Mémoire de Master : intégration et évaluation des médecines alternatives et complémentaires

Albin Guillaud a réalisé en 2015-2016 le Master 2 d’Histoire, philosophie et sociologie des sciences de l’UGA (ici). Dans le cadre de son mémoire intitulé « Doit-on intégrer les « médecines alternatives » dans les systèmes de santé ? Éléments d’analyse générale, cas de la recherche clinique », il s’est intéressé à la question de l’intégration des médecines alternatives et complémentaires (MAC) au système de santé et plus précisément à la problématique de leur évaluation : doit-on évaluer toutes les médecines alternatives et complémentaires ? Aucune ? Certaines ? Le cas échéant, selon quels critères ? Quels sont les arguments avancés, notamment par l’Organisation mondiale de la santé, pour recommander l’intégration de ces médecines ? Ces arguments sont-ils rigoureux ? Autant de questions abordées dans ce travail qui permet de dépasser le débat stérile « pour » ou « contre » les MAC.

Résumé du mémoire d’Albin co-encadré par Nicolas Pinsault et Stéphanie Ruphy.

Les « médecines alternatives et complémentaires » (MAC) ont le vent en poupe à tel point que des institutions comme l’Organisation mondiale de la santé souhaiteraient que les États intègrent celles-ci à leur système de santé. On appelle un tel projet politique la « médecine intégrative ». Un tel projet est-il éthiquement justifiable ? L’identification et l’analyse d’une partie des arguments de l’OMS dans son dernier document stratégique ont permis de mettre en évidence la faiblesse et l’imprécision de son argumentaire, et l’importance de procéder à des clarifications et analyses des concepts de « médecine alternative et complémentaire », de « médecine » et de « médecine intégrative ». Ce travail a permis de dégager une multitude de sous-questions. Parmi ces dernières, nous avons choisi de traiter du problème de la justification à entreprendre des essais cliniques pour évaluer l’efficacité thérapeutique des MAC. Nous avons soutenu qu’il n’existait pas d’argument irréfutable d’un côté comme de l’autre et que la décision d’entreprendre ou non un essai clinique pour une MAC impliquait un choix politique. Dans la perspective d’un tel choix, un ensemble de treize critères a été proposé et illustré par une étude de cas de la MAC « ostéopathie crânienne ». Cette analyse de cas nous a permis d’apporter un éclairage sur les difficultés que rencontrerait un éventuel promoteur d’essai clinique portant sur l’ostéopathie crânienne pour justifier son souhait de réaliser une telle étude. D’une manière plus générale, notre travail démontre qu’un projet global de médecine intégrative qui ne précise pas les niveaux auxquels il compte opérer (pratique clinique, recherche clinique, etc.) n’est pas éthiquement justifiable.

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Travaux pratiques : la théorie de l'anus du Cardinal Carrera

Vous êtes déjà bien entraîné-e à la recherche du finalisme en biologie, n’est-ce pas ?1. Cette fois, un petit exercice sur le pouce : quelles critiques peut-on faire à la « théorie de l’anus » du Cardinal Carrera ?

Norberto Rivera Carrera est un cardinal mexicain de l’Église catholique romaine, archevêque de Mexico depuis 1995. En tant que prélat, il n’est pas censé parler de science – et le fait d’avoir été professeur de théologie et d’écriture sainte ne compense malheureusement pas. Or il s’est aventuré récemment (début août 2016) dans le terrain des sciences de la vie et de la terre en dispensant dans le journal Desde la Fe une leçon pour le moins frappante. La voici dans le texte.

“La mujer tiene una cavidad especialmente preparada para la relación sexual, que se lubrica para facilitar la penetración, resiste la fricción, segrega sustancias que protegen al cuerpo femenino de posibles infecciones presentes en el semen.

En cambio, el ano del hombre no está diseñado para recibir, sólo para expeler. Su membrana es delicada, se desgarra con facilidad y carece de protección contra agentes externos que pudieran infectarlo. El miembro que penetra el ano lo lastima severamente pudiendo causar sangrados e infecciones”.

Un enseignant d’espagnol sera ravi de proposer ce texte en version. Cela donnera quelque chose comme :

« La femme dispose d’une cavité spécialement conçue pour la relation sexuelle, qui se lubrifie pour faciliter la pénétration, résiste au frottement, secrète des substances qui protègent le corps féminins de possibles infections présentes dans la semence. A l’inverse, l’anus de l’homme n’est pas conçu pour recevoir, mais seulement pour expulser. Sa membrane est délicate, se déchire avec facilité et manque d’une protection contre les agents externes qui pourraient l’infecter. Le membre qui pénètre l’anus lui fait sévèrement mal, pouvant causer saignements et infections.» (traduction personnelle)

 Première erreur : le finalisme

Mon collègue Julien Peccoud répète souvent qu’en évolution, le « pour » n’a pas sa place. Rien n’est fait pour ceci ou pour cela. L’évolution des espèces s’est faite par séries de contraintes du milieu, sans but précis, sans plan. Le labelle de la fleur d’orchidée Ophrys apifera ne « choisit » pas de prendre la forme d’un abdomen d’abeille solitaire pour attirer les autres abeilles. L’humain n’a pas des jambes pour mieux porter les pantalons, ni un nez pour sentir (sinon, il aurait dû préférer la truffe du chien ou du cochon, bien meilleure en terme de performance olfactive). Les personnes qui postulent l’existence d’un dieu, ou d’un plan préalable, ont le droit de le faire, puisque c’est un postulat, une croyance, un acte de foi, et cela les regarde. Mais s’ils prennent leur acte de foi et le présentent aux autres comme un fait, alors ils doivent apporter des éléments à l’appui.

Or pour l’instant, la théorie de l’évolution n’a jamais eu « besoin » de plan prédéfini 2, de dessein, pour reprendre le célèbre terme qui a fait le succès populaire du Dessein Intelligent3. C’est une hypothèse coûteuse en trop, comme dirait Laplace, et comme l’indique le rasoir d’Occam, il n’y a aucune raison de la privilégier (pour creuser ce point, voir Rasoir d’Occam et le Dragon dans mon garage).

Par conséquent il est faux de dire que

  • la femme dispose d’une cavité spécialement conçue pour la relation sexuelle
  • qui se lubrifie pour faciliter la pénétration,
  • l’anus de l’homme n’est pas conçu pour recevoir,
  • mais seulement pour expulser.

Il faudrait dire en toute rigueur :

  • la femme dispose (généralement4) d’une cavité musculo-muqueuse car de génération en génération, les femmes porteuses de la variation « cavité » ont été plus en mesure de faire des enfants que celles qui en étaient dépourvues. 5. Ce caractère s’est donc davantage transmis….avec un mâle de la même espèce portant un pénis de dimension similaire ou approchant
  • Les femelles ayant une cavité de taille correspondante au pénis des mâles ont été avantagés dans la facilité de reproduction sans risque de déchirement et donc d’infections, et ont donc eu plus de descendants… et ainsi de suite.6
  • qui se lubrifie car parmi toutes les options empruntées par les diverses mutations, celle-ci s’est révélée plus efficace dans la maximisation du succès reproducteur des individus portant ce trait (ce caractère) – de même que par exemple, le peu d’innervation du vagin actuel, fruit des probables nombreux décès ou refus de coït devant la douleur qu’engendrait l’enfantement. Pour illustrer ça, pensons à des hérissonnes : toutes les hérissonnes dont les petits avaient des piquants sont probablement mortes en couche. De fait, les hérissonnes faisant des petits sans piquants se sont plus volontiers reproduites, et on les comprend.

etc.

Deuxième erreur : le raisonnement panglossien

En filigrane du finalisme de ses propos, le cardinal mexicain imprime des rôles prédéfinis aux organes. C’est l’une des spécificités des religions : imposer un ordonnancement du monde, avec des êtres bien à leur place et des organes bien à leur fonction. Ainsi a-t-on pu lire :

– que les femmes avaient été crées pour satisfaire les hommes,

– que les Noirs avaient les os et les sutures du crâne plus épais pour mieux recevoir les coups 7

– que les animaux sont mis à disposition pour le service des humains (considérés comme non-animaux)8,

– que les oiseaux ont des plumes pour voler, (ce qui est faux – on sait désormais que les plumes se développèrent car propices à la régulation de la température de certains reptiles. Le vol que certains développèrent n’est qu’une conséquence secondaire – depuis 1982, on appelle ce processus secondaire l’exaptation9),

– que les cerises sont rondes comme la bouche humaine et que les melons ont été prédécoupés par Dieu pour être mangés en famille10,

etc.

Le programme est prédéfini à l’avance, comme c’est le cas dans les raisonnements de type panglossien.

Ici, pour notre prêtre, le vagin est conçu (par Dieu) pour la relation sexuelle avec pénétration. Si vous pensiez, porteuses d’un vagin, vous en servir pour

– des relations homosexuelles, c’est péché

– des relations hétérosexuelles sans pénétration, c’est péché

– planquer des billets de banque ou une barrette de shit au parloir, c’est péché,

vous êtes hors des conditions d’usage recommandées par l’entité surnaturelle dans laquelle croit le monsieur, et qu’il vient vous imposer sans vous demander si vous souscrivez à la même.

De même pour l’anus : il serait conçu pour expulser, donc malheur à :

– la femme dans l’anus de laquelle un homme introduit un pénis / un doigt / un plug anal / un suppositoire / une sonde de dépistage…

– l’homme dans l’anus duquel une femme introduit un godemiché / un doigt / un plug anal / un suppositoire / une sonde de dépistage…

– l’homme dans l’anus duquel un homme introduit un godemiché / un doigt / un plug anal / un suppositoire / une sonde de dépistage…

Ce qui nous amène au troisième problème.

Troisième erreur : l’ordre moral immanent

Le cardinal imprime des rôles aux organes, dans la même ligne que son église a toujours imprimé des rôles aux individus : à la femme d’être bonne épouse, par exemple, et d’être soumise à son mari, comme on le lit dans la première épître de Pierre, chapitre 3, verset 111. Au vagin (de Maman) d’être bien lubrifié pour la pénétration (de Papa, pas de quelqu’un d’autre).

Soit cet ordre moral n’existe que dans la tête des croyants, auquel cas il n’a aucune raison de prendre la forme d’une leçon scientifique (qui rappelons-le a pour but de diffuser de la connaissance désubjectivée), et de ce fait le cardinal outrepasse ses droits avec un savoir obsolète.

Soit cet ordre existe (même si on ne peut pas le prouver) à la façon d’un destin. De deux choses l’une : si c’est un destin de Dieu, alors comment se fait-il que nombreux sont ceux qui ne le suivent pas ? Serait-ce un destin mou ? Et surtout, quand bien même il y aurait un rôle prédéfini, qu’est-ce qui nous empêche d’y désobéir ? Surtout si cette désobéissance, en l’occurrence sous forme de pénétrations diverses, n’entraîne aucune souffrance à personne – au contraire, bien souvent.

J’ai coutume de dire aux étudiants ceci : quand quelqu’un au nom d’une entité supérieure vous enjoint à suivre un destin (subir un dictateur, se voir cantonnée à des tâches subalternes, etc.), il n’y a rien de plus réjouissant intellectuellement que d’essayer de s’y insoumettre.

Quatrième erreur : l’argument de la douleur

Vous connaissez probablement l’effet bi-standard, qui consiste à changer de critère d’évaluation selon les circonstances. Ici Carrera précise : Le membre qui pénètre l’anus lui fait sévèrement mal et sous-entend dans sa diatribe que puisque douloureux, ce n’est pas bien. Or, bien que mes connaissances en pénétration anale ne soient pas démesurées, je sais que :

– il y a des choses que le cardinal trouvent bonnes et qui font pourtant mal : par exemple l’accouchement12 ;

– toutes les pénétrations anales par des « membres » ne font pas mal – cela dépend de la dimension du membre, de l’anus, mais surtout de la douceur et de la délicatesse du partenaire. En toute cohérence, le cardinal devrait tolérer les pénétrations anales qui ne font pas mal ;

– certaines pénétrations vaginales font mal – dans ce cas, dilemme, n’est-ce pas : le vagin est fait pour ça, mais ça fait mal, donc ça ne devrait plus être bien. Étonnant, non ?

– certaines pénétrations anales douloureuses ou désagréables sont somme toute plutôt souhaitables, depuis le toucher rectal (en cas de fécalome, de prévention du cancer de la prostate, etc.) jusqu’à la coloscopie.

Indication : le contexte est important

 Il faut replacer la saillie du cardinal dans son contexte. Depuis début août (2016) une polémique attise la ville de Monterrey, ville la plus cossue du pays, dans l’Etat du Nuevo Léon. Des élus issus de la droite catholique invitent les parents à brûler les livres, arracher les pages consacrées à la biologie et aux droits sexuels, voire à occuper les écoles. Luz María Ortiz, présidente de l’Union des parents d’élèves de l’Etat du Nuevo Léon, revendique pour certains livres distribués par l’Éducation publique une nouvelle forme de mise à l’Index (bien que l’Index librorum prohibitorum n’existe plus chez les Catholiques depuis 1966). Elle dénonce une incitation à la débauche, et comme le rapporte Libération le 25 août : «A force de marteler ces thèmes, les manuels provoquent des pulsions sexuelles précoces. En outre, on inculque aux enfants une idéologie de genre, leur faisant croire qu’ils peuvent choisir leur sexe.» Joignant le geste à la parole, la leader de la révolte parentale désigne un exercice pour élèves de CP, invitant ceux-ci à nommer les parties du corps sur des schémas. «Un éveil à la génitalité, selon elle. C’est un exercice isolé, il n’y a aucun développement, aucun encadrement. C’est comme leur lancer une bombe sans se préoccuper des dégâts

On peut parler de pseudo-controverse sur le plan scientifique. Pseudo car les questions introduites par les études sociales de genre ne sont pas aussi caricaturales que ça – il suffit de les compulser. La science a permis de comprendre que le sexe et le genre d’un individu ne sont pas toujours en accord, et qu’il est moralement loisible à une personne de changer de genre si elle le souhaite, puisqu’aucun destin, contrairement à ce que nombre de clercs ont souhaité faire croire de tout temps, ne préside aux choix de chacun. Pseudo encore car les études montrent qu’une information accrue sur la sexualité diminue fortement certaines souffrances sociales, comme les grossesses précoces 13

Pseudo enfin, par le caractère propagandiste et communautaire : rappelons-nous les réactions épidermiques de certains parents en France métropolitaine début janvier 2014, persuadés par des SMS qu’on apprenait à leurs enfants à se masturber en classe, à se travestir, que des intervenant-es gays et lesbiennes viendraient expliquer aux enfants comment on s’embrasse, que des associations juives (sic !) viendraient voir le sexe des enfants, que l’école diffuserait des films pornographiques, etc. Cette campagne, appelée JRE pour Journée de retrait de l’école, avait été portée par Farida Belghoul, et l’équipe d‘Egalité & Réconciliation d’Alain Soral.

J’avais écrit une conclusion à ce sujet, que j’ose à peine vous faire lire. Qu’au lieu de se préoccuper de la prédestination hypothétique et surnaturelle de nos organes, Monsieur Carrera devrait se consacrer à minimiser la souffrance collective ; qu’au lieu de préjuger de nos incuries, qu’il se consacre à sa propre curie, et qu’en guise de préoccupation pour nos anus, le cardinal ferait peut être mieux, entre nous, de s’occuper de ses propres fesses.

RM

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P.S. : le CorteX revendique une indépendance maximale vis-à-vis des industries. Qu’il permette pour une fois de mettre en avant une entreprise peu connue, celle de Magnus Irvin, edible anus, qui développe une gamme d’anus comestibles en chocolat, tout à fait adaptés pour des soirées de haute tenue. Cinq boites d’anus pour moins d’une quarantaine de dollars US, ici : mais à l’heure de clore ces lignes, l’entreprise est en rupture de stock.

Éditions Matériologiques alimentent ton esprit critique

Il est possible de développer son esprit critique de différentes manières. La confrontation méthodique à des matériaux issus des théories et champs controversés est particulièrement efficace pour cette fin. C’est pourquoi au CorteX nous affectionnons travailler à partir des phénomènes réputés paranormaux, des théories essentialistes, des médecines dites « alternatives », des scénarios complotistes et d’autres choses encore. Une autre voie possible est de s’acoquiner avec les problématiques philosophico-scientifiques en cours. Le lecteur notera que là où nous aurions pu dire philosophiques et scientifiques, nous avons à dessein rapproché les deux termes. En effet, nous ne pensons pas qu’il puisse y avoir de réflexion philosophique efficace qui ne prendrait pas appui sur le réel, et quelle meilleure voie d’accès à ce réel que la démarche scientifique ? D’un autre côté, nous doutons qu’il puisse y avoir une démarche scientifique en apesanteur de toute réflexion philosophique1. Il existe en France une maison d’édition qui s’inscrit pleinement dans un arrière-plan de ce type : les Éditions Matériologiques (EM). Nous annoncions la naissance de ces éditions en 2011 ici et nous en reparlions . Aujourd’hui, nous avons sollicité Marc Silberstein, l’un des cofondateurs, afin de mieux comprendre leur travail à travers une brève histoire des EM et un court entretien.

Une brève histoire des Éditions Matériologiques

En 1998, Marc Silberstein commença par éditer des livres de sciences et d’épistémologie dans une maison d’édition parisienne au sein d’une collection appelée « Matériologiques » – qui rend hommage au matérialisme scientifique revendiqué par Mario Bunge. Durant près de dix ans, la collection se développe doucement et d’autres auteurs se lancent dans l’aventure. Les livres rencontrent un succès convenable qui permet à la collection d’atteindre les 21 titres (dont des traductions de Bertrand Russell, Mario Bunge, Jaegwon Kim). Parmi ces ouvrages, deux semblent avoir fait un peu de bruit dans les milieux concernés : en 2000, Intrusions spiritualistes et impostures intellectuelles en sciences, dirigé par Jean Dubessy et Guillaume Lecointre, et en 2004, Les Matérialismes (et ses détracteurs), sous la même direction avec Marc Silberstein en plus. Ces deux pièces constitueront les piliers d’une série de livres traitant de l’imposture intellectuelle en sciences ainsi que d’une défense et illustration du matérialisme en tant que matériaux des sciences2.

En 2008, émergent de fortes divergences idéologiques entre Marc Silberstein et cet éditeur. Selon lui, un des éléments déclencheurs de cette divergence fut la traduction de l’ouvrage de Bunge (version anglaise en 1981) dans lequel ce dernier exerce une critique serrée du matérialisme dialectique, position philosophique qui avait alors le vent en poupe dans la maison d’édition en question.

En juin 2009, Marc se voit contraint de quitter la maison d’édition et la collection « Matériologiques » est supprimée dans les semaines qui suivent. De nombreux projets de livres lancés des mois, voire des années auparavant sont annulés. Ne souhaitant alors pas laisser ces ouvrages et leurs auteurs dans le néant, il a l’idée de créer une nouvelle maison d’édition pour faire aboutir ces projets. Les Éditions Matériologiques ont été formellement fondées en 2010 par Marc Silberstein et deux de ses amis philosophes spécialistes du matérialisme des Lumières françaises, Pascal Charbonnat3 et François Pépin, sous la forme d’une association loi 1901. Les ont rapidement rejoint un groupe d’amis qui constitue peu ou prou l’équipe actuelle et le conseil d’administration de l’association4.

Les débuts des EM sont difficiles. La construction dune maison d’édition professionnelle coûte cher à tout point de vue. La recherche initiale de mécènes et de diffuseurs n’est pas simple, ce qui conduit l’équipe des EM à la décision de s’affranchir du support papier et de devenir un éditeur d’ebooks exclusif. C’est ainsi que les premiers livres parurent, en partie en reprenant des titres de l’ancienne collection abandonnés par l’éditeur initial, en partie des livres originaux que des auteurs, malgré un contexte éditorial particulier pour l’époque, ont bien voulu leur confier. Cependant, en dépit de la levée de ces premières difficultés, d’autres survinrent par la suite. La faible popularité du support ebook, les piratages, ainsi que des thématiques à lectorat restreint firent partie de ces difficultés. Il a pu être malgré tout publié plusieurs livres importants durant cette période, ceci grâce à des auteurs confiants dans le travail éditorial des EM et grâce aux réseaux académiques des amis des membres du Conseil d’administration, écoutés par leurs pairs. Deux ans plus tard, en 2014, avec divers facteurs dont le retour au livre papier, l’augmentation du chiffre d’affaires, le nombre des manuscrits reçus et l’augmentation de la notoriété des EM, celle-ci arrive enfin à maturité.

Depuis cette période, les EM se développent sans cesse, en termes de titres, de création de nouvelles collections, d’exploration de nouveaux domaines scientifiques ou philosophiques dans la lignée des préoccupations initiales des fondateurs des éditions. Le catalogue des EM compte aujourd’hui plus de 50 ouvrages (livres et revues), près de 30 titres à paraître en 2016-2017.

Quelques questions à Marc Silberstein

Que signifie le terme « Matériologiques » dans « Éditions Matériologiques » ?

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Je rappelle que c’est la reprise du nom d’une collection que j’avais créée en 1998 dans une autre maison d’édition. C’est la contraction et inversion de « logiques du matérialisme ». Il faut ajouter que nous avions fondé une revue d’épistémologie matérialiste/du matérialisme dont le titre est Matière première (dont je recommande vivement le numéro consacré au déterminisme, paru aux EM en 2012). On a ainsi voulu affirmer par ce nom notre adhésion au matérialisme en dépit des connotations péjoratives qui obèrent ce terme. D’ailleurs, au début de notre activité, il n’était pas rare qu’on nous en fasse le reproche en comprenant cette désignation d’une façon péjorative (malgré nos avertissements, nos parcours et un catalogue qui parlaient pour nous). Bien que tous nos livres ne soient pas porteurs d’une revendication matérialiste, nous tenons sans retenue à cette estampille, surtout quand sont souvent assimilés à tort voire à dessein matérialisme, darwinisme, stalinisme, nazisme et d’autres choses encore. Pour clarifier notre position ontologique, s’il en était besoin sur le site du CorteX, je la résumerais ainsi : nous ressentons, nous souffrons, nous aimons, nous sommes conscients de notre conscience, nous sommes si différents de la matière inerte, comment tout cela peut-il être le résultat d’un embrouillamini de molécules, bref de cette physico-chimie qui d’inerte donne le vivant, qui de non-sensible donne le sensible, qui de non-consciente donne la conscience ? Telles sont les questions traditionnelles sur lesquelles insistent toutes les doctrines idéalistes et spiritualistes. Refuser ce hiatus, cette barrière entre ces mondes et ne les concevoir que dans une relation de continuité, que dans un rapport de modifications qualitatives déterminées par les innombrables combinaisons d’éléments plus simples, et cela sans finalisme, sans intervention d’une cause hors de la nature (le matérialisme est avant tout un antisurnaturalisme). Le matérialisme ne dit rien d’autre : que nos affects, notre art, nos émotions, notre sentiment même du divin (pour ceux qui l’éprouvent), notre sollicitude vis-à-vis d’autrui ou nos aberrations, nos déviances, notre grandeur comme nos bassesses ne sont que (mais ô combien de phénomènes complexes dans ce « que ») les résultats des aléas et des déterminations de la matière la plus humble.

À quels manques souhaitent répondre les EM ?

Commençons en citant Guillaume Lecointre : « Les EM comblent une lacune dans le paysage intellectuel français : dans un pays où l’épistémologie reste trop éloignée des laboratoires, il était urgent que des scientifiques y prennent part, accompagnés de philosophes et d’historiens des sciences. Elles proposent un lieu de rencontre entre les scientifiques qui réfléchissent à leurs pratiques et les philosophies qui travaillent avec les sciences. » Sans se hausser du col bien sûr, je crois qu’on peut dire que les EM comblent un vide en France : nous sommes un éditeur « à manifeste » résolument attaché à la production d’ouvrages en sciences, histoire et philosophie des sciences (c’est d’ailleurs le sous-titre des EM), pas un éditeur généraliste sans ligne directrice. Nous avons une ligne éditoriale bien spécifiée – ce que j’appelle notre manifeste (matérialisme, laïcité, rationalisme, athéisme5, etc.), c’est-à-dire des idées rectrices qui fondent notre identité et notre projet. Ceci nous distingue des éditeurs qui peuvent certes publier des sciences et de la philosophie des sciences tout en ayant à leur catalogue des ouvrages aux positions diamétralement opposées.

Plus secondairement, car la frontière est plus difficile à définir, nous sommes assez différents des quelques éditeurs francophones spécialisés dans les sciences existant encore : la dimension épistémologique n’y est pas prépondérante, comme chez nous, tandis que manuels et ouvrages techniques sont privilégiés chez ces éditeurs (bien sûr, il faudrait nuancer tout cela, prendre des exemples.) Une autre différence, qui a l’air plus terre à terre mais qui a son importance, est à considérer : je pense que nous sommes le seul éditeur français, sur ces sujets, à pouvoir publier de gros, voire très gros, ouvrages. La tendance lourde dans l’édition du même type est de réduire très fortement les paginations, de demander des réécritures tendant à des simplifications excessives, bref à des dénaturations des textes préjudiciables à l’entendement de sujets qui ne peuvent se satisfaire de telles amputations… Un des enjeux pour les EM est d’essayer de combiner un arrière-plan social progressiste et une ligne éditoriale pleinement ancrée dans la promotion des idées émancipatrices issues de la rationalité (pour aller vite) et des sciences de la nature (c’est vrai, en revanche, pour les sciences humaines et la philosophie, Agone ou Le Croquant, Raisons d’agir, par exemple).

Comment le travail des EM est-il perçu par le milieu scientifique ?

Le fait est que nous sommes surtout connus d’une partie assez modérée du milieu scientifique, pour au moins quatre raisons :

1) nous avons publié surtout des livres sur la biologie6 (pour des raisons d’affinités directes avec le domaine, des raisons de réseaux d’auteurs potentiels, etc.) et c’est là, principalement, que nous sommes connus ;

2) très souvent ces livres comportent une composante épistémologique (philosophique donc) substantielle, alors que trop de scientifiques n’en voient pas l’utilité, voire tendent à déconsidérer la philosophie dans son ensemble ;

3) nos livres sont en français, or le milieu scientifique français est très anglocentrique, pensant bien souvent que c’est uniquement dans les livres en langue anglaise que se trouvent la quintessence et la pointe avancée du savoir ;

4) nous sommes encore trop petits… Une notoriété se construit au long cours, il faut patienter, nous développer, publier davantage en physique, explorer des domaines moins familiers, etc. C’est largement en cours car, d’après ce qu’on entend, ces milieux-là nous connaissent et reconnaissent notre travail. Plus prosaïquement, cette reconnaissance ne se transforme pas encore suffisamment en résultats commerciaux. Mais je pense qu’on va arriver en 2016 à une masse critique, si je puis dire, qui va nous rendre assez incontournable pour qui veut publier sérieusement un livre non expurgé, dans des domaines de moins en moins considérés par les acteurs traditionnels de la filière « Livres sur la/de sciences ».

Qu’en est-il du milieu philosophique ?

C’est très divers. Autant en sciences, nous sommes pluriels quant à nos centres d’intérêt (comme je disais, la biologie est centrale mais c’est contingent, et toutes les sciences nous intéressent), autant en philosophie, nous sommes plus restrictifs. On peut faire l’hypothèse raisonnable qu’une partie importante du milieu philosophique nous voit comme des scientistes ou nous ignore tout simplement. Mais les épistémologues, les philosophes de telle ou telle science, les philosophes analytiques, ou ceux issus de la tradition dix-huitièmiste, nous connaissent. À tel point que nous allons développer un projet d’histoire de la philosophie qui concerne des doctrines éloignées du matérialisme, mais qui, faisant partie de l’histoire des idées, intéresse un éditeur érudit comme nous. Ce qui nous importe beaucoup, c’est de nous faire admettre par les professeurs de philosophie du secondaire. Je crois que nos livres d’interdomaines sciences/philosophie sont utiles dans ce cadre.

Et pour le grand public ?

Difficile à dire. Mais je crois très sincèrement qu’on n’est pas connus du grand public (cependant, quel est son périmètre ?), qu’on ne peut l’être. Premièrement, nos livres, sauf exception, ne sont pas grand public, ne leurrons personne en ayant une telle illusion. Deuxièmement, pour l’être, y compris avec des livres difficiles, il faudrait bénéficier de deux soutiens dont nous sommes largement privés : primo des médias de masse qui parleraient de nous ; secundo des librairies qui, suite à de tels appuis médiatiques, accueilleraient nos livres sur les présentoirs et vitrines les plus en vue. Comme je dis souvent, nous ne promettons ni merveilleux ni extraordinaire dans nos livres ; pour prendre un exemple récent, nous évoquons un nouveau regard sur les cellules souches, là où un éditeur plus soucieux du marketing aurait titré un truc comme Les cellules souches et la fin du cancer… Cependant, force est de constater que la majorité de nos lecteurs ne sont pas scientifiques ou philosophes professionnels ; ce sont des gens cultivés, dotés notamment d’une culture scientifique et/ou philosophique forte, soucieux de contenus de haut niveau. Bien sûr, on ne peut pas regrouper ces lecteurs sous le terme « grand public », mais tout de même l’assimiler au lectorat, assez vaste et divers, d’une revue comme Pour la science (que je ne cite pas au hasard, cette revue est une des rares à avoir publié des recensions développées à propos de plusieurs de nos livres, reconnaissant ainsi notre place dans le paysage éditorial scientifique7

Quels ouvrages attendez-vous avec impatience ?

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Mario Bunge

Il y en a plusieurs… En tout premier lieu, une édition revue et augmentée du livre cité plus haut, Intrusions spiritualistes et impostures intellectuelles en sciences. Il portera un autre titre, sera dirigé par Olivier Brosseau (spécialiste des créationnismes) et Guillaume Lecointre (biologiste au MNHN). On aimerait avec ce livre inaugurer une nouvelle collection dédiée à ces problématiques, en un mot cortecsiennes. D’ailleurs, il y a des projets communs en discussion, ou en tout cas avec des membres du Cortecs, et, espère-t-on, avec la SFR « Pensée critique ». Il y a aussi l’autobiographie de Mario Bunge, Entre deux mondes. Mémoires d’un philosophe-scientifique, traduite bénévolement par un ami, le biologiste Pierre Deleporte. Bunge est un personnage hors normes, méconnu en France. On espère que ce livre, moins technique que ceux qu’il écrit généralement, sera un moyen (bien tardif, il a 97 ans !, et n’a jamais reçu en France l’attention qu’il mérite, malgré quelques traductions ces dernières décennies) de rendre justice au plus important penseur matérialiste actuel ; et d’autres encore, mais pas assez avancés pour que j’en parle maintenant.

Quelles thématiques aimeriez-vous développer ?

Deux domaines capitaux pour nous sont pourtant très lacunaires aux EM. Versant sciences : la physique. Versant philosophie : l’athéisme. Pour les raisons déjà évoquées, nous avons moins de lien avec le milieu des physiciens, et surtout cette science a des débouchés éditoriaux bien plus nombreux que d’autres sciences. J’ai des idées pour tenter de débloquer cette situation (la physique est le domaine scientifique que je trouve le plus passionnant), mais pas le temps de les mettre en œuvre… Quant à l’athéisme, il faut trouver de bons textes, et pas des exégèses d’exégèses sur la vie (ou l’inexistence) de Jésus, par exemple. Certes, il y a eu ces dernières années quelques rares autres traductions de bon livres sur l’athéisme. La piste que j’entraperçois, c’est une collaboration avec Éric Lowen, le principal animateur de l’Université populaire de philosophie, à Toulouse. On en a parlé quand j’y ai donné une causerie sur le matérialisme, en 2014. Ses cours sur l’athéisme sont remarquables, les rassembler en un ou plusieurs volumes serait important pour lancer une telle collection. Mais c’est un gros travail, il faut trouver le temps… (J’en profite pour signaler aux lecteurs de cet entretien que s’ils sont en région toulousaine, il faut fréquenter cette UP, son programme de conférences, d’ateliers, de cours est sensationnel.)

Quelle est la demande d’ouvrages des EM de la part des bibliothèques universitaires ?

Difficile de savoir si c’est dû à un manque de notoriété qu’il faut donc régler ou si ce sont les conditions économiques des BU qui priment, mais disons que nos livres ne sont pas suffisamment achetés par les BU. Là encore, peut-être que le fait que beaucoup de nos livres soient des interfaces disciplinaires ne facilite pas l’acquisition d’ouvrages qui ne rentrent pas dans les cases des nomenclatures, je ne sais pas, je réfléchis tout haut… Mais j’ai bon espoir qu’il en soit autrement dans quelques années, à condition bien sûr que l’université ne soit pas saccagée par le prochain gouvernement et les fossoyeurs du service public.

Où peut-on trouver les ouvrages des EM ?

C’est un peu le principe « Directement du producteur au consommateur » : donc principalement sur le site des EM pour les livres papier. Chez Eyrolles à Paris, on trouve une partie du catalogue, un peu chez Vrin. Chez les libraires, sur commande. Un gros tiers, si ce n’est plus, de notre chiffre d’affaires est réalisé avec les libraires, même si nous ne sommes pas distribués en librairies, au sens classique du terme. Pour les ebooks, sur de nombreuses librairies en ligne, et surtout sur Cairn.org, portail de revues et livres de sciences humaines, bien connu des milieux universitaires. On est à l’affût de tous circuits de vente, alternatifs ou pas, qui pourraient faire l’affaire. On regarde, on évalue. La vente de livres, a fortiori de livres de niches, est beaucoup moins standardisée qu’il y a encore cinq ans. Cela demande adaptation et réactivité.

qu-est-ce-que-la-technologie-

Nous te remercions Marc pour ces nombreuses précisions.

Si nous rêvons de parcourir l’intégralité des ouvrages des EM, nous pouvons en attendant recommander  quelques spécimens supplémentaires à ceux évoqués ci-dessus tels l’émergence de la médecine scientifique dirigé par Anne Fagot-Largeault en 2013, La morale humaine et les sciences dirigé par Alberto Massala & Jérôme Rava en 2011 et enfin Qu’est-ce que la technologie ? de Dominique Raynaud en 2015 (avec une mention spéciale pour ce dernier). Autant de matériaux pour alimenter la chaudière de ceux qui souhaitent faire carburer leur esprit critique !

AG

Critère de Popper et réfutabilité d'une théorie

L’irréfutabilité est le premier critère (non suffisant) de démarcation entre science et pseudoscience : toute théorie scientifique doit pouvoir potentiellement être réfutable, et par conséquent ne pas contenir sa propre réfutation. Ce critère de réfutabilité (ou de falsifiabilité) est désormais indissociable du nom de l’épistémologue autrichien Karl Popper.

Bien que soulevant un certain nombre de problèmes épistémologiques, il se révèle utile dans un grand nombre de confrontations avec les pseudosciences1. Il permet entre autres d’éviter le biais de confirmation d’hypothèse (BCH), travers psycho-cognitif qui fait que tout individu cherche activement et accorde un poids plus grand aux preuves qui confirment ses hypothèses, et par conséquent est capable d’occulter les contre-exemples qui contredisent sa théorie. Il permet aussi d’étayer épistémologiquement notre refus d’analyse des actes de foi, puisque une assertion du type « Dieu a créé l’univers » n’est pas réfutable2. Broch l’entend ainsi avec sa facette Z : une hypothèse est testable, réfutable. La nécessité d’un tel tri science réfutable / scénario irréfutable a déjà été montré au moyen de la théière de Russell, du Dragon de Sagan et Druyan et du culte de la Licorne Rose Invisible. Il devient alors possible de distinguer assez efficacement entre les « champs de croyance » des « champs de recherche » en regardant lesquels peuvent se soumettre à une scrutation scientifique sérieuse.

Pour les puristes : le critère de réfutabilité de Popper peut être rapproché d’un test de réfutabilité bayésien, si ce n’est qu’il opère en logique discrète (vrai ou faux) tandis que les domaines bayésiens font varier les valeurs de vérité sur un continuum de l’intervalle]0;1[.

Voici quelques exemples d’irréfutabilité piochés de-ci de-là.

Les stades ontogénétiques de Jean Piaget

Olivier Houdé est professeur de psychologie à l’Université Paris Descartes. Dans une émission dont nous vous avons déjà parlé (audible ici), il explique le caractère tautologique de la théorie des stades de l’ontogenèse de Jean Piaget.

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Le Dr House

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Célèbres sont les échanges entre le Docteur House et ses patients ou ses collaborateurs. Maître incontesté de la répartie, le personnage de la série éponyme cherche néanmoins à résoudre des énigmes médicales en apparence insolubles. Ses outils ? La démarche scientifique, la logique. C’est donc une ressource utile et ludique comme nous les aimons, permettant de traiter de sujets parfois ardus comme celui évoqué ci-dessous.

Dans l’extrait suivant (saison 7, épisode 8), le Dr. House commet visiblement une erreur en tentant d’utiliser face à son patient un argument qui ne peut – on s’en aperçoit à la toute fin de la séquence – le convaincre et pour cause : l’irréfutabilité d’une théorie est l’un des signes que nous n’avons peut-être pas affaire à une théorie au sens scientifique du terme (une argumentation comme on l’entend dans l’extrait) mais plutôt à un scénario, voire à un acte de foi dans ce cas précis. « Faith is not an argument » déclare le patient…

Extrait de la série Docteur House, saison 7, épisode 8. Pour voir directement la vidéo, cliquer ici.

Nous rappelons systématiquement dans nos enseignements que notre démarche (chercher à distinguer le » plutôt vraisemblable » du « plutôt faux ») ne peut s’appliquer à ces actes de foi : lorsqu’une affirmation est non réfutable comme dans cet exemple (« la punition est une preuve de Dieu et l’absence de punition aussi » soupire le Dr. House), c’est-à-dire lorsqu’elle contient elle-même sa propre réfutation, elle sort du champ de l’analyse scientifique et se cantonne à n’être qu’un scénario. Le piège ? Se retrouver confronté à des affirmations non réfutables de type « pile je gagne, face tu perds… » : dans tous les cas, je gagne. Voir venir le piège n’est pas évident.

Prenons l’exemple d’un patient en visite chez un thérapeute [1] :

Le patient : « J’ai des problèmes de couple, surtout au niveau sexuel…« 

Le thérapeute : « Vos troubles sexuels sont certainement liés à des attouchements dans votre petite enfance.« 

Le patient : « C’est impossible, je ne m’en souviens pas« 

Le thérapeute : « Justement, ce refoulement de vos souvenirs est bien la preuve que ces actes existent et ont causé les troubles dont vous souffrez« .

Ce qui peut se résumer ainsi (référence à une blague épinglée sur le mur du chef de Denis Caroti) :

Règle n°1 : le chef a raison ;
Règle n°2 : le chef a toujours raison ;
Règle n°3 : si quelqu’un d’autre a raison, lesouse deux premières règles s’appliquent…

Pour approfondir ce thème, on pourra lire :

– Alan Chalmers, Qu’est-ce que la science ? (Livre de Poche, Biblio essais, 1990) –> pour commencer.

– Karl Popper, La connaissance objective (Flammarion, 2006) –> un peu plus pointu.

DC & RM

Benedetta Tripodi – « Réussir » son canular philosophique pour dénoncer les discours « supposément profonds »

Benedetta Tripodi a signé un article intitulé « Ontology, Neutrality and the Strive for (non) Being-Queer » (« Ontologie, neutralité et le désir de (ne pas) être-queer ») dans la revue anglo-saxone Badiou Studies, « interdisciplinaire » et très confidentielle. Ce texte répondait à un appel à contribution sur le féminisme. Il se voulait, selon son auteure, une exploration du féminisme et des queer studies dans l’œuvre du philosophe Alain Badiou, Benedetta Tripodi n’a, en fait, jamais existé.

(Cet article a été reproduit depuis le Blog Le Monde. Il est suffisamment clair pour rejoindre notre matériel pédagogique de lutte contre les impostures intellectuelles. Merci à l’auteur, ainsi qu’au membre de Mediapart qui a crée cette image).

La philosophe est une créature de papier, dont l’inconsistance n’a d’égal que la vacuité du propos. Son article n’est basé sur aucune recherche philosophique sérieuse. Il n’a aucun sens. Il a pourtant été publié dans le quatrième numéro de la revue philosophique américaine Badiou Studies, qui l’a retiré depuis.

Anouk Barberousse
Anouk Barberousse

Ce canular est l’œuvre de deux philosophes français, Philippe Huneman, directeur de recherche au CNRS, et Anouk Barberousse, professeure à l’université Paris-Sorbonne, qui ont voulu dénoncer une mystification autour de la personne et de l’œuvre de leur collègue Alain Badiou, membre du comité éditorial de la revue qui porte son nom.

Philippe Huneman
Philippe Huneman

Le problème, écrivent les deux auteurs dans le blog de sciences sociales Zilsel, est qu’Alain Badiou dispose d’une aura médiatique considérable, en France et à l’étranger. Or, selon eux, son propos a l’avantage d’être invérifiable, car il réunit des disciplines que la plupart des chercheurs ne peuvent croiser, étant spécialistes soit de l’une, soit de l’autre. Dans un style à l’ironie savoureuse, Huneman et Barberousse résument la façon dont la philosophie badiousienne passe, pour ainsi dire, entre les mailles du filet de la critique.

« Le programme philosophique de Badiou, si on doit en dire deux mots, semble le suivant : réconcilier Jacques Lacan et Martin Heidegger par la théorie des ensembles. […] Qui connaît la théorie des ensembles, en général, ignore parfois jusqu’à l’existence de Heidegger (et en tout cas, ignore tout de son enseignement) ou de Lacan, et réciproquement. Ces données en quelque sorte stratégiques suggèrent que cette philosophie, quel que soit son contenu, puisse être admirée par beaucoup mais comprise par quasiment personne. »

Alain Badiou bénéficierait d’un paradoxe qui le rend légitime : même s’il est « assez peu écouté dans le milieu académique« , il y possède quand même d’un peu de crédit. Dans le même temps, il a une grande aura dans ce qu’ils appellent la « sphère médiane », cet espace qui se situe entre le monde académique et les médias, et où l’on trouve un certain nombre de projets para-académiques, comme des « séminaires » qui ne sont rattachés à aucun laboratoire de recherche, des collections de livres ou des revues.

Après le succès de son ouvrage De quoi Sarkozy est-il le nom ? en 2012, il a réussi à obtenir une reconnaissance comme penseur politique contestataire. Là encore, selon Barberousse et Huneman, sa pensée philosophique passe assez facilement à la trappe :

« […] La plupart des badiousiens ‘politiques’ se satisfont de savoir que cette métaphysique est profonde, mais ils n’y comprennent rien. »

Pourquoi écrire un tissu d’âneries pour déconstruire l’aura médiatique d’un chercheur ? Faire un pastiche et réussir à le publier pour discréditer un auteur ou un courant de pensée n’est pas une combine nouvelle.

  • On peut citer le physicien américain Alan Sokal, qui a voulu ridiculiser la French Theory en réussissant à publier, en 1996, dans la revue Social Text un article fantaisiste au titre improbable : « Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique » ;
  • En 2015, un certain Jean-Pierre Tremblay soumet à la revue Sociétés un texte intitulé « Automobilités postmodernes : quand l’Autolib’ fait sensation à Paris. » Il est publié, avant que ses véritables auteurs, Manuel Quinon et Arnaud Saint-Martin, ne révèlent la supercherie, destinée à dénoncer « ces revues en toc et sans éthique » qui « publient n’importe quoi« *.

Huneman et Barberousse admettent sans peine que de nombreuses bêtises ont été publiées sur la plupart des grands philosophes, sans que cela ne vienne remettre en cause leurs travaux. Cependant, Alain Badiou étant membre du comité éditorial de la revue, il a une « certaine responsabilité morale » à vérifier le contenu des articles. 

Les deux philosophes concluent que le but de leur projet n’est pas d’attaquer Alain Badiou personnellement, mais plutôt de dénoncer les discours « supposément profonds » qui parasitent le champ philosophique actuel, en tout cas « auprès du grand public et parmi les étudiants ». Car, par un effet d’emballement dont la presse est en partie responsable (Le Monde est cité parmi les grands médias coupables de relayer la novlangue philosophique qu’ils dénoncent, vous pouvez lire cette novlangue  ici, ici ou ici), ces discours contiennent une « promesse de sens » jamais remplie, toujours renouvelée, qui suscite l’admiration.

En deux mots comme en mille : plus un propos est complexe, plus l’effet d’intimidation est puissant, et plus les lecteurs ont tendance à croire que l’auteur est un « grand penseur » qu’ils sont simplement trop bêtes pour comprendre. En pratique, le comité éditorial des Badiou Studies n’est pas en reste dans cette tyrannie de la « langue pseudo-scientifique », puisqu’il a laissé passer, en toute bonne foi, un article sans queue ni tête.

*Lire aussi : Deux sociologues piègent une revue pour dénoncer la « junk science »

Les miracles selon Jean Rostand

Jean Rostand, spécialiste des grenouilles, grand penseur rationaliste, pacifiste, pro-avortement (il témoigna lors du procès de Bobigny), qui défendait ce qu’il appelait l’hygiène préventive du jugement, s’exprime en 1958 sur les miracles.

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Cela rappellera à certain-es la maxime de Hume sur les miracles (dans Enquête sur l’entendement humain, chapitre X). Nous ferons une entrée sur la maxime de Hume sous peu, promis !

Ressources pour une laïcité active

La posture d’un-e enseignant-e critique est la même que celle d’un-e scientifique : elle procède d’un contrat laïc, c’est-à-dire qu’elle passe par une lecture non-surnaturaliste du monde, une lecture matérialiste au plan méthodologique (voir ici). Au fond, peu importe les croyances qui l’habitent : elles peuvent lui servir de moteur, d’inspiration, mais doivent rester cantonnées dans sa sphère privée. C’est lorsque les croyances, religieuses ou non, débordent dans la sphère publique qu’il y a danger de passer d’une rationalité partagée à un affect centré sur soi. Si notre critique des croyances pseudoscientifiques est déjà bien étoffée, celle des croyances religieuses est bien plus discrète, probablement à cause du tour de passe-passe syllogistique suivant : celui qui défend la laïcité est contre les religions, or être contre les religions est insensé/immoral/irrespectueux (cochez la bonne réponse) donc… Nous pensons que les intrusions religieuses ou spiritualistes dans la sphère publique sont à chaque fois un recul. Voici un petit recueil d’événements et de ressources laïques, pour étoffer des ateliers à venir. D’aucuns y verront-ils du matériel athée ? Alors il faudra prendre « athée » au sens que lui donnait Bertrand Russell vis-à-vis sa théière cosmique : qui souscrit, à une lecture bright, héritière des Lumières.

Brèves

Les brèves présentées ici sont mises dans un ordre chronologique.

  • Septembre 2015

Notre-Dame du Laus, Laudun, Sommières, ont comme Peyres-Tortes procédé à une bénédiction des cartables le dimanche 6 septembre. Voici le texte exact de la prière :

Prière dite par le prêtre.

« Dieu qui sanctifies tout par Ta parole, répands ta bénédiction sur ces cartables et fais que tous ceux qui s’en serviront avec amour et courage, selon Ta volonté, reçoivent de Toi l’intelligence et la force de travailler pour Ta gloire. Par le Christ Notre Seigneur. »

  • août 2015

La petite comune de Peyres-Tortes, près de Perpignan, a organisé une « bénédiction des cartables » dans la chapelle, le 30 août, pour les enfants de tous âges, mais aussi pour les parents et les enseignants (source : L’indépendant de Perpignan)

  • 12 mai 2015

CorteX_Ananta_Bijoy_DashUn troisième blogueur « libre-penseur » assassiné au Bangladesh

Un commando armé de machettes a tué un blogueur, mardi 12 mai 2015, à Sylhet, dans le nord-est du Bangladesh. Ananta Bijoy Das écrivait pour Mukto-Mona (« libre pensée »), un site Internet connu pour son engagement contre l’extrémisme religieux, autrefois animé par le blogueur américain d’origine bangladaise Avijit Roy lui-même assassiné au début de l’année à Dacca. Selon des djihadistes du groupe Ansar Al-Islam Bangladesh, repris par le centre américain de surveillance des sites islamistes SITE, le meurtre aurait été revendiqué par l’organisation Al-Qaida dans le sous-continent indien (AQSI) basée au Pakistan, dirigée par Assim Oumar et s’étendant à l’Inde, au Bangladesh et jusqu’à la Birmanie.

C’est le troisième meurtre de « libre-penseur » depuis le début de l’année, a annoncé la police. Un autre blogueur, Washiqur Rahman, a également été tué à coups de couteau en mars à Dacca. Ananta Bijoy Das « avait reçu des menaces d’extrémistes pour ses écrits au cours des derniers mois. Il était sur leur liste de cibles », a confié Debasish Debu, un de ses ami à l’AFP, faisant référence à une liste supposée de blogueurs athées, menacés par des activistes islamistes. En février, l’assassinat d’Avijit Roy, fervent promoteur de la sécularisation de l’islam dans ce pays où 90 % des 160 millions d’habitants sont musulmans, avait suscité l’indignation à la fois dans son pays et à l’étranger. Son meurtre a été revendiqué il y a une semaine par Al-Qaida sur le sous-continent indien, entité d’Al-Qaida dont la création avait été annoncée en septembre. Farabi Shafiur Rahman, un islamiste, considéré comme le principal suspect, a été arrêté au début du mois de mars. (d’après Le Monde, 12 mai 2015).

  • 29 avril 2015

« Les autorités de l’état de l’Indiana, après avoir voté une loi restaurant une liberté religieuse jamais remise en question, se voient dans l’obligation de l’amender peu de temps après, tant les fondamentalistes en ont fait un instrument de discrimination envers autrui, plus que de liberté personnelle. Les républicains, qui ont adopté ce texte, ont inspiré leurs homologues de l’Arkansas, qui se sont dotés du même arsenal juridique, permettant aux individus et aux entreprises de se défendre contre les entraves « substantielles » à leurs convictions religieuses. Du coup, deux états ont vu fleurir les pizzerias et autres lieux de restauration qui ne veulent pas servir les couples homosexuels ou les personnes appartenant à d’autres communautés religieuses. Face  au tollé soulevé dans l’ensemble du pays à cause de la multiplication des cas d’homophobie, une clause interdisant toute discrimination a été ajoutée au texte de loi ». Extrait du Canard enchaîné.

  • 30 mars 2015

CorteX_Washiqur_RahmanWashiqur Rahman, 27 ans, blogueur athée, vient d’être CorteX_Washiqur_Rahman_tuémassacré dans la rue, dans la longue lignée d’assassinats d’athées ou de progressistes dont le dernier point d’orgue était Avijit Roy, fin février, achevé à la machette. D’autres menaces du même type sont proférées à l’enconte d’autres militants, notamment Imran H. Sarker. Ces menaces viennent semble-t-il de l’équipe d’Ansarullah Bangla, groupe intégriste ultraviolent inspiré de Anwar Al-Awlaki, un activiste d’Al Qaida basé au Yémen. Pétition ici.

  • 29 mars 2015

CorteX_Demon_Test_Bob_LarsonNous apprenons (dans le magazine Skeptic vol. 20. N°1) que le Révérend Bob Larson a mis en vente un test d’évaluation d’envoûtement par des démons, appelé Demon Test (9,95$). Il avait déjà fondé l’École Internationale d’Exorcisme, qui vous forme à l’exorcisme pour 2000$.

  • 14 mars 2015

Zakieya Latrice Avery, de Gremantown près de Washington (EU), et Monifa Sanford son amie, viennent d’être condamnées pour le meurtre des deux enfants de Zakieya : celle-ci, qui se disait « commandeur » d’un culte appelé « Demon assassin » a poignardé ses enfants de 1 et 2 ans, les pensant envoûtés par des démons. Si personne n’avait appelé le 911, a déclaré le juge, ses deux autres enfants de 5 et 8 ans, poignardés eux aussi, y seraient également passés.

  • 13 mars 2015

CORTECS_women_footbalDans l’Est du Bangladesh, une fatwa a été lancée contre un match de football féminin. Le match est désormais annulé par les autorités : « L’Islam ne permet pas de regarder des femmes jouer sur un terrain avec des tenues courtes« , déclarèrent les fondamentalistes. Merci à Taslima Nasreen pour cette information.

  • 9 mars 2015

Le Vatican justifie l’excommunication d’une mère brésilienne et de médecins, pour l’avortement d’une fillette de 9 ans. L’enfant avait été violée par son beau-père qui, lui, n’est pas excommunié.

Le cardinal Giovanni Battista Re, préfet de la congrégation pour les évêques au Vatican, a justifié l’excommunication de la mère d’une Brésilienne de 9 ans ayant avorté après avoir été violée par son beau-père, car les jumeaux qu’elle portait « avaient le droit de vivre », apprend-on ce lundi 9 mars.
L’archevêque de Recife dans le nord-est du Brésil a excommunié jeudi la mère de l’enfant, qui a avorté de jumeaux alors qu’elle était enceinte de quinze semaines.
L’excommunication a été étendue à toute l’équipe médicale qui a pratiqué l’opération, mais pas au beau-père de l’enfant car « le viol est moins grave que l’avortement » a expliqué Giovanni Battista Re (Extrait du Nouvel Observateur).

  • 26 février 2015

CORTECS_Avijit_RoyLa longue série de militants athées, rationalistes ou libres penseurs se faisant dessouderCORTECS_Avijit_Roy se prolonge. C’est cette fois Avijit Roy, bengali naturalisé étasunien, bloggeur et grand militant rationaliste qui a été assassiné. Défenseur des droits humains, anti-censure, sceptique, féministe et humaniste séculier, il animait le site libre-penseur Mukto-Mona. Il a été abattu à coups de machette à Dhaka, et sa femme sévèrement blessée. 

https://youtu.be/es6Sob_DmWQ 

  • 20 février 2015

CORTECS_Govind_PansareGovind Pansare, militant progressiste athée, et sa femme Uma, ont été abattus par des motards près de chez eux le 16 février. Govind est décédé à Mumbaï 4 jours plus tard. Il faisait l’objet des mêmes menaces que Narendra Dabolkar, tué en août 2013 (cf. plus bas).CORTECS_Govind_Pansare_Hopital

  • 18 février 2015

Le cheikh Bandar Al-Khaibari, prédicateur saoudien, a fait une « démonstration » d’astronomie à l’université et diffusée à la télévision Al-Arabiya, « prouvant » que le Soleil tourne autour de la Terre. « C’est pour cela que les avions arrivent à destination (…) Si vous dites que ça tourne, si nous quittons l’aéroport Sharjah pour un vol international vers la Chine, la Terre tourne, n’est-ce pas ? Donc si l’avion s’arrête toujours en vol, la Chine ne devrait-elle pas venir vers lui ? » Un grand moment de sciences physiques.

https://youtu.be/-9Jp_XCvVto

  • 17 février 2015

CORTECS_Kirschenaustritt« Français d’Allemagne, il est urgent de vous faire rayer des listes de baptême« , article de Thomas Bores sur rue89 qui montre comment être simplement baptisé vous vaut de payer le denier du culte, même lorsque vous êtes athée. Le comble de l’histoire est qu’un système digne d‘Interpol a mené l’Église allemande à demander à l’Église française le certificat de baptême du plaignant. Une solution à cela est la désinscription du registre des baptêmes. Pour les ressortissants allemands, autrichiens ou suisses, on consultera le site Kirschenastritt. Pour les Français, la marche à suivre d’apostasie (très efficace) est donnée par la Libre Pensée ici.

  • 26 janvier 2015

Lors du changement de gouvernement grec, quelques journaux se demandent si l’équipe d’Aléxis Tsípras abrogera le délit de blasphème en Grèce. L’article 198 du code pénal grec punit en effet (de deux ans de prison) celui qui, en public et avec malveillance, offense Dieu de quelque manière que ce soit, et celui qui manifeste en public, en blasphémant, un manque de respect envers le sentiment religieux. L’article 199 prévoit la même peine en cas de blasphème contre la religion orthodoxe et les autres religions reconnues (reste à savoir ce qui est reconnu et selon quels critères). Cette loi a été utilisée pour faire condamner à 6 mois de prison in abtentia en janvier 2005 l’illustrateur autrichien Gerhard Haderer pour une BD jugée blasphématoire (La vie de Jésus) après en avoir interdit la parution en 2003 (condamnation heureusement levée en cour d’appel ensuite).

  • 15 janvier 2015

CORTECS_bonhommes-de-neige-sacrilege-en-arabie-saouditeLors des chutes de neige de l’hiver, Muhammad Saalih Al-Munajjid (محمد صالح المنجد), cheikh du nord de l’Arabie saoudite a émis une fatwa pour interdire les bonhommes de neige car ces passe-temps reviendraient à édifier des « idoles impies ».

Ce monsieur a par ailleurs d’autres sources de courroux :

– Les femmes qui conduisent (cf. plus bas).CORTECS_muhammad-salih-al-munajjid

– Selon lui, les souris sont des créatures du diable (par conséquent le dessin Tom & Jerry est corrupteur, tout comme Mickey).

– Hacker un site n’est pas bien, sauf si c’est un site juif (Saudi Cleric Muhammad Al-Munajjid Issues Fatwa Permitting Hacking into « Jewish Websites », MEMRITV, Clip No. 3687 January 21, 2011).

– Le tsunami de 2004 aurait pour cause Allah, qui se venge des vacanciers chrétiens pétris d' »immoralité, abomination, adultère, alcool, danse en état d’ébriété, festivités« .

At the height of immorality, Allah took vengeance on these criminals. « Those celebrating spent what they call ‘New Year’s Eve’ in vacation resorts, pubs, and hotels. Allah struck them with an earthquake. He finished off the Richter scale. All nine levels gone. Tens of thousands dead. « It was said that they were tourists on New Year’s vacation who went to the crowded coral islands for the holiday period, and then they were struck by this earthquake, caused by the Almighty Lord of the worlds. He showed them His wrath and His strength. He showed them His vengeance. Is there anyone learning the lesson? Is it impossible that we will be struck like them? Why do we go their way? Why do we want to be like them, with their holidays, their forbidden things, and their heresy?

  • 11 janvier 2015

Le ministre des affaires étrangères algérien Ramtane Lamamara a défilé à Paris dans la manifestation Je suis Charlie, tandis qu’à Alger toute manifestation de soutien à « Charlie » était strictement interdite.

  •  9 janvier 2015

CORTECS_raif-badawiLe blogueur Raif Badawi a reçu ses 50 premiers coups de fouet en place publique. Condamné à 10 ans de prison et 1000 coups de fouet pour avoir osé critiquer la police religieuse. Chaque vendredi, coups de fouet par série de 50. Pourtant, le 11 janvier, l’Arabie Saoudite dépêchait à Paris le N°2 de sa diplomatie, Nizar al-Madani, pour représenter le pays lors du défilé de soutien à « Charlie ».

  • 30 décembre 2014

CORTECS_BuddhaHeadphonesPhilip Blackwood, néo-zélandais, Htut Ko ko Lwin et Tun Thurein, deux Myanmarais, croupissent en prison en attendant d’être jugés par le tribunal de Yagoon pour « insulte à la religion ». Ils ont été poursuivis par le département des affaires religieuses du Myanmar pour avoir posCORTECS_Htut_ko_ko_Lwinté sur Facebook une publicité de leur bar, où l’on voit un Bouddha portant des écouteurs. Ce sont les radicaux du Mabhata, comité pour la protection de la race et de la religion, qui poussent à la condamnation de ces trois hommes – de même qu’ils poussent au départ les 10 % de la minorité musulmane pour « épurer la race ». En mars 2015, ils écopent d’un an de travaux forcés.

  • 7 décembre 2014

« Epargnez-nous la guerre des crèches ! » écrit le Parisien. « Cette année, la Sainte Vierge et Jésus ne seront pas jetés dehors comme il y a 2000 ans. Ils resteront bien au chaud dans notre mairie« , déclare Robert Ménard, maire de Béziers… en pleine opposition avec la loi de 1905 qui interdit les emblèmes religieux « sur les monuments publics (…) à l’exception des édifices servant au culte« . Une autre crèche, installée dans la Préfecture de la Roche-sur-Yon, a été retirée, sur décision du tribunal administratif.

  • 1er décembre 2014

CORTECS_Loujain_HathloulLoujain Hathloul (لجين هذلول الهذلول) saoudienne de 25 ans, a été arrêtée par la police saoudienne au volant d’une voiture, ce qui est interdit car selon les autorités de Riyad, « cela enfreint la cohésion sociale« . La contrevenante risque dix coups de fouets. Une campagne est lancée, libérez Loujain, sur Facebook. Mais il s’agirait plutôt de « libérez-nous des systèmes politiques non laïcs ».

  • 31 octobre 2014

Le premier ministre roumain, Liviu Dragnea a déclaré en pleine campagne électorale :CORTECS_dragnea_liviu « Nous devons aider l’Église. Elle est le seul repère qui procure un soutien moral et assure notre tranquillité. » (Note : l’Église orthodoxe roumaine ne paie pratiquement pas d’impôts).

  • 25 octobre 2014

Brishna, une fillette âgée de 10 ans de la province afghane de Kunduz, a été violée par un mollah local en mai 2014. Même si le mollah en question a été condamné (25 ans de prison), elle risque d’être victime d’un meurtre pour des questions d’« honneur » aux mains de sa famille et des membres de sa communauté. La militante des droits des femmes qui la soutient est en butte à des menaces de mort. Une pétition d’Amnesty International est disponible ici.

  • 17 octobre 2014

CORTECS_Asia-BibiAsia Bibi, une chrétienne pakistanaise condamnée à mort pour blasphème en 2010, a été déboutée en appel par la haute cour de Lahore. Le 16 octobre, la haute cour de Lahore a débouté de son appel. Âgée de 45 ans et mère de cinq enfants, cette femme a été déclarée coupable de blasphème le 8 novembre 2010 et condamnée à la peine capitale en vertu de la section 295C du Code pénal pakistanais car elle aurait outragé le prophète Mahomet lors d’une altercation avec une musulmane. L’équité de son procès est fortement mise en doute. Asia Bibi affirme que les éléments attestant prétendument le blasphème, qui ont été jugés recevables par différents tribunaux, ont été forgés de toutes pièces et qu’elle n’a pas pu consulter d’avocat pendant sa détention ni le dernier jour de son procès, en 2010. L’avocat d’Asia Bibi estime que l’affaire est fondée sur des ouï-dire. Des défenseurs des droits humains ont dénoncé, quant à eux, le fait que les juges de la haute cour de Lahore avaient peut-être débouté Asia Bibi de son appel par crainte pour leur sécurité. Des groupes religieux réclamant l’exécution de cette femme étaient présents au tribunal. Rappelons que le 4 janvier 2011, le gouverneur du Pendjab Salman Taseer, qui avait publiquement défendu Asia Bibi, est assassiné. Le 2 mars, le ministre fédéral des Minorités religieuses, Shahbaz Bhatti, de confession catholique, qui l’avait lui aussi publiquement soutenue, et avait appelé à un amendement de la loi sur le blasphème, est à son tour assassiné.

  • 5 octobre 2014

A Nice, le père Gil Florini (encore) a béni dans son église Saint Pierre d’Arène les animaux (compagnie et ferme).

  • 26 septembre 2014

A Nice,  le père Gil Florini a béni dans son église Saint Pierre d’Arène les téléphones et les tablettes, au nom de l’Archange Gabriel, saint-Patron des transmissions (sic!)

CorteX_Affiche_benediction_telephones CorteX_Gil_Florini_telephones

  • 20 juin 2014

Ghoncheh GhavamiGoncheh Ghavami, Irano-britannique de 25 ans, a été arrêtée à Téhéran pour avoir voulu assister à un match de volley-ball masculin. Elle a été condamnée à un an de prison et à deux ans d’interdiction de retour dans son pays, le Royaume-Uni. Pétition ici.

  • 18 juin 2014

La saoudienne Souad al-Chammari, co-fondatrice du site « Réseau libéral saoudien » quiCORTECS_souad_al_chammari critique l’establishment religieux, a été mise en prison à Djeddah pour « insulte à l’Islam » : dans un tweet, elle avait posté la photo d’un homme faisant le baise-main à un religieux barbu, avec le commentaire : « Remarquez la vanité et l’orgueil sur son visage quand il trouve un esclave pour lui baiser la main. » . Et dans un autre tweet, elle avait interpellé les autorités à propos de l’arrestation de deux femmes par la police  religieuse au motif qu’elles avaient pris un taxi conduit par un homme.

  • 15 juin 2014

CORTECS_Manal_al-ShraifLa saoudienne Manal al-Chérif (منال الشريف‎) a été arrêtée en mai 2011 et maintenue 10 jours enCorteX-New_Saudi_Arabia's_traffic_sign_ détention après avoir diffusé sur YouTube une vidéo dans laquelle on la voyait conduire. Elle a ensuite lancé le mouvement pour le droit des femmes à conduire.

  • Juin 2014

Sheima Jastaniah, une Saoudienne, a été condamnée à dix coups de fouet pour avoir bravé l’interdiction de conduire (elle fut graciée en novembre 2011 par le roi).

  •  8 octobre 2013

Saudi preacher gets fine and short jail term for raping and killing daughterFayhan al-Ghamdi, prédicateur télévisé saoudien, a été condamné à 8 ans de prison, et à la rançon du sang (blood money) de 31 000 livres pour avoir massacré sa fille de 5 ans, en la violant plusieurs fois (concerné qu’il était par sa virginité, dit-il) en lui enfonçant la boite crânienne et en lui brisant le dos. La petite Lama al-Ghamdi succombera à ses blessures au bout de 7 mois.

  •  20 août 2013

Un des plus grands militants pour l’abolition des superstitions à caractères racistes et discriminatoires, le rationaliste Narendra Dabolkhar, a été tué à coups de poignards dans la rue. Il avait fondé et présidé la Maharashtra Andhashraddha Nirmoolan Samiti (MANS), association anti-superstition en 1989. Il se savait menacé depuis longtemps, et avait toujours refusé une garde rapprochée. Du fait de sa mort, l’ordonnance appelée Anti-Superstition and Black Magic Ordinance fut promulguée quatre jours plus tard dans l’État du Maharashtra. Le CORTECS lui a dédié plusieurs cours. Rares furent les médias à traiter cette histoire, si ce n’est la Fédération Nationale Pour la Libre pensée.

Ressources audio

L’affaire Calas, par Robert Badinter

CorteX_affaire_CalasÉmission du 5 mars 2015 des nouveaux chemins de la connaissance, sur France Culture.

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Voltaire et la religion

Au long de sa vie passablement agitée, Monsieur le Multiforme n’a évidemment pas toujours tenu le même discours en matière de religion mais il s’est toujours inscrit entre deux bornes : ni fanatisme ni athéisme. « L’athéisme et le fanatisme sont deux monstres qui peuvent dévorer et déchirer la société », dit-il et il ajoute : « L »athée dans son erreur conserve sa raison, qui lui coupe les griffes alors que le fanatisme est atteint d’une folie continuelle. » Ceci est écrit en 1771.

C’est dans ses dernières années qu’on peut en effet le mieux saisir le langage de Voltaire en la matière. Auparavant, il a pu varier selon le moment, l’opportunité, le genre littéraire qu’il pratiquait. Mais, après 1762 et l’affaire Calas, il habite pleinement sa vérité.

Sa célébrité et sa fortune le protègent, l’âge le libère. Depuis son château de Ferney, à la frontière helvétique, il expérimente la fonction du guetteur d’idées : chaque fois qu’il le peut, il sonne l’alarme contre les dévots de tous poils. Depuis, le rôle a été repris des milliers de fois. Mais le dernier Voltaire, le Voltaire septuagénaire l’emporte souvent sur ses successeurs par la grâce de son style : le goût du trait et de la pointe, la légèreté de l’écriture… C’est, peut-être, le premier intellectuel au sens que donnera au mot l’affaire Dreyfus mais aussi, loin de tout dieu qui l’aurait culpabilisé, le dernier intellectuel qui donne l’impression d’être heureux…

Avec André Versaille. Cette émission de La marche de l’Histoire a été diffusée sur France Inter le 31 octobre 2013.

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Loi de séparation de l’Église et de l’État en France

CorteX_la-separation_eglise_EtatLe texte est d’importance, il rompt avec le Concordat de 1802 : le catholicisme, « religion de la grande majorité des citoyens », y était conçu en rempart de l’ordre, ses évêques et ses prêtres salariés, logés, tels des fonctionnaires.

La séparation telle que la choisissent ses inspirateurs, partisans de l’apaisement, ne met pas pour autant fin aux relations des Églises et de l’État. La République ne reconnaît plus  les cultes. Cependant, elle a encore à les connaître puisqu’elle se préoccupe de la liberté de leur exercice. A cet effet, sont considérées toutes les questions de biens et d’argent qui pourraient se poser pour les édifices.

La loi  imagine des interlocuteurs pour chacun d’entre eux, qui seraient des associations cultuelles. Mais la catholicité refuse de se laisser atomiser. Au début de 1906, l’inventaire des églises, qui aurait dû n’être qu’un épisode technique, vire au tragique dans certaines régions. Clémenceau, ministre de l’Intérieur et farouche anticlérical pourtant, en conclura qu’on ne doit pas mettre en jeu des vies humaines pour compter des chandeliers… Ce sont les diocèses qui, de fait, deviennent affectataires des églises. Et, quinze ans plus tard, la République trouvera plus commode de rétablir les relations diplomatiques avec le Vatican !

La loi  du 9 décembre 1905 avait tout prévu par le menu. Sauf, tout de même, l’avantage qu’en tira l’Église, assurée désormais d’une assise matérielle stable.

La loi avait tout prévu mais l’islam, pourtant si présent dans les colonies, n’était pas sur la photo. Et, si plastique soit-elle, la loi de 1905 ne peut guère lui faire de place sauf à être modifiée.

Cette émission de La marche de l’Histoire a été diffusée sur France Inter le 5 février 2015.

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Coluche faisant un bras... long comme ça

Susan Haack : La métaphore des mots croisés et le bras long du sens commun…

Susan HaackL’œuvre de l’épistémologue Susan Haack est plutôt inconnue en France. Voici un moyen d’y remédier, en reproduisant ici avec l’aimable autorisation de la Société du Québec de Philosophie un texte stimulant, qui introduit une métaphore dont nous nous servons souvent : celle des mots croisés. L’illustration, il faut l’avouer, est de notre fait.

Le bras long de ColucheLe bras long du sens commun en guise de théorie de la méthode scientifique

Susan Haack, University of Miami s.haack@miami.edu

Ce texte a été publié dans Philosophiques, Volume 30, numéro 2, automne 2003, p. 295-320. Il représente le chapitre 4 du livre Defending science – within reason between Scientism and Cynicism (publié chez Prometheus Books en 2007, réédité en 2013 avec une nouvelle préface).


« La méthode scientifique, dans la mesure où c’est une méthode, bouscule sans ménagement notre esprit, et tous les coups sont permis ». Percy Bridgman, « The Prospect for Intelligence », Yale Review. 1955

Représentez-vous un scientifique comme quelqu’un qui travaille sur sa section dans une énorme grille de mots croisés : s’appuyant sur l’information dont il dispose, il devine la réponse, vérifiant encore et encore si celle-ci concorde avec l’indice et les entrées déjà complétées qui la croisent et si ces dernières concordent aussi avec leurs indices de même que les autres entrées, soupesant la probabilité que certaines de celles-ci soient erronées, puis essayant de nouvelles entrées à la lumière de celle-là, et ainsi de suite. La grille est en grande partie vide, mais beaucoup d’entrées sont déjà complétées, certaines à l’encre quasi indélébile, d’autres à l’encre ordinaire, d’autres encore au crayon plus ou moins appuyé, au point parfois de s’effacer. Certaines sont en anglais, d’autres en swahili, en flamand, en espéranto, etc., etc. Dans certaines sections, plusieurs longues entrées ont été écrites à l’encre d’une main ferme ; ailleurs, il y en a peu ou pas. Certaines entrées ont été complétées des centaines d’années auparavant par des scientifiques morts depuis longtemps, d’autres la semaine dernière. À certaines époques, en certains lieux, sous peine de renvoi ou pire encore, seuls les mots du novlangue peuvent être utilisés ; ailleurs, des pressions s’exercent pour que telles entrées soient remplies d’une certaine façon à l’exclusion d’une autre, ou pour qu’on se penche sur une section complètement vide plutôt que de travailler sur une partie plus facile et déjà partiellement remplie — ou pour qu’on ne travaille pas du tout sur certaines sections. Des équipes rivales se querellent au sujet de certaines entrées, les repassant au crayon ou même à l’encre puis gommant tout, peut-être dans une douzaine de langues et dans un délai déterminé. D’autres équipes coopèrent en vue de mettre au point une procédure pour débiter toutes les anagrammes d’un indice long comme un chapitre ou un appareil capable d’agrandir un indice si minuscule qu’il en est illisible, ou elles veulent lancer un appel aux équipes travaillant sur d’autres parties de la grille afin de voir si elles n’auraient pas quelque chose qui puisse être adapté ou pour demander si elles sont bien sûres qu’il faut mettre un « s » ici. Quelqu’un prétend avoir remarqué un détail dans tel ou tel indice que personne n’a jamais vu ; d’autres conçoivent des tests pour vérifier si celui-ci est un observateur particulièrement talentueux ou s’il imagine des choses ; d’autres encore travaillent pour mettre au point des instruments afin d’y voir de plus près. De temps en temps, des accusations sont portées au sujet d’indices qu’on aurait altérés ou de cases qu’on aurait noircies. Parfois, on entend ceux qui travaillent sur une partie de la grille se plaindre que leur point de vue sur ce qui se fait ailleurs n’est pas pris en compte. Ici et là, une longue entrée, qui en croise de nombreuses autres, est effacée par un groupe de jeunes Turcs qui affirment avec insistance que cette partie de la grille doit être refaite, et en turc cette fois, naturellement ; d’autres encore tentent, lettre à lettre, de voir si le gallois original ne pourrait pas être préservé… Je ne cherche pas ici à vous refiler une métaphore en guise d’argument. Mais je cherche à suggérer, par cette histoire de mots croisés, que la quête scientifique est plus brouillonne, moins méthodique que les vieux déférencialistes ne l’imaginent, et pourtant davantage contrainte par les éléments de preuve que ne le pensent les nouveaux cyniques. [Note de I.B. : comme le précise Jean Bricmont dans son Cours sur les sciences, Susan Haack distingue dans son livre d’un côté se qu’elle nomme « les vieux déférencialistes », c’est-à-dire selon elle les partisans du cercle de Vienne et les épistémologues comme Karl Popper qui essayaient d’expliciter et de formaliser la méthode scientifique, et d’un autre côté les « nouveaux cyniques », c’est-à-dire le courant à partir de Kuhn, Quine, Feyerabend et une grande partie des sociologues des sciences de la seconde moitié du XXème siècle.]

L’analogie de la grille de mots croisés s’est révélée un guide utile pour les questions d’éléments de preuve, mais d’aucuns pourraient avoir le sentiment qu’eu égard aux questions de méthode, elle est manifestement inutile. Après tout, que dire de la « méthode » de résolution des grilles de mots croisés, sinon que vous devez faire un pari sur certaines entrées à la lumière de l’indice qui lui est associé, essayer de voir les autres entrées à la lumière de leurs indices et des entrées déjà complétées puis, lorsqu’une entrée qui semble par ailleurs plausible s’avère incompatible avec les autres, que vous ne devez pas y renoncer trop facilement ni vous y accrocher de façon trop obstinée ? Et qu’est-ce que tout cela nous dit de la méthode « scientifique », sinon que vous devez faire une conjecture informée au sujet de l’explication d’un phénomène qui vous intéresse, puis voir comment elle résiste aux éléments de preuve dont vous disposez et à ceux sur lesquels vous pourriez mettre la main, puis, lorsque votre conjecture qui apparaît autrement plausible s’avère incompatible avec certains éléments de preuve, que vous ne devez pas y renoncer trop facilement ni vous y accrocher trop obstinément ?

CorteX_Mots-CroisesEn effet, mais selon moi, l’analogie est utile. Elle nous guide vers la bonne conclusion : la « méthode scientifique » est quelque chose de moins formidable qu’il n’y paraît. La recherche scientifique appartient-elle à une autre catégorie que les autres types de recherches ? Non. La recherche scientifique est en continuité avec la recherche empirique de tous les jours — c’est la même chose, mais à un degré supérieur. Y a-t-il un mode d’inférence ou une procédure de recherche auxquels tous les scientifiques et seulement eux ont recours ? Non. Il y a seulement, d’une part, des modes d’inférence et des procédures utilisés par quiconque s’enquiert de ce qui est et, d’autre part, des techniques mathématiques, statistiques ou inférentielles spéciales, des instruments, des modèles spéciaux, etc., que l’on retrouve localement dans tel ou tel secteur de la science. Cela ébranle-t-il les prétentions épistémologiques de la science ? Non ! Les sciences naturelles sont épistémologiquement distinctes, elles ont remporté des succès remarquables, entre autres, précisément, grâce aux appareils et techniques au moyen desquels elles ont élargi la portée des méthodes dont use la recherche de tous les jours.

Nonobstant cet usage honorifique mais agaçant de « science » et autres termes apparentés, ce ne sont pas tous les scientifiques et seulement eux qui sont de bons chercheurs. Et il n’y a pas de procédure distincte ou de mode d’inférence utilisé par tous les praticiens de la science et seulement eux qui garantisse des résultats sinon vrais, au moins approximativement ou probablement vrais, ou plus proches de la vérité, ou empiriquement plus adéquats — pas de « méthode scientifique », au sens où l’expression a souvent été comprise. La recherche en science est en continuité avec les autres types de recherches empiriques, mais les scientifiques ont conçu de nombreuses et diverses façons d’étendre et de raffiner les ressources auxquelles nous avons recours dans nos recherches empiriques de tous les jours.

Déjà dans Evidence and Inquiry, j’ai suggéré que les sciences, bien qu’épistémologiquement distinctes, ne sont pas privilégiées et « qu’il n’y a pas de raison de penser que [la science] soit en possession d’une méthode de recherche spéciale qui ne soit pas à la disposition des historiens, ou des détectives, ou du commun des mortels1 » ; mais ces premiers et brefs efforts pour décrire la place des sciences naturelles au sein de la recherche empirique en général ont été poliment ignorés par la communauté des théoriciens de la science. Plus tard, je me suis souvenue de l’aphorisme de John Dewey selon lequel « la matière de et les procédures de la science sont issues des problèmes et des méthodes du sens commun2 », ainsi que de l’ouvrage de James B. Conant, Science and Common Sense3. Puis, à ma surprise et à ma joie, j’ai trouvé cette remarque de Thomas Huxley disant que « l’homme de science [NdRM : la femme de science aussi] utilise avec une exactitude scrupuleuse les méthodes que nous tous, par habitude et à chaque minute, utilisons sans y faire attention4 ». Dans le même esprit, Albert Einstein a dit que « toute la science n’est rien de plus qu’un raffinement de la pensée de tous les jours5 », Percy Bridgman qu’« il n’y a pas de méthode scientifique comme telle, […] l’aspect le plus vital de la procédure scientifique consiste simplement à tirer le meilleur parti des ressources de son esprit6 ». Quant à Gustav Bergman, il a décrit les sciences, en une formule qui sonne merveilleusement bien, comme le « bras long du sens commun7 ». C’est dans cet esprit que je propose ici non pas une nouvelle théorie de la méthode scientifique, mais une exploration des contraintes pesant sur la recherche empirique quotidienne et des ressources qu’elle requiert, de la gamme étonnamment variée des voies et moyens que les sciences ont trouvés pour faire ce que fait la recherche de tous les jours « à un degré supérieur ».

1. « Rien d’autre qu’un raffinement de la pensée de tous les jours »

Il y a « beaucoup de chichis autour de la méthode scientifique », écrit Bridgman, mais, poursuit-il, on fait beaucoup de bruit pour rien8. L’affaire des scientifiques est de chercher des réponses vraies à leurs questions ; ainsi, comme pour toutes les recherches empiriques sérieuses, il leur faut vérifier les éléments de preuve aussi exhaustivement que possible et tenter de refréner toute inclination à prendre leurs désirs pour la réalité. En outre, ils doivent avoir recours à toutes les méthodes spécifiques ou techniques concevables en rapport avec l’objet d’étude et ce qui en est connu, méthodes et techniques susceptibles de les aider à trouver une réponse aux questions qui les préoccupent9. Jusqu’ici, tout va bien. Mais de manière générale, quels sont les standards et les ressources de la recherche empirique bien conduite ? Qu’est-ce que la recherche empirique bien conduite exige de ceux qui s’y livrent ? Et en quoi, exactement, la recherche scientifique est-elle une recherche empirique, mais « à un degré supérieur » ?

La recherche, à la différence de la composition d’une symphonie, de la préparation d’un repas, de l’écriture d’un roman, d’une plaidoirie devant la Cour suprême, constitue une tentative pour découvrir une réponse vraie à une ou plusieurs questions, bien que parfois le dénouement ne soit pas une réponse, mais plutôt la prise de conscience que la question était en quelque sorte mal formulée et que, bien souvent, lorsqu’une réponse à une question a été trouvée, toute une flopée de nouvelles questions font soudain surface. Il y a la recherche empirique et (du moins en apparence, mais ce n’est pas le lieu de s’aventurer dans des questions d’épistémologie des mathématiques et de la logique10) la recherche non empirique. La recherche empirique comprend tant les sciences naturelles, les sciences sociales, l’histoire, la recherche médico-légale, et ainsi de suite, que la recherche de tous les jours, quand vous vous demandez à quelle heure part votre avion, où acheter de la farine chapati, comment imprimer en italique, ce que vous avez mangé qui vous a dérangé l’estomac, et ainsi de suite. Certaines recherches sont mieux menées que d’autres — de façon plus scrupuleuse, plus approfondie, plus imaginative, etc. — d’autres moins. Cela vaut pour tous les types de recherches, y compris la recherche scientifique.

Comme tous ceux qui font de la recherche empirique, les scientifiques veulent fournir une description qui soit vraie d’une certaine partie ou un certain aspect du monde. Toutes les descriptions vraies ne peuvent pas faire l’affaire, cependant ; ainsi : « Ou bien le Big Bang est à l’origine de l’univers, ou bien il n’en est rien. » Il faut qu’une description ait de la substance, qu’elle soit significative, fournisse une véritable explication. Ce n’est pas une tâche facile. Tout ce qu’on a pour procéder, après tout, c’est ce qu’on voit, etc., et ce qu’on en comprend, etc. Parvenir à des conjectures explicatives plausibles peut pousser l’esprit humain jusqu’à sa limite ; les éléments de preuve sont toujours incomplets et ramifiés, souvent potentiellement trompeurs et fréquemment ambigus ; en obtenir davantage est un dur labeur et peut demander une ingéniosité considérable dans l’élaboration d’un dispositif expérimental. Et le succès n’est pas garanti, de sorte que la tentation de bâcler le travail est toujours là, comme celle de croire ce qu’on espère ou craint, ou ce qu’on pense que les commanditaires souhaitent entendre.

Bien que les théories scientifiques soient parfois étonnamment en porte-à-faux avec le sens commun, la recherche scientifique est en continuité avec la recherche empirique qui nous est la plus familière. Henry Harris imagine un peuple préhistorique qui tente de savoir si le fleuve qui coule à travers (ce que nous appelons) Oxford est le même que celui qui coule à travers Henley en faisant flotter des billots colorés dans le fleuve à partir d’Oxford et en demandant ensuite à des gens de leur connaissance à Henley s’ils les ont vus. Puis il décrit les efforts déployés par les physiologistes pour découvrir ce qui arrive à un grand nombre de lymphocytes qui passent de la lymphe au sang : un jour, J. L. Gowans a découvert, en les marquant avec des isotopes radioactifs, que les lymphocytes passent du sang à la lymphe pour retourner ensuite au sang11.

Tous ceux qui font de la recherche empirique — les biologistes moléculaires et les musicologues, les entomologistes et les étymologistes, les sociologues et les théoriciens des cordes, les journalistes d’enquête et les immunologistes — font des conjectures informées sur une explication possible des phénomènes qui les intéressent, ils vérifient comment ces conjectures résistent aux éléments de preuve qu’ils ont déjà et à ceux sur lesquels ils mettent éventuellement la main ; ils se servent alors de leur jugement pour déterminer s’ils vont conserver ces conjectures, les rejeter, les modifier, etc. Il leur faut de l’imagination pour songer à des explications potentielles plausibles de phénomènes problématiques, pour concevoir des façons d’obtenir les éléments de preuve dont ils ont besoin et pour anticiper les sources d’erreurs potentielles ; du soin, de l’habileté et de la persévérance pour chercher des éléments de preuve pertinents que personne n’a encore trouvés ou identifier ceux que d’autres ont déjà trouvés ; de l’honnêteté intellectuelle et une solide fibre morale pour résister à la tentation d’ignorer des données qui pourraient affecter leurs hypothèses ou à celle de manipuler des données incontournables mais défavorables ; un raisonnement rigoureux pour discerner les conséquences de ces conjectures ; un bon jugement pour soupeser les divers éléments de preuve sans être perturbés ni par leurs désirs, leurs craintes ou leurs espoirs d’obtenir une permanence ou de résoudre rapidement un cas, de plaire à un patron ou à un mentor ou devenir riches et célèbres.

Faire une conjecture informée (« informée » étant ici le mot clé) requiert la capacité de tirer les bonnes inférences : cette conjecture implique nos connaissances d’arrière-fond, cette autre est consistante avec elles, cette autre encore ne l’est pas. La vérification de la compatibilité de notre conjecture avec les éléments de preuve exige la même capacité : ainsi, si l’hypothèse est vraie, il s’ensuit telle conséquence ; l’hypothèse est confirmée jusqu’à un certain point quand on se rend compte que telle conséquence est réalisée ; elle a de bonnes chances d’être fausse si telle autre ne l’est pas, etc. Ce que je veux souligner ici, ce n’est pas que les scientifiques ne font pas de telles inférences ni que la logique n’a rien à nous apprendre à ce propos, mais plutôt que les détectives, les journalistes d’enquête, les historiens et le commun des mortels font aussi de telles inférences ; la logique ne peut pas à elle seule expliquer comment les sciences ont connu de tels succès (encore moins pourquoi il y a autant d’échecs). La quête des vieux déférencialistes d’une méthode scientifique — logique inductive de la découverte ou de la confirmation, conjecture et réfutation-par-modus tollens du déductivisme poppérien, applications répétées du théorème de Bayes ou quoi encore — se concentrait trop étroitement sur une partie seulement d’un portrait bien plus complexe.

Parmi les raisons qui expliquent le succès des sciences naturelles, il faudrait mentionner non pas précisément le hasard, mais le fait qu’il s’est trouvé quelques individus remarquables avec le tempérament et le talent pour spéculer sur la manière dont le monde fonctionne, et suffisamment d’autres individus pour se pencher sur la grille de mots croisés et vérifier si les réponses concordaient, et ce, en des lieux et des époques où le climat social et intellectuel leur permettait de poursuivre leurs recherches et de communiquer leurs résultats. Cela suggère que c’est à partir de là que nous devrions chercher l’explication de l’apparition de la science moderne — pourquoi la science moderne est apparue au moment et à l’endroit où elle l’a fait, et non pas plus tôt ou ailleurs, l’expression qui vient à l’esprit étant celle de « masse critique ».

Une autre raison à ce succès réside dans la matière même des sciences naturelles, dans ce profond caractère d’interconnexion des phénomènes naturels. C’est peut-être ce que E. O. Wilson a en tête lorsqu’il suggère que la méthode de la science est le « réductionnisme », soit une investigation systématique de la composition des choses en composantes de plus en plus petites. Mais une telle analyse, pour importante qu’elle soit, n’est qu’une approche scientifique parmi bien d’autres. À mon sens, la signification épistémologique de ce caractère d’interconnexion des phénomènes naturels réside plutôt dans ce que chaque avancée de la compréhension en rend d’autres possibles.

La formule qui vient à l’esprit est : « Le succès appelle le succès. » Cela nous amène à considérer les nombreuses aides à la recherche de divers types conçues par les scientifiques, aides sur lesquelles je me vais principalement me concentrer dans ce qui va suivre. Pour les fins de l’exposition, j’aurai recours à une division rudimentaire en termes d’aides à l’imagination, d’aides aux sens, d’aides au raisonnement, d’aides à la mise en commun des données et à l’honnêteté intellectuelle — bien que, puisque celles-ci sont toutes liés aux visées de la recherche et aux capacités cognitives des chercheurs humains et à leurs limitations, elles soient en réalité intimement entrelacées.

2. Les aides scientifiques à la recherche

L’expression « aides » est empruntée à Francis Bacon, qui — en dépit de tous les espoirs mal avisés qu’il a fondés sur une logique de la découverte inductive et mécanique et de ce que, comme William Harvey l’a dit sans aménité, « il écrivait sur la science comme un chancelier » — voyait parfaitement juste lorsqu’il lançait des mises en garde contre le risque de désespérer trop vite que nos investigations puissent être couronnées de succès et insistait sur la nécessité de concevoir des moyens de surmonter nos limites sensorielles et cognitives et la fragilité de notre engagement à l’égard de la découverte12. Comme Bacon l’avait bien compris, nous, êtres humains, sommes des créatures faillibles, notre imagination, nos sens et nos capacités cognitives sont limités, notre intégrité intellectuelle, fragile ; la précipitation, le travail bâclé et la propension à prendre nos désirs pour des réalités nous viennent plus facilement que la difficile et exigeante voie de la recherche consciencieuse, créative et honnête. Néanmoins, nous sommes capables de mener des recherches bien conduites et de concevoir des moyens, même imparfaits et limités, de surmonter nos limites et faiblesses naturelles, d’arriver à prédire quand nos moyens imparfaits et faillibles de surmonter ces limites et faiblesses sont le plus susceptibles de faillir, ainsi que de concevoir des façons d’éviter ces embûches.

Les exigences sous-jacentes et les ressources communes à toute recherche empirique sont constantes, mais les aides scientifiques évoluent constamment. Bien que certaines traversent tout le champ des sciences et même en débordent, beaucoup sont localisées, propres à certains secteurs de la science. Elles reposent généralement sur des travaux scientifiques antérieurs, et lorsque ceux-ci sont solides, elles permettent à la science de se bâtir, de s’édifier sur ses succès. Bien sûr, lorsque les travaux antérieurs sur lesquels les aides reposent ne sont pas solides, les scientifiques peuvent être induits en erreur — comme il arrive quand on remplit une grille de mots croisés.

Les modèles, métaphores et analogies qui aident l’imagination des scientifiques ont incité certains nouveaux cyniques à assimiler la science à la littérature et d’autres à déplorer que les métaphores et analogies se reflétant dans le contenu des théories scientifiques soient socialement rétrogrades ; les instruments d’observation qui ajoutent aux pouvoirs perceptifs des scientifiques ont nourri l’idée que l’observation dépend par trop de la théorie pour procurer une vérification des données empiriques qui soit authentiquement objective ; les conditions artificielles en laboratoire parfois nécessaires pour tester des affirmations théoriques en ont conduit certains à affirmer que les théories scientifiques décrivent non pas le monde naturel, mais seulement une « réalité » créée par les scientifiques eux-mêmes ; sur la base des aspects sociaux de la recherche scientifique, d’aucuns ont conçu la connaissance scientifique comme une construction sociale au service des intérêts des puissants. Et certains nouveaux cyniques soutiennent que le caractère local, évolutif des aides scientifiques révèle que les standards de la recherche bien conduite sont relatifs à un contexte ou à un paradigme.

Mais ce sont toutes là des réactions excessives. Il est vrai que, parce qu’il y a toujours un risque que les travaux antérieurs sur lesquels reposent tel ou tel instrument, telle ou telle technique se révèlent erronés, le risque d’erreur est toujours possible. Certes, en jugeant si le travail a été conduit de façon consciencieuse et avec soin, les scientifiques doivent se baser sur ce qu’ils croient savoir des données susceptibles d’être pertinentes, des sources potentielles d’erreurs expérimentales, et ainsi de suite. La recherche scientifique est, en d’autres mots, faillible ; les jugements sur la qualité de la recherche scientifique, comme les jugements sur la valeur des données empiriques, sont affaire de perspective et ils dépendent des connaissances d’arrière-fond. Mais il ne s’ensuit pas, contrairement à ce que Kuhn et d’autres semblent croire, qu’il faille en tirer des conclusions relativistes.

Toute recherche, recherche scientifique comprise, demande de l’imagination. Comme l’a affirmé Charles S. Peirce : « Lorsqu’un homme désire ardemment connaître la vérité, son premier effort va consister à imaginer ce que cette vérité peut être. […] il n’y a rien d’autre, après tout, que l’imagination qui puisse jamais lui donner l’idée de ce qu’est la vérité. » Mais à la différence d’un artiste ou d’un écrivain, un scientifique « rêve d’explications et de lois13 » — explications et lois qui, lorsque ses efforts sont couronnés de succès, sont non pas imaginaires, telles des entités fictives, mais réelles.

Notre imagination, comme toutes nos facultés, est limitée ; par conséquent, parmi les aides sur lesquelles tablent les scientifiques, il y a les modèles, analogies et métaphores. Dans son livre La Théorie physique, paru en 1914, Pierre Duhem a opposé l’esprit de géométrie, abstrait, logique, systématique, caractéristique à son avis des physiciens du continent, et la pensée visuelle, imaginative caractéristique de la pensée anglaise, qu’il considérait comme une diversion par rapport à l’abstraction mathématique au cœur même de la physique. À propos du livre sur l’électrostatique d’Oliver Lodge, Duhem déplorait : « Nous croyions pénétrer dans la demeure paisible et bien ordonnée de la raison, mais nous voilà au beau milieu d’une manufacture. » Car il n’y a rien dans le livre que des « cordes tournant autour de poulies, s’enroulant autour de tambours, passant à travers des perles [et] des roues dentées engrenées les unes aux autres et entraînant des crochets14 ». Je vois d’ici Duhem s’arracher les cheveux quand John Kendrew invite ses lecteurs à imaginer « un homme […] agrandi jusqu’à la taille […] du Royaume-Uni » et explique alors qu’« une seule cellule peut être aussi grande, peut-être, qu’une bâtisse d’usine. […] À cette échelle, une molécule d’acide nucléique […] serait plus mince qu’un seul filament d’ampoule électrique dans notre usine15 ». De nos jours, les étudiants en biologie sont parfois invités à concevoir la cellule comme une cité complexe, où les mitochondries sont des centrales électriques, les appareils de Golgi des bureaux de poste, et ainsi de suite. À la différence de Duhem, cependant, je considère qu’opposer les mathématiques à la construction de modèles, l’analyse à l’analogie, la systématisation à la simulation, c’est créer de fausses dichotomies ; les modèles, analogies et métaphores jouent un rôle important non pas seulement d’un point de vue pédagogique, mais aussi au niveau de la construction de théories, comme des aides à l’imagination. « Les modèles, analogies et métaphores » forment une catégorie hétéroclite comprenant de tout, depuis les arrangements physiques concrets de billes, de boules ou de maquettes, etc., jusqu’aux métaphores maîtresses comme la « main invisible » dans la théorie des marchés d’Adam Smith ; tous, cependant, comparent un phénomène moins familier ou accessible à un autre qui l’est davantage. L’un des rôles des modèles physiques, comme la série de maquettes de la molécule d’ADN de Watson et Crick, est d’aider visuellement l’imagination, permettant aux scientifiques d’appréhender la molécule, à l’instar du modèle, en trois dimensions. Et si certaines métaphores scientifiques sont plus décoratives que fonctionnelles, d’autres suggèrent des questions à investiguer, des directions à explorer. Bien entendu, une métaphore peut pousser différents scientifiques à regarder dans différentes directions ; parfois, elle peut tirer la recherche vers ce qui se révèle une mauvaise direction. Comme les critiques de la science se plaisent à le souligner, les métaphores et analogies que les scientifiques utilisent s’inspirent parfois de phénomènes sociaux familiers ; ainsi la métaphore de la « molécule maîtresse », qu’Evelyn Fox Keller a enrôlée dans la cause féministe (à ce que je sache, cependant, cette idée n’a jamais, contrairement à ce qu’elle a suggéré, eu une grande influence en biologie moléculaire). Les métaphores scientifiques peuvent être cognitivement importantes, et elles peuvent aussi bien induire l’imagination en erreur que la guider dans des directions fructueuses. Mais le caractère fructueux ou non d’une métaphore ne dépend pas de la désirabilité ou non du phénomène social auquel elle fait appel ; de telles considérations ne déterminent en rien si les notions de chaperons moléculaires (pour utiliser un exemple dont l’influence est réelle16), ou d’investissement parental, etc., ou quoi encore, nous conduiront vers des territoires fertiles ou pas. Toute recherche empirique dépend de l’expérience ; mais si la recherche en sciences constitue « la même chose mais à un degré supérieur », on peut mentionner que c’est entre autres parce que l’expérience dont elle dépend, loin de se passer de toute assistance, est rendue possible et médiatisée par des instruments de toutes sortes ; elle n’est pas non plus invérifiée, mais est ouverte à l’examen rigoureux des autres membres de la communauté ; et elle n’est pas laissée à la chance ou à quelques heureux hasards, mais elle est délibérée, contrainte, contrôlée.

Je commencerai par les instruments d’observation, des plus familiers, comme le microscope ou le télescope, aux plus sophistiqués et ésotériques, qui prolongent maintenant les pouvoirs sensoriels des scientifiques. Dans l’histoire de tels instruments, il n’y a sans doute pas de cas plus saisissant, qui fasse dire que « le succès appelle le succès », que celui de l’imagerie médicale. Wilhelm Röntgen a réalisé la première photographie aux rayons X en 1895 (en 1901, il recevait le tout premier prix Nobel). La première radiographie dentaire a été faite en 1896, le premier diagnostic basé sur les rayons X posé sur le champ de bataille en Abyssinie en 1897. Cette année-là, les rayons X ont été utilisés pour la première fois en cour. Dans les décennies qui ont suivi, on a assisté au développement de la théorie des rayons X — soit les très courtes ondes électromagnétiques, dont la longueur d’ondes est de 0,10 à 10 nanomètres. Entre 1919 et 1927, des milieux de contraste, d’abord l’air, puis les lipoïdes, puis l’iodure de sodium, puis le dioxyde de thorium, ont rendu les photographies aux rayons X plus informatives. Le tomographe, qui produit l’image d’une coupe interne du patient, a été introduit par Jean Keiffer dans les années 1930, la cristallographie par rayons X est apparue à la même époque. À partir des années 1970, des machines à imagerie beaucoup plus rapides ont été développées, et maintenant, avec la technologie sophistiquée des ordinateurs, nous avons le tomographe assisté par ordinateur (CAT), l’IRM, qui permet de faire disparaître les os et de révéler les tissus, le tomographe par émission de positrons, qui utilise des traceurs radioactifs, et des instruments pour détecter ces traces et créer des images, puis le tomographe EBT17. La théorie à la base d’un instrument pourrait se révéler erronée, peut-être au point d’ébranler la confiance des scientifiques dans le fonctionnement de cet instrument ; mais si la théorie est solidement justifiée, ce scénario, bien que possible, est peu probable. L’instrumentation dépend d’une théorie, mais ce qui explique le fonctionnement d’un instrument est rarement, sinon jamais, la théorie dont les conséquences sont testées par l’instrument, théorie que les observations tirées de l’instrument doit alors confirmer. Ainsi, les scientifiques se tournent vers l’optique pour rendre compte du fonctionnement du microscope grâce auquel ils étudient la constitution des cellules, ou encore celui du télescope qui leur permet d’étudier le mouvement des étoiles. Il est vrai que les théories scientifiques s’entrecroisent, telles les entrées d’une grille de mots croisés, si bien que, par conséquent, la possibilité lointaine d’une dépendance mutuelle préjudiciable ne peut pas tout à fait, en principe, être écartée. Il est vrai aussi que, particulièrement dans les premiers temps, les scientifiques ont parfois eu besoin d’entrer dans les moindres détails pour persuader les autres de la fiabilité de leurs instruments. Certes, les scientifiques prennent parfois des artifices dus à leurs instruments pour des éléments de preuve en bonne et due forme (de l’avis de certains, c’est ce qui s’est produit dans le cas des preuves de vie bactérienne sur Mars). Mais rien de ceci ne signifie que les instruments ne se sont pas, en général, des aides véritables.

Les chercheurs sérieux, dans quelque domaine que ce soit, s’engagent activement dans la quête de preuves : les historiens recherchent des documents, interrogent les survivants, et ainsi de suite ; les détectives suivent et observent les suspects, et ainsi de suite. Mais la recherche en sciences naturelles est souvent une recherche « à un degré supérieur », dans la mesure où elle implique souvent la manipulation des conditions qui vont rendre disponible tel ou tel élément de preuve. Les chercheurs scientifiques mettent toute leur ardeur à concevoir des expériences qui seront aussi informatives que possible, isolant précisément la variable qui les intéresse — comme lorsqu’on travaille sur les entrées croisant telle autre précisément là où les cases admettent des solutions différentes. Les expériences d’Oswald Avery en vue d’identifier la substance responsable de la « transformation bactérienne » fournissent un exemple frappant de la finesse et de la connaissance des faits qu’une bonne conception expérimentale requiert. Chez des souris qui avaient reçu une injection d’une préparation de pneumocoques de type R vivants mais non virulents et de pneumocoques de type S morts mais virulents, Frederick Griffith a découvert des pneumocoques de type S vivants et virulents. Plus tard, des collaborateurs d’Avery ont découvert que les mêmes transformations bactériennes pouvaient être produites in vitro. Pour découvrir ce qui était responsable de celles-ci, Avery a d’abord élaboré un processus sophistiqué pour extraire le « principe de transformation », quel qu’il fût, soit moins d’une once sur vingt gallons de culture. Il a ensuite soumis cet extrait à des tests standards pour les protéines, avec des résultats négatifs, puis à des tests standards pour l’ADN, avec des résultats fortement positifs. Grâce à l’analyse chimique, il a découvert que l’extrait contenait le ratio azote-phosphore de 1,67/1 que l’on attend de l’ADN, mais pas des protéines. Puis, il a découvert que les enzymes reconnues pour dégrader les protéines ou l’ARN laissaient l’extrait intact, mais que celles reconnues pour dégrader l’ADN le détruisaient. Ensuite, en ayant recours à des tests immunologiques, il a découvert que ni la protéine pneumococcale ni la capsule de polysaccharide n’étaient présents. Il a fait tournoyer un extrait de l’échantillon dans une centrifugeuse à très haute vitesse puis a découvert une structure de sédimentation correspondant à l’ADN du thymus du veau. Enfin, il a découvert que sous électrophorèse, les molécules de l’extrait demeuraient ensemble et se déplaçaient assez rapidement, à l’instar des acides nucléiques, et que le profil d’absorption des ultraviolets de l’extrait était le même que celui de l’ADN. Dans une lettre à son frère, Avery écrivait : « La substance est hautement réactive et se conforme très étroitement aux valeurs théoriques de l’acide désoxyribonucléique pur […] Qui aurait pu le deviner18 ? » (En raison de l’influence de l’hypothèse des tetranucléotides, toutefois, il a pris soin d’indiquer en conclusion de l’article qu’il a publié qu’il n’excluait pas que le principe de transformation soit non pas l’ADN lui-même, mais une infime quantité de quelque chose d’autre absorbé par l’ADN.)

Songeons maintenant à la multiplicité des moyens pris afin de s’assurer que les expériences et les observations ne sont pas contaminées, physiquement ou autrement, des plus banals tels l’interdiction d’apporter de la nourriture dans le laboratoire où se déroulent des expériences biochimiques, les listes de vérifications pour s’assurer systématiquement du bon fonctionnement d’un équipement complexe et les formulaires standardisés sur lesquels les observations sont notées de façon à ce qu’aucun détail pertinent ne soit oublié, aux plus sophistiqués, comme le double aveugle, en passant par les plus difficiles, par exemple le choix des procédures d’échantillonnage les plus appropriés eu égard à la question en jeu, procédures qui pourraient biaiser les résultats. Qu’il soit approprié de prendre telles précautions plutôt que telles autres — interdire la nourriture ou les animaux dans le labo, disons, mais pas les souliers et les stylos à bille — dépend de certains présupposés concernant le genre de choses susceptibles d’interférer. Il est concevable que ces présupposés soient erronés, et il est parfois très difficile de les découvrir. Ainsi, parmi les aspects de la manière dont l’expérimentateur conduit tel test psychologique ou les faits concernant l’expérimentateur lui-même, lesquels sont susceptibles d’affecter la réponse ? Lorsque je critique la conception d’une étude psychologique où les sujets ont été prévenus que le but des entrevues auxquelles ils participeraient était d’identifier leur « mode féminin de connaître », je tiens pour acquis que cette suggestion rend probable un éventuel biais des résultats19. On peut concevoir (à la rigueur) que je sois dans l’erreur. Mais que les précautions prises ne soient pas infaillibles ne signifie pas qu’elles ne sont pas, de manière générale, de véritables aides. Lorsque nous critiquons des recherches piètrement menées, nous pouvons déplorer que l’on n’ait pas fait d’efforts suffisants pour mettre la main sur des éléments de preuve pertinents ; ainsi, d’un détective paresseux, on dira : « Il ne s’est même pas donné la peine de retracer la bonne pour lui demander ce qu’elle avait vu. » Ou nous pouvons déplorer que l’on n’ait pas pris suffisamment soin d’établir la valeur de certains éléments ; d’un historien brouillon — et cette fois, le brouhaha soulevé par une lettre montrant prétendument que Marilyn Monroe a fait chanter le président Kennedy est un exemple réel20 —, on dira : « Il a sauté à la conclusion que la lettre était authentique, ignorant le fait que l’adresse comporte un code postal et que du ruban correcteur a été utilisé alors que ni l’un ni l’autre n’existaient au moment où la lettre est censée avoir été écrite. » Et ainsi de suite.
 
Des reproches du même genre valent également pour la recherche scientifique ; mais dans ce cas, nous déplorons, et à juste titre, que certaines précautions appropriées et spécifiques à un certain domaine n’aient pas été prises. Comme le remarque Bridgman, « [lorsque] le scientifique se risque à critiquer le travail de ses collègues scientifiques, comme il n’est pas rare de le faire, il ne base pas ces critiques sur de brillantes généralités concernant le non-respect de la “méthode scientifique”, mais sa critique est spécifique, basée sur certains aspects de la situation particulière21 ». Les critiques d’une étude établissant prétendument l’efficacité médicale de la prière, par exemple, ont objecté que celle-ci n’était pas complètement en double-aveugle22 ; Maddox et compagnie ont fait la même objection concernant le travail du labo de Benveniste établissant prétendument l’efficacité des remèdes homéopathiques à haute dilution : « aucun effort substantiel n’a été fait pour exclure l’erreur systématique, y compris le biais de l’observateur », et « le phénomène décrit n’est pas reproductible au sens ordinaire du terme ». Il est toutefois assez intéressant de remarquer qu’une pensée très humienne [NdRM : inspirée de David Hume, philosophe empiriste du milieu du XVIIIe siècle] sous-tend ces deux critiques : l’idée que des prières faites en faveur d’un patient mais à son insu puisse contribuer à sa guérison est étrangère à la science médicale ; celle qu’une « solution » à ce point diluée qu’elle ne contient plus une seule molécule du supposé « soluté » agisse parce qu’elle laisse des traces dans la « mémoire » de l’eau est profondément en désaccord avec toute la théorie chimique admise, au point qu’il y a beaucoup plus de chances que les découvertes alléguées soient le résultat d’erreurs expérimentales ou de méprises de la part de l’expérimentateur que d’authentiques découvertes23.
 
Investiguer notre prédisposition à l’erreur sous tel ou tel rapport nous rend plus aptes à comprendre quels résultats risquent d’être attribuables à des erreurs expérimentales ou à des erreurs d’autres types. Par exemple, la détection d’une fraude dans la recherche scientifique est souvent déclenchée par quelqu’un qui remarque que certains résultats sont « trop beaux pour être vrais », confirmant une hypothèse avec une netteté supérieure à celle que suggère ce que nous savons de la faillibilité humaine, ou de celle des instruments. En évoquant la conception des expériences et les précautions contre l’erreur expérimentale, j’ai déjà commencé à me hasarder dans le domaine des aides à intellect, mais jusqu’ici, j’ai à peine effleuré les nombreux raffinements et amplifications du raisonnement sur lesquels les sciences s’appuient.
Un des aspects les plus saisissants d’une grande partie de la recherche en sciences naturelles tient à son caractère mathématique. En effet, la naissance de la science moderne peut être attribuée à l’union des mathématiques et de la physique (anticipée par Archimède, sérieusement entreprise par Galilée, que Gillespie devait qualifier de meilleur élève d’Archimède, et perfectionnée avec Newton24). Il suffit de se rappeler qu’il n’y a pas si longtemps, le mot anglais computer référait non pas aux machines auxquelles Alan Turing ne pouvait que rêver, mais aux femmes employées pour calculer la trajectoire des pièces d’artillerie25, pour apprécier le rôle des mathématiques dans l’évolution des aides scientifiques : depuis le comptage au moyen d’entailles sur des bouts de bois ou de nœuds sur un bout de corde en passant par les chiffres romains puis arabes, jusqu’au calcul différentiel et intégral et maintenant l’ordinateur. Déjà au moment de la découverte de la structure de l’ADN par Watson et Crick [NdRM : et de Rosalind Franklin, si souvent oubliée], le travail en biologie devenait presque aussi mathématique qu’en physique ou en chimie. De nos jours, les calculs compliqués sont faits beaucoup plus rapidement et beaucoup plus précisément par les ordinateurs que par les humains ; la presse nous informe du marathon de calcul étalé sur un mois au cours duquel les physiciens du Brookhaven National Laboratory ont calculé le moment angulaire anormal du muon et de la vaste opération de super-calcul grâce à laquelle Celera Genomics a produit sa carte du génome humain. À leur répertoire familier d’expériences in vivo (sur des créatures vivantes) et in vitro (dans des éprouvettes ou des vases de Petri), les biologistes ont maintenant ajouté les expériences in silica, c’est-à-dire simulées par ordinateur26.
 
Mais l’ordinateur est seulement l’exemple le plus évident d’une large catégorie d’« aides au raisonnement ». Les diverses techniques encore controversées de méta-analyse, qui combinent tout un ensemble d’études épidémiologiques ou autres pour en extraire plus d’information qu’aucune d’elles ne pourrait en produire seule, en sont un autre. Dans un article récent fascinant, par exemple, deux chercheurs danois ont analysé de nouveau les données concernant l’« effet placebo », dont l’existence a été tenue pour acquise depuis 1955, alors que Henry Beecher rapportait que 35 pour cent des patients étaient aidés par des placebos. Certains médecins ont maintenant recours aux placebos comme traitement, et certains chercheurs en médecine consacrent leur temps à comprendre comment l’effet placebo pourrait opérer. Mais si les docteurs Hrobjartsson et Gotzsche ont raison, cet effet supposé est largement mythique. À partir de 727 essais potentiellement admissibles, Hrobjartsson et Gotzsche ont réanalysé 114 études (impliquant en tout 7 500 patients atteints de 40 affections différentes) qu’ils ont jugées « bien conçues » ; les patients étaient divisés entre :
1) ceux qui recevaient des traitements médicaux réels ;
2) ceux qui recevaient un placebo ;
3) ceux qui ne recevaient rien du tout.
À l’exception d’un effet léger au niveau de la réduction de la douleur, ils ont conclu qu’il y a peu de preuves que les placebos aient des effets cliniques significatifs27.
Ont-ils raison ? Il est trop tôt pour en être sûr. Mais le travail de ces scientifiques et les réactions d’autres scientifiques illustrent de façon frappante la finesse requise par de tels raffinements méta-analytiques du raisonnement et leur dépendance à l’endroit de la connaissance des faits. Hrobjartsson et Gotzsche critiquent les méthodes de recherche de Beecher en faisant valoir qu’elles ne pouvaient pas adéquatement distinguer les effets des placebos du cours naturel des maladies, la régression à la moyenne et autres facteurs (par exemple l’automédication par les patients, la possibilité que certains « placebos » ne soient pas entièrement inactifs après tout). Mais ils ont aussi reconnu que leurs propres méthodes pouvaient avoir besoin de plus de raffinement, observant que divers types de biais pouvaient avoir affecté leurs propres découvertes, en ce qui concerne les résultats subjectivement rapportés, en particulier.
 
Le caractère social de la recherche scientifique, qui est parfois vu comme une menace à ses prétentions épistémiques, serait mieux conçu comme un autre type d’aide faillible. Un grand nombre de tâches sont mieux effectuées si plusieurs personnes sont impliquées, mais le travail scientifique ne ressemble guère ni au catapultage de cent livres de petits pois — plus il y a de gens, plus cela se fait vite —, ni au transport d’un billot très lourd, qui peut être soulevé par plusieurs personnes mais non par une seule. Ce travail est complexe, intriqué et comporte de multiples facettes comme — eh oui ! — le travail sur une vaste grille de mots croisés.
 
La justification est affaire de degré ; les degrés de justification de théories rivales, qui plus est, ne seront pas nécessairement ordonnés de façon linéaire. Dans cette vaste zone grise où une attitude plus ou moins optimiste vis-à-vis d’une affirmation quelque-peu-mais-pas-totalement justifiée est raisonnable, il n’y a pas d’étape simple qui permette de passer des degrés de justification à des « règles d’acceptation et de rejet ». Une conjecture pour le moment plus ou moins développée pourrait valoir la peine d’être explorée bien qu’elle soit, jusqu’ici, non justifiée ; « la » meilleure façon de travailler consiste souvent à laisser différents membres de la communauté travailler de manières différentes.
 
Comme l’a observé Duhem, face à un problème non résolu, les sciences se trouvent souvent dans un état d’indécision entre des approches plus audacieuses et d’autres plus prudentes28. Certains d’entre nous sont prompts à gommer une entrée dans une grille de mots croisés lorsque les contraintes qu’elle impose sur les autres entrées commencent à nous gêner, d’autres sont plus lents à changer quelque chose. Si nous travaillions ensemble, je vous empêcherais peut-être de vous cramponner trop longtemps à une idée fixe, et vous m’empêcheriez peut-être de renoncer trop facilement à une idée prometteuse. Cela suggère que la recherche scientifique tend à mieux se porter lorsque la communauté comprend, comme c’est généralement le cas, certains individus prompts à se lancer dans des conjectures sur de nouvelles théories possibles lorsque les éléments de preuve commencent à desservir l’opinion reçue, et d’autres qui sont plus enclins à tenter de modifier avec patience ce dont ils disposent déjà.
 
Michael Polyani a déjà souligné ce point important : bien que la meilleure façon d’organiser une armée d’écosseurs de pois pourrait être de confier à une seule personne la direction des opérations, pour la recherche scientifique, ce serait inapproprié, en raison même de sa complexité, de même que ce le serait pour une équipe travaillant sur un puzzle géant29 — ou, pour reprendre mon propre exemple, non le sien, sur une vaste grille de mots croisés. Comme Polyani l’a bien vu, il vaut mieux que différentes personnes, chacune avec son tempérament plus ou moins conservateur, ses forces et ses faiblesses, fassent ce qu’elles font le mieux. Parmi les nombreux et divers talents qui sont utiles en science, c’est l’extraordinaire créativité intellectuelle qui a permis aux héros de l’histoire des sciences de faire leurs étonnantes percées théoriques qui vient en premier lieu à l’esprit. Mais la liste est longue et diverse, comprenant entre autres ce don spécial pour discerner les motifs récurrents dans ce qu’ils voient qui échoit à certains scientifiques, comme, semble-t-il, le talent musical échoit à d’autres ; l’ingéniosité dans la conception d’expériences ou dans l’invention d’instruments, de tests ou de modèles mathématiques ; la simple patience dans le laborieux processus de la vérification et de la revérification.
 
C’est ici que les questions de communication, d’expertise et d’autorité deviennent notre point de mire. Si on ne veut pas dilapider ses forces en refaisant ce qui a déjà été fait, le travail de chacun doit être librement et convenablement mis à la disposition des autres. Et les scientifiques ont besoin, non seulement d’être en mesure de regarder par-dessus l’épaule des autres alors qu’ils travaillent, mais aussi de pouvoir se jucher sur les épaules de ceux qui sont passés avant eux, car il faudrait à chaque fois tout reprendre de zéro si on ne pouvait tenir les résultats précédents pour acquis. Les problèmes liés à la communication, à la transmission des résultats recoupent ceux relatifs à l’expertise et l’autorité. Des journaux encombrés d’articles écrits par des loufoques et des illuminés rendraient la recherche plus difficile, non pas plus facile. D’où le besoin d’avoir des moyens de distinguer le cinglé et l’incompétent du chercheur compétent — recommandations, évaluations par les pairs — de façon à s’assurer que ce que les journaux diffusent n’est pas de la camelote mais des travaux valables.
Comme les précautions prises contre la contamination dans les laboratoires et ainsi de suite, ces mécanismes sont faillibles. Des évaluateurs pas tout à fait honnêtes peuvent être tentés d’empêcher la publication des travaux de leurs rivaux ; des évaluateurs pas tout à fait qualifiés peuvent manquer des connaissances préalables requises pour faire une évaluation juste ; des évaluateurs sans imagination peuvent être incapables d’apprécier des idées vraiment innovatrices. Il y a, de plus, un spectre très large entre la conjecture scientifique hétérodoxe mais créatrice, et la pathologiquement cinglée ; une idée tordue ne se présente pas nécessairement avec la mention « désespérée », une idée créatrice et hétérodoxe avec la mention « prometteuse ». Ce qui fait qu’un travail est jugé valable ou pas doit dépendre de ce qui est tenu pour des faits connus. Ainsi, Martin Gardner écrit, estimant qu’Immanuel Velikovsky dépasse vraiment les bornes, que ses idées, « si elles étaient correctes, demanderaient qu’on récrive la physique, l’astronomie, la géologie et l’histoire de l’Antiquité30 ». Ce qui est tenu pour des faits connus est parfois faux — l’œuvre de Darwin, après tout, a exigé que l’on récrive une grande partie de ce qu’on croyait savoir des fossiles —, ces jugements peuvent donc être erronés. Mais comme pour les précautions contre la contamination expérimentale dont il a été question plus tôt, que ces précautions soient faillibles ne signifie pas qu’elles ne sont pas, en général, de véritables aides.
Nous devons dépasser l’idée que « plusieurs mains allègent la tâche » pour en venir à comprendre que la recherche implique une division du travail d’un (ou plusieurs) genres des plus subtils ; dépasser l’idée que la science est affaire de « confiance » pour en venir à mettre au jour le délicat équilibre entre, d’une part, la critique mutuelle et la vérification institutionnalisées et, d’autre part, l’autorité institutionnalisée des résultats bien justifiés auxquels est parvenue la meilleure recherche qui soit en sciences naturelles. Les scientifiques comptent sur la compétence et l’expertise de chacun ; mais, comme notre choix de mots l’indique, la confiance et l’autorité impliquées ne sont pas l’apanage de certaines personnes ou même de certaines positions, mais des distinctions qui se méritent.
À cette image des scientifiques qui regardent par-dessus les épaules les uns des autres, ou qui se juchent sur les épaules de ceux qui les ont précédés, je dois ajouter, puisque la recherche dans les sciences peut être affaire de compétition autant que de coopération, que l’on voit parfois des scientifiques se frayer un chemin à coups de coudes. (Je fais de mon mieux, mais brosser le tableau complet exige vraiment les talents d’un Brueghel !) Bien que ce ne soit pas invariablement ou nécessairement le cas, la compétition entre personnes ou équipes rivales peut être productive : l’espoir de battre les autres types pour obtenir le prix Nobel peut donner lieu à des miracles d’efforts intellectuels ; les tenants d’une approche ou d’une théorie sont motivés à traquer les éléments de preuve susceptibles d’être défavorables à leurs rivaux, éléments que ceux-ci sont tentés de négliger ou de minimiser. La compétition peut être conçue comme un autre exemple d’aide ; non pas, comme le microscope, une aide aux sens limités des êtres humains, ni, comme une analogie bien choisie, une aide à nos imaginations limitées, mais une aide à notre énergie limitée et à notre fragile intégrité intellectuelle.
Comme les autres, les aides sociales sont faillibles. Ainsi que le suggère le côté ouï-dire de la littérature scientifique sur l’effet placebo, avec ses couches sur couches de références croisées dans une multitude d’articles scientifiques qui remontent tous à l’unique étude insatisfaisante de Beecher, la confiance des scientifiques est parfois mal placée. La compétition peut mener à un gaspillage de ressources, même à la suppression d’un travail valable ; la coopération peut prolonger une recherche inutile. Mais « faire l’impossible avec son propre esprit », c’est aussi tenter de comprendre dans quelles circonstances les instruments ou la pratique de citations sont susceptibles de nous égarer, dans quelles circonstances la compétition est susceptible de tourner au vinaigre et d’être contre-productive, dans quelles circonstances la coopération est susceptible de dégénérer en expansionnisme bureaucratique, en travail inutile ou en promotion mutuelle. Et si on peut comprendre cela, on peut concevoir des garde-fous — imparfaits et faillibles, comme toujours, mais néanmoins utiles — contre le manque de précautions.
Les aides scientifiques sont souvent locales. (Un physicien n’a pas à se soucier, contrairement à un biochimiste, des animaux dans son laboratoire — en tout cas pas pour les mêmes raisons !) Néanmoins, la recherche scientifique et les autres genres de recherches sont désormais entrelacés de toutes sortes de manières, et les aides scientifiques sont aussi utilisées par d’autres. Les détectives comptent sur les techniques de la science médico-légale comme le typage du sang, les empreintes génétiques et le reste. Les historiens de l’Antiquité ont récemment commencé à se servir de techniques conçues pour la détection du cancer du sein pour déchiffrer les « cartes postales » de plomb que les soldats romains envoyaient chez eBleuux31. D’autres historiens ont eu recours à l’analyse au neutron pour montrer que des morceaux de jaspe retrouvés sur un site dans le nord de Terre-Neuve contenaient des traces d’éléments présents seulement dans le jaspe du Groenland et d’Islande, confirmant ainsi la conjecture voulant que les Vikings auraient atteint l’Amérique du Nord un demi-millénaire avant Christophe Colomb32. General Motors se sert de techniques statistiques développées par les centres d’épidémiologie pour détecter des « épidémies » potentielles de défectuosités dans leurs voitures et camions33. Et ainsi de suite. À l’occasion, bien que ce soit moins fréquent, les scientifiques empruntent aux autres chercheurs, lorsque, par exemple, un arbre généalogique compilé par le père d’une personne souffrante apporte un indice vital pour l’identification d’un défaut génétique responsable de la pancréatite héréditaire34.

3. Réévaluation de l’ancien déférencialisme et du néo-cynisme

En retournant aux vieux déférencialistes et aux nouveaux cyniques, un merveilleux poème pour enfants me revient à l’esprit, Les aveugles et l’éléphant. Un Hindou aveugle, avançant à tâtons à côté d’un éléphant, décrète qu’un éléphant « ressemble fort à un mur », un autre, s’emparant de sa queue, qu’un éléphant « ressemble fort à une corde », etc. :

Et ainsi des hommes de l’Hindoustan

Ont discuté, fort et longtemps Chacun défendant sa propre opinion Se surpassant en entêtement et en conviction Bien que chacun eût en partie raison Et que tous fussent dans l’erreur35

 
Les vieux déférencialistes ont, avec raison, tenu pour acquis que les sciences naturelles ont connu des succès éclatants. Mais ils se sont trompés dans la mesure où ils ont supposé que l’explication de ces succès reposait sur une méthode de recherche de nature étroitement logique ou quasi logique, propre à la science, qui garantissait sinon le succès, du moins le progrès. Les nouveaux cyniques sont à juste titre sceptiques vis-à-vis de l’existence de la « méthode scientifique », du moins au sens espéré ; et ils voient bien qu’en se concentrant de façon trop exclusive sur les aspects étroitement logiques de la science, on passe outre le fait que, quoi qu’elle puisse être par ailleurs, la science est une institution sociale. Mais ils ont tort lorsqu’ils concluent qu’il est illusoire de penser que la recherche scientifique est de quelque façon épistémologiquement éminente. Plutôt que d’insister davantage sur cette idée générale, permettez-moi de l’appliquer, à la lumière de la conception qui vient d’être décrite ici, à certains vieux débats concernant le problème de la démarcation et la distinction entre découverte et justification.
 
Pour les vieux déférencialistes — pour les poppériens en particulier, mais aussi pour les positivistes, quoique de façon différente —, la distinction entre science et non-science était une préoccupation importante, confortant l’usage honorifique du mot « science » et le mythe d’une méthode scientifique caractéristiquement rationnelle et confortée par eux36. Mais si les vieux déférencialistes se préoccupaient trop de la question de la démarcation, les nouveaux cyniques (qu’ils pensent que la science n’est qu’une grande et puissante institution sociale parmi d’autres, ou qu’une création de l’imagination parmi d’autres, pas essentiellement différente de la fiction) écartent trop facilement du revers de la main les prétentions épistémologiques des sciences. Considérant l’usage honorifique de la mention « scientifique » comme une nuisance, et sceptique à l’endroit de la « méthode scientifique » au sens déférencialiste du terme, je ne suis pas portée à accorder au « problème de la démarcation » la même importance que certains vieux déférencialistes. Mais, considérant que le terme « science » désigne une fédération de genres de recherche épistémologiquement éminents, j’accorde aux enjeux épistémologiques une place bien plus centrale que les nouveaux cyniques.
La première chose à dire est que la « non-science » est une catégorie vaste et diverse, comprenant les nombreuses autres activités qui ne sont pas de l’ordre de la recherche, les diverses formes de pseudo-recherches, la recherche de caractère non empirique et la recherche empirique d’autres genres que la recherche scientifique ; pour rendre les choses encore plus compliquées, il y a encore un tas de cas limites et hybrides. L’usage du terme « scientifique » et des termes apparentés pour vanter des recherches empiriques de tous ordres incite les scientifiques comme les profanes (et les juges — mais je ne vais pas me lancer dans des problèmes d’ordre légal ici37) à accuser la science piètrement conduite de ne pas être de la science du tout. Mais en fait de critique épistémique d’ordre général, « non scientifique » est aussi peu éclairant que qualifier de « scientifique » tout ce qu’on veut louanger.
L’expression « pseudo-science », qui est censée référer aux activités se présentant comme des sciences mais qui n’en sont pas, mérite une attention particulière. Son caractère péjoratif dérive en partie de ce qu’on lui impute de fausses prétentions, mais aussi en partie des connotations honorifiques de « scientifique ». Écoutons Bridgman de nouveau : « [Le] scientifique à l’œuvre se soucie toujours beaucoup trop des détails importants pour vouloir perdre son temps à des généralités38. » À mes yeux aussi, au lieu de reprocher à un travail d’être « pseudo-scientifique », il vaut toujours mieux spécifier ce qui, exactement, ne va pas : que ce n’est pas une recherche honnête ou sérieuse ; qu’elle repose sur des présupposés mal étayés ou bien trop vagues pour pouvoir être corroborés ; qu’elle utilise un symbolisme mathématique, ou peut-être un appareillage en apparence très élaboré, purement décoratif ; etc.
Lakatos s’inquiète de ce que « si Kuhn a raison, il n’y a pas de démarcation explicite entre science et pseudo-science, pas de distinction entre progrès scientifique et déclin intellectuel, il n’y a pas de standard objectif d’honnêteté intellectuelle […] Quels critères peut-il alors offrir pour établir la démarcation entre progrès scientifique et dégénérescence intellectuelle39 ? ». En quelques phrases seulement, Lakatos invoque simultanément la science, le progrès scientifique, l’honnêteté intellectuelle et la santé intellectuelle d’une culture — qui sont tous des concepts bien distincts, quoique interreliés de façon subtile et complexe. En particulier, être prêt à reconnaître des éléments de preuve négatifs n’est pas un critère de la science authentique ; c’est une condition de l’honnêteté intellectuelle — pour les scientifiques comme pour les chercheurs de tous genres. Darwin écrit qu’il a toujours suivi « une règle d’or, à savoir que chaque fois qu’un fait publié, une nouvelle observation ou une pensée me tombait dessus, qui s’opposait à mes résultats généraux, d’en prendre note invariablement et tout de suite ; car l’expérience m’a appris que ces faits et pensées étaient beaucoup plus susceptibles d’échapper à la mémoire que ceux qui sont favorables40 », expérience qui est familière à quiconque — scientifique, historien, journaliste, ou même philosophe — s’est déjà engagé dans une recherche sérieuse.
Bien sûr, à certaines fins, il est parfois nécessaire de tracer une ligne rudimentaire entre la science et les autres choses. Une façon de faire pourrait consister à penser que les sciences diffèrent d’activités telles que la danse folklorique ou l’art de plaider en ce que ce sont des genres de recherche ; qu’elles diffèrent d’autres genres de recherche empirique comme l’histoire ou l’érudition légale ou littéraire en vertu de leur sujet ; et peut-être, qu’elles diffèrent de la théologie naturelle en vertu du genre d’explications qu’elles admettent. Aussi sommaire que cela puisse être, ce n’est pas un mauvais point de départ pour une explication de la manière dont, disons, la science diffère de la littérature ou de l’industrie du divertissement. Mais si nous voulons comprendre les aspects historiques de la science sociale, de la biologie évolutionniste ou de la cosmologie, tout en évitant d’assimiler la science à l’histoire, nous aurons besoin de quelque chose de plus subtil. Et si nous voulons comprendre comment le créationnisme diffère épistémologiquement de la cosmologie ou de la biologie évolutionniste, nous ferions mieux de nous concentrer directement sur des questions concernant les éléments de preuve et la justification, au lieu de faire tout un plat sur la question de savoir si le créationnisme est de la mauvaise science, ou pas de la science du tout.
 
Revenons à la distinction découverte/justification. Les déférencialistes anciens et modernes ont espéré confiner les aspects sociaux et psychologiques de la science au contexte de la découverte et se concentrer sur le joli, logique et bien ordonné contexte de la justification41. Mais les nouveaux cyniques, naturellement, contestent la légitimité de la distinction. Toute cette affaire a encouragé à la fois la tendance déférencialiste à simplifier indûment le processus de la recherche et l’empressement des cyniques à ignorer le rôle des éléments de preuve.
 
Le problème est moins qu’il n’y a pas de distinction à tirer du contraste entre la découverte et la justification, mais qu’il y en a beaucoup trop. Il y a certainement une différence entre la question de savoir comment on est venu à une théorie et celle de savoir ce que valent les éléments de preuve pertinents. Il y a certainement différentes étapes de la recherche : une théorie est conçue, développée, testée, raffinée, modifiée, présentée dans les revues, etc. Et il y a certainement une différence entre les questions d’ordre psychologique et social concernant la recherche scientifique et celles d’ordre épistémologique. Mais identifier le contexte de justification à l’étape de présentation de la recherche, comme Reichenbach, c’est risquer de confondre la question de la qualité des éléments de preuve et celle de savoir ce que fait un scientifique pour persuader ses collègues de la véracité de sa théorie. Et identifier le contexte de la découverte à la sphère du psychologique et du sociologique et le contexte de la justification à la sphère de la logique, comme Popper, c’est risquer de travestir le fait que parvenir à une hypothèse ne se fait généralement pas à l’aveuglette, mais implique des inférences, et que recueillir, partager et soupeser les éléments de preuve pertinents à l’évaluation d’une hypothèse est généralement une entreprise collective.
Comme pour le problème de la démarcation, je voudrais proposer de mettre l’accent ailleurs, cette fois sur le rôle de l’inférence dans le processus par lequel les scientifiques arrivent à des théories, et sur celui des interactions entre les scientifiques lorsqu’ils évaluent les éléments de preuve. Aucune règle d’inférence ne garantit une bonne conjecture, mais une bonne conjecture doit être compatible avec ce qui est déjà connu (et si possible l’impliquer). Songez à quel point les contraintes étaient fortes pour les solutions possibles au problème de la structure de l’ADN, étant donné le vaste réseau de croyances de fond sur lequel Crick et Watson s’appuyaient, et les photographies de Franklin de la forme B. Watson est tombé sur la nature exacte des paires de base « par un heureux hasard », rappelle Crick, mais on aurait pu y arriver par élimination, en testant systématiquement les paires suggérées par les règles de Chargaff42. Et, de même que quelque chose d’inférentiel est impliqué lorsque l’on aboutit à une conjecture plausible, de même quelque chose de social — l’interaction de membres plus ou moins conservateurs de la communauté scientifique pendant que les éléments de preuve nécessaires pour trancher entre une conjecture et ses rivales sont cherchés et triés — intervient dans le processus par lequel le résultat en vient éventuellement à être mentionné dans les ouvrages de référence ou bien rejeté.

4. Et en conclusion

Commentant l’article récent du New England Journal, le docteur Clement McDonald, qui dix-huit ans plus tôt publiait un article remettant en question l’authenticité de l’effet placebo, observe que « ce qu’il y a de bien avec la science, c’est que tôt ou tard, la vérité sort au grand jour43 ». Sans doute que ceci semble un peu naïf ; néanmoins, de façon grossière, cette affirmation rend compte de quelque chose d’important. Le progrès a été réduit en lambeaux ; toutefois, grâce aux sciences naturelles, nous en savons bien plus aujourd’hui sur le monde qu’il y a, disons, quatre cents ans.

Si l’histoire de l’ADN illustre ce qui fait la gloire de la science, la saga du météorite martien en illustre la décrépitude. 1996 : les scientifiques suggèrent que les carbonates que le météorite dégage sont l’indice d’une vie bactérienne primitive sur Mars ; 1997 : d’autres scientifiques suggèrent des explications rivales à la présence de carbonates ; 1998 : d’autres proposent que ces traces bactériennes sont dues à une contamination terrestre ; 1999 : des photographies prises par satellite indiquent qu’il pourrait y avoir de l’eau sous le permafrost martien, et le vaisseau spatial Polar Lander est envoyé à la recherche de preuves supplémentaires ; janvier 2000 : on pense que le Lander a été perdu quand il s’est écrasé dans un canyon sur Mars ; février 2000 : on suppose que certains signaux mystérieux pourraient être émis par le Lander après tout ; avril 2000 : les chercheurs de la NASA pensent que le Lander s’est écrasé sur la surface gelée de Mars et s’est fracassé44. Malgré tout, je ne doute pas que la vérité sortira un jour.
 
Laissez-moi suggérer une réinterprétation amicale de l’observation de Lakatos selon laquelle « il n’y a pas de rationalité instantanée », et de la conception de l’histoire de la science comme étant « écrite par le côté gagnant » de Kuhn. Le progrès peut être modeste et avancer à petits pas, ou grand et révolutionnaire, ou n’importe où entre les deux. Il peut résulter d’un accident heureux voire d’une erreur féconde, comme il arrive lorsqu’un scientifique, par ignorance ou par confusion, formule une hypothèse incompatible avec ce qui est tenu pour un fait connu, mais n’en est pas un. À certaines époques et à certains endroits, la recherche scientifique stagne ou même régresse, et ce n’est qu’avec le recul qu’il devient clair que tel ou tel changement était progressif. Néanmoins, si j’ai raison, il n’y a rien de mystérieux à ce que, dans l’ensemble, et dans une perspective à long terme, la recherche en sciences naturelles ait progressé. Car elle repose sur des aides qui, bien que faillibles et imparfaites, tendent généralement à aider l’imagination, à étendre l’accès aux données empiriques, et à consolider le respect pour les données. Tous les pas n’iront pas dans la bonne direction, loin de là, mais dans la mesure où les aides réussissent, la tendance générale ira dans la direction d’un ancrage plus solide dans l’expérience et d’une intégration explicative plus grande.

 
Tous droits réservés © Société de philosophie du Québec, 2003

Defending Science—Within Reason

Stage doctoral "Science sans conscience n'est que ruine de l'âme"

Nouveau stage doctoral « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » – De l’éthique à l’université.  Deux stages prévus, co-dirigés par Guillaume Guidon et Richard Monvoisin. 

Inscriptions au DFI  (service Doctoral pour la Formation, l’Initiation et l’insertion professionnelles de l’Université de Grenoble)

Stage 1 : lun 17, mar 18 et lun  24 novembre 2014
Stage 2 : lun 23, mar 24 février et lun 2 mars 2015

Objectifs visés :

  • Analyser les postures idéologiques sous-jacentes en science et questionner sans complaisance le statut, les enjeux et le rôle de la science.

  • Créer un outil pédagogique critique exploitable durant le stage.

Résumé :

« Sapience n’entre point en âme malivole, et science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

Rabelais, « Pantagruel » (1532)

Sur quelle base porter un jugement moral sur une action ? Faut-il juger une invention, ou une grande découverte scientifique, au regard de ses conséquences pratiques ou prévisibles ?

Faut-il condamner l’inventeur du couteau, ou Einstein pour ses théories en physique ayant permis la bombe atomique ? D’un autre côté, innover, inventer n’est-il pas un droit, voire un « devoir moral », récompensé par l’institution ? Faut-il freiner les études scientifiques au nom de leurs conséquences ultérieures ?

Nous verrons à travers ce stage comment il est possible de mobiliser la raison dans les réflexions éthiques, et de bien cerner les parts subjectives de nos analyses. Nous essaierons de montrer, à quatre voix, dans un tiraillement entre conséquentialisme et déontologisme, que le questionnement est récurrent : si je fais ceci plutôt que cela dans telle situation, au nom de quoi pourrais-je dire que ma décision est la bonne ? Cette question est rendue d’autant plus piquante que nous, enseignants et chercheurs, faisons profession d’intellectuels : avons-nous une responsabilité plus grande dans nos choix moraux ?

Au moyen d’outils simples, et de bases épistémologiques claires, nous développerons une grille d’analyse de grands sujets et des grandes notions éthiques, et voyagerons au travers de trois thématiques aux objets différents, mais aux impacts sociopolitiques majeurs :

  • la santé,

  • l’histoire et sa mémoire,

  • et la science politique.

Le troisième jour permettra aux doctorant.e.s de s’emparer d’un sujet posant un problème éthique, de le décortiquer en groupe et d’en faire un outil pédagogique sur le site de ressources critiques www.cortecs.org.

Résumé technique :
Stage en 2j +1
Max : 12

Responsables : Guillaume Guidon, Richard Monvoisin
Intervenant-es : Clara Egger, Nicolas Pinsault

Jour N°1

  • Introduction – R. Monvoisin

Grands courants de la philosophie morale – Illustrations et limites de chacune

Déontologisme et conséquentialisme. Que fournit la science aux débats moraux ? Réalisme et matérialisme méthodologique.

  • Science et santé – N. Pinsault

Réflexions critiques sur la notion de maladie et de bien-être.

Interactions art du soin / données scientifiques. Légitimité du placebo. Alternatives. Libre choix. Nouvelles technologies. Marché. Liens d’intérêts. Dépendance santé / industrie. Secret médical.

Jour N°2

  • Éthique et sciences politiques – C. Egger

Sciences politiques et positionnements éthiques.

Discours creux. Analyses grossières. Vernis de scientificité et concepts flous. Leurs dangers dans l’explication du monde politique et social. Propagandes et idéologies. Rôle de l’intellectuel.

  • L’Histoire et sa mémoire – G. Guidon

Enjeux éthiques, politiques et sociaux de l’Histoire.
Instrumentalisation, révisionnismes et négationnismes.
Invention de mythes et roman national. Problématique des lois mémorielles.

Bandes dessinées et esprit critique

Il n’y a pas de mauvais support à la transmission de l’esprit critique : radios par exemple, films, fictions… et la bande dessinée (BD). Longtemps considérée comme un art mineur, la BD est pourtant une manière facile et ludique d’amener à la lecture quelqu’un qui lit peu ou pas. Dans cet article, nous allons recenser lentement les BD qui à notre connaissance peuvent être utilisées comme ressources pour l’esprit critique.

Vous en connaissez ? Écrivez-nous !

RM : Richard Monvoisin NG : Nicolas Gaillard EC : Elsa Caboche A V-R : Agnès Vandevelde-Rougale GD : Gwladys Demazure AG : Albin Guillaud ND : Nelly Darbois AB : Alice Bousquet.


Table des matières

Physique

Les mystères du monde quantique, de Thibault Damour et Burniat

Universal war 1, de Denis Bajram

Biologie

Genetiks

Psychologie

Ann Sullivan et Helen Keller, de Joseph Lambert (2013)

Mon ami Dahmer, de Derf Backderf (2013) 

La rebouteuse,de Benoît Springer et Séverine Lambour

Dérives sectaires

Dans la secte

L’Ascension du Haut Mal, de David B.

Mathématiques, logique

Logicomix

Épistémologie, pseudo-sciences, mythes scientifiques

Fables scientifiques, de Darryl Cunningham

Les céréales du dimanche matin

Histoire

Ni dieu ni maître : Auguste Blanqui, l’enfermé, de Loïc Locatelli Kournwsky et Maximilien Le Roy

La Pasionara, de Michèle Gazer et Barnard Ciccolni

Cher pays de notre enfance, d’Étienne Davodeau et Benoît Collombat (2015).

Économie, politique

SOS Bonheur, de Griffo et Van Hamme

SOS Bonheur, saison 2, de Griffo et Desberg

Thoreau, la vie sublime, de A. Dan et Leroy

Plogoff, de Delphine Le Lay et Alexis Horellou

L’affaire des affaires, tomes 1,2,3, de Denis Robert, Yan Lindingre et Laurent Astier

 

Le Capital de Marx & Engels

Le Prince de Machiavel

Pendant que la planète flambe, 50 gestes simples pour continuer à nier l’évidence

 Médias

La machine à influencer, Brooke Gladstone et Josh Neufeld

La Revue dessinée

Genre et sexualités

Le vrai sexe de la vraie vie, Cy

Un autre regard, Emma

Rosa la rouge, Kate Evans

 Divers

Tu mourras moins bête, Marion Montaigne

Glacial Period, de Nicolas de Crécy

Les funérailles de Luce, de Benoît Springer

Audio

Cycle Histoire de la BD, dans La fabrique de l’histoire, sur France Culture.

Physique

  • Les mystères du monde quantique, de Thibault CorteX_mystere-du-monde-quantique_2016Damour et Burniat

Explorer les « mystères » quantiques avec Bob, son chien, Rick, Thibault Damour qui gère la crèmerie en terme de physique théorique, et le dessin sympathique de Burniat. On croisera dans cette épopée Planck, Einstein, de Broglie, Heisenberg, Schrödinger, Bohr, Born, Everett, et tout le bestiaire du domaine.

RM

  • Universal war 1, de Denis Bajram

CorteX_universal_war_1_couvt4 CorteX_UniversalWarOne04_extrait

Hexalogie (c’est-à-dire série de 6 volumes) tout à fait remarquable : l’histoire de la troisième flotte fédérale veillant sur la périphérie du système solaire au milieu du XXIe siècle nous fait traverser le problème des « trous de ver » en physique, des multivers et de quelques illustrations de « paradoxes temporels », ainsi qu’un petit festival de questionnements éthiques et politiques stimulants. Cette série de Denis Bajram, éditée entre 1998 et 2006 chez Soleil Productions avant d’être reprise dans la collection Quadrant Solaire, compte six tomes de 48 pages, ornés de commentaires OFF à la fin, avec des « bulles ratées », et quelques techniques de réalisation captivantes. Regret personnel, des ravins intellectuels proposés par le scénario jouxtent quelques ficelles un peu grossières, et il y a un ou deux personnages vraiment malmenés. Mais c’est une goutte critique dans un océan que j’ai englouti d’une traite. 

RM

Biologie

  • Genetiks

La trilogie Genetiks (2007, 2008, 2010), de Richard Marazano et Jean-Michel Ponzio, nous entraîne dans le monde de Thomas Hale, chargé de recherche pour le Laboratoire Genetiks. Au fil des pages et de ses cauchemars se dévoile le projet de la privatisation du génome humain et un monde où le corps prend la valeur de pièces détachées, ce qui n’est pas sans rappeler celui de Vanilla Sky (film de Cameron Crowe, 2001) ou de Matrix (film de Larry et Andy Wachowsky, 1999). A une époque où la brevetabilité du vivant devient possible, la lecture de Genetiks est un signal d’alarme.

A-VR.

Psychologie

  • Ann Sullivan et Helen Keller, de Joseph Lambert (2013)

    CorteX_BD_Sullivan_Helen_keller

J’ai déjà évoqué l’histoire d’Helen Keller et de sa professeur Ann Sullivan dans « Les vies radicales d’Helen Keller, sourde, aveugle et rebelle ». (ici).

Là, cette BD, dont le titre d’origine est Annie Sullivan and the trials of Helen Keller m’a tordu d’émotion dès la première page (que je reproduis plus bas). Le dessin de Joseph Lambert est touchant, et cette histoire est aussi peu connue que ne sont connus les sourds, aveugles et autres « handicapés », qui frayent dans des sphères ignorées des « normaux ». Une très bonne amie m’avait expliqué que pour que son père sourd ne voie pas sur ses lèvres les causeries avec sa sœur, elle avait pour méthode de signer (faire les signes de la langue des signes) dans la main de celle-ci. J’en étais resté pantois. Là, c’est tout l’itinéraire d’une fille aveugle et sourde, qui va devenir écrivain et militante féministe, par l’opiniâtreté de sa professeur à l’histoire tout aussi mal embarquée. Une leçon humaine, militante, et une mise en lumière sur l’une des luttes des « non-normaux » dont on parle si peu… alors qu’à tout bien peser, entre être handicapé ou non, il n’y a parfois qu’une rue, un tram, un vélo renversé. Nous devrions adapter le monde au dénominateur le plus vulnérable, et non l’inverse. Editions ça et là. Téléchargez un extrait  (1.4 Mo)

RM

Première page BD Sullivan et Keller

  • Mon ami Dahmer, de Derf Backderf (2013)  CorteX_Mon_ami_Dahmer

Voilà une BD peu joyeuse, et peu complaisante, sur l’enfance et la genèse de celui que l’histoire appellera désormais le cannibale de Milwaukee.

Derf Backderf a passé son enfance à Richfield, petite ville de l’Ohio située non loin de Cleveland. En 1972, il entre au collège, où il fait la connaissance de Jeffrey Dahmer, un enfant étrange et solitaire. Les deux ados se lient d’amitié et font leur scolarité ensemble jusqu’à la fin du lycée. Jeffrey Dahmer deviendra par la suite l’un des pires tueurs en série de l’histoire des États-Unis. Son premier crime a lieu à l’été 1978, tout juste deux mois après la fin de leur année de terminale. Il sera suivi d’une série de seize meurtres commis entre 1987 et 1991. Arrêté en 1991, puis condamné à 957 ans de prison, Dahmer finira assassiné dans sa cellule en 1994. Mon Ami Dahmer estCorteX_Mon_ami_Dahmer_page

l’histoire de la jeunesse de ce tueur, à travers les yeux de l’un de ses camarades de classe. Précis et très documenté, le récit de Derf Backderf, journaliste, décrit la personnalité décalée de Dahmer qui amuse les autres ados de cette banlieue déshumanisée typique de l’Amérique des années 1970. Dahmer enfant vit dans un monde à part, ses parent le délaissent, il est submergé par des pulsions morbides, fasciné par les animaux morts et mortifié par son attirance pour les hommes. J’aurais bien aimé que l’auteur aille plus loin que cette première partie, car l’histoire de Dahmer n’est pas très connue hors-USA. Mais Backderf pointe un aspect très lourd à méditer : comment se fait-il que jamais, quoi qu’il put faire durant sa scolarité, les services scolaires ou sociaux ne se sont alertés une seule fois sur son cas ?

Éditions ça et là. Téléchargez un extrait  (4.2 Mo)

Merci à Sandra Giupponi et Yannick Siegel pour cette découverte.

RM

  • La rebouteuse,de Benoît Springer et Séverine CorteX_la_rebouteuseLambour

« Médecines et destins parallèles dans un village sous tension… Saint-Simon, un petit bourg écrasé de soleil, et de secrets. Alors qu’Olivier y revient après cinq ans d’absence enterrer son père, la Mamé – une toute-puissante rebouteuse – est absente du village depuis plusieurs jours, laissant ses ouailles dans une détresse malsaine. Les villageois s’inquiètent et les conversations au bar s’enveniment entre les sceptiques et les habitués de ses plantes médicinales. C’est quand tous les villageois se retrouvent lors de la fête enivrante du 14 juillet que les esprits s’enflamment et que se règlent les comptes. Et si la Mamé était morte, que deviendrait le village sans elle ? Manque-t-elle vraiment tous les villageois ? Et le père d’Olivier, de quoi est-il mort ?… » (résumé de bedetheque.com)

Dérives sectaires

Les mécaniques d’emprise sectaire sont assez peu intuitifs, et lorsque nous abordons ces sujets, qui viennent vite dans nos enseignements, il nous faut d’abord balayer quelques idées reçues ; il faut ensuite détailler les techniques classiques utilisées consciemment ou non par les mouvements pour capter un individu, et progressivement le soumettre à un système aliénant. Nous utilisons pour cela de très bons travaux pour sourcer et illustrer, comme ceux de Prevensectes, parfois ceux du GEMPPI, ainsi que les travaux ministériels de la MIVILUDES (même s’ils sont parfois un tantinet moralistes et bien-pensants). Nous utilisons aussi des témoignages directs, comme celui de Roger Gonnet, ancien membre de l’Église de la Scientologie, qui nous a accordé des entrevues pour le CorteX (et dont le site s’appelle Antisectes).  Deux bandes dessinées permettent de facilement introduire la discussion sur ces questions.

  • Dans la secte

CorteX_Dans_La_secte_boite_a_bullesL’histoire…

« Dans la nuit, une jeune fille court pour attraper son train. Elle désire partir au plus vite. Mettre des kilomètres entre elle et cette secte où elle vient de passer plusieurs mois, éprouvants, éreintants. Dans la tranquillité du train qui file vers Paris, Marion se souvient de l’itinéraire qui l’a amenée jusqu’ici : publicitaire aux soirées aussi remplies que les jours, en rupture amoureuse et familiale, elle suit les conseils d’un ami qui lui propose de venir se ressourcer, s’épanouir grâce à des techniques scientifiques parfaitement éprouvées. Marion met, avec espoir, le doigt dans un engrenage dont il lui faudra des années pour s’extirper entièrement. L’itinéraire de Marion n’a rien d’extra-ordinaire. Il est malheureusement banal et ne pourrait faire la Une des journaux. C’est ce qui le rend exemplaire : Marion ressemble à n’importe quel adepte de sectes, son endoctrinement a été progressif, sans violence. Mais il l’a laissée durablement meurtrie. Et elle a dû prendre sur elle pour confier dans le détail son histoire à Louis Alloing, son ami dessinateur de BD, et à Pierre Henri, le scénariste de cet album. Un témoignage poignant réalisé en coopération avec l’union des Associations de Défense de la Famille et de l’Individu, une des plus importantes associations de lutte contre les sectes. »

Ce n’est pas une « immense » BD à mes yeux, mais elle est très pédagogique sans être simpliste.

Pour voir quelques planches, c’est ici, chez La boîte à bulles. Dessin : L. Alloing Scénario : P. Guillon (alias Pierre Henri) Coloriste : P. Guillon (alias Pierre Henri) Préface : C. Picard  – 88 pages brochée Prix : 13.9 € Collection : Contre-coeur

RM

 

www.antisectes.net/
  • L’Ascension du Haut Mal, de David B.

C’est une histoire passionnante qui témoigne de l’engagement d’une famille dans une communauté macrobiotique.

Cortex_AscensionduhautmalL’histoire…

« L’Ascension du Haut Mal est l’histoire d’une famille au milieu des années soixante, la famille Beauchard, frappée en 1964 par l’épilepsie qui atteint Jean-Christophe, l’aîné des frères, à l’âge de sept ans. Cet ouvrage retrace son quotidien, des prémisses de la maladie à la vie de David B., l’auteur, aujourd’hui.

A l’époque, l’épilepsie est encore méconnue et les remèdes le sont encore plus. Les parents, désarçonnés et réticents face à la proposition de l’intervention chirurgicale sur leur fils, feront de multiples tentatives pour soigner celui-ci et faire reculer sa maladie… Macrobiotique, vie communautaire, médiums etc. Toutes les solutions, même les plus douteuses seront envisagées. Ils iront de déception en déception en oscillant entre périodes de doutes et d’espoir.« 

L’Ascension du haut mal, David B., Edition L’Association, 384 pages noir et blanc, Hors Collection, 35 euros pour la version intégrale des 6 tomes

NG

Mathématiques, logique

 

  • Logicomix

Quel choc ! Mon camarade Simon, de l’association Antigone, me donne rendez-vous sur le campus et me prête une bande-dessinée pesant un bon kilogramme. « Tu vas voir », me dit-il…

 …Et j’ai effectivement vu, lu, jusqu’à me casser les yeux sur les 300 pages de cet ouvrage. En suivant le philosophe, logicien et activiste Bertrand Russell dans son histoire, on croise Frege, Whithead, Poincaré et tous les enjeux logiques du début du XXe siècle, tout ceci sans connaissance mathématique préalable. Une véritable prouesse réalisée par Apostolos Doxiadis et Christos Papadimitriou, dessinée par Alecos Papadatos et colorée par Annie Di Donna.

Il s’agissait d’une version en anglais, mais bonne nouvelle pour les non anglophones, cette version existe en français !

CorteX_logicomixCortex_Logicomix_fr
En anglais Logicomix: An Epic Search for Truth
by Apostolos Doxiadis, Christos Papadimitriou
Publisher : Bloomsbury, USA 2009 – 352 Pages –
ISBN : 1596914521 Dimensions : 23.50 x 17.50 x 2.50
En français Logicomix
par Apostolos Doxiadis, Christos Papadimitriou
Editeur : Vuibert, 2010 – 348 Pages –
Dimensions : 23.50 x 17.50 x 2.50

L’histoire :

Angleterre, 1884 – Dans la solitude d’un vieux manoir anglais, le petit Bertie Russell découvre, fasciné, la puissance de la Logique. Cette découverte va guider son existence…

Sur un campus américain, 1939 – Alors que les troupes nazies envahissent le Vieux Continent, le Professeur Russell raconte à un parterre d’étudiants une histoire fascinante, celle des plus grands esprits de son temps : Poincaré, Hilbert, Wittgenstein, etc., celle de leur quête acharnée – mais, semble-t-il, perdue d’avance – des fondements de la vérité scientifique. Et comment ces penseurs obstinés, ces esthètes assoiffés d’absolu et de vérité, toujours guettés par la folie et en butte à la violence de leur époque, tentèrent de refonder les mathématiques et la science contemporaine.

Athènes, aujourd’hui – Trois hommes, deux femmes et un chien s’interrogent sur la destinée de ces hommes d’exception, leurs extraordinaires découvertes et la persistance de leur héritage dans notre vie quotidienne…

Concept, récit et scénario : après des études de mathématiques, Apostolos Doxiadis s’est repenti pour devenir écrivain. Son roman Oncle Petros et la conjecture de Goldbach (Christian Bourgois, 2000) est généralement considéré comme le livre phare de la  » fiction mathématique « .

Concept et récit : le jour, Christos Papadimitriou est professeur et chercheur en informatique théorique à l’University of California, Berkeley. Le soir, il devient auteur de romans comme Turing, publié en 2003 (MIT Press), ou joueur de clavier dans un orchestre de rock,  » Positive Eigenvalues « .

Dessins : après avoir travaillé dans l’animation pendant vingt ans, Alecos Papadatos est passé des images mobiles aux images fixes de son amour d’enfance : la bande dessinée. Après une longue journée de travail, il aime se délasser en jouant du bouzouki.

Couleur : Annie Di Donna a étudié la peinture en France. Elle a travaillé dans l’animation pendant vingt ans avant de passer à la bande dessinée. Quand elle ne dessine pas, assure-t-elle, elle aime  » danser jusqu’à l’aube « .

Mini-critique
Il me semble qu’un parallèle un peu simpliste sert de refrain dans toute la BD : l’intrication entre la logique et la folie. De même que les fondements des mathématiques étaient flous selon Russell, les fondements de la folie – si tant est que ce terme soit assez précis – sont trop diffus pour servir la métaphore (même si un certain nombre de logiciens ont pété les plombs, comme Cantor ou Gödel).

RM

Épistémologie, pseudo-sciences, mythes scientifiques

  • Fables scientifiques, de Darryl Cunningham

altTitre original : scientific tales

« Fables Scientifiques est une bande dessinée documentaire dans laquelle Darry Cunningham déconstruit minutieusement certains des mythes qui entourent la science, souvent propagés par des conspirationnistes ou bien des média peu scrupuleux responsables de la vitalité de ces théories fumeuses. Darryl Cunningham décode les fables qui ont façonné certains des thèmes les plus âprement débattus de ces cinquante dernières années. Il questionne dans le détail ces théories et se penche sur les controverses entourant la changement climatique, l’atterrissage sur la lune, le vaccin ROR (Rougeole, oreillons et rubéole), l’homéopathie, la théorie de l’évolution, la chiropractie et plus largement toute forme de négationnisme de la science, le dénialisme scientifique... » Lire la suite de la présentation, avec un chapitre en lecture ici.

Fables scientifiques, de Darryl Cunningham, Editions ça et là, 160 pages, 18 euros.

A lire. C’est une excellente BD, moins sur l’aspect graphique que sur le contenu qui est très habilement traité, avec une démarche de recherche rigoureuse.

Idem avec son 2d ouvrage: fables psychiatriques.

BD fables psychiatriques

NG

  • Les céréales du dimanche matin

« Les céréales du dimanche matin » est la traduction en français, par Philip, des « Saturday morning breakfast cereals » de Zach Weiner. C’est « un comic strip en couleurs qui porte un discours décalé sur les sciences, la physique, la science fiction, toutes les sciences académiques, mais aussi la vie, la mort, la famille, la religion, le sexe et un tas d’autres choses. Uncomic strip incisif, pertinent, … ». Il y en a plus de 2300 ! (merci à Alain Le Métayer)

En voici quelques-uns :

A propos du statut épistémologique de la théorie de l’évolutionCréationnistes et scientifiques mal aimés

1theorie-evolution

13creationnisme-et-correlation
Juste une théorie ? 
  
Pour enfin comprendre la théologie naturelle de William PaleyOù l’on comprend la perfection de la création
3william-paley-dieu2religion-tremblement-terre
  
Vive la vulgarisation scientifique…Un grand moment de l’histoire
11retour-chat-schroedinger12microscope-a-effet-tunnel
  

Les céréales du dimanche matin : http://cereales.lapin.org/index.php

Saturday morning breakfast cereals : http://www.smbc-comics.com/

NG

Histoire

  • Ni dieu ni maître : Auguste Blanqui, l’enfermé, de Loïc Locatelli Kournwsky et Maximilien Le Roy

    Ni dieu ni maître : Auguste Blanqui, l'enfermé par Locatelli Kournwsky

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Remarquable plongée dans la vie dramatique d’Auguste Blanqui, figure du socialisme radical français au XIXe siècle, qui paya au prix fort ses idées.

  • La Pasionara, de Michèle Gazer et Barnard CiccolniCorteX_La_pasionaria

C’est la version BD de la vie stupéfiante de Dolorès Ibarruri, plus connue sous le sobriquet de « la pasionaria », qui fut  dirigeante du Parti communiste espagnol durant la guerre civile et que l’Histoire garde en mémoire comme autrice du célèbre slogan « No Pasaran » (Ils [les franquistes] ne passeront pas), devenu mot d’ordre du camp républicain. Cette BD est une belle introduction, même si en tant que tel, ce n’est à mon goût pas une BD très réussie.

RM

  • Cher pays de notre enfance, d’Étienne CorteX_cher_pays_de_notre_enfanceDavodeau et Benoît Collombat (2015).

C’est la mort du juge Renaud, à Lyon, le 3 juillet 1975, premier haut magistrat assassiné depuis la Libération. Ce sont des braquages de banques, notamment par le fameux gang des Lyonnais, pour financer les campagnes électorales du parti gaulliste au pouvoir. Ce sont les nombreuses exactions impunies du SAC (le Service d’Action Civique), la milice du parti gaulliste, dont la plus sanglante fut la tuerie du chef du SAC marseillais et de toute sa famille à Auriol en 1981 (ce massacre aura bouleversé la France entière, et aura entraîné la dissolution du SAC par le parlement en août 1982). C’est l’assassinat présumé de Robert Boulin, ministre du Travail du gouvernement de Raymond Barre, semble-t’il maquillé en suicide grossier dès la découverte du corps dans cinquante centimètres d’eau, le 30 octobre 1979, dans un étang de la forêt de Rambouillet. Ce sont 47 assassinats politiques en France sous les présidences de Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing ! Avec, en arrière plan, le rôle actif joué par le SAC, la milice gaulliste engagée alors dans une dérive sanglante. C’est une page noire de notre histoire soigneusement occultée, aujourd’hui encore. En nous faisant visiter les archives sur le SAC, enfin ouvertes, en partant à la rencontre des témoins directs des événements de cette époque – députés, journalistes, syndicalistes, magistrats, policiers, ou encore malfrats repentis –, en menant une enquête approfondie et palpitante, Étienne Davodeau et Benoît Collombat  font pénétrer de plain-pied dans les coulisses sanglantes de ces années troubles dont les surgeons sont encore sensibles.

RM

Économie, politique

  • SOS Bonheur, de Griffo et Van Hamme

Cette bande-dessinée (trilogie) explore différents aspects « utopiques » de notre société : le CorteX_sos_bonheurtravail (où travailler est ce qui compte, pas le sens du travail), l’argent (avec une carte bancaire universelle), la protection sociale et le principe de précaution (où on risque une amende si on ne se couvre pas suffisamment par temps humide), les vacances (où la destination est notamment « choisie » par les besoins ou non d’iode ou autre et où il est impératif de « s’amuser »)… Et tout finit par une révolution qui dévoile le cynisme des corporations au pouvoir (elles sont 7, dont l’argent).

A V-R.

  • SOS Bonheur, saison 2, de Griffo et Desberg

« Méfiez-vous ce tout ce qui est compliqué. Vivez heureux. Laissez-nous nous en charger » clame un téléviseur… Le lendemain de la révolution faite au nom de la liberté à l’issue de SOS Bonheur n’est pas un lendemain qui chante. Trente ans après, les dérives dystopiques de notre société anticipées dans la trilogie initiale (SOS Bonheur de Griffo et Van Hamme) se poursuivent, autour de la marchandisation de l’humain et du déni de l’histoire, au nom d’un « bonheur » marchand où la « prévention » fait figure de nouveau tyran et justifie l’exclusion sociale. Un petit regret par rapport à la première saison : l’absence de titre des différents chapitres et d’extraits de la communication institutionnelle, qui permettaient de souligner davantage l’influence d’un discours dominant sur le cadrage des expériences individuelles et collectives.

A-VR.

  • Thoreau, la vie sublime, de A. Dan et Leroy

Mars 1845. Henri David Thoreau est revenu à Concord, Massachusetts, son villageCorteX_vie-sublime-Thoreau natal. Endeuillé par la mort de son frère, lassé des grandes villes et d’une société trop rigoriste pour le laisser pratiquer un enseignement libre et non violent, le philosophe anarchiste a choisi de revenir à une vie simple, proche de la nature, dans une cabane, et de mener une résistance active, notamment dans le paiement de l’impôt. C’est là qu’il écrira le fameux Walden, ainsi que le non moins célèbre La désobéissance civile, qui inspira des générations de résistants ; deux ouvrages qui m’ont d’ailleurs marqué fortement quand j’étais adolescent (et que j’avais découvert dans Le cercle des poètes disparus, de Peter Weir (1989) car les jeunes y récitent des passages de Walden). La fin de cette BD est un peu molle, mais le tout est accompagné de textes de recontextualisation qui sont captivants. Aux éditions Lombard. Paru en 2012.

RM

  • Plogoff, de Delphine Le Lay et Alexis Horellou

PLOGOFF - C1C4.indd CorteX_Plogoff_ExtraitAprès le choc pétrolier de 1973, le discours nucléariste est écrasant en France. Plogoff, commune du Finistère, à l’extrémité du Cap Sizun (canton de Pont-Croix) est retenue pour l’établissement d’une centrale. De la non consultation des habitants naît la contestation puis une résistance sévère qui est entrée dans la légende. Cette oeuvre est très agréable à lire, et touchante. Paru en 2013 aux éditions Delcourt. Note : elle fait le pont avec une émission à ce sujet dans l’article Luttes désobéissantes – Projet Histoire des luttes sociales.

RM

  • L’affaire des affaires, tomes 1,2,3, de Denis Robert, Yan Lindingre et Laurent Astier

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CorteX_Affaire_des_affaires2CorteX_Affaire_des_affaires3CorteX_Affaire_affaires_extrait Remarquable série portant sur l’affaire Clearstream, et l’opiniâtreté d’un journaliste de talent, Denis Robert, à faire connaître les mécanismes délétères du clearing financier. Une œuvre qui donne envie de lutter.

 

  • Le Capital de Marx & Engels

CorteX_Capital_Marx_Manga1Jolie découverte que cette adaptation du Capital de Marx & Engels en… manga ! Deux tomes, sortis début 2011.

On doit ce beau travail de vulgarisation à l’éditeur japonais East Press, qui a adapté l’œuvre maîtresse de Marx à la fin 2008 pour la vulgariser, en l’illustrant avec l’histoire de Robin, vendeur de fromages sur un marché, qui rencontre un investisseur et entre avec lui dans l’engrenage de l’industrie capitalistique. Plus-value, capital, monnaie et crise sont expliqués de manière simple et claire.
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Le Capital, Karl Marx, Soleil Manga, 6,95 euros le tome.

A commander bien sûr chez votre petit libraire préféré, plutôt qu’aux grandes centrales d’achat.

Et pour une autre introduction « douce » à la critique de la théorie économique capitaliste, voir « La parabole du réservoir d’eau« , d’Edward Bellamy.

RM

  • Le Prince de MachiavelMachiavel-Le-Prince-manga-209x300

La col­lec­tion « Clas­sique » de Soleil Manga propose également Le Prince de Machiavel dans la ligne droite du Capital. Ce n’est pas une adaptation BD de l’œuvre originale mais plutôt une biographie de Machiavel éclairée par la géopolitique de l’Italie du XVème siècle. L’effort pour rendre le propos abordable est réussi, passionnant et jamais condescendant. Ça donne envie de lire l’original. Voilà une véritable démarche pédagogique d’esprit critique.

Freud mangaNéanmoins, l’esprit critique est atomisé dans le manga sur Freud ! C’est simplement une nouvelle hagiographie, voire une mythologie, mais surtout… fausse et qui continue de véhiculer les mêmes images d’Épinal freudiennes d’un soi-disant génie seul contre tous. On en parle ici entre autre.

Pas (encore) lu dans la même collection : Entretiens de Confucius, Le Manifeste du parti communiste, La Bible, Les Mots de Bouddha , Les Misérables, Le Rouge et le noir , etc.

NG

  • Pendant que la planète flambe, 50 gestes simples pour continuer à nier l’évidence

de D. Jensen, S. McMillancouv_planete_grande

Sous des aspects simplets, tant dans le graphisme que l’histoire, cette BD est en réalité une superbe trouvaille, avec de vrais morceaux d’esprit critique : des sophismes politiques dévoilés, des idées reçues explosées, des manipulations décryptées. C’est grinçant, parfois raide mais particulièrement efficace pour prendre du recul sur le discours écolo-individualiste en vogue et surtout tellement drôle. Cela participe à mon sens à rendre abordable une véritable critique du libéralisme économique avec rigueur.

La présentation de l’éditeur :

Le président américain est contacté par des martiens qui veulent manger leur planète. Celui-ci accepte contre remise d’or. Mais ceci finit par inquiéter les grandes entreprises : n’est-ce pas leur privilège exclusif de faire des profits en mettant à mal la planète ?
Deux jeunes filles dissertent sur la manière d’endiguer la destruction de la planète. L’une pense qu’il faut appliquer les préceptes des livres et émissions de télé tandis que l’autre pense que toutes ces conseils sont juste faits pour endormir les gens et leur donner bonne conscience. Pendant ce temps, un lapin borgne décide de passer à l’attaque et fait sauter un barrage, détruit un centre d’expérimentation sur les animaux…
Une fable burlesque, irrespectueuse et totalement déjantée qui force à réfléchir sur le devenir de notre planète et sur les solutions mises en avant.

NG

 Médias

  • La machine à influencer, Brooke Gladstone et Josh Neufeld

cortex_machine_a_influencerPourquoi le chiffre de 50 000 victimes revient-il aussi souvent dans les médias aux USA ? Les journalistes devraient-ils annoncer leurs intentions de vote ? Internet radicalise t-il nos opinions ? Ce sont quelques-unes des questions soulevées par Brooke Gladstone, journaliste spécialiste des médias pour la radio publique américaine NPR. Avec l’aide du dessinateur de bande dessinée documentaire Josh Neufeld, elle retrace dans La Machine à influencer l’évolution des médias d’information et des pratiques journalistiques à travers les différentes périodes. Des premières dérives de l’information sous l’empire romain jusqu’aux mensonges de la guerre de Sécession et errements des médias « embedded »  au moment de l’entrée en guerre contre l’Irak, Brooke Gladstone s’interroge en revisitant des grands noms du journalisme, de Pulitzer à Murrow en passant par Cronkite. Le livre recense les stratégies des politiques pour s’accommoder du quatrième pouvoir, décortique les différents biais qui affectent les journalistes, décrit le circuit des sondages et statistiques qui parviennent jusqu’à nous et explique comment nous en venons à croire ou rejeter certaines informations. Quelques phrases mal tournées gênent de temps en temps la lecture, mais je pense qu’il s’agit de la traduction qui a alourdi un peu.

Titre original : The Influencing Machine (États-Unis), traduit de l’anglais par Fanny Soubiran. Préface de Daniel Schneidermann. Éditions ça et là. 22 euros. Lien ici. Extrait à télécharger.

www.antisectes.net/
  • La Revue dessinée

En prenant le temps de l’analyse et du dessin, la revue dessinée nous invite chaque trimestre depuis 2013 à une lecture réflexive et critique de certains thèmes d’actualité, CorteX_la_revue_dessineeen appui sur des enquêtes et reportages journalistiques. Le projet éditorial est généraliste, passant au fil des numéros de la science politique et de l’éducation au sport, en passant par la médecine et l’économie ou encore la justice (les rubriques variant d’un numéro à l’autre). L’usage de la bande-dessinée se prête particulièrement bien au documentaire, avec par exemple, dans le numéro 16 (été 2017), la présentation d’une approche alternative de la relation enseignants-élèves dans une école ciblant des élèves dits « décrocheurs ». Il est aussi bien adapté au partage synthétique d’analyses, comme le montre dans le même numéro l’article consacré à l’imaginaire de la guerre, dont la mise en perspective historique et en images permet de questionner ce que recouvre aujourd’hui la référence à la guerre, convoquée aussi bien dans le champ politique que dans le champ économique ou encore social.

A-VR.

Genre et sexualités

  • Le vrai sexe de la vraie vie, Cy

Le vrai sexe de la vraie vie (1)

En matière de comportements sexuels, il n’existe aucune preuve en faveur de l’existence de normes transcendantes que l’on devrait respecter. Et quand bien même ces normes existeraient, la bonne nouvelle est que rien ne nous oblige à nous y conformer 1.

C’est en d’autres mots ce qui est écrit dans la préface de la BD Le vrai sexe de la vrai vie de Cy, chroniqueuse sur le site Mademoizelle.com2 : « Les sexualités c’est pas quatre ou cinq variétés, c’est mille, dix mille, cent mille, des milliards de possibilités. Va falloir laisser tomber tout ce que t’as pu étiqueter : c’est dépassé, périmé, jamais été. J’espère que tu auras jeté les « ça, ça se fait, ça ça se fait pas ». Bannis, les « il faut ». »

Cet extrait résume bien le contenu de cette BD qui se dévore avec plaisir. Cy (qui prend parfois le surnom de Cy.prine) aborde sans tabous, mais avec légèreté, différents aspects des sexualités tels que le libertinage, les loupés, les relations homosexuelles, le handicap, les femmes enceintes ou les sex toys.

Une BD idéale pour passer le paravent des idées reçues en matière de sexualité, et peut-être même fantasmer des expériences nouvelles !

On pourra retrouver d’autres dessins de Cy sur le web, toujours dans ce même esprit libéré et féministe : La masturbation féminine, ce tabou foutrement tenace, Libérons les tétons!, Jouir… à tout prix?.

Le vrai sexe de la vrai vie (2)

Aux éditions lapin, paru en 2016, 18€.

GD & AG

  • Un autre regard, Emma

CorteX-emma-regardAlice Bousquet nous a fait (re)découvrir cette bande-dessinée : « Drôle, engagé, féministe, politique, grinçant, dérangeant, osé, humaniste… Autant de qualificatifs pour décrire ce que nous propose Emma au travers des deux tomes d’Un autre regard. Emma, au travers de son regard précis, parfois caustique sur notre société individualiste et encore bien trop patriarcale, nous livre, en images et en beauté, son avis sur quelques scènes de vie qui parleront à bon nombre d’entre nous. »

Nous avions déjà remarqué Emma pour sa BD Un peu de sucre où elle revenait sur l’histoire de l’homéopathie, ses fondements physico-chimiques, l’absence de preuve de son efficacité spécifique, les effets dits « placebo », en faisant l’hypothèse que l’adhésion des gens à ces petites billes était liée notamment aux problèmes relationnels entre médecins et patient·es. Elle a publié depuis deux albums qui abordent des sujets aussi divers que l’utilisation du terme « violence » dans les médias pour décrire des actions menées par des personnes qui ont réclamé ou réclament des droits et son euphémisation quand il s’agit de violences policières, les inégalités dans la répartition des tâches dans les foyers encore importantes de nos jours et non consenties, les représentations idéalisées et erronées de la vie de jeunes parents etc. Elle n’hésite pas à recourir aux données factuelles et à remettre en question le traitement médiatique réservé à divers sujets d’actualité.

Emma, Un autre regard, tome 1 et 2, éditions Massot. La plupart de ses planches sont accessibles sur son site internet ici.

AB et ND

  • Rosa la rouge, Kate Evans

CorteX_rosaKate Evans retrace dans cette bande dessinée la biographie de Rosa Luxembourg, essayiste, journaliste, membre de divers collectifs et partis politique, assassinée en 1919 par des militaires allemands en Allemagne. L’accent est mis au travers de cet ouvrage sur le parcours de vie, notamment intellectuel, de Rosa Luxembourg, qui l’a mené à s’investir dans divers luttes, quitte à y risquer sa vie. Plus que les longs passages extraits des ouvrages de Karl Max exposés de manière descriptive et avec peu de recul critique, je retiens surtout de cet ouvrage l’itinéraire de cette personne. Née de sexe féminin, dans une famille de confession juive, souffrant d’un handicap moteur, elle a évolué et s’est imposée par ses idées et son engagement dans des milieux où les réticences devaient être nombreuses. Elle s’est volontairement affranchie du « poids » d’une famille en n’ayant pas voulu d’enfants et en n’hésitant pas à prendre des distances avec ses parents et sa fratrie, parce qu’elle attribuait plus d’importance à ses engagements politique. Elle critiqua les actions entreprises par les États et les personnalités de son temps, ce qui l’a emmené en prison à plusieurs reprises.

L’immersion en format BD dans la vie de Rosa Luxembourg et plus généralement dans l’histoire de ces années là vu à travers son prisme est assez captivante et peut susciter moult questionnements sur nos propres engagements.

Rosa la rouge, une biographie graphique de Rosa Luxembourg, Kate Evans, éditions Amsterdam, 2017. Merci à la formidable librairie Jean-Jacques Rousseau de Chambéry pour la recommandation de lecture.

ND

 Divers

  • Tu mourras moins bête, Marion Montaigne

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Quel est le minimum nécessaire pour exciter un dindon ? Peut-on s’inoculer la fièvre jaune en se versant du vomi de malade dans les yeux ? Qu’est-ce qui se passe si on greffe ma tête sur le corps de Scarlett Johansson ? Est-ce que quelqu’un va un jour expliquer à Dr House qu’on n’entre pas sans protections sanitaires dans un bloc opératoire ? Quels animaux peuvent prendre des cuites avec des fruits pourris ? Pourquoi les voitures ne volent-elles toujours pas ?

CorteX_MMontaigne_mourras_2Ce sont quelques-unes des questions fondamentales auxquelles répond le Professeur Moustache sous la plume de Marion Montaigne, dessinatrice passionnée de science. De la physiognomonie appliquée à la criminologie aux voyages dans le temps, en passant par la pygomancie (la divination par la lecture des lignes des fesses), le Professeur Moustache s’intéresse à tous les sujets. Le blog de Marion Montaigne, intitulé « Tu mourras moins bête (mais tu mourras quand même) », est une référence de la vulgarisation trash. Avec son trait grouillant à la Reiser et ses gags épicés, Marion Montaigne donne une forme drôle et décalée à une érudition soigneusement encadrée par sa collaboration avec des scientifiques qui l’accueillent volontiers dans leurs laboratoires. Le blog a déjà fait l’objet de deux adaptations papier chez Ankama, Tu mourras moins bête… 1. La science, c’est pas du cinéma (2011) et 2. Quoi de neuf, docteur Moustache ? (2012), dont la dernière a reçu le prix du public Cultura au festival d’Angoulême 2013.  Le troisième tome sort le 17 septembre 2014.

Marion Montaigne a également publié Panique organique (Sarbacane, 2007), La vie des très bêtes (Bayard, 2008) et Riche, pourquoi pas toi ? avec Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot (Dargaud, 2013) (NdRM : sur lequel nous reviendrons bientôt car il vaut le détour).

EC

  • Glacial Period, de Nicolas de CrécyCorteX_Glacial_period_de_crecy CorteX_de_crecy

Je ne dis pas un mot de cette fresque étrange et futuriste, qui regarde d’un oeil mi-désabusé mi-goguenard nos arts à l’œil des générations futures. Spécial dédicace à Denis Caroti, pour qui l’Olympique de Marseille est le seul sujet qui ne se soumet pas aux mêmes standards de scientificité que le reste de l’Univers.

  • Les funérailles de Luce, de Benoît SpringerCorteX_funerailles-luce_couv

CorteX_funerailles-luce_bulleLuce a six ans. L’histoire est celle d’une petite fille débrouillarde qui passe de paisibles vacances à la campagne chez son Papi, garagiste à la retraite, et qui est confrontée au problème philosophique fondamental des humains : la mort d’un être cher. Cette BD m’a fendu l’âme (donc de fait mon âme ne pèse plus que 11,5 grammes).

RM

Audio

Cycle Histoire de la BD, dans La fabrique de l’histoire, sur France Culture.

La fabrique de l’histoire d’Emmanuel Laurentin a abordé en octobre 2016 un cycle sur l’histoire de la bande dessinée.

La première émission traite de l’histoire complexe, retorse et difficilement datable de cet art.

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Le scénariste Kris

On y entend l’excellent scénariste Kris, pour lequel nous avons une affection particulière – et qui d’ailleurs a travaillé avec notre copain drômois le génial illustrateur Martin alias Maël.

CorteX_738_piloteLa deuxième émission est un documentaire de Victor Macé de Lépinay et Séverine Cassar traitant du journal Pilote

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La troisième est une visite d’exposition sur Hergé (dont nous utilisons quelques planches dans nos cours critiques, notamment sur les stéréotypes sociaux, sur les Juifs, sur les Africains, sur les Américains (voir ici). Ici Benoît Mouchart, historien de la bande dessinée, directeur éditorial de Casterman revient (avec un tout petit peu trop de complaisance à notre avis) sur les opinions très conservatrices et rexistes 3 de Hergé. On y apprend par ailleurs que Tchang (personnage historique) aurait été un agent communiste infiltré, et aurait laissé des slogans maoïstes et anti-Japon.

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Sur le panneau est écrit « Boycottez les marchandises japonaises ».

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Profitons-en pour indiquer l’article de Thet Motou, Cours de chinois illustré, et surtout Tintin, la Chine du Lotus bleu décryptée en six points. par Patrick Mérand.

La quatrième émission est quant à elle un débat historiographique : apprend-on l’histoire dans les BD historiques ? A quoi servent-elles ? Ne devrait-on pas reconsidérer les rapports entre ces deux modes de récit du passé ? Comment les dessinatrices, dessinateurs et historien·nes pourraient collaborer différemment ?