Les cinq piliers de la naturopathie

Cet article (4/12) s’inscrit dans une série de douze articles sur la naturopathie rédigée avec la volonté de porter un regard détaillé et critique sur la discipline, et dont vous pourrez trouver le sommaire ici. Il ne s’agit pas de partir en quête d’une vérité absolue, mais d’alimenter des réflexions destinées à éviter de causer ou laisser perdurer des souffrances inutiles, de permettre à chacun.e de faire les meilleurs choix en termes de santé. Dans ce quatrième article, il s’agira de présenter les cinq piliers de la naturopathie.

L’approche naturopathique se fonde sur cinq piliers que l’on pourrait qualifier de philosophiques et qui sont étroitement liés entre eux. Ces fondements sont partagés avec bon nombre d’autres médecines alternatives et complémentaires. Je vais détailler sommairement chacun d’entre eux, avant de présenter quelques éléments critiques à ce sujet.

  • Le vitalisme, qui pourrait se décrire comme la croyance en l’existence d’une énergie vitale (ou force vitale, parfois nommée souffle divin), qui serait à l’œuvre chez tous les êtres vivants, et dont l’altération pourrait se manifester par des problèmes de santé. La plupart des naturopathes vont jusqu’à assurer que c’est cette énergie vitale qui commande le bon fonctionnement des organes et assure le maintien des constantes biologiques : l’homéostasie est en effet perçue comme une manifestation de l’activité de cette force vitale. C’est cette même force vitale qui serait à l’origine des processus d’auto-guérison de l’organisme.
  • L’hygiénisme1, qui voudrait que notre état de santé dépende de notre degré d’adhésion aux “lois de la Nature” (autrement nommées lois naturelles, ou lois divines). Ainsi, notre santé dépendrait principalement (si ce n’est exclusivement) de nos choix alimentaires et d’hygiène de vie (activité physique, repos, exposition au soleil, pratiques méditatives etc), et lorsque celle-ci est altérée, il conviendrait de se tourner vers des techniques “naturelles” de santé (par opposition aux solutions chimiques, artificielles ou synthétiques2).
  • Le causalisme, caractérisé par la recherche (et le traitement) des causes profondes des maladies (voire la cause de la cause de la cause, comme se plaisent à le dire certain.es naturopathes), dont les symptômes ne sont que la conséquence. Cette vision de la santé est présentée par les naturopathes comme opposée à celle de la médecine, caractérisée de symptomatique (elle ne traiterait que les symptômes, mais pas les causes, donc ne soignerait jamais vraiment).
  • Le holisme, qui consiste à envisager les individus et leur santé dans leur globalité, donc à prendre soin de leur enveloppe charnelle, mais également des autres plans qui composent les êtres vivants, à savoir le plan émotionnel, le plan mental, le plan psychologique, mais aussi les plans spirituel et énergétique. Encore une fois, cette vision se construit en opposition avec la médecine, qui aurait une approche partielle de la santé, en ce qu’elle ne se focaliserait uniquement sur la dimension physique (voire parfois en n’envisageant qu’une partie de l’organisme, notamment par les médecins spécialistes).
  • L’humorisme, hérité de la théorie des humeurs d’Hippocrate et mis au goût du jour pour constituer désormais une vision de la santé basée sur l’équilibre du « terrain » individuel. Cet équilibre tiendrait notamment à la quantité de surcharges et toxines accumulées dans l’organisme. Les naturopathes empruntent également à la théorie des humeurs la notion de « tempéraments », outil incontournable du bilan naturopathique.

Amenons désormais quelques éléments critiques de ces piliers fondateurs de la naturopathie.

La conception vitaliste3 de la santé (et du vivant dans sa globalité) est une conception datée. Elle a été fortement mise à mal par les avancées scientifiques de ces derniers siècles. En effet, la recherche a peu à peu permis d’expliquer par des phénomènes physico-chimiques les mécanismes qui pendant longtemps ont été attribués à l’activité d’une mystérieuse force vitale impalpable (notamment avec la découverte des microbes permise par l’invention du microscope). Pourtant, cette conception vitaliste continue à servir de fondement à de nombreuses médecines alternatives et complémentaires. Sûrement parce qu’il est plus séduisant d’envisager notre existence avec une part de “divinité” que d’admettre que nous ne sommes finalement pas si différent.es des carottes que l’on passe à l’extracteur de jus (sentience mise à part… mais c’est un autre sujet4).

L’humorisme souffre des mêmes critiques. C’est d’ailleurs sûrement pour cela que les naturopathes ne se revendiquent pas de la théorie des humeurs directement, mais de son adaptation : l’humorisme. Là encore, les progrès de la médecine réalisés ces derniers siècles ont permis de démontrer que les maladies ne découlaient pas des surcharges métaboliques induites par l’engorgement des organes dits émonctoires, ces organes en charge d’éliminer nos déchets5. Cette conception de la santé nie clairement la dimension multi-factorielle des pathologies en proposant une vision simpliste de la santé. Notez également que si vous interrogez un.e naturopathe sur la nature des toxines et leurs mécanismes d’élimination, vous n’obtiendrez que des réponses très vagues et évasives. Et pour cause : les protocoles détox tant promus par les naturopathes n’ont aucun fondement sérieux et n’ont jamais pu apporter la preuve de leur efficacité.6 On leur connaît par contre plusieurs risques, selon la pratique employée : malnutrition (en cas de diète détox déséquilibrée), hépato-toxicité (en cas de consommation excessive de certains compléments alimentaires), déplétion électrolytique (en cas de chélation) et perforation du colon (en cas d’hydrothérapie du côlon).7

Un autre outil emprunté à la théorie des humeurs et encore largement employé par les naturopathes, ce sont les tempéraments hippocratiques (lymphatique, sanguin, bilieux et nerveux). Ces tempéraments seraient déterminés par des aptitudes physiques données, des comportements spécifiques et une certaine morphologie. L’intérêt de déterminer le tempérament dominant d’une personne dans le cadre d’un « bilan de santé » naturopathique serait de révéler ses points forts, ses points faibles, ainsi que sa façon de fonctionner. Cela permettrait, en complément de l’évaluation de l’état du terrain et de la vitalité de la personne, de prodiguer des conseils d’hygiène de vie adaptés, de régler les problèmes de l’instant présent, ceux du passé, et de prévenir les problèmes à venir. Sauf que… là encore, rien n’a jamais permis de démontrer la pertinence de cette classification ni son intérêt pour la prise en charge thérapeutique. J’avais d’ailleurs mené une petite expérience à ce sujet, qui concluait à l’impossibilité de faire ressortir un tempérament dominant, contrairement aux prétentions des naturopathes.8

L’hygiénisme, quant à lui, voudrait que la cause des maladies réside dans le non-respect des lois divines ou naturelles (lois concernant l’alimentation, l’hygiène de vie, mais aussi la morale). Les « traitements » proposés sont donc des recommandations alimentaires et d’hygiène de vie, mais aussi de foi, de développement personnel, de spiritualité ou de morale. Ce qui serait censé agir sur les causes des maladies et donc les faire disparaître. Cette approche présentée comme responsabilisante (nous aurions le pouvoir de regagner la santé si nous le souhaitions vraiment) est en réalité culpabilisante (si nous sommes malades et souffrant.es, c’est parce que nous n’aurions pas fait les efforts nécessaires pour obéir aux lois naturelles/divines9). Dans le même temps, cela conduit à romantiser la maladie : les naturopathes envisagent en effet la maladie comme quelque chose de positif, une façon d’être alerté.e sur nos déviances et de nous rappeler le bon chemin à suivre.

C’est culpabilisant, mais ça pourrait avoir du sens si les maladies avaient pour causes uniques une alimentation déséquilibrée, une mauvaise hygiène de vie ou une morale considérée comme déviante. Sauf que, dans la réalité, ça ne fonctionne pas ainsi. Si les maladies de civilisation10 sont en effet causées ou aggravées par une mauvaise alimentation et hygiène de vie, les causes de maladies sont plurielles et de nombreux facteurs ne dépendent pas de notre seule volonté : des prédispositions génétiques, l’environnement de notre lieu de vie ou de travail, des causes accidentelles, des causes infectieuses, ou bien encore des événements de vie traumatisants, entre autres choses… La moralité ou la spiritualité, quant à elles, ne confèrent pas non plus une immunité ou une longévité spécifique.

La promotion exclusive de méthodes naturelles, reposant également sur la dimension hygiéniste, relève quant à elle de ce que l’on nomme un appel à la nature11 : ce qui est naturel serait, par essence, meilleur pour la santé que ce qui ne l’est pas. Notons au préalable la difficulté à distinguer avec précision ce qui est naturel de ce qui ne l’est pas. On pourrait en effet pertinemment questionner la naturalité de la plupart des compléments alimentaires promus par les naturopathes, au regard des nombreuses opérations de transformation et de conditionnement opérées en laboratoire et à l’usine, du transport pour acheminer ces produits (parfois depuis l’autre bout du monde), et à leur commercialisation via des sites internets ou poins de vente qui n’ont rien à envier à la grande distribution.

Mais au-delà de cette frontière floue entre « naturel » et « non naturel », on peut aisément penser à des éléments non « naturels » mais dont personne n’oserait contester les bénéfices en termes de santé : par exemple les lunettes de vue, les anesthésies, les fauteuils roulants, ou bien encore l’insuline de synthèse qui permet aux diabétiques de type 1 de survivre. Il existe par ailleurs de nombreuses circonstances dans lesquelles ce qui est naturel n’est pas meilleur que ses alternatives « chimiques », synthétiques ou artificielles.12

Pour ne citer qu’un exemple, prenons la reine de prés, présentée comme une alternative naturelle à l’aspirine en raison de sa teneur en acide salicylique. Pour les raisons qui suivent, il me semble qu’il est immensément plus pertinent de synthétiser l’acide acétylsalicylique (aspirine) que de promouvoir la reine des prés. Je n’ai pas de certitude absolue à ce sujet, mais il me paraît plus que probable, que la production d’aspirine soit moins coûteuse et très possiblement plus écologique, notamment au regard de la quantité de reine des prés qu’il faudrait ingérer pour avoir des effets comparables à ceux de l’aspirine, et de la quantité énorme nécessaire pour couvrir les besoins mondiaux (l’aspirine étant l’un des médicaments listés comme essentiels par l’organisation mondiale de la santé). De plus, l’aspirine est dosée précisément en principe actif, donc plus sûre : le risque d’intoxication est amoindri car on connaît les dosages précis à ne pas dépasser, et les effets secondaires sont connus et étudiés. Le dosage précis de l’aspirine la rend également plus efficace, car la quantité de principe actif est connue et fixe, ce qui permet de proposer une posologie plus pertinente et efficace qu’en procédant à l’aveugle avec de la poudre de reine des prés ou des tisanes. Avec la reine des prés, on a en effet aucune certitude d’atteindre la dose minimale efficace ou de ne pas dépasser la dose toxique.

La synthèse de l’acide acétylsalicylique (solution non naturelle) permet donc de faire profiter le plus grand nombre de ses nombreuses propriétés (antalgique, antipyrétique, anti-inflammatoire et anti-agrégant plaquettaire) de manière plus sûre, plus efficace, et très probablement plus écologique et économique que de recourir à la reine des prés sous sa forme naturelle. Cet exemple permet d’illustrer la logique selon laquelle, de manière tout à fait rationnelle, il convient parfois (souvent…) en matière de santé de préférer une solution « non naturelle » et de mettre de côté certains a priori essentialistes sur ce qui serait « naturel ». Tout simplement car le critère de naturalité ne permet pas de déterminer si une chose est bonne ou meilleure.

Pour ce qui concerne les médicaments justement, la dimension hygiéniste de la naturopathie conduit à développer une méfiance démesurée envers les traitements médicamenteux (notamment les chimiothérapies, les anti-inflammatoires et les antidépresseurs), les vaccins et les chirurgies, à travers notamment une exagération des effets secondaires et du risque de toxicité et une minorisation des effets bénéfiques. Peu de naturopathes l’écriront sur leurs sites internet ou le déclameront dans des communications publiques, mais la plupart tiennent des discours qui tendent (a minima) à faire douter de la pertinence de la prise de médicaments et qui peuvent aisément conduire une personne à renoncer à un traitement voire à une intervention chirurgicale.

Pour ce qui concerne la dimension holistique et causaliste de la naturopathie, rien dans les fondements et outils de cette discipline ne permet de conclure qu’elle permette de prendre en charge les personnes d’une manière plus globale et plus causaliste que la médecine. Au contraire, l’approche naturopathique passe très souvent complètement à côté des causes réelles des maladies et troubles pris en charge, en se focalisant sur le traitement des symptômes. Et ce, faute de savoir établir le bon diagnostic pour en traiter la cause : les naturopathes ne sont en effet pas formé.es à établir un diagnostic médical et n’ont aucune compétence en physiopathologie13 ou en sémiologie14. Mais aussi en raison de cette tendance à inventer des causes émotionnelles ou énergétiques, à mettre en avant une improbable influence des lois naturelles ou bien encore une prétendue surcharge toxinique qui causerait des maladies. En plus de cette difficulté à cerner les causes des maladies, les naturopathes peinent aussi à traiter les symptômes, puisqu’iels promeuvent des traitements qui, pour la plupart, sont sans effets (nous y reviendrons…).

Campagne de sensibilisation et de dépistage du cancer du sein

Au contraire, la médecine agit aussi bien sur les symptômes que sur les causes (lorsqu’elles sont connues), en se basant que les connaissances abondantes que nous avons désormais sur de nombreuses pathologies et de leurs mécanismes de développement. La médecine inclut également une large dimension préventive, souvent complètement occultée par les tenant.es des médecines alternatives et complémentaires : campagnes de vaccination, campagnes de dépistage (IST, diabète, hypertension artérielle, certains cancers…), campagnes médiatiques de sensibilisation et de prévention des risques, conseils d’hygiène de vie et d’équilibre nutritionnel…

Pour ce qui est de la dimension « globale » de la prise en charge médicale, force est de constater que certains aspects sont clairement négligés ou sous-estimés : l’équilibre alimentaire, l’équilibre émotionnel et psychologique et l’activité physique notamment. Cela ne tient pas à la médecine à proprement parler, mais aux choix politiques qui conditionnent la façon dont la santé publique est abordée. Par exemple, le choix de ne pas faire prendre en charge par la sécurité sociale l’accompagnement effectué par les psychologues et les diététicien.nes limite fortement la portée de leurs compétences en matière de santé…

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Pourquoi un tel attrait pour la naturopathie ?

Cet article (3/12) s’inscrit dans une série de douze articles sur la naturopathie rédigée avec la volonté de porter un regard détaillé et critique sur la discipline, et dont vous pourrez trouver le sommaire ici. Il ne s’agit pas de partir en quête d’une vérité absolue, mais d’alimenter des réflexions destinées à éviter de causer ou laisser perdurer des souffrances inutiles, de permettre à chacun.e de faire les meilleurs choix en termes de santé. Dans ce troisième article, il s’agira de présenter certains des éléments qui justifient l’attrait dont bénéficie la naturopathie.

Les médecines alternatives et complémentaires (MAC – dont la naturopathie) sont attractives à plusieurs titres, et sont parfois perçues comme une alternative valable à la médecine. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette attirance.1

Certaines personnes, convaincues par plusieurs témoignages, sensibles à la dimension « naturelle » ou « holistique » ou bien encore réceptives à l’illusion d’autonomie vantée par les MAC se laissent facilement tenter par ces pratiques. C’est d’autant plus vrai lorsque ces personnes baignent dans un milieu « alternatif » où fleurissent diverses influences favorables aux MAC (que ce soit le milieu familial, amical ou professionnel). Mais au-delà de ces influences, d’autres raisons expliquent l’attrait pour les MAC.

On remarquera pour commencer que la naturopathie profite des limites inhérentes à la médecine. En effet, la médecine n’apporte pas une réponse parfaite à toutes les situations. Il arrive en effet, malgré son sérieux, qu’elle échoue à proposer une solution curative, qu’elle peine à établir rapidement un diagnostic complexe, qu’elle peine à proposer des traitements efficaces sans effets secondaires, ou bien qu’elle soit limitée dans la prise en charge de certaines douleurs chroniques (même si cela a fortement évolué ces dernières années). Or, pour ce genre de situations, les MAC avancent des solutions simples et prétendument efficaces : il est donc particulièrement tentant d’y recourir, en désespoir de cause.

La naturopathie surfe également sur le climat de défiance généralisée envers la médecine, en se présentant comme une approche préventive et curative qui s’est construite en opposition aux fondements de la médecine (approche causaliste VS approche symptomatique, approche holistique VS approche spécialisée, approche vitaliste VS approche matérialiste etc – c’est l’objet de l’article suivant). La réputation de la médecine souffre en effet des nombreux scandales sanitaires qui ont écorné son image (affaire du sang contaminé, scandale du Distilbène ou du Mediator…), ainsi que des nombreuses situations où sont mis en avant divers conflits d’intérêts entre l’industrie pharmaceutique et les professionnel.les de santé. Cette crise de défiance généralisée conduit certaines personnes à réclamer un encadrement plus strict des rapports entre l’industrie pharmaceutique et les acteurices du monde médical (voir par exemple l’activité de l’association Formindep). D’autres personnes choisissent plutôt de se tourner vers les MAC, perçues comme une alternative idéalisée (nous reviendrons sur cet aspect un article suivant).

Notons également que, que dans certains secteurs géographiques, il est plus aisé de prendre rendez-vous avec un.e naturopathe qu’avec un médecin : les praticien.nes de MAC sont en effet souvent bien plus accessibles… Dans certaines situations d’ailleurs, ce sont les médecins elleux-mêmes qui recommandent le recours à des MAC, dont la naturopathie. A ce sujet, il n’est pas impossible que le peu d’énergie déployée par les institutions ordinales et gouvernementales pour combattre les dangers des MAC soit pour partie responsable de leur essor et de leur attractivité.

Un autre aspect qui peut rendre les MAC attirantes, c’est le constat d’une relation thérapeutique médecin / patient.e altérée.2 Les patient.es vont alors chercher auprès des praticien.nes de MAC la qualité relationnelle dont iels n’ont pas bénéficié dans un contexte médical.

En premier lieu, on peut pointer du doigt le manque d’écoute dont se plaignent la plupart des patient.es. Car les praticien.nes de MAC, elleux, peuvent se permettre de faire des consultations d’une heure, voire plus. Consultations pendant lesquelles les client.es se sentent pleinement écouté.es et entendu.es. Bien évidemment, les médecins, pour la plupart, ne peuvent pas se permettre de mener des consultations qui durent plus d’un quart d’heure. C’est tout simplement impossible au regard de la demande sous laquelle iels croulent. La première chose à faire, ce serait donc de réformer notre système de soin de manière à ce que les médecins et professionnel.les de santé puissent prendre ce temps d’écoute. Mais en attendant une petite révolution dans le milieu médical… rien n’empêche, pendant ce quart d’heure de consultation, de faire un effort pour se montrer à l’écoute de son ou sa patiente. Ça passe notamment par le fait de répondre précisément aux questions qui sont posées, d’être à l’écoute de ce que son ou sa patiente exprime verbalement et non verbalement, et de montrer dans la réponse que l’on apporte que l’on prend bien en compte ce qui a été exprimé.

Ensuite, un élément majeur dans l’attirance pour les MAC, c’est le fait que les médecins, pour la plupart, ne prennent pas le temps d’expliquer aux malades les mécanismes de leur(s) pathologie(s) et le mode d’action des traitements qu’ils leurs prescrivent. Parce qu’il faut bien avoir conscience d’une chose : là où les professionnel.les de santé n’auront pas fait cet effort de pédagogie et de communication, les praticien.nes de MAC, elleux, ne se priveront pas de donner des explications causales diverses et variées. Et même si ces explications sont sans fondement sérieux, si les patient.es n’en ont pas eu d’autres, iels y adhéreront sans peine.

Les patient.es se plaignent aussi parfois des jugements émis par les professionnel.les de santé au sujet de leur mode de vie, de leur choix de contraception, de leurs choix alimentaires etc. A ce sujet, je pense notamment aux travaux de thèse en médecine générale du Dr Sébastien Demange3, qui a montré clairement un lien entre le fait d’être confronté.e à des jugements négatifs de la part de son médecin sur le choix d’avoir une alimentation végétarienne, et l’attirance qui en découle pour les MAC. Car une fois que la qualité de la relation médecin / patient.e est altérée, les patient.es ont tendance à taire leurs symptômes auprès de leur médecin, à moins bien observer les prescriptions médicales, mais aussi à plus facilement solliciter un.e naturopathe, un.e praticien.ne de médecine traditionnelle chinoise ou un.e homéopathe. Les patient.es pensent donc échapper à ces jugements en ayant recours à des pratiques de soins valorisées dans des milieux alternatifs.

A noter également : les comportements ou propos oppressifs (sexisme, homophobie, racisme, transphobie, validisme, grossophobie ou bien psychophobie) sont des éléments majeurs qui conduisent les patient.es à se détourner de la médecine, pensant être préservé.es en recourant aux MAC. La littérature scientifique abonde de publications qui mettent en lumière l’impact de ces discriminations dans le parcours de soin de personnes minorisées.4

Autre point dont je pense qu’il contribue à l’essor des MAC : les médecins ont encore trop souvent tendance à négliger l’importance de l’accompagnement réalisé par les professionnel.les de la santé mentale et par les professionnel.les de santé que sont les diététicien.nes. Car en ne renvoyant pas vers les diététicien.nes, les médecins laissent la porte ouverte aux naturopathes, qui se réjouissent de pouvoir faire des recommandations alimentaires à leurs client.es. Et en ne renvoyant pas leur patient.es vers les professionnel.les de la santé mentale que sont les psychologues, les médecins contribuent indirectement au succès des sophrologues, kinésiologues, magnétiseurs et autres réflexologues, ces praticien.nes de MAC qui tentent tant bien que mal de répondre à la détresse mentale et psychologique de leurs client.es.

Il me faut bien évidemment nuancer mon propos, car on ne peut pas souligner l’importance de l’accompagnement diététique et psychothérapeutique sans déplorer en même temps le frein majeur que constitue l’absence de prise en charge par la sécurité sociale de ces consultations. On notera tout de même qu’il y a eu une tentative en ce sens avec le conventionnement des certain.es psy, mais force est de constater que la réforme « Mon parcours psy » est un échec cuisant et ne répond absolument pas aux besoins des patient.es (ni à ceux des psy d’ailleurs…).

Enfin, le défaut d’enseignement des outils de la pensée critique et d’auto-défense intellectuelle aux plus jeunes contribue sûrement pour partie à l’attractivité des MAC, qui, sans recul critique, peuvent être perçues comme rigoureuses. Mais sur ce point, les choses évoluent favorablement, car le Ministère de l’Éducation Nationale prend de plus en plus au sérieux l’éducation à l’esprit critique (bien que les volontés politiques ne permettent pas, pour l’heure, de déployer des moyens adaptés…).

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En pratique, la naturopathie, ça donne quoi ?

Cet article (2/12) s’inscrit dans une série de douze articles sur la naturopathie rédigée avec la volonté de porter un regard détaillé et critique sur la discipline, et dont vous pourrez trouver le sommaire ici. Il ne s’agit pas de partir en quête d’une vérité absolue, mais d’alimenter des réflexions destinées à éviter de causer ou laisser perdurer des souffrances inutiles, de permettre à chacun.e de faire les meilleurs choix en termes de santé. Dans ce deuxième article, il s’agira de définir les modalités pratiques de la naturopathie.

Au regard du manque d’encadrement de la discipline, les pratiques observées en naturopathie sont très variables. On peut cependant dégager quelques points qui semblent communs à la quasi-totalité des naturopathes, et que je vais détailler ci-dessous.

Les naturopathes reçoivent leurs client.es en consultation individuelle, le plus souvent pour une durée minimale d’une heure. Une consultation est facturée en moyenne entre 50 et 80 euros, mais les tarifs sont très variables, notamment en fonction du lieu d’exercice. A la manière des professionnel.les de santé, les naturopathes mènent une anamnèse : c’est à dire qu’iels posent de nombreuses questions sur les antécédents médicaux de la personne, son histoire de vie, d’éventuels événements marquants, ses pathologies et troubles actuels, ses données de santé de manière plus générale (bilan biologique récent, poids, éventuels traitements en cours…), son activité professionnelle, ses habitudes en terme d’hygiène de vie (sommeil, tabac, activité physique, gestion du stress…), son environnement familial, ses habitudes alimentaires, son état émotionnel etc.

Iels vont aussi tenter d’évaluer la qualité du « terrain » en posant des questions censées donner des informations sur chacun des systèmes principaux de l’organisme (respiratoire, cardio-vasculaire, immunitaire, cutané, urinaire, digestif, hormonal, locomoteur et nerveux) et en observant certains détails de la physionomie de la personne reçue (pilosité, ongles, yeux/iridologie, traits du visage/morphopsychologie…). De ce dernier aspect découle la préférence des naturopathes pour les consultations en présentiel, car iels peuvent ainsi analyser de près leurs client.es.

A l’issue de ce long temps d’échange, où la personne reçue a l’occasion de s’exprimer librement et d’être écoutée (ou bien au fur et à mesure de la consultation), les naturopathes vont formuler des recommandations supposément destinées à préserver ou améliorer l’état de santé de cette personne. Le plus souvent il s’agira de recommandations diététiques (éviter absolument certains aliments, en privilégier d’autres, revoir ses habitudes alimentaires, composer ses repas autrement, changer de lieux d’approvisionnement etc) associées à des recommandations d’hygiène de vie (activité physique, sommeil, tabac…) et des recommandations de compléments alimentaires plus ou moins coûteux (gélules de plantes, minéraux, vitamines, huiles essentielles, probiotiques, complexes détox…). Il est fréquent que des recommandations relevant du développement personnel soient également prodiguées (outils de CNV, pensée positive, PNL…), ainsi que des exercices de gestion du stress (cohérence cardiaque, relaxation de Jacobson, méditation…) et des conseils d’ordre énergétique (exercice des bonhommes allumettes, lithothérapie, techniques réflexes, EFT…).

Les naturopathes étant considéré.es comme les « généralistes » des médecines dites alternatives, il est courant qu’iels renvoient leurs client.es vers des collègues perçu.es comme complémentaires : ostéopathes, sophrologues, kinésiologues, magnétiseurs, chamanes, praticien.nes de médecine traditionnelle chinoise (acupuncture), homéopathes, réflexologues, hypnothérapeutes, géobiologues etc. A moins d’être elleux-même formé.es à ces pratiques, auquel cas les naturopathes peuvent s’auto-recommander pour plusieurs séances supplémentaires…

Habituellement, les recommandations formulées par les naturopathes visent à suivre une logique bien établie, qui présente trois étapes distinctes et qui justifie un suivi régulier :

– En premier lieu, la cure de désintoxication, pour prétendument nettoyer et drainer l’organisme, le libérer des surcharges et toxines accumulées.

– Puis, la cure de revitalisation, supposément destinée à combler les carences et mettre en place des habitudes alimentaires et d’hygiène de vie optimales (c’est à dire qui soient moins sources de toxines et surcharges).

– Et enfin, la cure de stabilisation, censée permettre de maintenir les bénéfices acquis dans les précédentes phases, pour un parfait équilibre physique, émotionnel, et énergétique sur le long terme.

Notons que si certain.es naturopathes sont également professionnel.les de santé (médecins, infirmier.es, pharmacien.nes…), l’immense majorité ne le sont pas et exercent après une formation en naturopathie de durée et contenu extrêmement variables. Et encore, cela n’est pas obligatoire puisque, faute d’encadrement de la pratique, il est possible en France d’installer sa plaque de naturopathe et d’ouvrir son cabinet sans avoir suivi la moindre formation ni obtenu la moindre certification.

Et en matière de formation, on trouve absolument de tout : à distance ou en présentiel, sur quelques week-ends ou sur une année entière, avec ou sans période de stage, avec ou sans contrôle continu, certifiée par la fédération française de naturopathie ou pas, condensée en quelques dizaines de pages de pdf ou en des centaines d’heures de cours… Mais pour avoir eu l’occasion de comparer les enseignements prodigués dans une formation à distance à 69 euros et dans une formation en présentiel à presque 12.000 euros, je peux me permettre d’affirmer que l’essentiel du programme est identique.1

Et pour ce qui concerne la clientèle des naturopathes, un récent sondage nous apprend que 44 % des français.es auraient déjà eu recours à la naturopathie pour prévenir ou guérir des maladies. En tout, 4 % des français.es se soigneraient « principalement grâce à la naturopathie » et un quart jugent cette pratique « autant ou plus efficace que la médecine conventionnelle ».2

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La naturopathie, qu’est-ce que c’est ?

Cet article (1/12) s’inscrit dans une série de douze articles sur la naturopathie rédigée avec la volonté de porter un regard détaillé et critique sur la discipline, et dont vous pourrez trouver le sommaire ici.
Il ne s’agit pas de partir en quête d’une vérité absolue, mais d’alimenter des réflexions destinées à éviter de causer ou laisser perdurer des souffrances inutiles, de permettre à chacun.e de faire les meilleurs choix en termes de santé.

Dans ce premier article, il s’agira de définir dans les grandes lignes ce qu’est la naturopathie : sa définition, ses outils et ses prétentions.

Il existe plusieurs définitions de la naturopathie, cette discipline n’étant pas vraiment encadrée. Mais celle-ci, extraite des cours d’une école de la fédération française de naturopathie, semble plutôt complète :

« Fondée sur le principe de l’énergie vitale de l’organisme, la naturopathie rassemble les pratiques issues de la tradition occidentale et repose sur les 10 agents naturels de santé. Elle vise à préserver et optimiser la santé globale de l’individu, sa qualité de vie, ainsi qu’à permettre à l’organisme de s’auto-régénérer par des moyens naturels. »

Les 10 agents naturels de santé mentionnés dans cette définition sont les suivants :

  • La bromatologie = diététique, nutrition, conseils diététiques.
  • La chirologie = techniques manuelles (massage, ostéopathie, chiropraxie…).
  • La kinésilogie = activité physique, activité sportive, mouvement.
  • L’actinologie = bienfaits du soleil, de la lumière, des couleurs…
  • La psychologie= prendre soin du mental, du psychisme (psychothérapie, psychanalyse, sophrologie, hypnose, psychogénéalogie, fleurs de Bach, EMDR…).
  • La pneumologie = exercices respiratoires inspirés du yoga ou des arts martiaux notamment.
  • L’hydrologie = soins par l’eau (hydrothérapie du côlon, bains dérivatifs, sauna…).
  • La magnétologie = techniques énergétiques (reiki, biomagnétisme, chakras, aimants, lithothérapie…).
  • La phytologie = phytothérapie, compléments alimentaires à base de plantes (tisanes, teintures-mères, gélules de poudre de plantes, gemmothérapie, huiles essentielles/aromathérapie…).
  • La réflexologie = techniques réflexes (réflexologie plantaire, auriculothérapie, sympathicothérapie…).

On notera l’astuce qui consiste à remplacer le suffixe « -thérapie » par « -logie » (hydrologie au lieu d’hydrothérapie, phytologie au lieu de phytothérapie…) pour donner l’impression que l’on n’a pas de prétention thérapeutique.1 C’est voulu, et nous en reparlerons dans un prochain article.

Bien que revendiquant l’ancienneté de ses outils, la naturopathie est une discipline récente. Elle a en effet été conceptualisée au 19ème siècle seulement, inspirée des théories hygiénistes2 qui avaient cours à l’époque en Europe et aux États-Unis. Les fondateurs de la naturopathie (John Scheel, Benedict Lust et ceux qui ont complété leurs travaux) revendiquent une affiliation avec des médecines plus anciennes, notamment la médecine hippocratique, la médecine traditionnelle chinoise et l’ayurveda3, bien qu’il s’agisse en réalité de récupérations opportunistes de divers concepts ou outils susceptibles de coller avec le cadre récemment créé de la naturopathie.

Hippocrate

La naturopathie emprunte en effet ponctuellement aux médecines traditionnelles de tous les continents, qui sont plus ou moins remises au goût du jour. Par exemple avec les humeurs et tempéraments hippocratiques, l’énergie vitale (empruntée au prana hindouiste ou au chi de la médecine traditionnelle chinoise), le jeûne (d’inspiration religieuse), les soins à l’argile, la théorie des signatures4, etc. Ainsi, il n’est pas rare que les naturopathes revendiquent l’ancienneté de leurs outils comme preuve de leur efficacité : les pratiques anciennes (ou prétendues anciennes) de santé sont perçues comme meilleures car à la fois plus « naturelles » et plus « traditionnelles ». Cela constitue un appel à la tradition ou à l’ancienneté5. Il s’agit d’un argument fallacieux, car ce qui est perçu comme traditionnel ou ancien n’est bien évidemment pas nécessairement bon ou meilleur. En terme de santé et de médecine par exemple, on a fort heureusement abandonné de nombreuses pratiques traditionnelles qui ont pourtant eu un fort succès à une époque : les interventions chirurgicales sans anesthésie, les saignées systématiques, mais aussi la thériaque de Galien ou bien encore les remèdes à base de mercure ou d’urine de vache… Ainsi, le caractère « ancien » ou « traditionnel » d’une pratique ne dit absolument rien sur le fait qu’elle soit préférable ou pas. Pourtant, les naturopathes continuent à défendre une prétendue supériorité des thérapeutiques anciennes ou traditionnelles.

Pour lire les articles suivants de cette série sur la naturopathie : cliquer ici.

Regard critique sur la naturopathie

La naturopathie est une médecine alternative et complémentaire (MAC) particulièrement médiatisée ces derniers mois, notamment après le scandale relatif à l’hébergement sur Doctolib de nombreux.ses naturopathes1, mais aussi et surtout autour des désormais célèbres Irène Grosjean2, Thierry Casasnovas3 et Miguel Barthéléry4. On en parle beaucoup, mais au final, on en parle rarement de manière très précise.

Cette série d’articles a donc été rédigée avec la volonté de porter un regard détaillé et critique sur la discipline. Critiquer la naturopathie, en effet, mais je précise qu’il n’est pour autant pas question ici de remettre en cause les intentions louables des naturopathes, ni leur volonté sincère de prendre soin d’autrui. Il ne s’agit pas non plus de partir en quête d’une vérité absolue, mais d’alimenter des réflexions destinées à éviter de causer ou laisser perdurer des souffrances inutiles, de permettre à chacun.e de faire les meilleurs choix en termes de santé.

Le contenu de cette série d’articles concerne la naturopathie, mais comme vous pourrez le constater, beaucoup des aspects abordés concernent également la plupart des autres MAC, que ce soit dans les fondements philosophiques de la discipline, son rapport à la médecine ou bien encore ses effets thérapeutiques et ses dangers.

Les articles qui composent cette série sont listés dans le sommaire ci-dessous. Le premier article sera mis en ligne en même temps que cette introduction, la suite suivra à raison d’un article publié chaque semaine.

Bonnes lecture et réflexions !

Au sommaire :

Ce contenu est conçu pour être accessible aux personnes qui connaissent peu ou pas la naturopathie, ainsi qu’aux personnes n’ayant que peu ou pas de connaissances scientifiques ou médicales.

Les ressources partagées en note de bas de page n’indiquent pas que je suis en accord avec l’ensemble des positions des personnes à l’origine des articles, vidéos ou autres publications référencées. J’ai choisi de mentionner ces ressources car elles sont, au moment de la rédaction de ces articles, celles que j’estime les plus complètes et accessibles parmi celles dont j’ai connaissance.

Au passage, un grand MERCI à mes relecteurices !

Effet placebo chez les animaux : est-ce si évident ?

Pour certain·es, c’est une évidence : les animaux non humains n’ont pas les capacités cognitives suffisantes pour être sensibles à l’effet placebo. Pour d’autres, les animaux expérimentent l’effet placebo au même titre que les humain·es. Mais la réalité n’est-elle pas plus complexe ?…

Un argument courant des pseudo-médecines

En travaillant sur la naturopathie animale, je suis tombé·e sur un argumentaire couramment employé pour défendre l’efficacité supposée de l’homéopathie, de l’acupuncture et d’autres techniques de soins non éprouvées : les soins énergétiques seraient efficaces, car ils fonctionneraient sur les animaux non humains qui, eux, ne seraient pas sensibles à l’effet placebo.

Or, je me suis rappelé·e avoir lu et entendu à maintes reprises dans des contenus produits par des personnes de la sphère sceptique / zététique, que si, les animaux non humains seraient sensibles à l’effet placebo. Le plus souvent sans plus de détail, ce qui laisse penser que l’effet placebo observé chez les animaux serait comparable à celui des observés chez les humain·es.

Dans un élan de curiosité (et dans le souci de ne pas tirer de conclusions hâtives sur ce sujet que je connaissais mal), j’ai pris le temps de mener quelques recherches sur l’effet placebo chez les animaux non humains. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’est pas un sujet aussi simple qu’il n’y paraît au premier coup d’œil…

Conditionnement et suggestion

La définition de Wikipedia est assez claire :

« L’effet placebo correspond au résultat psycho-physiologique positif (bénéfique) constaté après l’administration d’une substance ou la réalisation d’un acte thérapeutique, indépendamment de l’efficacité intrinsèque attendue du traitement. »

Effet placebo, Wikipedia

Autrement dit, cela signifie que l’on peut observer des effets bénéfiques chez une personne à qui l’on a pourtant proposé une substance (ou un acte thérapeutique) dont on sait qu’elle est absolument inefficace pour traiter la problématique concernée. Cet effet placebo peut aussi être observé en l’absence de placebo (substance ou acte sans efficacité). Cela s’explique en raison de ce que l’on nomme les « effets contextuels ».

Parmi les mécanismes psycho-physiologiques à l’œuvre dans l’effet placebo observé chez les humain·es, on peut citer notamment :

  • La suggestion1 : par exemple, le fait qu’un médecin suggère à ses patient·es (sans même leur proposer de traitement) que leur état de santé va rapidement s’améliorer, induit des améliorations plus importantes que chez les patient·es auxquels le médecin n’a pas tenu ces propos rassurants. Un autre aspect du pouvoir de la suggestion peut s’observer, par exemple, lorsqu’un médecin suggère à ses patient·es qu’un traitement placebo aura des effets bénéfiques importants sur leur problématique : cela augmente de manière significative les effets bénéfiques ressentis par ces patient·es.
  • Le conditionnement2 : nous serions d’autant plus sensibles à l’effet placebo que nous avons été, par le passé, traités avec des médicaments efficaces, surtout si le placebo est administré sous une forme comparable à celle des médicaments pris par le passé. Ces effets résultent notamment de ce que l’on peut observer dans les mécanismes du conditionnement pavlovien.

Et chez les animaux non humains alors ? Pour commencer, ils ne semblent pas réceptifs au pouvoir de la suggestion. En effet, il sera probablement vain de chercher à potentialiser les effets d’un traitement administré à un chien, un chat ou un cheval en suggérant à l’animal que ce traitement est diablement efficace, en vantant sa supériorité sur d’autres traitements ou bien encore en valorisant le fait qu’il soit naturel…

Dans de nombres études cependant, on peut observer un effet placebo par conditionnement chez certains animaux : cela a notamment pu être observé concernant la réponse à la douleur, la réponse comportementale, ou bien encore l’immuno-modulation3. Les animaux semblent donc sensibles à l’une des composantes de l’effet placebo : le conditionnement (les chiens de Pavlov, ça vous dit quelque chose?). Ainsi, on peut observer dans certaines circonstances un effet placebo chez des animaux à qui on administre un traitement placebo en même temps qu’on les expose à un stimulus auquel on les a exposés lorsqu’on leur a administré par le passé un traitement éprouvé. Mais à ce sujet, les études sont parfois contradictoires et doivent conduire à la prudence. C’est ce que concluent notamment les auteurices de plusieurs études menées sur l’effet placebo par conditionnement sur la gestion de la douleur chez des rats : leurs résultats se contredisent et les amènent à conclure à la difficulté de penser des protocoles expérimentaux adaptés à l’évaluation de l’effet placebo chez les animaux4. Il serait donc un peu aventureux, en l’état de la recherche, de conclure à l’existence généralisée d’un effet placebo par conditionnement chez les animaux. Difficile en effet de conclure à de tels effets chez toutes les espèces (ce sont surtout les rats qui sont étudiés) et pour toutes les pathologies ou troubles.

Influence humaine

Un autre aspect important à prendre en considération, c’est l’influence du contact humain-animal sur la réponse observée chez un animal domestique à une intervention thérapeutique. Plusieurs études suggèrent en effet que la présence réconfortante d’un·e humain·e, les marques d’affection et de tendresse agiraient positivement sur certains paramètres physiologiques. C’est notamment le cas dans cette étude5 menée sur des chevaux, où les auteurices indiquent qu’ « une séance d’acupuncture ne présente pas plus de bénéfices pour le traitement de l’asthme équin que l’action de caresser les chevaux », ajoutant que « la manipulation et les caresses prodiguées aux chevaux qui sont sévèrement affectés par l’asthme équin apportent un soulagement au niveau de l’obstruction des voies respiratoires, que les aiguilles d’acupuncture soient utilisées ou pas. » (au sujet de l’acupuncture justement, Denis Caroti avait produit un article ici, qui évoque rapidement l’évaluation de l’acupuncture sur des souris)

Mais… ce que l’on observe surtout, c’est un effet placebo indirect, autrement nommé « effet placebo du soignant de l’animal » (« caregiver placebo effect » dans la littérature). Dans des études menées sur des chiens et des chats notamment, une proportion non négligeable de propriétaires et de soignant·es conclut en effet à l’efficacité d’un traitement placebo, en relevant une amélioration nette des symptômes, là où des mesures objectives concluent à une absence d’amélioration de l’état de santé des animaux concernés… Ainsi, les humain·es en charge des animaux domestiques auraient tendance à percevoir des effets inexistants lorsqu’on administre un traitement placebo à leurs animaux. Dans cette étude6 menée sur des chiens atteints d’arthrose par exemple, un tel effet placebo indirect a été observé aussi bien chez les propriétaires que chez les vétérinaires : en effet, environ 40 % des vétérinaires et 50 % des propriétaires ont observé une nette amélioration de la boiterie des chiens traités par placebo, alors que le traitement placebo n’avaient objectivement qu’un effet minime…

Cet effet placebo par procuration peut notamment s’expliquer par le fait que les humain·es sont particulièrement sensibles à divers facteurs qui leur font surestimer l’efficacité réelle d’une thérapie. « Le prix élevé d’une consultation, un diplôme ronflant, un thérapeute à la mode et une longue queue devant le cabinet jouent aussi sur l’évaluation de notre mieux-être consécutif au soin » (dixit Richard Monvoisin dans cet article qui décortique l’effet placebo et questionne la dimension alternative des médecines… alternatives !).

Le principal effet placebo observé dans la prise en charge thérapeutique des animaux ne concerne donc pas les animaux… mais les humain·es !

Que conclure ?

L’ensemble de ces mécanismes peut expliquer les améliorations perçues après des soins énergétiques ou un traitement homéopathique par exemple. Améliorations qui peuvent tenir à l’interaction avec des humain·es bienveillant·es, mais aussi à la perception biaisée que ces mêmes humain·es ont des traitements mis en œuvre… Cette perception risquant d’être d’autant plus biaisée lorsque les personnes impliquées dans les soins sont « engagées » dans des croyances fortes desquelles il serait coûteux de se dégager : on observe que ça fonctionne parce que l’on croit que ça fonctionne, parce que l’on veut que ça fonctionne.

Et même si cela n’est pas spécifique aux animaux, il me paraît important de mentionner deux points importants qui peuvent conduire à conclure (à tort) à l’efficacité de soins non éprouvés (ou à l’existence d’un effet placebo) :

  • Le caractère spontanément résolutif de bon nombre de pathologies : ces maladies qui guérissent seules après un certain temps, avec ou sans intervention de notre part. On aurait alors tendance à penser, à tort, que notre intervention est la cause de la guérison, alors que la guérison serait de toute façon intervenue seule dans les mêmes délais (voir l’effet atchoum, ou “post hoc ergo propter hoc”).
  • L’alternance de phases de rémission et de poussées aiguës dans d’autres maladies. On pourrait là encore penser à tort qu’un soin est la cause d’une rémission, alors qu’il s’agit de l’évolution naturelle de la maladie.

En bref, l’effet placebo chez les animaux, c’est clairement pas une évidence ! La nuance est de mise et les considérations abordées ici doivent conduire à la plus grande prudence lorsqu’il est question d’évaluer l’efficacité d’un traitement administré à des animaux, que ce soit dans le cadre d’une recherche expérimentale ou dans le cadre du suivi vétérinaire des animaux domestiques.

Résumé visuelle des 4 effets discutés ici : suggestion, conditionnement, comportement humain et interprétation humaine
Résumé visuel des 4 effets discutés ici : suggestion, conditionnement, comportement humain et interprétation humaine

Pour aller plus loin :

Article – David Ramey, « Is there a placebo effect for animals ? », 25 octobre 2008 : https://sciencebasedmedicine.org/is-there-a-placebo-effect-for-animals/

Article – Brennen McKenzie, « Presentation of placebos on animals », 8 mars 2018 : https://skeptvet.com/Blog/2018/03/presentation-of-placebos-in-animals/

Article – Emily Anthes, « A crucial blind spot in veterinary medecine », 7 novembre 2019 : https://www.theatlantic.com/science/archive/2019/11/danger-pet-placebo/601489/

Vidéo – Brennen McKenzie, « Placebos in pets », 20 novembre 2020 : https://www.youtube.com/watch?v=1QnIKJgpOVg

Pseudo-médecines : paroles de victimes

Pseudo médecine, paroles de victimes. Illustration.

Après un revirement sceptique opéré au début de la pandémie de Covid 19, j’ai abandonné ma pratique de la naturopathie pour me reconvertir professionnellement. Si j’émettais déjà quelques réserves en cours de formation en naturopathie, il m’a fallu plusieurs années de pratique pour me défaire complètement de l’irrationalité de ses concepts de base. Petit à petit, en questionnant la pertinence de la réflexologie, du « naturel » (quoi que cela puisse signifier…), de la mémoire de l’eau et de tant d’autres principes phares de la naturopathie, j’en étais arrivé à me détacher de la naturopathie au point de me cantonner à de basiques recommandations nutritionnelles (de l’exercice illégal de la diététique en fait…). Le regain de popularité des discours antivax au début de la pandémie de Covid 19 et ma prise de conscience de la dimension extrêmement conservatrice des pseudo-médecines a achevé de me convaincre de la nécessité de quitter ce milieu pour de bon. Je dédie désormais une bonne partie de mon temps libre à produire des contenus destinés à mettre en lumière l’irrationalité et les dangers des pseudo-médecines…

C’est notamment un des objectifs de la série de témoignages que je mets en ligne sur mes chaînes YouTube et PeerTube. Dans cette série « Pseudo-médecines – Paroles de victimes », je laisse la parole à des personnes qui s’estiment victimes de pratiques de soin dites alternatives, complémentaires ou douces, non éprouvées mais pourtant largement répandues : par exemple la naturopathie, le reiki, l’homéopathie, l’acupuncture, la kinésiologie, le crudivorisme, les cures de jeunes, ou toute autre discipline comparable.

Je souhaite permettre la prise de parole de personnes qui s’estiment victimes de ces pratiques, que ce soit en raison de leur parcours personnel, ou des expériences de personnes de leur entourage. Ces personnes ont été éloignées de la médecine conventionnelle, ont été privées de soin, ont vu se dégrader leur état émotionnel ou psychologique, ont souffert au niveau relationnel ou bien encore ont engagé des dépenses excessives. Chaque personne a un parcours différent et chaque ressenti est légitime. Ces témoignages leur permettent de revenir sur leur parcours, leurs espérances… et leurs déceptions.

Il me semble important de mettre en avant la diversité des profils, des parcours, des vécus et des ressentis, afin de mieux comprendre ce qui peut amener à adhérer à ces croyances, à persévérer dans ce cheminement, et aussi à en en sortir bien sûr.

Il n’est pas question ici de prétendre qu’un témoignage a valeur de preuve et puisse être généralisé. Ces témoignages visent tout d’abord à libérer la parole des victimes, à leur permettre de dépasser cette condition et de contribuer à éviter à d’autres personnes de suivre le même parcours. Ils permettent d’illustrer les problématiques que j’évoque dans mes autres vidéos, et de comprendre les mécanismes qui conduisent à adhérer à ces pratiques. J’espère que ces témoignages pourront nous amener à réfléchir, ensemble, aux meilleurs leviers d’action dont nous disposons pour limiter l’impact des pseudo-médecines.

Et cela passe très souvent par la remise en question de certaines pratiques de la médecine conventionnelle, par la nécessité d’accepter certaines de ses limites, et d’œuvrer à rendre la médecine conventionnelle accessible à toustes, bienveillante et non discriminante.

Pour ma part, je trouve particulièrement enrichissant d’échanger avec les personnes qui souhaitent témoigner. Chaque parcours me touche et me conforte dans l’idée que personne n’est à l’abri d’être victime un jour des pseudo-médecines. Je découvre à chaque témoignage des aspects jusqu’alors insoupçonnés des rouages des « thérapies alternatives », et je suis inquiète de constater l’ampleur du phénomène. Tout ceci renforce ma détermination à œuvrer pour une médecine conventionnelle accessible à toustes et à dénoncer les dangers des pseudo-médecines.

Les témoignages déjà en ligne peuvent être écoutés sur PeerTube :

ou sur YouTube :

La liste de l’ensemble des témoignages est disponible ici :
https://sohan-tricoire.jimdofree.com/articles-vidéos/pseudo-médecines-paroles-de-victimes/

Si vous souhaitez contribuer à cette série de témoignages, n’hésitez pas à me contacter par mail à l’adresse suivante : temoignage-pseudomedecine [@] protonmail.com

un masseur arrache la peau du dos du patient

Souviens-toi l'été dernier : pseudothérapies au Parc Mistral, à Grenoble

un masseur arrache la peau du dos du patientDurant l’été 2014, la mairie de Grenoble a proposé un éventail de pratiques pour la population grenobloise qui ne partait pas en vacances. Dans ces pratiques, un certain nombre, pour ne pas dire la majorité, posent question : concepts, flous, causalités non prouvées, notions thérapeutiques plus ou moins malmenées, et surtout des pratiques très peu laïques. Richard Monvoisin a pris la plume pour informer les élus sur les risques inhérents à ce genre de promotion.

Lettre ouverte à la Mairie de Grenoble

Bonjour,

Richard Monvoisin, du Collectif Universitaire CORTECS.  Notre collectif est missionné par l’Université J. Fourier sur les questions relevant de l’esprit critique. À ce titre, je me dois de vous faire une suggestion concernant vos animations au Parc Mistral l’été dernier. Nous ne sommes pas habilités à vous donner conseil, toutefois, nous ne pouvons que vous encourager à la plus grande prudence sur quatre choses.

La première : si vous proposez des activités de type « thérapeutique », à base de bien-être, sachez que comme l’enfer, ce milieu est pavé de bonnes intentions et de techniques parfois très fumeuses.

La deuxième : si vous acceptez des ateliers de « réharmonisation de l’énergie, de l’esprit et du corps », sans plus d’élément, vous aurez du mal à argumenter si des mouvements classés comme dérives de type sectaire par la MIVILUDES vous sollicitent : en effet, nombreuses sont celles qui proposent ce type d’intitulé. Il serait fâcheux que des dérives aliénantes soient légitimées par la Municipalité.

La troisième : la laïcité de ces méthodes est loin d’être acquise.

La quatrième : ces méthodes viennent internaliser et individualiser des souffrances qui sont généralement de type social. De fait, elles dépolitisent des problématiques (souffrance au travail, souffrance familiale, etc.) qui sont sociopolitiques.

Ci-dessous, nous vous avons produit un début d’analyse. Nous sommes à votre disposition pour tout complément.

Bien cordialement
RM, pour l’équipe du CORTECS

*****
Dans votre programme L’été oh! Parc, page « je suis… détente« , 12 activités étaient présentées. De toutes ces méthodes, aucune n’est laïque, aucune n’apporte de preuve d’efficacité propre, et la majorité propose un mieux-être pour le moins subjectif1.

  • « Massage » ne pose pas en soi de problème. Cependant, l’atelier fut mené par Zen en moi, qui entre autres propose de la réflexologie plantaire (aucune efficacité propre) et de la sophrologie Caycédienne. La formatrice possède un  « Master spécialiste en Sophrologie Caycédienne branche Socio-Prophylactique » mais c’est un Master privé. La sophrologie et la sophrologie caycédienne ont été listées parmi les thérapies dans le rapport fait au nom de la commission d’enquête relative à l’influence des mouvements à caractère sectaire et aux conséquences de leurs pratiques sur la santé physique et mentale des mineurs en 2006.
  • Aikishintaiso, discipline japonaise pour « harmoniser l’énergie, l’esprit et le corps« . Prétention thérapeutique : « réduction des tensions musculaires induites par nos « tensions psychiques ». Tout un programme.
  • Auto-massage et Yoga Indien, qui procure « l’équilibre entre le corps, le mental, l’énergie », par Krishna Yoga. Notez que Krishna Yoga est une structure qui pratique un yoga « traditionnel, authentique  non occidentalisé » (sic !) et des massages ayurvédiques, c’est-à-dire inspirés de contenus thérapeutiques des textes anciens Véda. C’est une « médecine » fortement religieuse. C’est à eux qu’étaient confiés également les ateliers Yoga parents/enfants et Yoga du rire.
  • Qi gong, qui brasse « l’énergie vitale ». Ceci dit, le Qi gong est trop vaste pour être décortiqué ici. Il faut juste savoir que sous la révolution culturelle chinoise, ces méthodes religieuses, inspirées du Bodhisattva, ont été considérées comme féodales et superstitieuses.
  • Massage crâne et mains par marionyogamasage.com : la promotrice fait également du Pilates, méthode qui n’a jamais montré d’efficacité réelle depuis son invention il y a un siècle. Le CORTECS a traité de ce point dans l’ouvrage de Pinsault et moi-même « Tout ce que vous n’avez jamais voulu savoir sur les thérapies manuelles »2.
  • Qi’meya, par Equilibéra, qimeya.fr. La Qi’meya « améliore également la proprioception et la conscience corporelle en intégrant des pratiques dérivées des peuples indigènes de l’Amérique centrale » (sic !). Les activités de l’asso qui s’en occupe, « tournent donc autour des pratiques de cultures telles que les orientaux (?), les amérindiens (?), les indigènes de tous les pays (??), et même les peuples anciens de l’Europe ». Le formateur a été formé dans l’école de don Miguel Ruiz, auteur de « Les quatre accords toltèques », livre phare du New age.
  • Viniyoga : c’est une branche classique fortement religieuse du Yoga, créée par Sri Krishnamacharia.
  • Enfin, dans « je suis… découverte », il y avait un atelier de préparation d’elixirs floraux, par l’entreprise Elixirs floraux de Flora, dirigée par Elisabeth Bourgeois, Flora-thérapeute (profession qui n’a pas de définition réelle). Cette pseudothéorie thérapeutique a été inventée suite à une illumination par Edward Bach, dans les années 20-30. J’ai moi-même produit un ouvrage sur ce sujet, montrant que cette technique est purement placebo3.