Atelier jigsaw pour travailler les arguments fallacieux et autres sophismes

Résultat de recherche d'images pour "plus il y a de fromage plus il y a de trous humour"Repérer et identifier les arguments fallacieux (AF) et autres sophismes utilisés lors d’un débat ou dans n’importe quel discours, texte ou discussion n’est pas chose facile. Pourtant, être capable de maîtriser les bases de la rhétorique et de la logique argumentative est nécessaire si l’on veut se défendre intellectuellement et exercer sa pensée critique au quotidien. Sans doute connaissez-vous déjà le petit recueil de moisissures argumentatives, document qui présente les principaux arguments fallacieux. Cependant, si cette recension et la présentation des AF existent et se développent (en français) sous plusieurs formes, la question de leur enseignement mérite que l’on s’y penche : comment faire pour que les élèves ou tout autre public s’approprient, comprennent et sachent identifier ces AF quand ils y sont confrontés ?
Nous cherchions depuis longtemps des outils pédagogiques pour sortir d’une présentation des AF les uns à la suite des autres, très longue et fastidieuse. Et notre collègue Denis Caroti a eu la chance de croiser la route d’Eva Vives et Céline Poletti du Laboratoire de Psychologie Cognitive d’Aix-Marseille qui lui ont fait découvrir le jigsaw, un dispositif d’apprentissage collaboratif particulièrement adapté pour ce type d’exercice. Il s’est empressé de tester cette manière de faire. Retour d’expérience.

Jigsaw ?

Jigsaw est le nom donné à une activité pédagogique en groupe, élaborée dans les années 1970 par le psychologue états-unien Elliot Aronson. Si l’objectif initial d’Aronson était de réduire les tensions, stéréotypes et préjugés entre les différentes ethnies, notamment en favorisant le travail coopératif (et gommer ainsi l’aspect compétitif de l’enseignement classique), les ateliers Jigsaw ont également permis de montrer leur efficacité pour faire progresser les élèves dans différents domaines 1.

Principe de l’atelier jigsaw

L’atelier jigsaw s’adresse à n’importe quel type de public, quel que soit l’âge, de l’école primaire à la formation pour adulte. Le principe est assez simple : tout d’abord, on détermine le contenu que l’on souhaite transmettre. Cela peut être un ensemble de méthodes mathématiques permettant de résoudre une équation, une leçon de géographie, des textes à analyser, des effets ou règles zététique, etc. Ce contenu déterminé, on le scinde en plusieurs parties, de difficulté et longueurs égales si possible, et on crée autant de documents correspondants, identifiés par un numéro, une lettre ou un titre. L’atelier jigsaw se déroule en trois étapes et sur une durée à définir en amont en fonction du contenu à enseigner (de 1h à 4h en général) :

1/ on forme des groupes (puzzle) de 4 ou 5 personnes qui, dans un premier temps individuel, vont s’approprier le contenu de leur fiche ;

2/ une deuxième phase permet à chacun de se réunir dans un autre groupe dit « expert » où ils seront amenés à discuter et maîtriser le contenu de leur fiche ;

3/ enfin, dans un dernier temps, on reforme les groupes puzzle de départ avec pour objectif de maîtriser collectivement la totalité des quatre fiches ; charge est donnée à chaque membre de former ses camarades au contenu dont il est devenu expert. Un travail collectif est alors demandé, une production attendue en fin de séance.

Pendant toutes ces étapes, l’enseignant-e n’intervient pas, sauf pour donner les consignes, vérifier la durée de chaque étape, et alerter sur de possibles confusions trop importantes repérées en se baladant au milieu des groupes.

J’ai tout de suite pensé que cette technique pédagogique (et je remercie mes collègues Eva Vives et Céline Poletti du Laboratoire de Psychologie Cognitive d’Aix-Marseille de m’avoir fait connaître cette pratique) pouvait être utilisée pour faire découvrir, comprendre et retenir les AF que je présentais souvent en formation d’une manière qui ne me convenait pas totalement. Voici donc le détail de la séquence conduite lors d’une formation doctorale sur la thématique “Zététique et autodéfense intellectuelle”.

Le contexte

Le public est un groupe de 16 doctorants qui a déjà suivi une première journée de formation “zététique et autodéfense intellectuelle”. L’après-midi est consacré à la découverte des AF. Pour introduire l’atelier, j’ai décidé de faire une rapide présentation (10 minutes) sur ce que l’on entend par argument, argumenter, syllogisme, paralogisme et sophisme. J’insiste notamment sur le fait qu’un argument peut être valide ou pas, indépendamment de la conclusion à laquelle il amène. Je fais toujours un commentaire sur la question éthique de la connaissance de ces AF. En effet, je précise que cet atelier est censé donner des outils pour ne pas “se faire avoir” mais qu’il doit aussi questionner l’utilisation que l’on peut faire de ces AF.

Préparation de l’atelier

Avant de commencer

J’ai utilisé le contenu des 25 moisissures argumentatives comme base de travail. De manière arbitraire (ou du moins, en fonction de l’importance que j’accordais à chaque arguments d’être (re)connu), j’ai sélectionné 12 AF que j’ai tout d’abord augmenté d’exemples et autres descriptions plus conséquents, glanés sur différents sites ou vidéos 2. Je les ai ensuite dispatchés dans 4 fiches (chaque fiche contenant donc 3 AF), nommées ainsi pour l’occasion :

  • Fiche Socrate : généralisation abusive, non sequitur, homme de paille
  • Fiche Hypatie : faux dilemme, pétition de principe, arguments d’autorité
  • Fiche Schopenhauer : attaque personnelle, pente savonneuse, appel à l’ignorance
  • Fiche Descartes : analogie douteuse, cum hoc ergo propter hoc, plurium interrogationum

J’ai également préparé le travail collectif à faire faire par chaque groupe : ayant l’habitude d’organiser un concours de mauvaise fois à chaque fin de formation, j’ai tout simplement dupliqué les sujets à défendre en les proposant comme thématiques de travail pour réinvestir les AF fraîchement découverts. J’ai également rédigé un QCM pour évaluer, en fin de séance, les connaissances acquises par les étudiants en fin d’atelier (voir ci-dessous).

Enfin, j’ai établi les durées de chaque étape en fonction du temps que je souhaitais consacrer à l’atelier (2h en tout) :
– 15 min de présentation (argumentation, logique formelle de base),
–   5 min pour la première phase,
– 30 min pour le travail des experts,
– 45 min pour le groupe jigsaw final
– 25 min pour le travail collaboratif.

Description de l’atelier

1ère étape : formation des groupes “jigsaw”
Groupe puzzle
Exemple de 6 tables “puzzle” constituées chacune de 4 personnes. Dans la séquence décrite ci-contre, j’ai formé 4 tables de 4 personnes. Tiré du site de l’Université Laval http://www.fmed.ulaval.ca/fileadmin/documents/activites/journee-enseignement/methode-groupe-dexperts-jae-2017.pdf

J’ai réparti les étudiants autour de plusieurs tables, formant ainsi plusieurs groupes “jigsaw” ou “groupes puzzle”. Dans mon cas, j’avais 4 fiches à faire étudier, j’ai donc placé 4 étudiants par groupe. Dans un groupe donné, chaque membre a reçu une des 4 fiches. J’ai laissé 5 minutes pour que chaque personne prenne connaissance de son document, le lise en entier, et soit en mesure de discuter immédiatement de son contenu dès l’étape suivante.

2ème étape : formation des groupes “experts”

J’ai ensuite demandé aux étudiants de chaque table et possédant la fiche Socrate de se lever, puis de se regrouper, idem pour les étudiants possédant la fiche Hypathie et ainsi de suite. Se sont alors formés 4 nouveaux groupes dits “groupes experts”, constitués de 4 étudiants ayant en leur possession la même fiche. Les groupes experts ont ainsi été identifiés par le nom de leur fiche. J’ai ensuite précisé la consigne : “Vous devez devenir spécialiste, expert du document que vous possédez. Pour cela vous aurez 30 minutes pour discuter, vous questionner et comprendre la totalité de ce document.

Groupe experts
Dans cette image, on voit que l’on peut former des tables d’experts dont le nombre est différent de celui des tables puzzle. Dans l’atelier décrit ci-contre, j’ai formé autant de tables d’experts que de tables puzzle (4). Tiré de site de l’Université de Laval : http://www.fmed.ulaval.ca/fileadmin/documents/activites/journee-enseignement/methode-groupe-dexperts-jae-2017.pdf

L’objectif pour chacun d’entre vous est de revenir dans votre groupe puzzle initial en étant capable de transmettre ce que vous aurez appris de ce document : vous devrez maîtrisez les 3 AF qu’il contient. Vous pouvez utiliser le support de votre choix pour prendre des notes, et préparer ainsi la restitution à vos camarades.” J’ai également souligné l’importance pour la suite de connaître le nom de chaque argument de la fiche. On peut conseiller aux étudiants d’imaginer de nouveaux exemples pour chaque argument de la fiche. Cela permettra de tester leur compréhension de ceux-ci. Côté prise de notes, certains étudiants peuvent utiliser un ordinateur, voire même un diaporama s’ils le souhaitent.

Remarque : selon le niveau du public, on leur distribue des feuilles vierges permettant d’avoir un support pour écrire et noter tout ce qui permettra la restitution dans la dernière étape.

3ème étape : re-formation des groupes jigsaw

Tous les participants ont été invités à se lever pour reformer leur groupe puzzle initial. J’ai alors indiqué la nouvelle consigne : “Pendant les 45 prochaines minutes, chacun votre tour, vous devrez expliquer et faire comprendre à vos camarades le contenu de votre fiche, c’est-à-dire enseigner ce que vous avez compris ! Vous pourrez pour cela utiliser votre fiche mais également vos notes prises dans le groupe expert. A la fin du temps imparti, vous aurez une tâche collective à accomplir concernant la maîtrise des AF.”

Tâche collaborative et QCM

A la fin du temps imparti, j’ai expliqué en quoi consistait le travail collectif attendu : “Chaque groupe doit choisir un sujet parmi les suivants. L’objectif est de produire un texte par groupe, et défendant le sujet en question, en utilisant les 12 AF sur lesquels vous avez travaillé (il faut utiliser au moins une fois chaque AF, rien n’empêche d’avoir recours plusieurs fois au même…).”

Quelques exemples de sujets (dont plusieurs suggérés par notre collègue Nicolas Montès) :

  • Les femmes préfèrent les barbus
  • Les vélos sont dangereux en ville
  • Les OGMs, c’est bon pour la santé
  • Mickaël Jackson a été enlevé par des Extra-Terrestres.
  • Les cigarettes électroniques rendent plus intelligent
  • On peut détecter les futurs délinquants dès la maternelle
  • Les retraités sont responsables du réchauffement climatique
  • Les blondes sont plus chanceuses que les autres
  • Boire du lait rend agressif
  • Le divorce rend les enfants plus heureux
  • Les hétérosexuels conduisent mieux que les gays
  • Pratiquer un sport rend violent
  • Les hommes sont doués pour les tâches ménagères
  • Les chauves sont voleurs, c’est dans leur nature

Il est important de suggérer aux étudiants que la défense du thème choisi suppose aussi l’attaque d’un thème qui s’y oppose : par exemple, “les femmes préfèrent les barbus / les femmes préfèrent les blonds” ; “Michael Jackson a été enlevé par des E.T. / Michael Jackson a été enlevé par la C.I.A.”, etc.

Remarque : pour facilement évaluer cette production, il est important de demander aux étudiants d’indiquer dans la marge, en face de la ligne correspondante, le nom de chaque AF utilisé dans le texte.

Après avoir relevé les textes, j’ai distribué un QCM, à remplir en 5 minutes. Voici les notes obtenues par chaque individu ainsi que la moyenne globale (note sur 12) :

Groupe 1 : 7 ; 5 ; 8 ; 7 ;

Groupe 2 : 8 ; 6 ; 3 ; 8 ;

Groupe 3 : 10 ; 7 ; 8 ; 11 ;

Groupe 4 : 9 ; 12 ; 10 ; 6 ;

Moyenne = 7,8/12

Seuls deux doctorants n’ont pas obtenu la moyenne, ce que j’ai jugé de manière totalement arbitraire comme tout à fait positif… Actuellement d’autres tests sont conduits afin de comparer l’atelier jigsaw à un travail en groupe classique (toujours sur l’apprentissage et le repérage des AF). Je publierai les résultats dès que possible.

Bibliographie et références :

  • Schopenhauer, A. (1998). L’art d’avoir toujours raison : la dialectique éristique. Traduction par D. Miermont, Paris : Éd. Mille et une nuits.
  • Laramée, H. (2009). L’art du dialogue et de l’argumentation: s’initier à la pensée critique pour le cours Philosophie et rationalité. Montréal : Chenelière éducation.
  • Montminy, M. (2009). Raisonnement et pensée critique: introduction à la logique informelle. Montréal [Que. : Presses de l’Université de Montréal.
  • Almossawi, A., & Giraldo, A. (2015). Halte aux arguments fallacieux! Paris : Larousse.

Notes:

  1. On pourra consulter l’article de référence d’Aronson et Bridgeman : Aronson, E., & Bridgeman, D. (1979). Jigsaw Groups and the Desegregated Classroom: In Pursuit of Common Goals. Personality and Social Psychology Bulletin, 5(4), 438‑446. ; Un autre exemple de travail en atelier jigsaw : Yapici, H. (2016). Use of Jigsaw Technique to Teach the Unit « Science within Time » in Secondary 7th Grade Social Sciences Course and Students’ Views on This Technique. Educational Research and Reviews, 11(8), 773‑780.
  2. Voir par exemple la vidéo de notre collègue Christophe Michel, alias Hygiène Mentale sur les arguments fallacieux