser, en l’illustrant avec l’histoire de Robin, vendeur de fromages sur un marché, qui rencontre un investisseur et entre avec lui dans l’engrenage de l’industrie capitalistique. Plus-value, capital, monnaie et crise sont expliqués de manière simple et claire.
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Le Capital, Karl Marx, Soleil Manga, 6,95 euros le tome.

À commander bien sûr chez votre petit libraire préféré, plutôt qu’aux grandes centrales d’achat.

Et pour une autre introduction « douce » à la critique de la théorie économique capitaliste, voir « La parabole du réservoir d’eau« , d’Edward Bellamy.

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Décortiqué – Effectifs, polices municipales, les questions qui fâchent (Figaro)

Au fur et à mesure de mes discussions avec les personnes détenues à la maison d’arrêt où j’interviens, j’ai réalisé que certaines d’entre elles avaient complètement intégré le discours médiatique sur la délinquance. Puisque cela les concernait de plein fouet, je me suis penchée sur la question pour m’en servir de levier lors de séances d’initiation à l’esprit critique et depuis, je guette ce qui se dit sur le sujet. Alors, lorsque la Cour des Comptes a publié le 7 juillet 2011 un rapport intitulé L’organisation et la gestion des forces de sécurité publique, j’ai tendu l’oreille et ce jusqu’à ce que Richard Monvoisin m’envoie cet article (LEFIGARO.fr), le 8 juillet, article tellement fourni en sophismes et autres effets qu’il était tout à fait adapté à notre proposition estivale de cahier de vacances. Si vous ne l’avez pas encore lu et/ou si vous souhaitez d’abord vous essayer à son décortiquage, vous pouvez retourner ici. Sinon, je vous livre mon analyse de certains passages.

Cet article est une véritable mine de sophismes et d’effets en tout genre. J’ai tenté de le décortiquer ligne à ligne, paragraphe par paragraphe, mais j’ai rapidement renoncé à tout analyser : cela devenait vraiment trop long ! J’ai finalement choisi de ne me consacrer qu’à certains passages : le titre, le premier paragraphe et le dernier. Le principe est simple : sur fond bleu, les extraits de l’article et en dessous, mes commentaires.

I. Un titre polémique

 Effectifs, polices municipales, des questions qui fâchent
 Un certain nombre de points, évoqués dans le rapport de la Cour des comptes, agacent la Place Beauvau. Revue de détail.

CorteX_Rapport_Cour_comptes_homme_en_colereJe vous disais en préambule que l’article était particulièrement fourni en effets. Rien que dans les titre et sous-titre, j’en ai repéré quatre :

  • une technique du carpaccio version « polémique »
    La platitude d’un titre tel que Effectifs, polices municipales ne susciterait chez le lecteur que peu d’intérêt ; en ajoutant des questions qui fâchent, le journaliste rend attractif le contenu de son article en suscitant l’envie d’aller voir ce qui se trame et de se fâcher à son tour.
  •  un effet peau de chagrin (à créer)
    L’expression qui fâchent laisse entendre que les points abordés fâcheront tout le monde. Je m’attends donc à ce que l’article pointe des motifs sérieux, voire universels, d’indignation et de colère : les dysfonctionnements que le journaliste révèle doivent être de taille. Mais j’apprends dès la lecture du sous-titre que ces questions fâchent… Claude Guéant : c’est nettement moins sensationnel tout d’un coup.
  • un effet paillasson
    Evoquer des questions qui fâchent, c’est suggérer que la commission de la Cour des Comptes ne fait que soulever des interrogations alors que le rapport est le résultat d’une enquête dont l’objectif était de dresser un bilan de la situation. A la lecture de l’article, on comprend que ce sont les conclusions et la méthodologie utilisée qui déplaisent fortement au ministre.
  • un effet chiffon rouge (à créer)
    Contrairement à ce que suggère le début du titre, il ne s’agit pas ici de discuter des possibles dysfonctionnements des polices municipales, mais de nous informer que Claude Guéant voit rouge : le vrai débat, celui de savoir si oui ou non il y a des problèmes d’effectifs dans les polices municipales, c’est-à-dire le débat qui nous concerne, est mis sur la touche pour laisser libre court à l’expression de la colère d’un ministre.

II. La délinquance : un poncif du discours sécuritaire 

La baisse de la délinquance résulterait de « l’amélioration par les constructeurs autos des dispositifs contre les vols »
Avant de lister les effets, vous avez remarqué le conditionnel ? Il est systématiquement utilisé dans les en-têtes de chacun des paragraphes présentant une conclusion du rapport mais il disparaît mystérieusement lorsque la parole est au ministre. Est-ce à dire que les propos de C. Guéant sont plus fiables que le rapport ?   

Allez, c’est parti pour le décortiquage ! Dans cette phrase, j’ai trouvé :

  • un double-effet paillasson
    Nous avons ici un très bel exemple d’effet paillasson sur le mot délinquance, voire de double-effet paillasson, malheureusement très courant, plutôt subtil, avec des conséquences importantes sur notre compréhension du phénomène.
    CorteX_Rapport_Cour_comptes_Hortefeux_baisse_de_la_delinquance_JT_TF1_20_01_2011Le premier provient de la multitude d’acceptions du mot : vol, arnaques, violence physique, meurtre, délits financiers, harcèlement, outrages à agents, viols, vente ou détention de stupéfiants, etc. Autant de catégories, 107 exactement (*), qui n’ont rien à voir les unes avec les autres et qui sont toutes comptabilisées dans l’agrégat «  délinquance « , qui ne représente de ce fait plus grand-chose.

J’ai découvert le deuxième effet paillasson en ouvrant un rapport sur les chiffres de la « délinquance » produit par le ministère de l’Intérieur : en fait de délinquance, il n’y était question que de délinquance constatée. La suppression quasi-systématique de ce petit mot est pourtant loin d’être anodine : imaginons que l’on ferme tous les commissariats, qu’on envoie tous les agents de police en vacances et qu’il ne soit plus possible de porter plainte ; il est fort probable qu’alors, la délinquance constatée sera proche de zéro. En concluerons-nous pour autant qu’il n’y a plus de vols ou de crimes ? Le problème, c’est que les chiffres de la délinquance constatée en disent au moins aussi long sur la manière dont on oriente le télescope que sur la planète qu’on observe : ils reflètent aussi, de manière intrinsèque, l’activité policière et ses priorités. Que conclure alors d’une baisse de ces chiffres ? Si vous souhaitez approfondir cette question, vous pouvez lire le TP Analyse de chiffres sur la délinquance.

  • un (faux ?) effet cigogne
    La baisse de la délinquance et l’amélioration par les constructeurs automobiles des dispositifs contre les vols sont deux événements qui ont lieu en même temps : ils sont corrélés. Pourtant, comme le fait remarquer Claude Guéant par la suite, cela n’implique pas nécessairement qu’il existe une relation causale entre ces deux faits. Avant de me faire un avis, je suis allée voir ce que disait le rapport sur ce sujet  :

p. 29 – Toutefois, selon la plupart des analystes et la direction générale de la police nationale elle-même, [le recul spectaculaire de ces deux seules grandes catégories d’infractions, les vols liés à l’automobile et les destructions et dégradations de biens privés] a été dû principalement à l’amélioration par les constructeurs automobiles des dispositifs techniques de protection contre les vols et les effractions, et au renforcement des dispositifs de protection des espaces publics et privés (parkings, gares, etc.).

Malheureusement, aucune référence précise n’est donnée (si un lecteur ou une lectrice les a, qu’il ou elle n’hésite pas à nous contacter). Alors, effet cigogne ou non ? Il faudrait en savoir davantage sur lesdites études.

  

« Raccourci trompeur, d’autant plus qu’une telle affirmation ne fait l’objet d’aucune démonstration sérieuse… », rétorque Claude Guéant.

Claude Guéant a raison : la charge de la preuve incombe à celui qui prétend c’est-à-dire, ici, à la Cour des Comptes.
 

« Contrairement aux allégations des rapporteurs », le ministre de l’Intérieur défend ses troupes en expliquant le repli des crimes et délits par « les efforts de mobilisation des services et l’efficacité des services d’enquêtes ».

J’ai bien l’impression qu’on assiste ici à un joli tour de passe-passe : Claude Guéant transforme en direct un effet cigogne en… un autre effet cigogne. On pourrait lui retourner sa remarque : « raccourci trompeur, d’autant plus qu’une telle affirmation ne fait l’objet d’aucune démonstration sérieuse… »

Entre 2002 et 2009, le nombre des infractions révélées par l’activité des services est passé d’environ 200.000 à 290.000, soit un bond de 46 %.

CorteX_Rapport_Cour_comptes_perplexeLà, j’avoue que j’ai dû relire ce passage plusieurs fois : on nous parle de baisse de la délinquance depuis le début et, tout d’un coup, on cite des chiffres qui augmentent. Le journalise s’est-il tiré une balle dans le pied ? Et bien non, la relecture du passage m’a fait réaliser qu’on ne parlait plus d’infractions tout-court mais d’infractions révélées par l’activité des services, les IRAS. Effectivement, une hausse de ce chiffre va bien dans le sens d’une certaine augmentation de l’efficacité des services d’enquêtes ; notons tout de même, en anticipant un peu sur la suite, qu’il faudrait néanmoins préciser ce qu’on entend par efficacité. Comme je n’avais jamais entendu parler des IRAS je suis allée lire dans le rapport ce qu’il en était dit :

p. 28 – Enfin, le suivi séparé, plus qualitatif et diversifié, des IRAS (Infractions Révélées par l’Activité des Services), composées essentiellement des infractions à la législation sur les stupéfiants et à la législation sur les étrangers, constitue aussi un progrès.

  • un effet paillasson
    Ce petit passage permet de relever un autre effet paillasson. L’avez-vous vu ?
    Au début du paragraphe : délinquance = vol.
    Dans la réponse de Guéant : délinquance = IRAS
    ≈ infractions sur les stupéfiants + infractions sur la législation des étrangers.
    Mais de quoi parle-t-on au juste ?
  • un effet paillasson + un non sequitur
    Partons du raisonnement tenu par le journaliste – ou peut-être par C. Guéant, ce n’est pas très clair – et résumons-le ainsi :

les IRAS augmentent = efficacité policière => les vols diminuent.

Cette chaîne induit alors la suivante :

les IRAS augmentent => les vols diminuent.

En français, cela se traduirait par : « les services de police révèlent plus d’infractions donc le nombre de vols diminue », ce qui est pour le moins troublant. Comment en est-on arrivé là ? CorteX_Rapport_Cour_comptes_idee_lumineuseEn glissant subrepticement d’un sens du mot efficacité à un autre :

– sens 1 : efficacité signifie  » les services révèlent des infractions « 
– sens 2 : efficacité signifie  » les services préviennent des infractions « 

Avec ces précisions, on reconstruit deux chaînes, distinctes mais justes. D’une part, on a

les IRAS augmentent = preuve de l’efficacité policière au sens 1

et d’autre part,

l’efficacité policière au sens 2 => les vols diminuent

Afin d’obtenir l’affirmation « les IRAS augmentent => les vols diminuent », il faudrait raccrocher ces deux maillons, mais voilà bien le problème, c’est impossible sans recourir à l’effet paillasson. Et le raisonnement tel qu’il est présenté n’explique en rien la baisse des chiffres de la délinquance.

III. Souriez, vous serez de plus en plus filmés !

L’efficacité de la vidéo mise en doute
  • un mot valise (à créer)
    CorteX_Rapport_Cour_comptes_videosurveillance_imageDe quelle efficacité s’agit-il ? Comme nous venons de le voir, ce mot est équivoque : dans le paragraphe précédent, il revêtait deux sens différents, ici il en recouvre toute une floppée : efficacité pour identifier les auteurs de vol de voiture, efficacité pour identifier les auteurs de violence conjugales, efficacité pour prévenir les braquages ou les attentats, efficacité pour protéger la population, efficacité pour enregistrer les faits et gestes de tout un chacun, efficacité pour éloigner la prostitution des centres-villes, efficacité pour analyser les flux de circulation, etc. ? Quelle efficacité a été mise en doute ? Et par qui ? Nous n’en saurons pas plus ici. Pourtant la question de l’évaluation des ces dispositfs me semble primordiale.

 

Rappelant que c’est depuis les attentats de Londres en 2005 que la France mise sur la vidéoprotection,
  • un appel à la peur
    Le rapprochement tendancieux des attentats de Londres d’une part, et du développement de la vidéoprotection en France d’autre part, constitue un appel à la peur qui facilite l’acceptation du lecteur : difficile de refuser la vidéoprotection si elle est liée, d’une manière ou d’une autre, à la lutte contre les attentats.
    Ce rapprochement est d’autant plus étonnant que le développement de la vidéosurveillance en France dans les espaces publics a débuté avant le mois de juillet 2005, comme en atteste par exemple les sources suivantes :- une enquête réalisée en Mars 2004 par l’Institut d’aménagement et d’urbanisme intitulée Évaluation de l’impact de la vidéosurveillance sur la sécurisation des transports en commun en région Ile-de-France :

Les élus régionaux, le Syndicat des transports d’Ile-de-France (STIF) et les transporteurs ont développé conjointement des programmes de sécurisation axés sur la vidéosurveillance qui a des objectifs croisés de prévention, de dissuasion et de répression.
Sur les deux derniers programmes de sécurisation des réseaux de transport, l’Etat et la région ont consacré 25 millions d’euros à l’installation d’équipements de videosurveillance dans les autobus, stations de metro RER et gare SNCF. Ce qui porte à 15  % du budget total. Le dispositif de videosurveillance représente 73 % du budget consacré à la sécurité.

– le site de la ville de Lyon :
 

Soucieuse d’aller au delà des garanties prévues par le législateur afin de concilier la sécurité des citoyens avec le respect des libertés publiques et privées, la Ville de Lyon a créé un organisme original à cet effet : le Collège d’éthique de la vidéosurveillance.
Crée par délibération du Conseil Municipal le 14 avril 2003, le Collège est une commission extra-municipale dont la présidence déléguée est confiée à Monsieur Daniel Chabanol, ancien Président de la Cour Administrative d’Appel de Lyon
. 

une allocution de Dominique de Villepin, alors ministre de l’Intérieur, le 24 Mars 2005 sur le plan-pilote  » 25 quartiers  » (partie 2.B.)

J’ai demandé aux préfets d’élaborer, en coordination avec les maires, des plans de mises en sécurité des lieux les plus exposés. J’ai recommandé deux types de mesures : l’amélioration de la surveillance humaine par la police municipale, et le recours plus systématique à la vidéosurveillance.
[…]
Je vais demander aux préfets un état des lieux de la prévention dans les transports, afin de la renforcer là où c’est nécessaire par les moyens les plus modernes : localisation des bus par GPS, caméras de vidéosurveillance embarquées dans les bus, les trains et les gares.

  • une généralisation hâtive

    La France mise sur la vidéoprotection ? Belle généralisation hâtive qui consiste à transformer une décision prise par quelques hommes et femmes politiques en une décision prise par l’ensemble de la population française à l’unanimité.
  • un effet impact (à créer)
    Si le choix des mots est toujours important, il est dans ce contexte primordial : souvenons-nous qu’il y a encore peu de temps, on utilisait le mot vidéosurveillance, mot très connoté négativement qui pouvait susciter la méfiance et soulever de nombreuses questions : pour surveiller qui ? Pourquoi ? N’est-on pas en train de s’attaquer aux libertés individuelles ? etc.

    Tandis qu’il est bien plus difficile de remettre en cause la vidéoprotection : pourquoi refuser de protéger ?
    La vidéosurveillance peut être source d’inquiétude, la vidéoprotection est rassurante ; pourtant, ces deux mots désignent exactement la même chose.

  • un non sequitur + une pétition de principe
    Si l’implication   » il y a eu un attentat à Londres => il faut plus de caméras en France  » n’est pas explicitement formulée – on doit bien cette précision au journaliste -, la forme de la phrase pourrait la suggérer. Et comme nous sommes là pour nous entraîner, je vous propose de l’analyser quand même.

    L’unique lien logique que je vois entre ces deux assertions est le suivant : si un attentat s’est produit à Londres, cela pourrait arriver en France, il faut donc se protéger en installant des caméras. Ce raisonnement nécessite d’avoir préalablement admis que les caméras protègent des attentats, et donc qu’elles sont « efficaces ». Démarrer une preuve de l’efficacité des caméras en supposant qu’elles sont efficaces, voilà une pétition de principe.
    Par ailleurs, citer l’attentat de Londres est particulièrement mal choisi, puisque loin de confirmer la thèse de l’efficacité de la vidéo, il l’infirme : un attentat a eu lieu à Londres malgré le fait qu’elle était déjà très équipée en caméras ; en effet, depuis les années 90 et l’attentat de Bishopgate revendiqué par l’IRA, il a été décidé de miser sur la vidéo à Londres. Dans un rapport du Centre of Criminology and Criminal Justice réalisé dans le cadre d’un programme de recherche européen intitulé « Urbaneye », il est dit dès 2002 que le réseau des transports londoniens est équipé de milliers de caméras ; l’implication « il y a eu un attentat à Londres => il faut plus de caméras en France » n’est donc pas logique : nous avons affaire ici à un non sequitur (**).

Claude Guéant rappelle qu’un rapport de l’Inspection générale de l’administration a conclu la même année à «un développement insuffisant» et à une «implantation aléatoire des dispositifs les rendant mal adaptés à l’évolution des risques encourus par les citoyens». Environ 60.000 caméras devraient couvrir le pays d’ici à 2012
  • un plurium affirmatum (ou effet gigogne) (à créer)
    L’affirmation de Claude Guéant, lorsqu’il cite le rapport de l’Inspection générale de l’administration, CorteX_Rapport_Cour_comptes_Videosurveillance_image_Rapport_efficacite_07_2009en contient une autre : il admet sans le dire que la vidéo permet de réduire les risques encourus par les citoyens. Sauf que… la méthodologie ayant permis d’établir le rapport est très critiquable et que la preuve de cette efficacité ne semble pas faite aujourd’hui. Au niveau international, peu d’études ont été réalisées et celles qui existent ne sont pas toujours fiables, ni concluantes ; en France, l’évaluation est quasiment inexistante. C’est ce que souligne le rapport de la Cour des Comptes :

    p.145 – Diverses études ont été réalisées à l’étranger, notamment au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et en Australie, selon une démarche d’évaluation reposant sur l’analyse globale des tendances dégagées par une pluralité d’enquêtes  [ref citée : “What Criminologists and Others Studying Cameras Have Found”, Noam Biale, Advocacy Coordinator, ACLU Technology and Liberty Program, 2008 ]… Si ces études ont, dans l’ensemble, conclu à l’absence d’impact statistiquement significatif de la vidéosurveillance sur l’évolution de la délinquance, certaines ont toutefois fait apparaître que les résultats sont plus encourageants dans des espaces clos (parkings) avec un nombre limité d’accès. D’autres ont montré que la vidéosurveillance peut être efficace pour repérer les délits violents (atteintes à la personne) mais inopérante pour prévenir la commission de ces déli. Aucune étude d’impact, réalisée selon une méthode scientifiquement reconnue, n’a encore été publiée. Contrairement au Royaume-Uni, la France n’a pas encore engagé un programme de recherche destiné à mesurer l’apport de la vidéosurveillance dans les politiques de sécurité publique

Sur quels éléments tangibles s’appuie alors le ministre pour affirmer qu’il faut plus de caméras ? Sur la base de quels éléments  devrions-nous adhérer à sa thèse ?

Qu’en conclure ?

Je suis assez perplexe devant autant d’imprécisions, d’approximations, d’erreurs, de parti pris sur un sujet complexe qui mériterait pourtant une analyse de qualité. Ce texte ne nous apprend rien, on n’y comprend pas grand-chose, il donne une tribune immense à des idées reçues voire fausses et il contribue à rendre le sujet rébarbatif. A l’instar de mes collègues de CorteX, je crois qu’il serait grand temps de mener une réflexion collective sur les mécanismes structurels des médias qui conduisent à produire de l’information de mauvaise qualité, voire de la désinformation, et qui font oublier le but premier du journalisme : transmettre des informations aussi fiables que possibles sur le monde afin que chacun puisse faire ses choix en connaissance de cause.
Guillemette Reviron

(*) Observatoire National de la Délinquance et des Réponses Pénales, Bulletin pour l’année 2009, janvier 2010, cité par le Rapport de la Cour des Comptes pp. 27
(**) Notons que si Londres avait été une ville vierge de vidéos, le raisonnement ne tenait pas plus ; en effet, il s’énoncerait de la manière suivante : « il faut des caméras en France parce qu’à Londres il n’y en avait pas et il y a eu un attentat ». On y aurait trouvé
– un effet cigogne : « attentat » et « pas de vidéo » sont corrélés
– un biais de confirmation : il ne suffit pas de vérifier une thèse sur un exemple pour la prouver, la thèse étant « s’il n’y a pas de caméras, il y a des attentats ».