
Benedetta Tripodi a signé un article intitulé « Ontology, Neutrality and the Strive for (non) Being-Queer » (« Ontologie, neutralité et le désir de (ne pas) être-queer ») dans la revue anglo-saxone Badiou Studies, « interdisciplinaire » et très confidentielle. Ce texte répondait à un appel à contribution sur le féminisme. Il se voulait, selon son auteure, une exploration du féminisme et des queer studies dans l’œuvre du philosophe Alain Badiou, Benedetta Tripodi n’a, en fait, jamais existé.
(Cet article a été reproduit depuis le Blog Le Monde. Il est suffisamment clair pour rejoindre notre matériel pédagogique de lutte contre les impostures intellectuelles. Merci à l’auteur, ainsi qu’au membre de Mediapart qui a crée cette image).
La philosophe est une créature de papier, dont l’inconsistance n’a d’égal que la vacuité du propos. Son article n’est basé sur aucune recherche philosophique sérieuse. Il n’a aucun sens. Il a pourtant été publié dans le quatrième numéro de la revue philosophique américaine Badiou Studies, qui l’a retiré depuis.
Ce canular est l’œuvre de deux philosophes français, Philippe Huneman, directeur de recherche au CNRS, et Anouk Barberousse, professeure à l’université Paris-Sorbonne, qui ont voulu dénoncer une mystification autour de la personne et de l’œuvre de leur collègue Alain Badiou, membre du comité éditorial de la revue qui porte son nom.
Le problème, écrivent les deux auteurs dans le blog de sciences sociales Zilsel, est qu’Alain Badiou dispose d’une aura médiatique considérable, en France et à l’étranger. Or, selon eux, son propos a l’avantage d’être invérifiable, car il réunit des disciplines que la plupart des chercheurs ne peuvent croiser, étant spécialistes soit de l’une, soit de l’autre. Dans un style à l’ironie savoureuse, Huneman et Barberousse résument la façon dont la philosophie badiousienne passe, pour ainsi dire, entre les mailles du filet de la critique.
« Le programme philosophique de Badiou, si on doit en dire deux mots, semble le suivant : réconcilier Jacques Lacan et Martin Heidegger par la théorie des ensembles. […] Qui connaît la théorie des ensembles, en général, ignore parfois jusqu’à l’existence de Heidegger (et en tout cas, ignore tout de son enseignement) ou de Lacan, et réciproquement. Ces données en quelque sorte stratégiques suggèrent que cette philosophie, quel que soit son contenu, puisse être admirée par beaucoup mais comprise par quasiment personne. »
Alain Badiou bénéficierait d’un paradoxe qui le rend légitime : même s’il est « assez peu écouté dans le milieu académique« , il y possède quand même d’un peu de crédit. Dans le même temps, il a une grande aura dans ce qu’ils appellent la « sphère médiane », cet espace qui se situe entre le monde académique et les médias, et où l’on trouve un certain nombre de projets para-académiques, comme des « séminaires » qui ne sont rattachés à aucun laboratoire de recherche, des collections de livres ou des revues.
Après le succès de son ouvrage De quoi Sarkozy est-il le nom ? en 2012, il a réussi à obtenir une reconnaissance comme penseur politique contestataire. Là encore, selon Barberousse et Huneman, sa pensée philosophique passe assez facilement à la trappe :
« […] La plupart des badiousiens ‘politiques’ se satisfont de savoir que cette métaphysique est profonde, mais ils n’y comprennent rien. »
Pourquoi écrire un tissu d’âneries pour déconstruire l’aura médiatique d’un chercheur ? Faire un pastiche et réussir à le publier pour discréditer un auteur ou un courant de pensée n’est pas une combine nouvelle.
- On peut citer le physicien américain Alan Sokal, qui a voulu ridiculiser la French Theory en réussissant à publier, en 1996, dans la revue Social Text un article fantaisiste au titre improbable : « Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique » ;
- En 2015, un certain Jean-Pierre Tremblay soumet à la revue Sociétés un texte intitulé « Automobilités postmodernes : quand l’Autolib’ fait sensation à Paris. » Il est publié, avant que ses véritables auteurs, Manuel Quinon et Arnaud Saint-Martin, ne révèlent la supercherie, destinée à dénoncer « ces revues en toc et sans éthique » qui « publient n’importe quoi« *.
Huneman et Barberousse admettent sans peine que de nombreuses bêtises ont été publiées sur la plupart des grands philosophes, sans que cela ne vienne remettre en cause leurs travaux. Cependant, Alain Badiou étant membre du comité éditorial de la revue, il a une « certaine responsabilité morale » à vérifier le contenu des articles.
Les deux philosophes concluent que le but de leur projet n’est pas d’attaquer Alain Badiou personnellement, mais plutôt de dénoncer les discours « supposément profonds » qui parasitent le champ philosophique actuel, en tout cas « auprès du grand public et parmi les étudiants ». Car, par un effet d’emballement dont la presse est en partie responsable (Le Monde est cité parmi les grands médias coupables de relayer la novlangue philosophique qu’ils dénoncent, vous pouvez lire cette novlangue ici, ici ou ici), ces discours contiennent une « promesse de sens » jamais remplie, toujours renouvelée, qui suscite l’admiration.
En deux mots comme en mille : plus un propos est complexe, plus l’effet d’intimidation est puissant, et plus les lecteurs ont tendance à croire que l’auteur est un « grand penseur » qu’ils sont simplement trop bêtes pour comprendre. En pratique, le comité éditorial des Badiou Studies n’est pas en reste dans cette tyrannie de la « langue pseudo-scientifique », puisqu’il a laissé passer, en toute bonne foi, un article sans queue ni tête.
*Lire aussi : Deux sociologues piègent une revue pour dénoncer la « junk science »






























L’œuvre de l’épistémologue Susan Haack est plutôt inconnue en France. Voici un moyen d’y remédier, en reproduisant ici avec l’aimable autorisation de la Société du Québec de Philosophie un texte stimulant, qui introduit une métaphore dont nous nous servons souvent : celle des mots croisés. L’illustration, il faut l’avouer, est de notre fait.
En effet, mais selon moi, l’analogie est utile. Elle nous guide vers la bonne conclusion : la « méthode scientifique » est quelque chose de moins formidable qu’il n’y paraît. La recherche scientifique appartient-elle à une autre catégorie que les autres types de recherches ? Non. La recherche scientifique est en continuité avec la recherche empirique de tous les jours — c’est la même chose, mais à un degré supérieur. Y a-t-il un mode d’inférence ou une procédure de recherche auxquels tous les scientifiques et seulement eux ont recours ? Non. Il y a seulement, d’une part, des modes d’inférence et des procédures utilisés par quiconque s’enquiert de ce qui est et, d’autre part, des techniques mathématiques, statistiques ou inférentielles spéciales, des instruments, des modèles spéciaux, etc., que l’on retrouve localement dans tel ou tel secteur de la science. Cela ébranle-t-il les prétentions épistémologiques de la science ? Non ! Les sciences naturelles sont épistémologiquement distinctes, elles ont remporté des succès remarquables, entre autres, précisément, grâce aux appareils et techniques au moyen desquels elles ont élargi la portée des méthodes dont use la recherche de tous les jours.




Laboratoire Genetiks. Au fil des pages et de ses cauchemars se dévoile le projet de la privatisation du génome humain et un monde où le corps prend la valeur de pièces détachées, ce qui n’est pas sans rappeler celui de Vanilla Sky (film de Cameron Crowe, 2001) ou de Matrix (film de Larry et Andy Wachowsky, 1999). A une époque où la brevetabilité du vivant devient possible, la lecture de Genetiks est un signal d’alarme.




L’histoire…


Titre original : scientific tales












à l’issue de SOS Bonheur n’est pas un lendemain qui chante. Trente ans après, les dérives dystopiques de notre société anticipées dans la trilogie initiale (SOS Bonheur de Griffo et Van Hamme) se poursuivent, autour de la marchandisation de l’humain et du déni de l’histoire, au nom d’un « bonheur » marchand où la « prévention » fait figure de nouveau tyran et justifie l’exclusion sociale. Un petit regret par rapport à la première saison : l’absence de titre des différents chapitres et d’extraits de la communication institutionnelle, qui permettaient de souligner davantage l’influence d’un discours dominant sur le cadrage des expériences individuelles et collectives.












en appui sur des enquêtes et reportages journalistiques. Le projet éditorial est généraliste, passant au fil des numéros de la science politique et de l’éducation au sport, en passant par la médecine et l’économie ou encore la justice (les rubriques variant d’un numéro à l’autre). L’usage de la bande-dessinée se prête particulièrement bien au documentaire, avec par exemple, dans le numéro 16 (été 2017), la présentation d’une approche alternative de la relation enseignants-élèves dans une école ciblant des élèves dits « décrocheurs ». Il est aussi bien adapté au partage synthétique d’analyses, comme le montre dans le même numéro l’article consacré à l’imaginaire de la guerre, dont la mise en perspective historique et en images permet de questionner ce que recouvre aujourd’hui la référence à la guerre, convoquée aussi bien dans le champ politique que dans le champ économique ou encore social.












« La science a toujours été au centre de débats et elle l’est encore aujourd’hui. Elle a bouleversé notre façon de comprendre l’univers et de nous comprendre nous-mêmes. Néanmoins, dans une bonne partie de la culture intellectuelle, la science est incomprise ou est vue avec suspicion. Elle suscite l’hostilité à la fois de courants religieux « fondamentalistes » et d’une intelligentsia relativiste ou postmoderne.
un ou deux termes typiques (comme délire) lui échappent parfois. Alors gageons que son livre appartiendra, comme ses interventions, plus volontiers à l’histoire qu’à la verbiate psychanalytique.