Petit recueil de 25 moisissures argumentatives pour concours de mauvaise foi

CorteX_cerveau_de_CushingPetit recueil de non plus 18, ni 20 mais 25 1 moisissures argumentatives à utiliser sans modération lors des concours de mauvaise foi.

 


Nous avons découpé ces moisissures argumentatives en trois grandes catégories : les erreurs logiques, les attaques, et les travestissements.

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A. Erreurs logiques

1. La généralisation abusive

Méthode : prendre un échantillon trop petit et en tirer une conclusion générale.

Exemples :

  • Mon voisin est un imbécile moustachu, donc tous les moustachus sont des imbéciles.
  • Les Chinois sont vachement sympas. J’en connais deux, ils sont trop cools.
  • Donald Trump est anti-mexicain, comme tous les habitants des États-Unis.

Exemples aggravés (menant au racisme ordinaire) :

  • Le Chinois est vachement sympa. Le Juif est roublard. L’Arabe est voleur. Le Picard est pédophile.

2. Le raisonnement panglossien

Méthode : raisonner à rebours, vers une cause possible parmi d’autres, vers un scénario préconçu ou vers la position que l’on souhaite prouver.

Exemples :

  • C’est fou,le melon est déjà prédécoupé pour être mangé en famille 2.
  • Le monde est trop bien foutu, c’est une preuve de l’existence d’une volonté divine.

Exemple aggravé :

  • Les constantes cosmologiques sont si finement réglées, qu’en changeant un chiffre après la virgule, le monde serait resté chaotique – et nous ne serions pas là : c’est la preuve d’une volonté cosmique 3.

3. Le Non sequitur (« qui ne suit pas les prémisses »)

Méthode : tirer une conclusion ne suivant pas logiquement les prémisses. Deux types d’argumentaires :

Si A est vraie, alors B est vraie. Or, B est vraie. Donc A est vraie.

Si A est vraie, alors B est vraie. Or, A est fausse. Donc B est fausse.

Attention : la conclusion peut être finalement juste, mais le raisonnement est faux.

Exemples :

  • Tous les consommateurs d’héroïne ont commencé par le haschisch. Tu fumes du haschisch, donc tu vas finir héroïnomane.
  • Française des Jeux : 100% des gagnants auront tenté leur chance (décomposé, cela donne : tous ceux qui ont gagné ont joué. Donc si tu joues, tu gagnes).
  • On m’a dit « Si tu ne manges pas ta soupe, tu finiras au bagne », or je mange ma soupe, donc je n’irai pas au bagne.

4. L’analogie douteuse

Méthode : discréditer une situation en utilisant une situation de référence lui ressemblant de manière lointaine.

Exemples :

  • Le marché, c’est une jungle : manger ou être mangé. Être tigre ou être chèvre.
  • Le capitalisme est naturel et vouloir se battre contre lui, c’est comme vouloir empêcher la pluie de tomber.
  • Vous refusez de débattre avec les créationnistes, vous êtes anti-démocratique.
  • L’Obama Care c’est le Communisme !

Guillaume Meurice a déniché une analogie exemplairement douteuse lors d’une réunion de banquiers à Opera (Paris) en janvier 2018.

L’extrait :

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La chronique entière d’où il a été extrait : Le moment Meurice, France Inter, 17 janvier 2018.

Télécharger la chronique : un banquier, un câlin

Variante : le syndrome Galilée

  • Vous dites que ma thèse est fausse, mais Galilée aussi a été condamné et pourtant il avait raison 4.

5. L’appel à l’ignorance (ou argumentum ad ignorantiam)

Méthode : prétendre que quelque chose est vrai seulement parce qu’il n’a pas été démontré que c’était faux, ou que c’est faux parce qu’il n’a pas été démontré que c’était vrai.

Exemples :

  • Il est impossible de prouver que je n’ai pas été enlevé par des extraterrestres. Donc j’ai été enlevé par des extraterrestres (argument de Raël).
  • Il n’est pas démontré que les ondes wi-fi ne sont pas nocives. Donc elles le sont.

6. Le post hoc ergo propter hoc (ou effet atchoum)

Méthode : après cela, donc à cause de cela. Confondre conséquence et postériorité.

  • B est arrivé après A
  • donc B a été causée par A.

Exemple :

  • J’ai bu une tisane, puis mon rhume a disparu ; donc c’est grâce à la tisane.
  • J’ai éternué, et hop, il a plu !

B. Attaques

7. L’attaque personnelle (ou argumentum ad hominem)

Méthode : attaquer la personne (sur sa moralité, son caractère, sa nationalité, sa religion…) et non ses arguments.

Exemples :

  • Impossible de donner du crédit à Heidegger, vu ses affinités nazies.
  • Comment peut-on adhérer aux positions de Rousseau sur l’éducation, alors qu’il a abandonné ses propres enfants ?

Variante 1 : l’empoisonnement du puits

Méthode : sous-entendre qu’il y a un lien entre les traits de caractère d’une personne et les idées ou les arguments qu’elle met en avant.

Exemple :

  • critiquer les positions mystiques, ça ne m’étonne pas de vous, vous avez toujours été sans cœur

Variante 2 : le Tu quoque (ou toi aussi 5)

Méthode : jeter l’opprobre sur la personne en raison de choses qu’elle a faites ou dites par le passé, en révélant une incohérence de ses actes ou propositions antérieures avec les arguments qu’elle défend.

Exemples :

  • Comment Voltaire peut-il prétendre parler de l’égalité des Hommes alors qu’il avait investi dans le commerce des esclaves ?
  • Comment lire les romans de Günter Grass, alors qu’à 17 ans il a été enrolé dans les Waffen-SS ?
  • Vous vous dites concerné par la justice animale mais vous n’avez pas participé aux manifestation contre les chasses aux loups !

8. Le déshonneur par association (et son cas particulier : le reductio ad hitlerum)

Méthode : comparer l’interlocuteur ou ses positions à une situation ou à un personnage servant de repoussoir.

Exemple :

  • Voyons, si tu adhères à la théorie de Darwin, alors tu cautionnes la « sélection » des espèces, donc le darwinisme social et l’eugénisme, ce qui mène droit aux nazis.
  • Tu critiques la psychanalyse ? Comme Jean-Marie Le Pen !
  • Tu donnes la parole à quelqu’un qui défend la liberté d’expression, même pour des négationnistes ? Alors il est négationniste. Et toi, tu es cryptonégationniste ! 6

9. La pente savonneuse

Méthode : faire croire que si on adopte la position de l’interlocuteur, les pires conséquences, les pires menaces sont à craindre.

Exemples :

  • Si l’humain descend du singe où va-t-on ? C’en est fini de la morale !
  • Si on commence à vouloir dépénaliser le cannabis, bientôt on légalisera le mariage homosexuel. A quand la dépénalisation du viol, voire la légalisation du viol ? 7
  • Si on autorise le mariage pour tous, alors pourquoi pas le mariage avec des animaux, et même l’inceste et la pédophilie ?

10. L’homme de paille (dite technique de l’épouvantail, ou strawman)

Méthode : travestir la position de l’interlocuteur en une autre, plus facile à réfuter ou à ridiculiser.

Exemples :

  • les théoriciens de l’évolution disent que la vie sur Terre est apparue par hasard. N’importe quoi ! Comment un être humain ou un éléphant pourraient apparaître de rien, comme ça ?
  • Les adversaires de l’astrologie prétendent que les astres n’ont pas d’influence sur nous. Allez donc demander aux marins si la Lune n’a pas d’influence sur les marées !
  • Vous critiquez l’acupuncture ? Mais qu’est-ce que vous avez contre la merveilleuse culture asiatique ? 8
  • Vous êtes communiste ? Pour ma part, j’exècre les goulags et les purges staliniennes !

11. L’argument du silence (ou argumentum a silentio)

Méthode : accuser l’interlocuteur d’ignorance d’un sujet parce qu’il ne dit rien dessus.

Exemples :

  • Je vois que vous ne connaissez pas bien la philosophie politique puisque vous passez sous silence les travaux de John Rawls, c’est inadmissible !
  • Avez-vous lu Ričo Mianajbaro ? Non ? Alors je n’ai que faire de votre avis.

12. Le renversement de la charge de la preuve (ou onus probandi)

Méthode : demander à l’interlocuteur de prouver que ce qu’on avance est faux.

Exemple :

  • Mais prouvez-moi donc que la politique migratoire actuelle est inefficace..
  • À vous de me démontrer que le monstre du Loch Ness n’existe pas.

13. L’enfumage

Utiliser des termes compliqués ou des faits méconnus pour que l’interlocuteur ne les comprenne pas, en espérant qu’il n’osera pas questionner pour ne pas passer pour un inculte.

Exemples :

  • Cette situation n’est pas sans rappeler la désastreuse confédération de Sénégambie.
  • Je ne reviendrai évidement pas sur les catégories nouménales de Kant, que tout élève de terminale connaît.

14. Le mille-feuille argumentatif

Empiler un foisonnement d’arguments faibles dans un maillage si serré qu’ils se renforcent réciproquement sans qu’on puisse les confronter entre eux.

Exemple :

  • Et le drapeau qui flotte ? Et les ombres non parallèles ? Et les croix de cadrage ? Et les ceintures de Van Allen ? Et Stanley Kubrick ? Tout ça prouve bien qu’on est jamais allé sur la Lune !

Variante : Le tsunami péremptoire

Submerger l’interlocuteur de conclusions ou de questions pour ne pas lui laisser le temps de répondre ou donner l’impression d’être plus convainquant, alors qu’aucun argument n’a été exposé.

Exemples :

  • Le tabac provoque des cancers, favorise des entreprises étasuniennes et les mégots polluent la planète !
  • Vos actions ont été néfastes pour les enseignants, pour les ouvriers, pour les paysans. Que comptez-vous faire pour réduire le chômage ?

15. L’attaque sur la forme

Relever une moisissure argumentative ou une faute de grammaire plutôt que d’argumenter avec de nouveaux arguments. La critique n’est pas suffisante, même si elle est nécessaire.

Exemples :

  • C’est un pathétique appel à la pitié alors je ne vais pas aider ces gens.
  • Comparer l’anarchisme à une religion, c’est une analogie douteuse donc je refuse d’écouter tes critiques de l’anarchisme.

C. Travestissements

16. Le plurium, ou effet gigogne

Méthode : poser une question (plurium interrogationum) ou une affirmation (plurium affirmatum) qui présupposent une prémisse qui n’a ni été prouvée ni acceptée par la personne qui doit répondre ou faire face.

Exemples :

  • Avez-vous arrêté de battre votre femme ?
  • La planète est-elle réellement malade ?
  • Les djihadistes sont-ils si fous que ça ?

17. Le faux dilemme

Méthode : réduire abusivement le problème à deux choix pour conduire à une conclusion forcée 9.

Exemples :

  • Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous (l’argument dit de George W. Bush).
  • Le sol sous-marin de Bimini a été fait soit par des humains, soit par des gens de l’Atlantide. Mais des humains n’auraient pas pu faire ça, donc c’est forcément des gens de l’Atlantide.
  • La crise : mythe ou réalité ?
  • Vous avez deux solutions, le suicide collectif, c’est à dire le repli iden-
    titaire ou la voie européenne. (Vincent Peillon, 18 janvier 2017 sur BFM)

18. La pétition de principe

Méthode : faire une démonstration contenant déjà l’acceptation de sa conclusion.

Exemples :

  • Les recherches bactériologiques de l’Armée sont nécessaires, sinon comment pourrait-elle nous soigner en cas d’attaque militaire bactériologique ?
  • Jésus est né d’une vierge. Comment cela serait-il possible sans l’intervention divine ?

19. La technique du chiffon rouge (ou red herring, ou hareng fumé)

Méthode : déplacer le débat vers une position intenable par l’interlocuteur.

Exemples :

  • Remettre en cause le lobbying industriel sur les nanotechnologies ? Autant revenir à la lampe à huile et à la marine à voile.
  • Et tous ces gens qui font de la réflexologie, ce sont des imbéciles, peut-être ?

20. L’argument d’autorité (ou argumentum ad verecundiam)

Méthode : invoquer une personnalité faisant ou semblant faire autorité dans le domaine concerné.

Exemples :

  • Isaac Newton était un génie, et il croyait en Dieu, donc Dieu existe.
  • Si Samuel Umtiti voit un marabout, c’est bien que ça marche.

21. L’appel à la popularité (ou argumentum ad populum)

Méthode : Invoquer le grand nombre de personnes qui adhèrent à une idée.

Exemples :

  • Des millions de personnes regardent TF1, ça ne peut donc pas être si nul.
  • Des milliers de gens se servent de l’homéopathie, ça prouve bien que ça marche.

Des variantes peuvent être discrètes : “tout le monde sait bien que...”, “on sait tous ici que...”

22. L’appel à la pitié (ou argumentum ad misericordiam)

Méthode : plaider des circonstances atténuantes ou particulières qui suscitent de la sympathie et donc cherchent à endormir les critères d’évaluation de l’interlocuteur.

Exemples :

  • Roman Polanski, il faut le défendre, il a beaucoup souffert. On ne peut pas accuser aussi gravement quelqu’un qui a autant de talent (suite au procès pour viol sur mineure)
  • Bien sûr, le tordeur de métal Uri Geller a triché, mais sous la pression que lui mettaient les scientifiques, on comprend qu’il en soit venu là.
  • Sarkozy a été pris en grippe par tous les médias alors qu’il aurait dû bénéficier de la présomption d’innocence !

23. L’appel à l’exotisme (ou argumentum ad exoticum)

Méthode : miser sur l’exotisme et le caractère lointain ou « primitif » d’un peuple pour valider un de leurs aspects, coutumes, médecines, etc.

Exemples :

  • Les bougies d’oreille Hopi sont utilisées traditionnellement par les Indiens Hopis 10, donc c’est bien.
  • Que les moines tibétains sachent léviter, c’est assez prévisible. Ils sont balèzes, là-bas.

24. L’appel à une cause

Projeter des attentes ou volontés sur une entité fictive qui soutient l’argumentation sans que l’opinion de celle-ci ne puisse être consultée, comme la Patrie, Dieu, la Planète, les enfants, la survie de l’espèce,…
 
Exemples :
  • Je me bats contre le mariage homosexuel pour protéger nos enfants avant tout.
  • Si j’ai tué ces terroristes, ce n’était pas par haine, mais pour défendre les valeurs de ma patrie.

Ce travail a été initié par Richard Monvoisin, vice-champion mondial de mauvaise foi  2008, et Stanislas Antczak, champion intersidéral 2007. Il a été testé plusieurs fois lors des concours de mauvaise foi d’Ultimate Z, l’université d’été de l’Observatoire Zététique. Le modèle a été ensuite remanié, et utilisé par différents collectifs dans des débats féministes et lors d’un atelier d’économie populaire à Antigone, Grenoble. Il a été distribué au public dans la disputatio N°1. Il a été ensuite agrémenté et retravaillé avec le collectif INDICE. C’est ce qui est génial avec l’outillage critique : non seulement c’est compossible (offrir un savoir ne prive pas celui qui offre), mais c’est forcément assainissant, surtout dans un contexte de campagne électorale. Merci à Franck Villard, Nicolas Vivant, François Blaire, Raël, les frères Bogdanoff, Bernardin de Saint-Pierre, Jules César et tant d’autres pour leur contribution.

Pour aller plus loin : certains sophismes sont davantage détaillés dans l’article Logique – Le monde de sophisme.

Notes:

  1. Pourquoi une telle augmentation ? Parce que nous en avions besoin pour notre prototype de disputatio, dispute rationnelle encadrée de juges de touches pointant les sophismes en direct, dont le premier épisode a eu lieu à Grenoble en octobre 2016 – voir ici. Par la suite un travail a été réalisé avec le collectif INDICE (notamment Noé Gasparini, mais aussi Sylvain Bertrand et Dara Nguyen) dans le cadre des élections présidentielles de 2017.
  2.  « Il y a beaucoup [de fruits] qui sont taillés pour la bouche de l’homme, comme les cerises et les prunes ; d’autres pour sa main, comme les poires et les pommes ; d’autres beaucoup plus gros comme les melons, sont divisés par côtes et semblent destinés à être mangés en famille : il y en a même aux Indes, comme le jacq, et chez nous, la citrouille qu’on pourrait partager avec ses voisins. La nature paraît avoir suivi les mêmes proportions dans les diverses grosseurs des fruits destinés à nourrir l’homme, que dans la grandeur des feuilles qui devaient lui donner de l’ombre dans les pays chauds ; car elle y en a taillé pour abriter une seule personne, une famille entière, et tous les habitants du même hameau. » Bernardin de Saint-Pierre, Études de la nature, ch. XI, sec. Harmonies végétales des plantes avec l’homme, 1784
  3. Argumentaire des frères Bogdanoff.
  4.  On peut remplacer Galilée par Giordano Bruno, Nicolae Kopernik, Alfred Wegener, Ignác Semmelweiss. Notez que pour le coup, l’histoire de Galilée n’est pas aussi limpide que cela : sa condamnation, qui ne fut pas très sévère méchante, est d’ailleurs le fait du clergé, non de la communauté scientifique.
  5.  Clin d’œil à César, poignardé par son fils Brutus. Il aurait alors déclaré « tu quoque, mi fili » (toi aussi, mon fils), ce qui est probablement légendaire car la première mention est rapportée par Suétone, né 113 ans après la mort de César. Il est plus probable qu’il ait dit plutôt quelque chose comme « ouille ».
  6.  Exemple réel vécu en 2015 à l’Université de Grenoble.
  7.  Exemple réel, du député Jacques-Alain Bénisti, 2011.
  8.  On notera en outre dans cet exemple une généralisation abusive – comme si la culture asiatique était « une », de la Turquie au Japon – et un plurium affirmatum – on sous-entend sans le négocier que l’acupuncture est un trait commun à toutes les cultures asiatiques.
  9. Invalider l’un pour valider l’autre n’est possible que si les deux choix sont nonseulement compétitifs, mais contradictoires.
  10. Ce qui est faux, renseignements pris à l’Office de conservation de la culture Hopi, en Arizona.