« Sommes-nous (si) idiots ? » avec Maxime Derex et Hugo Mercier

Voilà le deuxième séminaire douteux qui arrive ! Après « Peut-on enseigner l’esprit critique ? » avec Charlotte Barbier et Denis Caroti, nous acceuillons ce mois-ci les chercheurs Hugo Mercir et Maxime Derex autour de la thématique « Sommes-nous (si) idiots ? » qui remettent en cause les conceptions naïve concernant notre prétendue irrationalité et proposent des visions alternatives.
Il sera enregistré début Février (toujours pas de solutions satisfaisantes pour organiser un live) et mis en ligne le 10 Février.

C’est quand ? C’est où ?

Les séminaires douteux c’est en ligne. Cette deuxième édition sera enregistrée le 3 Février et, malheureusement, elle ne sera pas diffusé en live mais vous pouvez retrouver l’enregistrement quelques jours plus tard. On réfléchit fort pour trouver une solution pour que les séminaires puissent être suivi en direct.

Poser vos questions

Nous mettons à disposition un document collaboratif que nous transmettrons aux intervenants pour qu’ils puissent s’en inspirer pour préparer leur intervention. Posez vos questions ici.

Interventions

Maxime Derex – Sur les épaules de personnes de taille moyenne
Les problèmes complexes sont souvent résolus par un raisonnement collectif, au cours duquel des solutions sont progressivement améliorées au fil du temps. Dans certaines conditions, ce processus peut même produire des solutions qui dépassent la compréhension des individus qui composent le groupe. Dans cette présentation, je montrerai comment certaines caractéristiques des groupes influencent notre capacité à résoudre collectivement des problèmes qui nous dépassent. J’illustrerai aussi une tension centrale de ce processus: comment préserver et transmettre ce qui a été construit avant nous, alors même que ces solutions dépassent notre compréhension individuelle.

Maxime Derex est chercheur au Département de sciences sociales et comportementales de la Toulouse School of Economics. Il étudie l’évolution culturelle, et en particulier la culture cumulative, le processus par lequel les innovations s’accumulent à travers les générations.

Hugo Mercier – Pas nés de la dernière pluie : Pourquoi les humains sont moins crédules qu’on ne le pense
On pense souvent que les humains sont crédules, facilement manipulés par démagogues, publicitaires, et politiciens. Je défendrai ici l’argument contraire : les humains sont équipés d’un ensemble de mécanismes psychologiques leur permettant de bien évaluer les informations communiquées, et de rejeter celles qui sont fausses ou nuisibles. Je m’appuierai sur des données de psychologie expérimentale, ainsi que des études montrant les échecs de la persuasion de masse, de la propagande Nazi aux campagnes présidentielles américaines. Finalement, je suggérerai des explications au succès de certaines idées fausses—des théories du complot à la résistance aux vaccins—qui ne reposent pas sur la crédulité.

Hugo Mercier est un spécialiste de sciences cognitives, travaillant à l’Institut Jean Nicod à Paris. Il étudie le raisonnement humain et la communication, ainsi que l’évolution culturelle. Il est le co-auteur, avec Dan Sperber, de The Enigma of Reason, et l’auteur de Not Born Yesterday: The Science of Who we Trust and What we Believe.

C’est quoi les séminaires douteux ?

Bonne question ça ! On vous renvoie vers la page Les séminaires douteux sur laquelle vous trouverez toutes les infos : le projet, les séminaires à venir, les séminaires passés…

Qu’est-ce qui se passe quoi donc au Cortecs ? Bilan 2025

Le Cortecs est un collectif d’individu qui oeuvre pour la transmission de l’esprit critique. Certes, mais concrètement on fait quoi ?
En bonne partie, on blablate, on s’échange des mèmes et parfois on se retrouve pour manger des pizzas. Mais ça vous le trouverez pas dans le bilan. Pour le reste, des fois on bosse un peu, et on a produit un document qui fait le bilan de nos activités sur l’année.

Vous pouvez accéder au rapport en cliquant juste ici !

Parmi les grandes projets qui ont vu le jour ces derniers mois il y a l’école douteuse (dont vous pouvez retrouver un compte rendu ici) et le séminaire douteux (et vous trouverez toutes les infos ici).

Par ailleurs, si la liste de nos enseignements et interventions vous donne des idées et que vous voudriez faire intervenir un-e membre du collectif, n’hésitez pas à nous contacter par mail contact[at]cortecs.org

Tout l’esprit critique du monde ne suffira pas !

les sorties concomitantes du cycle de conférence de Gérald Bronner « Développer son esprit critique face au monde de la désinformation » et d’une nouvelle synthèse des recherches en éducation à l’esprit critique par l’association Ephiscience redessinent une fracture quant à la manière de considérer l’esprit critique et son rapport avec d’autres approches. L’occasion de faire un point.

Une version podcast vidéo de l’article est disponible ici sur Skeptikon (et là sur Youtube)

Commençons par prendre un exemple pour illustrer la situation :
Imaginons une commune qui connaît un problème sanitaire concernant l’alimentation des habitant·es. Les statistiques sont claires : la population mange trop gras et trop sucré. Il se trouve par ailleurs que le centre-ville de cette commune est rempli de fast-food, que la cantine scolaire – faute de budget – propose des repas assez peu sains, que dans toute la ville on trouve des publicités pour des produits plutôt cracra et que les revenus et le temps libre des citoyen·nes ne leur permettent pas d’acheter et préparer des repas équilibrés.
Le conseil municipal, bien décidé à s’attaquer au problème, décide de lancer un grand plan d’éducation à la nutrition. Les élèves de l’école auront des ateliers de cuisine, des brochures de sensibilisation seront distribuées, des vidéos de vulgarisation seront produites et un groupe d’expert-es est même constitué pour réfléchir à l’éducation à la nutrition. Pour le reste – les fast-food, la cantine, la publicité, les conditions matérielles des habitants – rien ne change.
Quelles améliorations peut-on attendre pour la santé des habitant·es ? Ne serait-il pas souhaitable et plus efficace d’envisager de modifier d’autres paramètres ?

C’est à peu près ce qu’il se passe avec l’esprit critique. On s’active beaucoup pour doter les individus d’esprit critique (on essaye en tout cas) et on néglige la qualité de l’environnement informationnel. Pourtant il y a beaucoup de choses qui sont questionnables :

  • Que faire contre l’influence des grandes fortunes sur les médias ? Comment organiser et financer un paysage médiatique indépendant d’intérêts privés ?
  • Comment créer des modèles alternatifs de médias sociaux et d’algorithmes de recommandations qui favorisent un partage d’informations de qualité ?
  • Comment organiser une démocratie forte permettant d’agréger efficacement les opinions et intérêts de chacun·e et redonner du contrôle à la population ?
  • Comment remettre la science au service de la population ?
  • Quelles conditions matérielles permettraient aux citoyen·nes d’avoir le temps et l’envie de s’intéresser au fonctionnement du monde et de s’investir dans la vie démocratique ?

C’est donc tout un système informatif que l’on pourrait donc questionner. Pour mieux aborder ce système informatif, on peut le diviser en plusieurs directions. Descendant d’abord, c’est-à-dire l’information qui part d’autorités légitimes vers la population. Ascendant ensuite, c’est-à-dire les intérêts, besoins, idées de la population vers les systèmes de gouvernance. Transversal enfin, c’est-à-dire l’information qui transite entre les individus.
Les question ci-dessus sont posées et largement explorées par des chercheur·euses, des associations, des institutions, des citoyen·nes. Par exemple sur le sujet les enjeux numériques et des algorithmes de recommandations il existe de nombreuses initiatives visant à proposer des modèles alternatifs : Tournesol qui est un projet de recherche sur l’éthique des systèmes de recommandations ; Polis une plateforme numérique pensée pour agréger efficacement différentes opinions ; on peut citer également le travail actif et louable de personnes comme Lê Nguyên Hoang et Jean-Lou Fourquet qui ont, entre autres, co-écrit l’ouvrage « La Dictature des Algorithmes« …
Ceci dit au sein de l’éducation à l’esprit critique tout le monde n’a pas l’air de donner de l’importance à ces autres leviers.

« Qu’est-ce qu’il nous reste ? Nous. C’est à dire notre cerveau »

Gérald Bronner, sociologue et professeur à Sorbonne Université, a lancé début Février 2025 un cycle de conférences intitulé « Développer son esprit critique face au monde de la désinformation ». La conférence inaugurale (disponible ici) propose une réponse assez claire. Entre quelques résultats scientifiques, des conclusions de rapports et d’autres anecdotes pour illustrer son propos, Bronner adresse dans cette conférences deux questions : quelle est la situation actuelle ? et que pouvons-nous y faire ?

Sur la première question, qui n’est pas celle à laquelle on va s’intéresser ici, Bronner explique que nous sommes en « danger de croyances », que « le socle épistémique commun est en train de se fracturer » ou que nous vivons désormais dans une « démocratie des crédules » (d’après le titre d’un de ses livres). Même si nous n’utiliserions pas les mêmes termes ou la même manière de décrire cette situation, nous reconnaissons également que la manière dont circule l’information est parfois défectueuse et peut mener à un certain nombre de désagréments et de souffrances évitables.

Cela nous mène à la deuxième question qui nous intéressera ici : au vu des désagréments qu’ils engendrent, que faire face à ces dysfonctionnements dans la circulation de l’information ? Bronner, dans sa conférence, évoque de nombreuse fois sur cette question. Dès l’introduction, en parlant d’améliorer nos capacités de raisonnement, il dit : « C’est peut-être un des leviers, j’y reviendrai, qu’on peut activer car il n’y a plus beaucoup de leviers que l’on peut activer malheureusement ». Intéressant, on attend donc qu’il y revienne !
Et en fait, on va attendre longtemps. Bronner revient par la suite sur cette question des leviers : « Et alors sur quels leviers jouez vous allez me dire, et bien c’est ce qui nous réunit aujourd’hui » (31:05) ; « On avait plusieurs manettes possibles » (32:00). S’il pose plusieurs fois la question, il n’y répond jamais vraiment de manière très satisfaisante. En synthèse, ce qu’il nous dit c’est : enseigner l’esprit critique est le seul levier qu’il nous reste parce que c’est le seul levier qu’il nous reste.
J’exagère un peu, mais je ne trouve pas ou très peu (dans cette conférence en tout cas) de justification argumentée et convaincante de son point. Une illustration de cela se trouve à la minute 31 de la conférence. Après avoir à nouveau posé la question « Et alors, sur quels leviers jouer ? », il y répond immédiatement « il nous reste, en fait, un levier disponible » (celui de l’éducation à la pensée critique donc). Ah bon ? Et les autres ils sont passés où ? On les a jamais vraiment disqualifiés, ou j’ai raté quelque chose ? Ça relève presque du tour de prestidigitation par moment.
Bien évidemment que l’on ne critique pas le fait de militer pour l’enseignement de l’esprit critique ! On serait mal placé⸱es : ce sont des enseignements que nous proposons régulièrement au Cortecs. Non, ce qui parait gênant c’est de réduire les enjeux actuels au fonctionnement cognitif et d’en faire l’unique issue. Plus précisément encore, ce qui est critiquable, c’est que G. Bronner (on va le voir) ne fait pas vraiment l’effort de justifier cette position, il tient pour acquis que le monde extérieur est une donnée immuable du problème. C’est l’esprit critique face au monde comme le nom du cycle de conférence l’indiquait déjà.

Pourtant au-delà de nos fonctionnements internes, Bronner identifie un certain nombre de variables externes qui pourrait expliquer la situation et pourrait donc être des leviers sur lesquels jouer pour améliorer la situation : le rôle des médias (20:201), la rapidité de diffusion de l’information (21:402), la colère contre le gouvernement (26:103), la précarité sociale (26:304), la modération et les algorithmes de recommandation (32:155 et 33:406). Il affirme même : « Il y a plein de variable. C’est un phénomène hautement multi-variable » (26:30).

Le levier des réseaux sociaux ?

Parmi tout ces facteurs qu’il identifie, il y en a un seul levier sur lequel il s’étale un peu : c’est celui de la modération et des algorithmes de recommandation. Il explique qu’une des pistes était de « raisonner les grand propriétaires de réseaux sociaux pour faire de la modération » (33:40). Il fini par disqualifier cette option en deux temps : il affirme d’abord que « C’est leur business model. Je ne critique pas, si je puis dire ». Bah justement je trouverais ça de bon ton de le critiquer justement. Pourquoi ça serait pas ça qui est critiquable ? Pourquoi le problème ce serait les faiblesses de nos cerveaux et non pas ceux qui profitent de ces faiblesses ? Ce point illustre assez bien les connivences que l’on peut trouver entre une approche centrée sur la cognition et l’économie néo-libérale comme le propose Barbara Stiegler par exemple dans sa conférence L’idéologie des biais cognitifs.
Dans un second temps, afin de définitivement disqualifier la possibilité de reprendre le contrôle sur les réseaux sociaux, Bronner montre une photo de Musk posant avec Trump. On comprends bien l’argument : les puissances en face sont telles que c’est devenu impossible de miser sur ce levier là. Et ça peut se comprendre d’un point de vue stratégique. On revient sur cet argument plus loin.

La littérature scientifique pour justifier la réduction à l’esprit critique ?

L’autre moment où il justifie le fait que le seul levier que nous avons en main c’est la pensée critique, c’est à la minute 37 quand il évoque la littérature scientifique :

« la littérature a montré qu’entre toutes les variables qui prédisent la diffusion de fausse information – il y en a beaucoup : les variables politiques […] le niveau d’étude, il y a plein de variables qui expliquent une partie de la variance du du phénomène mais ce qui explique le plus, ce qui prédit le plus – et c’est une bonne nouvelle en fait pour nous – c’est ce qu’on appelle la lazy thinking c’est-à-dire la pensée paresseuse ».

À la suite de ce passage, le diaporama affiche la phrase suivante « L’une des principales variables qui permet de prédire la crédulité est la lazy thinking » accompagnée d’une référence vers l’article Judging Truth de Nadia M. Brashier et Elizabeth J. Marsh.
Alors, je suis allé voir cet article et sauf erreur de ma part, cet article ne dit jamais ce que Bronner lui fait dire. Le terme de pensée paresseuse est présent une seule fois dans l’article pour dire : « la pensée paresseuse empêche parfois de rejeter des réponses intuitives mais incorrectes« . C’est tout. L’article présente en réalité un modèle de la manière dont les individus jugent la vérité d’un énoncé.
Bon peut-être que c’était une expérience de Bronner pour voir si on allait être bien critique et vérifier les sources qu’il cite ou peut-être qu’il s’est mélangé les pinceaux au moment de copier-coller sa citation. Dans tous les cas, ça me semble plus que douteux pour une conférence d’introduction à la pensée critique.
Et puis même si c’était vrai, même si la littérature scientifique affirmait que la lazy thinking était la variable qui prédisait le mieux nos erreurs de jugement (ça l’est possiblement), on est loin, très loin de pouvoir en conclure que notre seul levier c’est « nous et notre cerveau ».

Le problème, c’est nous (donc la solution c’est nous)

Mais pour tout le reste, on peut se brosser. Après avoir disqualifié la possibilité de faire infléchir les politiques des réseaux sociaux, G. Bronner saute à la conclusion : « Qu’est-ce qu’il nous reste ? Nous, c’est-à-dire notre cerveau. Les meilleurs régulateurs, les meilleurs modérateurs c’est nous. Si nous ne partageons pas la fausse information, si nous ne likons pas, si éventuellement nous contre-argumentons sur notre zone de compétence, c’est ce que nous pouvons faire de mieux. » (vers 34 minutes).
Dans l’entretien précédent la conférence on lit également :

« Cette autonomie intellectuelle est notre meilleure arme contre les influences extérieures. Des personnalités influentes, comme Elon Musk ou d’autres, ne pourraient rien contre une population capable de se défendre intellectuellement. Si nous savons évaluer une information et nous méfier des erreurs de raisonnement, une grande partie du problème est déjà résolue. »
Développer son esprit critique face au monde de la désinformation, sorbonne-universite.fr

Laisser entendre que ce qu’il se passe avec Musk et la montée du fascisme en cours aux États-Unis (et en partie en Europe) serait du à notre crédulité et que la bataille ne peut se jouer que sur notre capacité à évaluer des informations, me semble terrifiant.
Tout au long de la conférence, il martèle cette idée. Quand il évoque la surreprésentation sur les réseaux sociaux des comptes anti-vax sa conclusion est nette : « C’est notre faute. Nous les laissons faire. […] Le problème c’est nous, nous ne faisons rien » (19min). « C’est une façon de combattre aujourd’hui, d’être un citoyen, c’est une forme de militance de dire « on ne va pas se laisser faire, on ne va pas les laisser gagner peu à peu l’espace publique jusqu’à qu’il soit trop tard » (19:30).
Nous nous attarderons pas sur la rhétorique du nous contre eux présente dans toute la conférence. Pourtant Bronner essaie de s’en défendre, il rappelle plusieurs fois que le but n’est pas moquer ou d’humilier. Jusqu’au tout dernier instant de la conférence (53:55) où il rappelle ce conseil très précisément 45 secondes avant de conclure la dernière phrase de sa conférence sur un foutage de gueule des platistes. Formidable.
Mais abandonnons Bronner ici. L’idée n’était pas de faire une analyse de sa conférence et on y a déjà passé beaucoup trop de temps. Il se défendrait certainement des accusations portées ici et peut-être avons nous été un peu caricatural dans cette critique. Non l’objet de cet article ce n’est pas cette conférence, mais l’idée qu’elle porte : la réduction des enjeux actuels à l’esprit critique, ce cognitivo-centrisme.

Quand on veut résoudre un problème, on peut séparer les causes sur lesquelles on peut agir et celles que l’on ne peut pas contrôler. Par exemple, si vous en avez marre que le meuble où vous entreposez votre collection de dé à coudre se casse la gueule, vous ne pourrez pas agir sur la gravité, mais vous pourrez agir sur la qualité de la fixation par exemple.
Dans une vision cognitivo-centrée, le système externe est immuable et l’on ne peut jouer que sur nos processus internes. Il semblerait que cette vision de l’esprit critique soit relativement prégnante dans les sphères de l’esprit critique (on y revient en fin d’article) sans être forcement formalisée. Davantage comme un impensé commun, un présupposé invisible : attaquons-nous au cerveau, pas au système !

L’esprit critique au sein des approches critiques

À peu près au même moment, l’association Ephiscience sortait une synthèse intitulée « Éduquer aux approches critique » 7 dirigée par Pleen le Jeune avec la participation de pas moins de 29 expert·es, enseignant·es et chercheur·euses sur le sujet. Un travail que nous pouvons que vous conseiller si vous êtes amené·e à enseigner (ou si vous êtes curieux·se) et qui porte un regard notoirement différent.

Dès l’introduction, et en fait dès le titre, la position est très claire : ici on n’y parle pas d’esprit ou de pensée critique mais d’approches critiques. Dans le paragraphe « esprit, pensée ou approche critique » ce choix est motivé par 3 arguments principaux que nous retranscrivons ici :

Diagramme esquissant un ensemble d'approches complémentaires qui pourraient être employées pour améliorer la qualité de la circulation de l'information : education à l'esprit critique, sciences citoyennes, sciences ouvertes, medias independants, democratie, souverainete numerique...
Diagramme esquissant un ensemble d’approches complémentaires qui pourraient être employées pour améliorer la qualité de la circulation de l’information
  1. Éviter une essentialisation du terme esprit critique qui laisse entendre qu’on peut l’avoir ou ne pas l’avoir. Comme un interrupteur qui peut être allumé ou pas.
  2. L’esprit critique réfère à un phénomène individuel et interne, invisible et difficilement accessible. Une approche critique, au contraire, est quelque chose qu’un groupe peut prétendre mobiliser, déplaçant le regard habituellement centré sur l’individu.
  3. De plus, les approches critiques semblent former un bon arrangement entre le « quoi faire » et le « quoi croire » [en référence à la definition de l’esprit critique de Ennis 1991].

C’est ce deuxième point qui attire notre attention. Une mobilisation d’outils non pas pour seulement équiper des individus, mais pour être utile au collectif.
Dans le glossaire, les approches critiques sont définis comme « des alternatives aux concepts d’esprit ou de pensée critique ». Elles peuvent être considérée « à l’échelle d’un groupe ou d’un individu, et elles peuvent prendre une pluralité de formes […] »

On pourrait alors inclure dans ces approches critiques la présentation et l’utilisation de modèles alternatifs de gouvernance, de médias, de recherche scientifique, de réseaux sociaux, d’outils numériques toujours orientés sur ce qu’il faut croire et ce qu’il faut faire à une échelle collective.
De ce point de vue là, on peut tirer deux conseils pour nos enseignements. Premièrement, si l’on privilégie un enseignement classique de l’esprit critique (cognitivo-centré disons) alors il est pertinent de signaler qu’il ne s’agit pas du seul levier et qu’il peut s’articuler avec d’autres. Deuxièmement, essayer d’intégrer ces autres leviers (démocratie, média, numérique, économique, politique…) directement à nos enseignements. C’est ce que montre par exemple, le petit schéma esquissé ci-contre. Notons que ce schéma ne reflète pas tout à fait la position de Ephiscience dans sa synthèse, qui propose plutôt d’abandonner tout bonnement l’idée d’esprit critique et de lui préférer un découpage plus précis des enseignements (argumentation, épistémologie, cognition…)

Il est également suggéré que des stratégies qui seraient rationnelles à titre individuel ne sont pas forcément optimales pour le collectif. La synthèse cite l’article « Come Now, Let Us Reason Together » (que l’on pourrait vaguement traduire par « Bon, venez on réfléchit tous ensemble ») du philosophe Austin Dacey qui « suggère que l’atténuation des biais cognitifs est une erreur par rapport à la considération des approches critiques d’un groupe. Par exemple, le biais de confirmation (ou myside bias) qui pousse les individus à argumenter pour défendre la perspective qui va dans leur sens peut être utile ». Les travaux de Hugo Mercier et Dan Sperber8, sur lesquels s’appuie l’article de Dacey, propose que l’objectif du raisonnement ne serait en réalité pas d’acquérir de meilleurs connaissances mais d’être capable d’argumenter et que c’est de l’affrontement collectif des arguments qu’émergent les meilleurs solutions.
Ceci peut s’inscrire plus globalement dans un ensemble de problème où le choix le plus efficace/rationnel pour un individu conduit à une solution collective sous-optimale (voir par exemple le concept de prix de l’anarchie).

Miser sur l’éducation à l’esprit critique : la meilleure stratégie ?

On pourrait concéder à l’approche cognitivo-centrée d’être un choix stratégique. Centrer nos efforts sur l’éducation individuelle pourrait à court terme être le levier le plus facile et efficace à actionner. La prise de conscience induite pourrait ensuite permettre plus facilement des changements systémiques. Et ça peut s’entendre : difficile de porter une restructuration des médias, de la démocratie, des algorithmes de recommandations (voire carrément du système capitaliste qui alimente tous ces autres écueils) tant que nous ne somme pas d’abord collectivement conscients des enjeux.
Ceci étant, je ne crois pas que ce soit la position réelle de celles et ceux qui s’inscrivent dans cette position. Notamment parce que même si on mise sur cette stratégie-là, rien n’empêche de présenter les autres enjeux : on pourrait promouvoir l’éducation à l’esprit critique tout en formalisant clairement où se situe les autres obstacles dans le système informatif et comment il pourrait en être autrement.

Pourrait-on se passer d’éducation à l’esprit critique ?

Il est clair qu’aujourd’hui l’accent est très largement mis sur l’amélioration individuelle de nos facultés critiques et très peu sur l’amélioration des ressorts communs dans la circulation de l’information. Dans quelle mesure faudrait-il renverser la vapeur ? Pourrait-on totalement abandonner un enseignement de l’esprit critique si les canaux de l’information étaient parfaitement agencés ?

Bon, on est loin d’avoir à se poser la question, mais pour l’exercice de réflexion il peut être intéressant d’explorer une telle situation. Repassons par notre exemple de la l’alimentation que nous avions présenté en introduction.

Imaginons que les restaurants de la ville produisent de la nourriture extrêmement saine, que les budgets de la cantine scolaire permettent d’y embaucher une équipe de diététicien·nes et d’y servir des aliments de très bonne qualité, que les publicités pour les aliments à faible valeurs nutritive aient été interdites, etc. pourrait-on alors totalement se passer d’une éducation (même rudimentaire) à la diététique ?
Plusieurs questions se posent : pourrait-on avoir une confiance aveugle à la fiabilité du système ? Est-ce même possible d’imaginer un système si parfait qu’il ne nécessiterait aucune connaissance de la part des consommateur·ices ? Comment gérer la transmission de connaissance et la formation des personnes en charge du fonctionnement (par ex. diéteticien·nes, restaurateur·ices, communicant·es…) ?

De la même manière pour l’éducation à l’esprit critique, on peut déployer les trois mêmes arguments :

  1. Un système d’information parfait ça n’existe pas.
    Il y a de nombreuses raisons qui font que l’on ne peut pas imaginer une circulation de l’information d’une qualité telle qu’elle pourrait se passer de tout regard critique.
  2. Il faudrait une confiance absolue dans le système d’information
    En particulier, les individus seraient totalement démunis face aux risques de corruption du système.
  3. Et de même, les agents du système d’information (journaliste, chercheur-euse, médiateur-ice, juriste…) auraient besoin d’avoir une formation à ce sujet.

Cette petite expérience de pensée a pour but de rappeler que ceci n’est pas un appel contre l’éducation à l’esprit critique, bien au contraire. C’est un appel pour une meilleure coordination entre des enseignements d’une part et, d’autre part, la prise en considération de changements démocratiques, médiatiques, économiques, numériques… qui régissent la circulation de l’information et qui pourraient être bénéfiques.

Rien de nouveau sous le soleil

Bon, on invente rien ici. Il s’agit d’une formulation sous un prisme un peu différent d’un débat qui traverse depuis longtemps les milieux de la pensée critique9. Cette réduction aux jugements individuels était déjà critiquée dans la série d’articles « Les gens pensent mal : le mal du siècle ? » du collectif Zet-éthique métacritique. Cette rupture entre un « rationalisme » qui se focalise sur les erreurs de jugement et un « matérialisme » qui prend en compte le contexte d’où ceux-ci émergent, on la retrouve dans la conférence « Les deux familles du scepticisme » de Tranxen ou dans « La face cachée de l’esprit critique » de Charlotte Barbier. Cette position est également celle de Albert Moukheiber (à qui j’ai un peu piqué l’exemple introductif) qui défend une cognition incarnée (dont il parle par exemple dans sa conférence « Laissez le cerveau tranquille ») et qui rappelle à quel point on sous-estime l’importance de l’environnement informationnel dans nos raisonnements et dans nos choix. C’est aussi cet « individualisme épistémique » qui est critiqué par Céline Schöpfer (membre du Cortecs) par exemple dans l’épisode « Faites vos propres recherches ! » du podcast Projet Utopia. On retrouve ces thématique dans la toute récente vidéo « Terre plate : et si on avait raté quelque chose.. » de l’Argumentarium qui souligne l’importance des conditions matérielles dans l’adhésion au platisme en particulier et aux thèses complotistes en général. C’est le chemin qu’ont emprunté un certain nombre d’ancien membre du Cortecs en explorant le sujet du référendum d’initiative citoyenne (voir Tout savoir sur le RIC: un nouvel ouvrage fondé sur les preuves) qui porte l’idée que c’est en redonnant du contrôle politique aux individus que l’on améliore la qualité et la pertinence du débat public.
Tout ceci, finalement, on le retrouvait déjà sur ce site, avec un certain mordant, il y a presque dix ans maintenant dans l’article « Grande braderie de l’autodéfense intellectuelle » :

Nous n’avons pas envie de laisser l’autodéfense intellectuelle chomskienne bradée à des petites carrières de pédagogues à la mode, sans aucun mordant, sans aucune velléité de réformer ou modifier un tant soit peu les barreaux de la cage.

Alors oui, on ne dit pas grand chose de plus qu’il y a une décennie. Et la position à laquelle on s’oppose n’a peut-être pas tellement vacillé. Mais que cela ne nous empêche pas d’ajouter une pierre à l’édifice et de continuer de se battre pour un futur souhaitable. Futur que même tout l’esprit critique du monde ne suffirait pas à faire advenir.

Juillet 2025 : le Cortecs lance sa première École douteuse !

Du 14 au 18 juillet 2025, au cœur des Alpes de Haute Provence, le Cortecs organise sa première École douteuse, une école d’été autogérée de la pensée critique. Elle a vocation à réunir une vingtaine de personnes, d’horizons différents, intéressées par divers aspects de la pensée critique, le tout dans une ambiance conviviale, inclusive et stimulante. Vous aimez réfléchir sur l’esprit critique, participer à une belle dynamique collective et couper des légumes en parlant d’épistémologie ? Vous aimerez l’École douteuse !

Le Cortecs organise l’École douteuse, sa première école d’été autogérée, interdisciplinaire et ouverte à toute personne (étudiant-e, chercheur-euse, enseignant-e, formateur-ice, animateur-ice, …) intéressée et motivée pour échanger intensément à propos de la pensée critique et de ses aspects conceptuels, pédagogiques, didactiques et socio-politiques. Le principe est de réunir pendant une semaine, du 14 au 18 juillet, dans un gîte près du lac de Serre-Ponçon, une vingtaine de personnes passionnées par l’esprit critique, le tout dans une ambiance conviviale, inclusive, autogérée (partage des tâches de vie en commun comme la cuisine, la vaisselle, l’installation technique, etc.), et favorisant la stimulation intellectuelle permanente, les échanges et les rencontres !

Vous trouverez plus de détails, des informations pratiques, le programme, ainsi que la possibilité de candidater à l’école (une dizaine de places ouvertes), ici : https://ecoledouteuse.sciencesconf.org/ .

Cours en ligne gratuit : une selection pour forger son esprit critique

Si je vous dis cours en ligne et esprit critique, vous penserez peut-être au cours « Zététique & autodéfense intelectuelle » donné par Richard Monvoisin à l’Université Grenoble Alpes en 2017. Et vous avez bien raison ! C’est une réfèrence de la pensée critique et une source inépuisable de sujets « aux frontières de la science ». Mais 2017, c’est loin ! Et la recherche a progressé depuis. Alors, si vous voulez d’autres contenus de qualité et plus récent on vous propose ici une sélection de cours en ligne et gratuit !

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Cette liste n’est pas exhaustive et rassemble seulement les cours que nous, membres du cortecs, avons suivis et appréciés (et parfois créés). Cette liste pourra évoluer au fil de nos nouvelles découvertes. Et vous pouvez aussi l’enrichir en proposant des cours que vous avez pu suivre et qui vous parraissent pertinent dans le cadre de l’enseignement de l’esprit critique. Ecrivez-nous à contact[at]cortecs.org, on regardera avec plaisir et potentiellement on le repostera ici.

Epistémologie

Introduction à l’épistémologie et à la pensée critique (Formation doctorale) – Jérémy Attard

En 7 parties (environ 1h), pour un total de 7h42 de contenu

Jérémy Attard en plus d’être membre du Cortecs est à ses heures perdues double docteur en physique théorique et en philosophie des sciences. En particulier dans cette deuxième thèse il a exploré la question de l’unité épistémologie des sciences : dans quel sens sciences sociales et sciences physiques peuvent être vues comme faisant parti d’un même ensemble cohérent ? C’est donc fort de ces connaissances qu’il propose depuis quelques années des formations doctorales sur l’épistémologie et la pensée critique. En 2024, il a enregistré et publié ce cours qui est une introduction (poussée) aux grandes questions de l’épistémologie.

Qu’est-ce qu’une pseudo-science ? (Séminaire de l’université de Genève) – Florian Cova et Joffrey Fuhrer

En 10 parties (durée variable) pour un total de 9h40 de contenu.

Le problème de la démarcation posé par Karl Popper dans les années 1930 tente de trouver un critère qui permet de distinguer les sciences des pseudo-sciences. Dans ce cours Florian Cova et Joffrey Fuhrer explore ce problème : D’où vient-il ? Comment Popper y a répondu ? Quels sont les limites de l’approche Popperienne ? Quels autres réponses peuveut être apportées ?..
Ils présentent également d’autres travaux philosophiques liées à la question des pseudo-sciences : les raisons de leur attractivité, les motivations du complotismes, la parapsychologie…


Philosophie

Philosophie et pensée critique (Université de Genève, Printemps 2024) – Céline Schöpfer & Florian Cova

En 11 parties (environ 1h30), pour un total de 16h30

La pensée critique peut etre abordée à partir de différentes disciplines, notamment en sciences de l’éducation, en psychologie et en philosophie. C’est ce dernier angle qui est abordé dans ce cours très copieux proposé par Céline Schöpfer membre du cortecs et doctorante en philosophie de la pensée critique avec son directeur de thèse Florian Cova (à nouveau). Il est également très récent (printemps 2024) et donc très à jour de la littérature sur le sujet.
Un grand nombre de questions philosophique liée à l’esprit critique y sont explorées : son histoire, sa définition, ses dangers, ses liens avec le scepticisme, les biais ou la méthode scientifique… certains sujets plus précis y sont également abordés : le complotisme et l’individualisme épistémique (cours numéro 7) ou la question de l’expertise (cours numéro 8).


Développer sa pensée critique (MOOC Université Libre de Bruxelles) – Guy Haarscher

En 6 modules (environ 3h30/semaine) pour un total de 21h de formation.

Le MOOC de l’Université libre de Bruxelles est accessible chaque année depuis 2016 au printemps. Aucun pré-requis n’est demandé. Le temps à y consacré est d’environ 3h30 par semaine sur 6 semaines. Il est orchestré par le philosophe et professeur émérite Guy Haarscher.
Une bonne partie de cette formation est consacrée à l’histoire de la pensée critique de la Grèce antique à aujourd’hui en passant par les philosophies des lumières (module 3 et 5). Haarscher est avant tout un penseur de la laïcité et une autre grande partie de la formation est consacré aux questions politiques (module 2), de laïcité (module 4) et d’athéïsme (module 5). Il ouvre donc à des sujets et questions qui ne sont pas forcément les plus représentés dans les « sphères septiques et zététiques ». L’approche historique est véritablement un plus dans des milieux qui ont parfois du mal à regarder en arrière et l’histoire des pensées dans lesquels ils s’ancrent.
Beaucoup des sujets abordés sont encore en débat dans la société d’aujourd’hui. Formation à suivre donc avec esprit critique (comme toutes les formations d’ailleurs ;).

Philosophie des sciences – Aurélien Barrau

En 20 parties (environ 30min), pour un total de 9h46

Dans un style un peu erratique, Aurélien Barrau, titulaire d’une thèse en astrophysique et en philosophie, propose un cours de philosophie des sciences sans chapitrage et sans support visuel essentiellement guidé par sa verve. On aime ou on aime pas le style. Si vous aimez, c’est un vagabondage poético-philosophique assez agréable à écouter.

Avertissement : Si l’on trouve intéressant ce cours en particulier, cela ne donne en rien une approbation sur le reste du travail10 d’Aurélien Barrau ni sur sa personne. On préfère préciser.


Généraliste

Zététique et autodéfense intellectuelle (Université Grenoble Alpes) – Richard Monvoisin

En 63 parties (durée variable), pour un total de 31h35. Oui oui.
Bon en réalité, l’enseignement est divisée en 12 cours, eux-même divisés en 4/5 épisodes, pour un total de 23h56 (regardable donc en une journée marathon avec des pauses pipi expresses). Le reste étant plutôt des annexes (making-off du cours, entretiens, interventions de tiers, disputatio..) d’une durée de 7h39 donc. On a fait les maths.

Faut-il encore présenter ce cours ? Nombres d’entre nous on découvert le champs de la pensée critique et de la zététique à travers celui-ci. Certes, il commence à dater mais autant dans le fond que dans la forme ça reste un incontournable qui a largement influencé tout ce qui touche à la penseé critique depuis.
Les grands sujets de l’épistémologie à la psychologie cognitive et sociale y sont abordés en détails. Toujours largement illustrés par des sujets paranormaux. Dans la deuxième moitié des sujets en particulier sont décortiqués : homéopathie, sexes & genres, médias, pseudo-histoire…

Exercer son esprit critique à l’ère informationnelle (MOOC Université de Genève) – Mireille Bétrancourt & Emmanuel Sander

En 7 parties (de 2 ou 3h), pour un total de 18h.

Bande-annonce du Mooc

C’est un cours très bien construit, exigeant et pourtant facile à suivre qui met l’accent sur les différents canaux informationnels et sur les biais cognitifs. En revanche, le cours aborde peu les questions d’argumentation. À chaque session, un ou une chercheur·euse de différents domaines est interrogé·e. Chaque session se termine par un petit test qui permet d’évaluer l’état de ses connaissances.


Communication

Opinion sur Rue : Conversation sereines

En 8/9 parties (de 2h) pour un total de 16/18h de formation.

Opinions sur rue est une association promouvant l’entretien épistémique / la conversation sereine basée à Paris. Mais aucune inquiétude, cette association dispense gratuitement sa formation à la conversation sereine par visioconférence et vous pouvez y assister de partout. Nous ne présentons ici que la formation introductive à la conversation sereine, puisque l’association vous proposera à la suite de celle-ci de nouvelles formations allant plus en profondeur.
La formation est composée aujourd’hui de 8 modules de 2h à suivre sur une durée de 8 semaines (il existe désormais un module supplémentaire portant sur les questions éthiques). Chaque module possède une présentation d’environ 1h30 puis d’un atelier de 30min pour mettre en pratique ce qui a été vu. L’emphase est notamment mise sur l’écoute et il est bien précisé que le but de l’entretien épistémique (en tout cas tel qu’il est abordé ici) n’est pas de vouloir faire changer d’avis la personne d’en face, mais surtout d’être capable d’avoir une conversation sereine de fond avec des personnes qui ont des avis radicalement différents des vôtres et éventuellement de co-construire une réflexion afin de progresser ensemble.
Les sujets abordés sont très divers : convivialité (module 2), repérer l’affirmation (module 3), l’interprétation généreuse (module 4), l’écoute active (module 5), identifier l’argument principal (module 6) et l’épistémologie (module 7), et savoir s’arrêter (module 8). La formation est en constante évolution et ces informations peuvent avoir changées depuis.

Avertissement : Si l’on trouve intéressant ce cours en particulier, cela ne donne en rien une approbation sur tous les usages supposées ou réels qui sont fait de l’entretien épistémique. Comme avec toutes les autres formations -> restez critique 😉


Psychologie

La psychologie pour les enseignants (Paris Sciences & Lettre) – Franck Ramus, Joelle Proust & Jean-François Parmentier

Bande-annonce du Mooc

Le cours avait été déjà présenté sur le site du Cortecs ici !
Sous l’égide de l’ENS et du Réseau Canopé, le MOOC « La Psychologie pour les enseignants » aborde en trois grands chapitres, trois clefs de voute des apprentissages : les notions de mémoire, de punition/récompense et de motivation en milieu scolaire. Avec autant d’informations désormais en accès libre sur les bonnes pratiques d’enseignement, plus question d’ignorer l’architecture cognitive des élèves ou de se laisser submerger par un comportement perturbateur en classe.


Pédagogie de l’esprit critique

Groupe de Travail 8 « Esprit Critique » du CSEN

Série de vidéo « Gouttes d’esprit critique »

Bien qu’il n’existe pas, à notre connaissance, de cours vidéo à proprement parlé autour de la pédagogie de l’esprit critique on nous a rappelé (merci à Christophe A. 😉 ) les ressources mises à diposition par le conseil scientifique de l’éducation national et son groupe de travail 8.

Vous pouvez retrouver ci-après la série de vidéo « Gouttes d’esprit critique » produit par ce groupe de travail. Il se compose de dix courtes vidéos qui reprenne des notions clefs de l’éducation à l’esprit critique (définition, disposition, biais cognitif, métacognition…) présentés par des enseignant-es et chercheur-euses membres du groupe de travail. Vous pouvez également retrouver le parcours Magistère « Mallette Esprit critique » a destination des professeurs.

Synthèse sur les recherches actuelles autour de l’éducation à l’esprit critique – Ephiscience

Il ne s’agit pas non plus d’un cours en vidéo mais d’un document synthèse sur les recherche en éducation à l’esprit critique, dont une nouvelle version devrait sortir très prochainement. On a hâte.

Merci également à Christophe de nous avoir rappeler l’existence de ce document !

Le bruit des bottes

Que reste-t-il de la pensée critique sous un gouvernement d’extrême droite ?

Le bruit des bottes

À l’heure de la montée de l’extrême droite11 en France (et ailleurs) nous proposons en 8 points les menaces que cela fait peser sur la défense de la pensée critique. Non pas que nous défendions la pensée critique pour elle-même mais bien parce que traiter le sujet depuis cet angle-là, qui est au cœur de nos intérêts et de nos compétences, permet de faire des connexions avec d’autres enjeux autrement plus préoccupants. Nous développons ce point dans une deuxième partie. Notons par ailleurs que la plupart des menaces que nous détaillons ci-dessous, sont déjà en vigueur à un stade plus ou moins avancé au sein du gouvernement actuel.

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Préambule. Nous sommes, en bon sceptiques, saisi⸱es de doute au moment de publier cet article : est-ce la bonne manière de faire ? le bon moment ? les mots justes ?… Et ce d’autant plus que la production de cet article s’est faite dans une relative précipitation. Mais nous décidons de dépendre notre jugement et ne pouvons nous résoudre à nous taire dans des circonstances où les menaces à nos vies sont plus saillantes que jamais. Cela étant dit, nous sommes plus qu’ouvert⸱es aux retours (corrections, ajout/suppression de source et autres tirages d’oreille fairplay) et nous tâcherons de les prendre en considération dans la mesure du possible.

Les menaces

1. Manque de pluralisme dans les médias

Il est à craindre que l’autoritarisme d’un gouvernement d’extrême droite mène à une mainmise sur les médias. En particulier, il est fort probable que les voix dissidentes et critiques du pouvoir en place soit, au moins partiellement, écartées des médias. L’exemple est criant dans l’Italie de Melonie, où la Rai principal groupe audiovisuel public est maintenant surnommé « télé Melonie »1,2. De même, en Hongrie, Reporter sans frontières relève que le « Premier ministre Viktor Orban, qualifié de prédateur de la liberté, a construit un véritable empire médiatique soumis aux ordres de son parti3 ». Le rapport « I Can’t Do My Job as a Journalist – The Systematic Undermining of Media Freedom in Hungary » de Human Rights Watch confirme cette tendance4.
En France, la tribune « Pour un front commun des médias contre l’extrême droite » signée par plus de 100 médias alerte d’ores et déjà sur ces risques5.

Dans sa stratégie de conquête du pouvoir, [l’extrême droite] a fait des médias un terrain privilégié, avec la prise de contrôle de titres, de chaînes de télévision, de radios par des milliardaires au service de son projet. Par ce maillage, elle impose dans le débat public ses fausses nouvelles et ses obsessions contraires aux droits fondamentaux.

Pour un front commun des médias contre l’extrême droite, Le club de Médiapart, 19/06/2024
Sources (faut cliquer !) ▼

(1) La Rai, « Télé Meloni » ? « Certains journalistes peuvent s’aligner sur la pensée dominante pour faire carrière » Marianne, 13/05/2024
(2) Les gouvernements d’extrême-droite et l’audiovisuel public en Italie et en Pologne, France Info, 08/02/2024
(3) Hongrie, Reporter sans frontière
(4) I Can’t Do My Job as a Journalist – The Systematic Undermining of Media Freedom in Hungary, Human Rights Watch, 13/02/2024
(5) Pour un front commun des médias contre l’extrême droite, Le club de Médiapart, 19/06/2024

2. Manque d’indépendance des médias

Il est à craindre que, au-delà du manque de pluralité des médias, ceux-ci soit notoirement à la solde d’intérêts privés. Cette dépendance à « la main qui nourrit » influencerait le choix du cadrage, des informations présentées, des sujets traités, des intervenant⸱es invité⸱es. C’est peu de dire que c’est déjà le cas aujourd’hui, mais l’extrême droite pourrait aller plus loin en accélérant la privatisations de l’audiovisuel public6. Et on le sait, les lignes éditoriales des médias tendent à s’aligner sur les intérêts de ce qui les finance7. Une menace qui se dessine déjà concrètement puisque comme le révèle Le Monde cette semaine, les médias du groupe Bolloré semble orchestrer l’alliance du RN et de la droite8.

Sources ▼

(6) Le RN veut privatiser l’audiovisuel public… mais pourrait bien être bloqué par la législation européenne, Marianne, 14/06/2024
(7) Médias : les milliardaires achètent-ils de l’influence ?, France Culture, 27/03/2024
(8) Législatives 2024 : comment les médias de Vincent Bolloré orchestrent l’alliance du RN et de la droite, Le Monde, 16/06/2024

3. Recherche scientifique affaiblie

Il est à craindre que la recherche scientifique pâtisse (et c’est pas du gâteau !) d’un gouvernement d’extrême droite que ce soit dans la contestation de certaines recherches, la promotion de positions et de rhétoriques pseudo-scientifiques ou la mise à mal de certaines pratiques de recherches. Quelques exemples :

Une courte vidéo du physicien et vulgarisateur Julien Bobroff sur la montée de l’extrême droite.
  • Le peu d’intérêt, voire le discrédit, porté sur les constats scientifiques autour des enjeux climatiques pourrait contribuer à un ralentissement de ces recherches, de leur diffusion et/ou de leur mise en pratique9.
  • Sous prétexte de lutte contre les épouvantails que sont le « wokisme » ou l’« islamo-gauchisme », on pourrait craindre également un recul des recherches en sciences humaines et sociales autour des enjeux féministes, décoloniaux, queers, antiracistes10,11… Alors même que l’extrême droite se fait un relais de thèses pseudo-scientifiques comme le grand remplacement et est un terreau favorable à l’émergence de pensées conspirationnistes12 et de rhétoriques naturalistes13.
  • La limitation de l’immigration impacterait négativement les collaborations internationales et donc la pluralité des points de vue indispensable au bon fonctionnement de la science12.

L’arrivée au pouvoir de l’extrême droite se ferait au prix d’une restriction de la liberté académique, de l’indépendance de la recherche et d’une diminution globale de la qualité de la production scientifique qui inquiète assez unanimement les acteur⸱ices de la recherche14,15.

Sources ▼

(9) Crise climatique : des scientifiques et ONG redoutent une arrivée du Rassemblement national au pouvoir après les législatives, France Info, 14/06/2024
(10) L’offensive antiwoke agite le RN, Le journal du Dimanche, 15/05/2023
(11) Le Rassemblement national va lancer une association pour lutter contre le wokisme, Le journal du Dimanche 24/03/2023
(12) Yoga, détox et complotisme : comment l’extrême droite vampirise notre aspiration au bien-être, Telerama, 16/09/2023
(13) « Écofascismes » : comment l’extrême droite s’est emparée de l’écologie, Philosophie magazine, 17/05/2022
(14) Le Pen election win would be disastrous for research, France and Europe, Nature, 19/04/2022
(15) Contre l’extrême droite, mobilisons-nous dans l’Enseignement Supérieur et la Recherche ! , Association des sociologues enseignant-e-s du supérieur, 20/06/2022

4. Éducation doctrinaire et autoritaire

Il est à craindre que l’émancipation, l’ouverture d’esprit et la diversité indispensables à l’éducation soient largement restreintes. Un article du Café pédagogique intitulé « Et si l’extrême droite prenait le pouvoir16… » s’attache à faire le même travail que celui que nous faisons ici. Parmi les menaces qu’ils identifient on note : l’autoritarisme (plus de sanction, dénonciation, retour de l’uniforme), le manque de mixité (fin du collège unique), la prédominance d’une vision passéiste et rétrograde, la lutte contre le wokisme, une mise au pas des enseignant⸱es17 (salaire au mérite, exigence de neutralité, accroissement du contrôle de l’inspection)… Un programme aussi paradoxal (des enseignant⸱es incarnant une « neutralité absolue » devront également être de « fidèles exécutants de programmes politiques ») qu’inquiétant et qui inspire déjà largement le gouvernement actuel comme cela a été relevé par de nombreux articles18,19,20.

En 2022, toutes ces annonces semblaient insensées. Aujourd’hui, elles ne sont pas sans rappeler ce qui est à l’œuvre depuis maintenant six mois. […] Ainsi, de ce qui est à l’œuvre dans le cadre du choc des savoirs au programme du rassemblement national, il n’y a qu’un pas. Mais pas n’importe quel pas. Un pas violent, xénophobe, LGBTphobe, misogyne et sexiste…

Et si l’extrême droite prenait le pouvoir…, Le café pédagogique, 11/06/2024

Sources ▼

(16) Et si l’extrême droite prenait le pouvoir…, Le café pédagogique, 11/06/2024
(17) « Du flicage permanent » : l’inquiétant projet du RN pour l’éducation nationale, Le journal du Dimanche, 14/06/2024
(18) « Le programme du RN sur l’école est celui de l’actuelle majorité, en pire », Le Point, 13/06/2024
(19) Éducation : tout un programme, Le café pédagogique, 18/01/2024
(20) Choc des savoirs : Macron et Attal appliquent les mesures du RN et de Reconquête, Le club de Médiapart, 18/03/2024

5. Promotion d’idéologies creuses et néfastes

Il est à craindre que les idées qui fondent la pensée d’extrême droite infusent plus profondément encore nos représentations du monde. Notamment via les différents espaces publiques sur lesquels elle prendrait un certain contrôle comme nous l’avons vu : médias, éducation, recherche scientifique, culture…
Et chacune de ces idées – identitarisme21, essentialisme22,23, passéisme24, autoritarisme, mérite25… – est une entrave à la pensée critique et au développement d’une pensée complexe œuvrant pour la justice sociale. On pourrait pour chacune des idées proposées (et bien d’autres) faire la démonstration de leur incongruité avec la pensée critique, nous laissons quelques ressources allant dans ce sens.
Plus largement, sur les liens entre pensée critique et idéologie nous conseillons les articles « Des dangers de la naïveté politique et sociale26 » et « Des biais, de l’idéologie, et des biais idéologiques27 » publiés sur le blog Zet-éthique métacritique.

Sources ▼

(21) « Sale bête », « sale nègre », « sale gonzesse » – Identités, dominations et système des insultes, Cortecs, 24/11/2016
(22) Biologie, essentialisme – Nature, écologisme, sexisme, racisme, spécisme, Cortecs, 16/08/2011
(23) Inné / acquis, nature / culture et… essentialisme, Tzitzimitl
(24)Le Métronome de Lorànt Deutsch : un exemple de pseudo-histoire, Cortecs, 19/06/2013
(25) La méritocratie, une croyance tenace, Zet-éthique métacritique, 17/07/2019
(26) Des dangers de la naïveté politique et sociale, Zet-éthique métacritique, 30/09/2020
(27) Des biais, de l’idéologie, et des biais idéologiques, Zet-éthique métacritique, 06/02/2021

6. Impossibilité de critiquer le pouvoir

Il est à craindre une répression puissante et systématique de toutes forme de critique du pouvoir28 ce qui serait un danger majeur pour le bon fonctionnement du débat démocratique. Si nous l’avons déjà vu dans le cadre des médias, on peut imaginer qu’une même silenciation de la dissidence serait à l’œuvre face aux mouvements sociaux (manifestations, grève, ZAD, occupations, pétitions…). Là encore c’est peu de dire que c’est déjà largement le cas actuellement29,30 quand on voit, par exemple, la gestion du gouvernement des manifestations contre la réforme des retraites ou celle des révoltes en Kanaky. Au-delà des mouvements sociaux, l’invisibilisation de la critique du pouvoir pourrait également passer par un affaiblissement des acteur⸱ices de la culture ainsi que des structures associatives et syndicales.

Sources ▼

(28) « Avec l’extrême droite, la répression syndicale ne pourrait que s’accentuer » : à Roissy, la lutte se mue en combat pour la survie de l’outil syndical, L’humanité, 18/06/2024
(29) Des ONG dénoncent la violence policière dans la répression des manifestations en France, Le temps, 18/03/2023
(30) Les ONG déposent plainte à l’ONU après la répression des militant·es devant le siège d’Amundi, Attac, 20/06/2024

7. Baisse des subventions et des soutiens pour la culture et le milieu associatif

La défense de l’esprit critique se fait en grande partie au sein de petites associations locales où des bénévoles se bougent toute l’année pour faire vivre leur structure et promouvoir ses valeurs. Ces structures, nous les connaissons, nous en faisons partie ou travaillons régulièrement avec elles. Si le soutien public est déjà relativement maigre, l’arrivé au pouvoir de l’extrême droite pourrait être fatale pour une grande partie de ces activités comme alerte Le mouvement associatif dans une tribune publiée récemment « L’extrême-droite, une menace pour l’action associative et citoyenne31« .

[…] Car ces exemples trahissent une vérité simple : si l’extrême-droite s’en prend aux associations, c’est surtout parce qu’elles agissent au service de tous et toutes, sans discrimination, car les droits sont universels, aucune préférence nationale ne s’y appliquant ; et c’est parce qu’elles sont le réceptacle de la parole citoyenne, du débat contradictoire et d’un pluralisme indispensable à notre vie démocratique.

L’extrême-droite, une menace pour l’action associative et citoyenne : la tribune, Le mouvement associatif, 14/06/2024

De même, le monde de la culture qui sous bien des formes s’allient souvent à celui de la pensée critique pourrait grandement pâtir de l’arrivée de l’extrême droite. C’est un point mineur des programme d’extrême droite dont la philosophie sur le plan culturel se résume à favoriser la tradition et le patrimoine au détriment des formes contemporaines d’expression, celles capables de bousculer nos représentations du monde »32,33.

« Dans les pays où les ultra-conservateurs sont au pouvoir, les institutions, artistes et travailleurs de la culture font bien souvent partie des premières cibles, et subissent des attaques incessantes »

Culture : quand l’extrême droite est au pouvoir, Le quotidien de l’art, 06/06/2024

Sources ▼

(31) L’extrême-droite, une menace pour l’action associative et citoyenne : la tribune, Le mouvement associatif, 14/06/2024
(32) Le monde de la culture et du spectacle a manifesté jeudi contre l’extrême droite à Paris, France Info, 20/06/2024
(33) Culture : quand l’extrême droite est au pouvoir, Le quotidien de l’art, 06/06/2024

8. Des menaces qui pèsent d’abord sur les plus précarisé⸱es

Il est à craindre que les premier⸱es affecté⸱es par ce délitement de la pensée critique, de l’éducation, de l’accès à la culture et à l’information que nous avons décrit soient les plus précarisé⸱es et opprimé⸱es.. Celles et ceux qui déjà aujourd’hui en sont le plus privé⸱es. Il n’y a, en réalité, pas trop à s’inquiéter de l’accès à la pensée critique, à des médias de qualité, à une éducation privilégiée pour certaines catégories sociales (et dont la plupart des sceptiques fait partie 😉 ). Mais l’augmentation de la marginalisation, des inégalités et des discriminations amenuisera fort probablement l’accès à l’éducation que ce soit sur un plan économique, matériel ou culturel pour les catégories sociales les plus désavantagées.
Si l’on prend le temps d’appuyer qu’une pensée critique à visée sociale ne peut faire l’économie d’être une pensée critique qui s’adresse à toustes alors cette ultime menace est peut-être la plus pernicieuse, en cela qu’elle risque de rester invisible à nos yeux.

Défendre la pensée critique ?

La pensée critique tire sa force dans la recherche de la contradiction, dans la mise en danger du statu quo, dans le renoncement à l’évidence, dans la promotion de l’alternative… autrement dit dans la valorisation de la critique.
Si l’on considère l’individu comme baignant dans un contexte social, culturel, environnemental et politique, il est clair que ce contexte influence sa capacité à exprimer une pensée critique : certaines conditions matérielles favorisent cette valorisation de la critique et d’autres la défavorisent. Nous espérons avoir montré ci-dessus que les valeurs qui fondent la pensée d’extrême droite promeuvent un contexte intrinsèquement défavorable au développement de la pensée critique.

Encore une fois, nous ne défendons pas la pensée critique pour elle-même. Il est évident que la violence d’un gouvernement d’extrême droite se ressentira en premier lieu dans la chair des individus victimes de racisme, de sexisme, de LGBTphobie, de validisme, de spécisme… Il est essentiel de faire de la lutte contre toutes ces discriminations une priorité absolue face à la montée de l’extrême droite.
Toutefois nous voyons les menaces qui pèsent sur la pensée critique comme un symptôme, ou un indicateur, des risques actuels. L’expression de la pluralité des points de vue, l’enseignement de la pensée critique, le déploiement de médias indépendants, une recherche scientifique plurielle et moderne sont autant de piliers que nous pensons nécessaires à la défense des droits fondamentaux, et qu’il convient donc de défendre.

Alors est-ce que cela irait forcément mieux avec un autre gouvernement ?
Nous l’avons vu dans les points précédents, à bien des égards le « bloc du centre » dont fait partie le gouvernement actuel applique des politiques qui vont largement dans le même sens que l’extrême droite et menacent de la même manière la pensée critique.
Quant au Nouveau Front populaire il est clair que leur position est plus encourageante d’un point de vue de la pensée critique au regard des valeurs qu’il défend (démocratie, progressisme, écologisme, lutte contre les discriminations…).

Voici 14 mesures du programme du Nouveau front populaire qui nous semblent allez dans le bon sens en matière d’esprit critique :

1. Redonner à l’école publique son objectif d’émancipation en abrogeant le « choc des savoirs » de Macron, et préserver la liberté pédagogique.

2. Réduire les effectifs par classe pour faire mieux que la moyenne européenne de 19 élèves.

3. Moduler les dotations des établissements scolaires – y compris privés – en fonction de leur respect d’objectifs de mixité sociale.

4. Démocratiser l’université en abolissant Parcoursup et la sélection dans l’université publique, instaurer le repas à 1 euro dans les Crous.

5. Investir dans l’Éducation nationale à hauteur des besoins en engageant la revalorisation des grilles de salaires, en réinvestissant dans les locaux scolaires, en renforçant les effectifs de la médecine scolaire – en garantissant le nombre de personnels par établissement – et de la vie scolaire en reconnaissant leur rôle pédagogique, en créant un service public d’accompagnement des élèves en situation de handicap, en formant et titularisant les actuelles accompagnantes d’élèves en situation de handicap (AESH)

6. Faire une loi de programmation de la recherche plus ambitieuse.

7. Arrêter le Service National Universel (SNU) pour soutenir à nouveau les associations de jeunesse et d’éducation populaire.

8. Limiter strictement la concentration dans les industries culturelles et les médias dans les mains de quelques propriétaires et exclure des aides publiques les médias condamnés pour incitation à la haine ou atteinte à la dignité des personnes.

9. Défendre l’indépendance des rédactions face à leurs propriétaires

10. Garantir la pérennité d’un service public de l’audiovisuel en instaurant un financement durable, lisible, socialement juste et en garantissant son indépendance.

11. Augmenter les moyens de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) et élargir son domaine d’intervention au domaine de la formation professionnelle et de la santé publique.

12. Abroger le contrat d’engagement républicain liberticide pour les associations.

13. Protéger les lanceurs d’alerte.

14. Défendre et renforcer les libertés syndicales et associatives et en finir avec leur répression.

Nous rajoutons également la volonté d’ « agir pour un cessez-le-feu immédiat à Gaza et pour une
paix juste et durable » qui est un combat qui nous est important et pour lequel nous avons rédigé une tribune.

Pour consulter le programme du NFP vous pouvez le télécharger via ce lien : https://lafranceinsoumise.fr/wp-content/uploads/2024/06/Programme-nouveaufrontpopulaire.pdf

Le tableau n’est certes pas tout rose : défense de positions scientifiques douteuses, manque de démocratie interne (notamment au sein de LFI), dogmatisme sur certaines points, positions spécistes… Mais a minima les éléments qui nous permettent d’asseoir cette position sont 1) une lutte ferme contre la montée de l’extrême droite 2) la possibilité de dialogue, de remise en cause, de critique du pouvoir, de confrontation des idées, de pluralité des débats, d’ouvertures sur des alternatives qui doit primer au sein d’une alliance de gauche.

À un pouvoir très critiquable et qui réprime la critique, nous préférons un pouvoir relativement critiquable et ouvert à la critique. C’est pourquoi le Cortecs soutien les candidatures du Nouveau Front populaire13.

Rasoir ancien démonté en 3 pièces

Non, il ne faut pas privilégier l’hypothèse la plus parcimonieuse ! De l’injonction au vraisemblable

Rasoir ancien démonté en 3 pièces

Le rasoir d’Ockham ! Quel outil intellectuel puissant. Ce principe (également appelé principe de parcimonie) nous dit qu’il faut privilégier la théorie avec les hypothèse les plus parcimonieuses. Autrement dit, les hypothèses les plus vraisemblables, les moins coûteuses ou les moins farfelues (nous nous attarderons pas ici sur la signification exacte, vous pouvez aller voir ici). C‘est un outil érigé comme pilier central de la pensée critique qui est enseigné et éculé depuis des siècles bien avant Guillaume d’Ockham d’ailleurs (Une liste des différentes formulations de ce principe à travers l’histoire est disponible sur le site Toupie.org : Les différentes formulations du rasoir d’Ockham). Mais quelle est la portée réelle de ce principe ? Qu’est-ce qu’il nous permet vraiment de dire sur le monde ? Nous allons le voir, le rasoir d’Ockham bien souvent est employé bien au-delà de son domaine d’application. Loin d’être anecdotique, ce mésusage du rasoir d’Ockham est probablement symptomatique d’une certaine manière de faire de l’esprit critique. Nous partirons donc d’une critique spécifique à cet outil pour questionner d’un point de vue philosophique plus globalement notre rapport à la pensée critique (oui, rien que ça !)

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Si vous préférez, cet article est également disponible en vidéo ici.

Préliminaire : là ou le rasoir d’Ockham se grippe.

Quel est le problème ?

Commençons par donner deux exemples sur les limites du rasoir d’Ockham.

Le scientifique Randall Mindy du film Don't look up qui fait des calculs sur un tableau

Une équipe de la NASA collecte des données qui indiquent la présence d’un objet astronomique qui n’était pas encore référencé. D’après les études préliminaires, il y a de grandes chances pour que ce soit une petite comète qui passera à quelques centaines de millions de kilomètres de la Terre. Cependant, les mêmes données sont également compatibles avec une comète qui s’écraserait sur Terre dans les prochains mois. Mais ce genre de comète est assez rare et il faudrait qu’elle aie été captée avec un angle très particulier pour correspondre aux données. L’équipe estime pour l’heure à 0,004 % (1 chance sur 25000) la probabilité que ce soit effectivement une comète qui vise la terre.
Est-ce qu’il faut donc privilégier l’hypothèse de la comète inoffensive ? Et dans quelle mesure ? Quid si la probabilité était de 0,000004 % ou 0,4 % ?

Extrait de H où Aymé montre un tableau de reconnaissance de champignon
Non une collerette ce n’est pas une petite couleur !


Prenons un autre exemple : l’autre jour j’étais en forêt et je trouve un champignon (c’est faux je ne trouve jamais de champignon, c’est pour l’exemple). Piètre mycologue que je suis, j’ai du mal à identifier de quel champignon il s’agit. Il me semble cependant reconnaître un cèpe et je me rappelle qu’un ami m’a dit il y a quelques jours que dans ce coin-là presque tous les champignons sont comestibles, d’autant plus si ils n’ont pas de collerette. Tout porte à croire alors que mon champignon est comestible (pour rendre l’exemple plus parlant, vous pouvez d’ailleurs imaginer d’autres indices rendant plus crédible la comestibilité du champignon). Considérant les deux théories T1 : « le champignon est comestible » et T: « le champignon n’est pas comestible », les indices que j’ai en ma possession me poussent donc à croire que la théorie T1 est plus parcimonieuse.
Est-ce que je dois pour autant manger ce champignon ? Autrement formulé, qu’implique exactement le privilège accordé à cette théorie ? Quelle est sa portée ?

Ces deux exemples ont pour but de montrer qu’on ne peut pas se contenter de dire qu’il faut privilégier les hypothèses les plus parcimonieuses sans plus de précision

➤ Complément : Est-ce que ces exemples parlent réellement du rasoir d’Ockham ? (cliquer pour déroulé)

C’est un des retours critique que j’ai reçu à la sortie de cet article, je rajoute donc cette petite note pour ajouter des précisions. En réalité cela dépend ce que l’on entend par « parcimonie » dans principe de parcimonie. Dans une acception classique, la parcimonie correspond au faible nombre d’entités explicatives. Ainsi on préfèrera une explication qui ne fait pas intervenir d’extra-terrestre, de cryptide ou de pouvoir parapsychique si l’on peut s’en passer. De ce point de vue-là, les exemples donnés tape à coté : les théories concurrentes (champignon comestible vs. non comestible dans un cas, météorite dangereuse vs. inoffensives dans l’autre) ont chacune le même nombre d’entité explicative. Il est donc faux de dire que le rasoir d’Ockham dit quelque chose ici de la théorie à privilégier.
On peut cependant considérer une version un peu différente de cette parcimonie en considérant la plausibilité des hypothèses. Cette acception quoique abusive par rapport au sens original du rasoir d’Ockham semble etre toutefois utilisé (c’est celle-ci d’ailleurs qui est présentée et démontrée dans notre article Vers une vision bayésienne de la zététique).

La portée réelle du rasoir d’Ockham

Alors, le rasoir d’Ockham est il faux ? Faut-il l’abandonner dans nos réflexions et nos enseignements ? Non, ce n’est pas nécessaire. En fait il faut plutôt faire attention à ce qu’on lui fait dire. Considérons deux manières différentes de formuler le rasoir d’Ockham :

  1. La théorie la plus vraisemblable est celle ayant les hypothèses les plus parcimonieuses.
  2. Il faut privilégier la théorie ayant les hypothèses les plus parcimonieuses.

Ces deux formulations semblent relativement proches mais en réalité elles ne disent pas la même chose. D’une certaine manière la première formulation est une version faible du rasoir d’Ockham alors que la seconde va plus loin en donnant une valeur prescriptive au rasoir d’Ockham ce qui est, on va le voir, difficilement justifiable. C’est cette seconde formulation du rasoir d’Ockham que nous allons tenter de creuser ici. Et cette formulation du rasoir d’Ockham est relativement commune14. Et moi même, je l’utilise telle quelle la plupart du temps. Par abus de langage et suivant le contexte, ça peut tout à fait être entendable, mais il est intéressant d’investiguer en toute rigueur ce qui ne va pas avec cette formulation et en quoi cela nous renseigne plus généralement sur notre manière de conceptualiser la rationalité et la pensée critique. Détaillons donc la construction de cette formulation prescriptive du principe de parcimonie.

Illustration de la guillotine de Hume

Passer de la première formulation à la seconde sans plus de justification est une erreur de logique : une prescription ne peut se déduire simplement d’une description. C’est un principe fondamentale de logique que l’on appelle la guillotine de Hume. Une autre formulation, que l’on doit à Raymond Boudon15, dit qu’on ne peut passer d’une prémisse à l’indicatif (la première formulation) à une conclusion à l’impératif (la seconde formulation)


Pour avoir une construction logique qui aboutisse à la seconde formulation, il faudrait en réalité deux prémisses :

  1. La théorie la plus vraisemblable est celle ayant les hypothèses les plus parcimonieuses.
  2. Il faut privilégier la théorie la plus vraisemblable.

On peut appeler la première prémisse « rasoir d’Ockham descriptif » et la deuxième « injonction au vraisemblable ». De ces deux prémisses ont peut alors conclure aisément « Il faut privilégier la théorie ayant les hypothèses les plus parcimonieuses » que l’on pourra appeler « rasoir d’Ockham prescriptif ». Mais c’est là que le bât blesse, la seconde prémisse n’est pas gratuite du tout et ne peut pas être mobilisée à la légère. Les deux exemples d’introduction devraient vous en convaincre.

Une autre formulation du rasoir d’Ockham consiste à dire « il ne faut pas accumuler les hypothèses superflues » 16. Encore une fois, cette formulation ne poserait pas de problème si on précise que ce « il ne faut pas » se cantonne au cas où l’on recherche la théorie la plus vraisemblable. Mais, comme nous l’avons vu, un « il ne faut pas » absolu ne tient pas. Ceci étant dit cette autre formulation est intéressante parce qu’elle permet de voir le problème sous un nouvel angle : il existe de nombreux cas où il est en réalité rentable d’ajouter des hypothèses superflues. L’hypothèse du champignon toxique ou celle de la météorite qui pourrait nous écraser aussi peu parcimonieuses soient-elles peuvent être salvatrices pour nous, il est donc rentable de les tenir pour vraies.

La manière dont nous mobilisions communément le rasoir d’Ockham nous a donc permis de mettre en lumière une hypothèse sous-jacente, relativement insidieuse et largement répandue : une injonction au vraisemblable : « La théorie la plus vraisemblance doit être retenue ! ».
Laissons de coté ce cher Ockham pour nous concentrer plus généralement sur l’utilisation de cette hypothèse et sur sa légitimité.

« Tu privilégieras la meilleure hypothèse »

Suivant les contextes, la prémisse d’injonction au vraisemblable est parfois pertinente et parfois elle ne l’est pas. Prenons deux exemples classiques des enseignements de pensée critique :

  • On enferme un chat et une souris dans une pièce. Dix minutes plus tard on y retrouve plus que le chat. On peut alors formuler plusieurs théories : « le chat a mangé la souris », « la souris s’est téléportée », « la souris a tué le chat et a pris son apparence », etc. Cet exemple classique que l’on doit à Stanislas Antczak est souvent utilisé en cours pour illustrer le principe du rasoir d’Ockham.
    Ici il est clair que quand on dit qu’il faut privilégier la théorie ayant les hypothèses les plus parcimonieuses, il est sous-entendu que c’est dans un cadre spécifique où l’on cherche à trouver l’explication la plus vraisemblable dans un exemple théorique. La prémisse d’injonction au vraisemblable peut donc être sous-entendue sans problème.
  • Une femme Cro-Magnon se promenant en foret entend un bruit dans un buisson. Les prédateurs étant rares à cet endroit il est probable que ce soit seulement le vent ou une petite bête inoffensive. La théorie la plus parcimonieuse est donc « ce n’est pas un prédateur ». Faut-il pour autant la privilégier c’est-à-dire la tenir pour vrai17 et agir en fonction ? Non, ce serait trop risqué, s’il s’agit effectivement d’un prédateur elle pourrait se faire attaquer. Accepter l’injonction à la vraisemblance ici serait une erreur de raisonnement en plus d’être une vraie menace pour la survie. La théorie à privilégier est plutôt celle de la présence d’un prédateur c’est à dire la théorie qui a le plus de chance de sauver les fesses de notre aventurière.

On peut alors marquer une différence essentielle entre la théorie la plus vraisemblable et la théorie la plus rationnelle à adopter. Ainsi, il existe des situations où le choix rationnel n’est pas d’adopter la théorie la plus vraisemblable. On pourrait même conjecturer que c’est le cas dans la plupart des situations.

Faisons un petit jeu en guise de dernier exemple. Nous faisons un pari sur la réalité d’une visite extraterrestre. Voici les enjeux :

Photographie de Petit-Rechain supposée représenté un vaisseau extra-terrestre.
L’OVNI de Petit-Rechain reste un véritable mystère ! (Pas du tout)
  • Si aucun extra-terrestre n’a visité la terre au cours du siècle dernier, tu gagnes : je t’offre une chocolatine.
  • Si, au contraire, au moins un extra-terrestre a visité la terre au cours du siècle dernier, je gagne : tu dois boire un poison mortel.

Alors acceptez-vous mon pari ?

Un petit modèle mathématique

Cette section propose d’illustrer la situation au travers d’un modèle mathématique. Si vous n’êtes pas très à l’aise, vous pouvez passer directement à la section suivante.

Une manière d’envisager le problème est de considérer deux éléments :

  • La vraisemblance de la théorie
  • Les enjeux associés à l’adoption de cette théorie.

Il semble alors que la théorie qu’il faut tenir pour vraie doit prendre en compte la vraisemblance des différentes théories pondérées d’une certaine manière par les enjeux associés à chacune de ces théories. Essayons de mathématiser cela : Imaginons une situation dans laquelle s’affrontent deux théories T1 et T2 18 et on note P(Ti) la probabilité (ou la vraisemblance) de la théorie Ti.. On note enfin T* la théorie qu’il faut privilégier, c’est-à-dire la théorie qu’il faut tenir pour vraie. La formulation du rasoir d’Ockham prescriptif « Il faut privilégier la théorie ayant les hypothèses les plus parcimonieuses » L’injonction à la vraisemblance pourrait alors se traduire comme suit :

La théorie T* est telle que P(T*) ≥ P(Ti),

Autrement dit, la théorie à privilégier est celle parmi les deux théories qui a la plus grande probabilité d’être vraie.

Maintenant introduisons une fonction d’utilité u, qui à chaque paire de théorie Ti et Tj associe un nombre u(Ti | Tj) (entre -1 et 1 par exemple) correspondant à la balance bénéfice/coût liée au fait de tenir pour vraie la théorie Ti alors que c’est la théorie Tj qui est vraie. Donc par exemple u(T1 | T2) correspond à l’utilité de tenir T1 pour vrai alors que c’est T2 qui est vraie et u(T1 | T1) correspond à l’utilité de tenir T1 pour vrai alors que c’est bien que T1 qui est vraie. On pourrait alors choisir la théorie T* à privilégier comme ceci :

La théorie T* est telle que
u(T*,T1)×P(T1) + u(T*,T2)×P(T2) ≥ u(Ti,T1)×P(T1) + u(Ti,T2)×P(T2)

Autrement dit, la théorie à privilégier est celle parmi les deux théories dont l’adoption a les plus grands bénéfices attendus. Pour faire un parallèle avec le rasoir d’Ockham, on pourrait appeler ce principe le rasoir de Darwin puisque c’est celui qui maximise les conséquences positives et donc les chances de nous sauver les fesses (le rasoir « Gillette de sauvetage » marche aussi).

On peut ici reconnaître une vieille idée : celle du pari de Pascal. Il vaut mieux croire en Dieu puisque les gains sont infiniment plus grands s’il existe que le sont les pertes s’il n’existe pas. Au moment de faire un choix il ne faut pas seulement considérer la vraisemblance de l’existence ou de la non-existence de Dieu, il faut également considérer les enjeux liés à chacune de ses possibilités.

Afin d’illustrer cette mathématisation qui peut paraître obscure, reprenons l’exemple évoqué ci-dessus de la femme Cro-Magnon. On considère trois théories :

  • T1 : « Il s’agit d’un prédateur » 
  • T2 : « Il s’agit d’une bête inoffensive »
  • T3 : « Il s’agit d’un coup de vent »

Les probabilités associées sont par exemple P(T1 ) = 0,05 ; P(T2 ) = 0,35 ; P(T3 ) = 0,6.
L’injonction à la vraisemblance impliquerait donc de privilégier la théorie T3 : « Il s’agit d’un coup de vent ». Mais, nous l’avons vu, c’est un choix risqué. La théorie T3 n’est donc pas celle à privilégier est elle seulement la plus vraisemblable.

Considérons ensuite les fonctions d’utilité u(Ti, Tj) 19 résumée dans le tableau suivant :

Ti (je tiens pour vrai) ↓ \ Tj (réalité) → T1 : prédateurT2 : bête inoffensiveT3 : coup de vent
T1 : prédateur1
Vrai positif : Je considère que c’est un prédateur et c’est réellement un prédateur
→ Course et survie
-0,02
Faux positif : Je considère que c’est un prédateur et c’est une bête inoffensive
→ Course pour rien
-0,02
Faux positif : Je considère que c’est un prédateur et c’est un coup de vent
→ Course pour rien
T2 : bête inoffensive-1
Faux négatif : Je considère que c’est une bête inoffensive et c’est un prédateur
→ Pas de réaction, mort
0
Vrai positif : Je considère que c’est une bête inoffensive et c’est réellement une bête positive
→ Pas de réaction
0
Faux négatif : Je considère que c’est une bête inoffensive et c’est un un coup de vent
→ Pas de réaction et erreur sans conséquence
T3 : coup de vent-1
Faux négatif : Je considère que c’est un coup de vent et c’est un prédateur
→ Pas de réaction, mort
0
Faux négatif : Je considère que c’est un coup de vent et et c’est une bête inoffensive
→ Pas de réaction et erreur sans conséquence
0
Je considère que c’est un coup de vent et c’est réellement un coup de vent
→ Pas de réaction
Tableau donnant les valeurs de la fonction d’utilité20.

On peut alors calculer pour chaque théorie Ti la somme pondérée des utilités pour savoir laquelle il vaut mieux privilégier :

  • u(T1,T1)×P(T1) + u(T1,T2)×P(T2) + u(T1,T3)×P(T3) = 1× 0,05 – 0,02 × 0,35 – 0,02 v 0,6 = 0,031
  • u(T2,T1)×P(T1) + u(T2,T2)×P(T2) + u(T2,T3)×P(T3) = -1× 0,05 + 0 × 0,35 + 0 × 0,6 = -0,05
  • u(T3,T1)×P(T1) + u(T3,T2)×P(T2) + u(T3,T3)×P(T3) = -1× 0,05 + 0 × 0,35 – 0,2 × 0,6 = -0,05

Ainsi, il convient de tenir pour vrai la théorie T1. Ce qui est en effet le choix le plus rationnel.

D’une certaine manière la formulation du rasoir d’Ockham prescriptive (« Il faut privilégier la théorie ayant les hypothèses les plus parcimonieuses ») est un cas particulier de ce rasoir de Darwin dans lequel on considérerais que toutes les fonctions d’utilité sont égales. Et c’est tout à fait pertinent dans de nombreux cas, notamment quand on est le cul posé en amphi et que l’on cherche la bonne explication pour la disparition d’une souris imaginaire. Mais ça ne l’est plus quand on considère des choix concrets qui ont des impacts matériels dans nos vies.

Oui mais enfin, me dira-t-on, tu chipotes avec tes formules mathématiques et tes nuances sémantiques, personne ne fait cet abus-là ! Et bien, au contraire, il me semble que cela a des effets concrets sur la manière dont on parle et dont on transmet la pensée critique. L’idée (fallacieuse nous l’avons vu) qu’il serait toujours logique de privilégier le plus vraisemblable est, il me semble, un postulat sous-jacent et invisible qui semble assez largement répandu. Nous allons essayer de voir cela dans la partie suivante.

Quelques considérations sur la manière de transmettre la pensée critique

Parler du rasoir d’Ockham était surtout un prétexte. Ce principe reste bien évidement très utile dans de nombreux cas et notamment quand il s’agit de réfuter l’existence d’entité explicative superflue (extra-terrestre, cryptides, phénomènes psy, théières cosmique, licornes invisible et autres dragons dans le garage). Mais son application à des cas concrets est plus délicate et met en exergue une erreur logique que l’on a tendance à faire : considérer que le plus vraisemblable est nécessairement le plus rationnel à adopter. Et c’était plutôt cette idée que l’on voulait souligner ici.

Lutter contre cette idée c’est aussi aller vers une pensée critique plus large en cela qu’elle prend en compte au delà des considérations épistémologique, les conditions concrètes des individus, les enjeux et les intérêts particuliers qui peuvent gouverner a l’adoption d’une position. Cet aspect peut se retrouver dans certaines définition de l’esprit critique comme chez Matthew Lipman qui parle de sensibilité au contexte21 :

La pensée critique est cette pensée adroite et responsable qui facilite le bon jugement parce qu’elle s’appuie sur des critères ; elle est auto-rectificatrice ; elle est sensible au contexte.

Matthew Lipman (1988), « Critical thinking: What can it be? »

Je ne sais pas tout à fait ce qu’entendait Lipman par « sensibilité au contexte », mais il nous semble pertinent d’y voir une sensibilité aux enjeux. L’occasion de souligner que cette conception de l’esprit critique centrée sur la plausibilité n’est pas universelle. La recherche en esprit critique ou les théories du choix rationnel dépassent clairement cette conception là. Mais il semblerait qu’elle soit assez répandue dans une approche classique de la zététique (ce qui n’est pas sans rappeler la très bonne conférence Les deux familles du scepticisme de l’ami Tranxen)

Comprendre des choix jugés irrationnels

Il est d’autant plus intéressant de considérer ce double aspect vraisemblance et enjeux que c’est probablement quelque chose de cette forme-là qui a été sélectionné au fil de l’évolution et qui est effectivement implanté dans nos schémas de prise de décision22. Nous prenons des décisions en combinant ce qui nous semble vraisemblable (but épistémiques) et ce qui nous semble nous bénéficier (but non-épistémiques) 23. Prenons l’exemple d’une personne qui croit en une thèse conspirationniste. Ce n’est pas forcément que la personne croit plus vraisemblable que nous soyons dirigés par des lézards extraterrestres, mais c’est peut-être qu’elle considère plus utile, plus rentable pour elle de le croire. Cette utilité perçue peut d’ailleurs s’expliquer de différentes façons :

  • La personne peut percevoir qu’il vaut mieux croire dans l’existence des reptiliens. Par exemple en se disant que s’ils existent réellement et qu’on l’ignore, le risque de manipulation est énorme. Le risque inverse (y croire alors qu’ils n’existent pas) peut sembler moins grave.
  • La personne peut vivre dans un environnement social où cette croyance est valorisée.
  • Les engagements passées de la personne peut rendre très coûteux de changer d’avis.

Cette lecture permet également de comprendre pourquoi certaines personnes vont privilégier des thérapies alternatives et complémentaires (TAC). Ce n’est pas simplement que ces personnes jugent vraisemblable qu’une thérapie X soit plus efficace qu’une thérapie Y. C’est aussi le coût associé à chacune qui va guider ce choix. Par exemple, les TAC peuvent être perçues sans risque d’effet secondaire, plus en phase avec d’autres valeurs alors que le système de santé classique peut être perçu à la solde d’enjeux financiers ou source de discrimination. Des enjeux que l’on pourra juger pertinents.

De ce point de vue-là, il est difficile de considérer qu’un choix est irrationnel. Il est (presque) toujours rationnel à l’aune des enjeux perçus par l’individu. Ainsi, peut-être est-il un peu simpliste d’affirmer que les personnes qui s’opposaient au vaccin anti-covid était des « cons » sans prendre en compte les enjeux qui ont pu traverser ces individus (le manque de transparence, l’angoisse de la pandémie, la peur du contrôle, l’urgence…) comme cela est bien pointé dans la vidéo Le biais et le bruit de Hygiène Mentale (notamment à partir de 23:40) ou dans la série d’article Les gens pensent mal : le mal du siècle du blog Zet-ethique métacritique.

Ce qu’il faut croire et ce qu’il faut faire

Si l’on reprend une définition classique de l’esprit critique (Ennis 1991) « Une pensée rationnelle et réflexive tournée vers ce qu’il convient de croire ou de faire », il est intéressant de considérer séparément ces deux éléments ce qu’il faut croire et ce qu’il faut faire.

J’ai pensé dans un premier temps que ce qu’il faut croire correspond toujours à l’explication la plus vraisemblance alors que ce n’est pas nécessairement le cas pour ce qu’il faut faire. Pour reprendre deux exemples déjà donnés dans cet article, il serait rationnel de croire que mon champignon est probablement comestible et en même temps de ne pas le manger. Donc de croire en une théorie et d’agir en fonction d’une autre. Il serait rationnel pour la femme Cro-Magnon de croire que ce n’est pas un prédateur et en même temps de partir en courant.

Mais à la réflexion, je ne vois pas de raison pour que ce soit nécessairement le cas. Faut-il toujours accorder notre croyance à la théorie la plus vraisemblable ? On peut même trouver des contre-exemples : une théorie en philosophie de l’esprit affirme que la conscience24 n’existe pas ou du moins qu’elle n’existe pas comme on l’entend. Elle serait plutôt une illusion créé par notre système cognitif. Cette théorie s’appelle d’ailleurs l’illusionnisme. Quand bien même il y aurait des preuves solides de sa vraisemblance, j’imagine qu’il en va de notre santé mentale de ne pas trop y croire.
De la même manière, on pourrait aussi penser à la question de l’existence du libre arbitre. Quand bien même il serait plus probable que le libre arbitre n’existât pas, il pourrait être préférable de continuer d’y croire.

Il me semble qu’il n’y a pas de raison qu’il faille en soi croire en la théorie la plus parcimonieuse. Cela nous pousserait à nouveau à faire un bond périlleux à travers la guillotine de Hume. La prémisse « il faut croire ce qui est vraisemblable » est certes très utile la plupart du temps, il me semble que rien ne l’impose dans l’absolu. J’imagine que la plupart du temps il est même préférable de croire en une version approximative, facilement manipulable et transmissible qu’en la théorie la plus parcimonieuse.

Une vision plus globale de la pensée critique

Considérer que les choix et les actions d’un individu ne se base pas seulement sur ce qu’il considère comme étant le plus vraisemblable, ouvre d’autres pistes de réflexions qui peuvent être prolifiques.

Comme on l’a vu dans les exemples précédents, le recours à des TAC ou les discours conspirationnistes ne peuvent plus se réduire à la bêtise ou la méconnaissance de l’individu. Il convient de prendre en compte les enjeux qu’il perçoit autour de ces questions et qui le poussent à adopter tel ou tel point de vue.

Prenons un nouvel exemple : la question du nucléaire civil. Certaines organisations s’opposent au nucléaire en évoquant le danger qu’il représente (déchets, accidents…). Pourtant des sources sérieuses abondent pour expliquer en quoi la sécurité est très bien contrôlée et les risques assez minimes. On pourrait alors perdre son temps à développer en quoi ces discours sont contraires aux meilleures connaissances actuelles. C’est-à-dire restreindre le champ de réflexion de la pensée critique à une simple question épistémique.
Il semble plus riche de considérer plus globalement les enjeux perçus pour comprendre les différentes positions. Les risques liés au nucléaires peuvent être perçus comme particulièrement angoissants : les échelles de temps très longue, les représentations des catastrophes passées, la méconnaissance d’une technologie extrêmement complexe, … Probablement que ces éléments-là peuvent influencer les positions sur le nucléaire au moins autant qu’un seul point de vue épistémique de la question. Le contexte socio-politique dans lequel prend place cette technologie influence donc la représentation que peut en avoir la population : quel contrôle de la part de la population ? Y a-t-il des intérêts privés ou militaires ? Quelle confiance est accordée au gouvernement ?
Il est probable par exemple qu’un système davantage démocratique (transparence et contrôle sur nos choix énergétiques, médias sans conflits d’intérêts, …) pourrait favoriser l’adoption de points de vue plus informés et raisonnés.

Cela ouvre donc d’autres leviers d’action pour la pensée critique : au-delà de considérer simplement un individu, ses systèmes de croyances, ses stratégies argumentatives… on peut questionner et vouloir modifier le champ informationnel dans lequel il baigne et qui influence ses croyances et ses actions. Pour paraphraser Bertold Brecht : « On dit d’un fleuve emportant tout qu’il est irrationnel, mais on ne dit jamais rien de l’irrationalité des rives qui l’enserrent ».

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Un grand merci à mes camarades du Cortecs Jeremy Attard, Céline Schöepfer et Delphine Toquet pour leurs relectures attentives et leurs conseils pour la rédaction de ce texte qui est presque devenu un article collectif !

Les zététiciens font leur cinéma !

Cet article se veut être un retour de la table ronde « Les films qui disent la vérité : histoire de la manipulation en Sciences humaines et sociales jusqu’à l’ère des réseaux sociaux » qui a eu lieu à l’INHA25 le jeudi 8 février 2024. La discussion entre Ania Szczepańska (Maîtresse de conférences en Histoire du cinéma à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Alexis Seydoux (historien et archéologue, vice-président de l’ALDHHAA26 remplaçant Faustine Boulay) et Thomas C. Durand (biologiste, chaîne YouTube La Tronche en Biais et membre de l’ASTEC27) était animée par Clélia Simon-Henry. Cette table ronde suivait une projection du film Les Lois de l’attraction mentale : les idées qui séduisent notre cerveau sorti le 20 novembre 2017 sur la chaîne de la Tronche en biais. Cet événement a été capturé et diffusé sur cette même chaîne le 15 février 2024. 

[toc]

Introduction

Il nous semble en effet important de revenir sur ce qui se dit lors de cet événement afin de comprendre quelques subtilités en ce qui concerne les Études cinématographiques (intégrées à la 18e section28 du CNU29) les Sciences de l’information et de la communication (71e section CNU) et leur considération (ou plutôt non-considération) par les milieux dits « zététiques » ou « sceptiques ». En effet, au vu des commentaires sous ladite vidéo, il semble que ces milieux n’ont toujours pas entièrement révisé leur jugement en ce qui concerne leurs conceptions des sciences humaines et sociales [voir la partie : « Les SHS ne se limitent pas à la Sociologie et à la Psychologie »]. Revenons donc sur quelques éléments de cette table ronde pour mieux comprendre et décrypter ce qui s’y est dit. Loi de Brandolini oblige, l’article sera assez long.

Important : nous ne reviendrons pas ici sur la question de la psychanalyse (n’étant pas notre champ de compétence30). Nous encourageons les lecteur.ice.s à se renseigner par eux et elles-mêmes sur ce sujet31 et à ne surtout pas réduire les personnes à une ou des croyances qu’ils peuvent avoir. Ici, ce qui nous intéresse ce sont les questions de cinéma, d’analyse d’image et de mise en scène et la recherche sur ces domaines !

Le documenteur a une définition universitaire !

Hé oui ! On va encore parler de documenteur. À ce propos nous vous invitons à lire le dossier que nous avons consacré au film Opération Lune qui détaille quelques notions que nous allons aborder ici.

Une des premières choses qui saute aux yeux dès les débuts de la discussion c’est un désaccord complet sur la définition du documenteur. En effet, Thomas Durand et Alexis Seydoux le définissent, sans aucune source à l’appui, comme un documentaire complotiste. Ils y incluent donc des films comme Hold up (Pierre Barnérias, 2020), La Révélation des pyramides (Patrice Pooyard, 2010) et Loose Change (Dylan Avery, 2005). Cette définition, qui n’existe quasi que pour les milieux zététiques32, n’existe nulle part ailleurs. On ne la croise ni dans les milieux de la recherche en cinéma, ni dans les milieux cinéphiles, ni dans les milieux éducatifs. Ania Szczepańska le précise d’ailleurs bien en s’appuyant sur la définition donnée par François Niney dans Le documentaire et ses faux-semblants :

« J’appelle « documenteur » […] un faux documentaire qui, au lieu de vouloir se faire passer pour ce qu’il n’est pas (un documentaire), révèle progressivement qu’il a réussi à en produire l’illusion mais qu’il n’en est justement pas un. « Documenteur » correspond assez bien au mockumentary inventé par les anglophones, combinaison de documentary et mock qui comme adjectif veut dire « stimulé » et comme verbe « parodier, moquer ». Contrairement à la manœuvre frauduleuse, le documenteur trompe pour mieux détromper, tout comme un trompe-l’œil n’est apprécié et appréciable que s’il est reconnu comme tel, c’est-à-dire s’il fonctionne comme un détrompe l’œil. »

François Niney, Le documentaire et ses faux-semblants, Klincksieck, 2009, pp. 155‑156.

La maîtresse de conférences aurait tout aussi bien pu s’appuyer sur les travaux de Matthias Steinle33 ou d’Aurélie Ledoux34, mais également des étudiants en master en Études cinématographiques et en Sciences de l’éducation et de l’information35. Surprise ! Ici les vrais créateurs de documenteurs ne sont pas les Barnérias, Grimault et autres complotistes, mais les Thomas Durand et les Tronche en biais, puisque le film L’Équateur penché, les secrets des cycles cosmiques en est un.

« L’Équateur penché, les secrets des cycles cosmiques » est un web-documenteur réalisé par l’équipe de la Tronche en biais et disponible sur la chaîne Youtube du même nom. Il s’inspire du film « La Révélation des Pyramides » pour provoquer chez le spectateur et la spectatrice une prise de conscience de l’aspect manipulatoire de tels films. Thomas Durand y a consacré un article sur son blog La Menace théoriste : https://menace-theoriste.fr/equateur-penche-1/

Ce problème de définition entraîne de fait de nombreuses incompréhensions durant la table ronde. Très rapidement et à de nombreuses reprises, les auditeur.ice.s et les intervenant.e.s ne sauront plus si l’on parle des documentaires, des documentaires complotistes, des documenteurs ou du film de la Tronche en Biais. De plus, si Thomas Durand et Ania Szczepańska décident très tôt dans la conversation d’arrêter de parler de « documenteur » au vu des incompréhensions, Alexis Seydoux, lui, continuera à marteler le terme et à imposer sa définition par la répétition ad nauséam

Ainsi, dans un souci de clarté, nous utiliserons dans cet article le terme de « documenteur » dans le sens privilégié dans les milieux possédant une expertise sur le sujet ; c’est-à-dire de films fait pour tromper et détromper. Et nous qualifierons les documentaires complotistes de… documentaires complotistes tout simplement.

Les films complotistes sont-ils des films de propagande ?

Si Alexis Seydoux martèle sa définition de « documenteur » c’est sans doute parce qu’il l’a, en partie, théorisé (en effet, celui-ci dit être en pleine préparation d’un article sur le sujet). Même si celle-ci semble sortir de nulle part – démontrant un manque cruel de recherches scientifiques autour du terme – il nous semble intéressant de voir comment il a construit sa définition du terme. Pour lui, bien qu’il y ait une véritable parenté avec le documentaire de propagande, il refuse d’y catégoriser les films complotistes. Il définit ses « documenteurs » selon deux éléments [18m20] :

  • Il faut qu’il y ait une « vérité » à révéler
  • Cette vérité est dissimulée, elle est donc reliée à une théorie du complot (terme qu’il faudrait, pour le coup, définir aussi de manière précise)

Il omet à ce moment-là la recherche de l’adhésion du spectateur aux discours des films visés (élément qui est abordé plus tard dans la discussion), qui correspond à de nombreuses approches des films de propagande. De fait, sa définition du cinéma de propagande est complètement caricaturale et à côté de la plaque. Ainsi, selon lui, le cinéma de propagande se limite à la production « étatique » ou par une « entité politique » et ne peut concerner des « gens privés ». Malheureusement pour lui, le cinéma de propagande est plus généralement défini par sa volonté de créer de l’adhésion et/ou de modifier des comportements. Par exemple, par bien des aspects, les spots de publicité peuvent être considéré comme du cinéma de propagande. De plus, il faudrait définir ici « gens privés » et « entité politique » et démontrer en quoi les créateur.ice.s de documentaires complotistes n’en font pas partie. Cela semble d’ailleurs en contradiction avec l’idée, pourtant avancée par la même personne, que ces cinéastes ont un agenda politique réactionnaire et le fait que des idéologies politiques sous-tendent les idéaux complotistes.

Image issue du film de propagande nazi « Le Triomphe de la Volonté » (Leni Riefenstahl, 1935). La réalisatrice filme le Congrès de Nuremberg. Alors, documentaire ou fiction ? Réalité ou mensonge ? Et est-ce véritablement les questions qu’il faut qu’on se pose face à ce type de film ?

De plus, il y a une méconnaissance complète des processus d’adhésion du spectateur par l’image. En effet, les films de propagande utilisent finalement assez peu le mensonge, l’intérêt pour les propagandistes est avant tout d’utiliser la réalité afin d’en donner une vision particulière parfaitement contrôlée et assumée comme la seule possible. Cela passe avant tout par la forme filmique. Ainsi, le Triomphe de la volonté, cité par Alexis Seydoux, est un très mauvais exemple de film qui ment. Leni Riefenstahl filme le Congrès de Nuremberg du parti nazi de 1934. La réalisatrice donne majoritairement son point de vue sur la situation qui passe par des choix esthétiques (cadrage, montage, son, etc.). Elle donne une représentation absolument fantasmée mais émanant du « réel » ; voilà toute l’intelligence du cinéma de propagande. Au contraire, Nanouk l’Esquimau « ment » beaucoup plus, est-ce que ça en fait pour autant un plus grand film de propagande ? Clairement non. Ainsi, les films de propagande ne « mentent » généralement pas, mais ils adoptent un point de vue, ils travestissent la réalité par des choix esthétiques dans le but de provoquer l’adhésion. C’est ce qu’affirme notamment Berthin-Maghit dans l’avant-propos de son ouvrage sur les films de propagande réalisés durant l’Occupation :

« Depuis longtemps, les propagandistes eux-mêmes ont reconnu qu’en matière de propagande, la vérité est payante. Le mensonge se situe, en fait, au niveau des intentions et des interprétations. »

Jean-Pierre Bertin-Maghit, Les documenteurs des années noires : les documentaires de propagande, France 1940-1944, Paris, France, Nouveau monde, 2004, p. 14.

De fait, Le Triomphe de la volonté est difficilement critiquable si on ne s’intéresse pas d’abord et avant tout à la forme qu’il prend. C’est, selon nous, ce qu’essaie de dire Ania Szczepańska durant cette discussion.

Image issue du film « Nanouk l’Esquimau » (Robert Flaherty, 1922). Considéré parfois comme le premier documentaire, il est sujet à controverse étant donné les nombreux aspects fictionnels. Par exemple, Nanouk s’appelait en réalité Allakariallak, il était occidentalisé, vivait dans une maison et chassait au fusil. De même, documentaire ou fiction ? Réalité ou mensonge ?

Une approche plus précise et savante du cinéma de propagande permettrait notamment à Thomas Durand et à Alexis Seydoux d’arrêter de buter sur la question de l’intentionnalité ou non du mensonge. En effet, puisque la définition porte avant tout sur les intentions de convaincre (qui se retrouvent dans la forme même du film) la question de l’intentionnalité ou non du mensonge devient assez futile. Autrement dit, ce qui est important c’est l’intention de convaincre et non pas l’intention de mentir. Le mensonge n’est alors qu’un outil parmi beaucoup d’autres.

Ainsi le mot « documenteur » est de fait plus approprié pour des films qui assument de mentir mais dont le but n’est pas de convaincre mais de détromper, et donc parallèlement de favoriser un esprit critique par rapport aux images36. Ce qui est à l’opposé des objectifs des films de propagande ou aux films complotistes dont les créateur.ice.s peuvent parfaitement croire en ce qu’ils énoncent. Ces derniers d’ailleurs ne jouent pas qu’avec le mensonge (intentionnel ou non) mais également avec la mécanique du soupçon. Dès lors, l’analyse de ces films mérite mieux qu’un simple débunkage mais une véritable réflexion autour des épistémologies adoptées en particulier en matière d’image37.

Pour résumer en quelques mots, il nous semble difficile de dresser une distinction aussi strict entre les films de propagande et les films complotistes. Les films complotistes pourraient même être considéré comme une sous-catégorie des films de propagande. Du moins, la distinction dressée par Alexis Seydoux est trop peu sourcée, précise et détaillée pour être réellement prise au sérieux.

Je ne m’attarderai pas plus longtemps sur la définition de documenteur et sur sa distinction avec le cinéma de propagande puisqu’un article à ce sujet devrait sortir sous peu dans la revue Sciences et pseudo-sciences38. Dans tous les cas, nous attendons toujours que Thomas Durand et Alexis Seydoux qui utilisent cette définition nous disent d’où ils la tirent (sachant que s’ils se réfèrent à l’ouvrage Les documenteurs des années noires39, le terme n’y est pas théorisé et nous attendons donc la définition précise)… Si jamais celle-ci est issue d’autre part que de leur propre intuition puisque l’article signé Frédéric Tomas, Thomas C. Durand, Faustine Boulay et Thibault Renard sur le sujet publié dans la Revue internationale d’intelligence économique n’y répond absolument pas40.

Une méconnaissance complète des recherches sur le documentaire

Image issue du film « Terre sans pain » (Luis Buñuel, 1933). Ce film documente les conditions de vie difficiles dans la région des Hurdes en Espagne. Buñuel veut adapter une thèse universitaire. Cependant, n’arrivant pas à avoir l’image d’une chèvre qui tombe d’un précipice (phénomène constaté dans la thèse), le réalisateur décide de provoquer intentionnellement cet événement. Alors, documentaire ou fiction ? Réalité ou mensonge ?

Comme le dit Ania Szczepańska, l’objet documentaire et les « régimes de vérité » au cinéma, sont interrogés depuis les débuts des réflexions sur l’image et sa puissance évocatrice. Le documentaire est un genre qui fascine depuis longtemps et qui a donné lieu à une littérature très abondante. On ne peut donc faire l’économie d’une recherche dans les écrits scientifiques sur les documentaires quand on prétend s’attaquer à des documentaires complotistes. En effet, encore une fois, les sceptiques ne sont pas les seuls à s’intéresser à ce sujet et ne peuvent pas s’embarquer dans l’aventure sans jeter un œil sur ce qui a déjà été fait et/ou consulter les chercheur.euse.s dont c’est le domaine d’expertise…

Dans ce domaine l’ouvrage de François Niney Le Documentaire et ses faux-semblants est un must en la matière et couvre l’ensemble des questionnements liés à la distinction entre documentaire et fiction, entre « objectivité » et subjectivité, à la preuve par l’image, au sens du montage, à l’impact d’une voix off, etc., en gros au crédit que nous pouvons accorder à ce genre. C’est une lecture que nous conseillons à toutes les personnes qui se considèrent comme sceptiques et qui s’intéresseraient aux questions de cinéma, de documentaire et d’image. Voyons donc quelques grandes idées autour du cinéma documentaire.

Quelques grandes théories en matière de documentaire

1/ « Les faits ne sont pas tout faits, il faut les faire »

Cette phrase de l’historien Paul Veyne – cité par Niney – illustre que le cinéma documentaire est une construction. Comme le dit Ania Szczepańska lors de la table ronde, à partir du moment où on place sa caméra on choisit de montrer quelque chose, et ce malgré les contraintes inhérentes au tournage qu’on peut contourner, réinterroger ou simplement les visibiliser dans le processus même. Mais la construction du cadre n’est pas le seul choix. Le sujet, les interviewés, le montage, les conceptions éthiques adoptées, la forme entière du film, etc., sont également des choix. La création d’un film est un ensemble de décisions à conscientiser si l’on veut être responsable du regard que l’on porte. La manière dont on montre quelque chose va forcément en impacter le discours.

« Je pense que vous avez tous les deux fonctionné [TCD et Loki] avec des codes qui existent malgré nous, qui sont ceux des médias dominants. […] Quand on prend une caméra, on est agis nous-même par des modes de construction du réel, par les images de télévision, par les images d’internet et en quelque sorte vous les avez reproduits avec la complicité de ces scientifiques qui se sont dit “ha mais là je parle en tant qu’expert de la psychologie alors on va mettre la bibliothèque derrière moi et je vais me mettre à côté de la cheminée avec la Pléiade en arrière-plan parce que ça fait plus sérieux et parce que c’est mon capital social et culturel” ce sont, tout ça, des signes qu’on lit, je pense. »

Ania Szczepańska [1h34m40]
L’importance du cadrage et du hors-champ. Le cadrage est le résultat d’un choix simple entre ce qu’on inclue dans son image (ce qui se situe à l’intérieur du cadre) et ce qu’on y exclu (hors-champ ou hors-cadre). Sur la première image on pense que la personne va se faire fusiller, sur la troisième on lui donne à boire et on pense donc qu’il est en train d’être sauvé. La véritable image est celle qui se situe au centre. On voit bien qu’en fonction du cadrage, le discours sur le « réel » change. Mais le cadrage de l’image centrale est-il véritablement plus « réel » que les deux autres ?
Une photographie de deux soldats états-uniens et d’un soldat irakien pendant la guerre en Irak (2003, source). Image issue du site : https://www.penser-critique.be/limportance-du-cadrage/

2/ L’objectivité (ou la neutralité) n’existe pas

C’est-à-dire qu’il n’y pas de faits sans interprétation. On ne peut pas capter la « réalité ». Déjà, les caméras ne captent pas exactement les mêmes images (sensibilité à la lumière, analogique vs numérique, format de cadre, objectif choisi, etc.). Ainsi, l’image est un rapport au réel et non le réel lui-même. Autrement dit, l’image n’existe que dans son rapport au réel et ne constitue pas le réel à elle seule. De plus, les choix qui nous pousse à faire un film permettent de ne montrer qu’une infime partie du « réel ». L’enjeu pour un.e réalisateur.ice est alors de capter les moments considérés comme pertinents pour le sujet. Ainsi, un même événement filmé par deux personnes radicalement différentes donnera deux documentaires radicalement différents. L’important n’est pas la réalité filmée mais la manière de le filmer, ainsi :

3/ La forme c’est le discours et le discours c’est la forme

Questionner et conscientiser la forme c’est se rendre maître de son discours. Comprendre les questions de forme permet notamment de s’émanciper du regard qu’on nous impose dans les représentations audiovisuelles, notamment télévisuelles et dans les vidéos internet.

Extrait du film « Koyaanisqatsi » (Godfrey Reggio, 1982). Reggio reprend de nombreuses images du monde et les assemble pour former un discours. Ni voix off, ni interview, ni aucune parole d’aucune sorte, seule l’image et la musique de Philip Glass nous transmettent des informations et un point de vue sur le monde. Dès lors, est-ce la réalité ou pas ?

4/ Aucun procédé filmique ne permet de montrer à coup sûr la réalité

La caméra portée ? Le plan séquence ? Ils sont très bien utilisés dans les films de fiction. Les interviews ? Les « images réelles » ? Les micros-trottoirs ? Comme on l’a vu avec les documenteurs, et en particulier avec Opération Lune, elles peuvent très bien être détournées, trafiquées, voire inventées.

« La vérité n’est jamais unique ni ne saute aux yeux ; les vérités doivent être produites, c’est-à-dire extraites, mises à l’épreuve et élaborées par un discours, un montage audiovisuel en l’occurrence, qui nécessite cadrage critique et réflexion didactique. Il n’y a ni preuve ni vérité qui vaille en dehors d’un système de coordonnées. »

François Niney, op cit. p. 133.

Ces procédés41 peuvent cependant donner une plus grande impression de réel, le fameux « sérieux du documentaire ». Cette impression de réel est la première chose qui est utilisée par les documenteurs pour nous tromper et détromper et par les documentaires complotistes pour nous convaincre. Méfions-nous donc en particulier de ces marqueurs de sérieux, ils sont plus piégeants que la fiction avec laquelle on adopte un recul critique naturel. Eh oui, le documentaire, c’est aussi du cinéma !

5/ Un documentaire qui se prétend neutre et objectif est de fait manipulatoire 

« Cette focalisation zéro, cette capacité de la caméra à tout filmer “sans y être apparemment pour rien” (panoptique neutre), est en fiction la base de l’illusion consentie, en documentaire une illusion dangereuse. C’est la figure préférée de toutes les propagandes, qui par définition prétendent que leur point de vue n’en est pas un mais que c’est évidence objective (garanti par Dieu qui est de leur côté). »

François Niney, op cit. p. 82.

C’est ici le reproche principal que fait Ania Szczepańska à Thomas Durand sur son film. L’absence de conscientisation de l’énonciation en fait un film qui ne veut pas assumer de point de vue, ou du moins serait tenté de le justifier par la sainte objectivité. Par définition, l’objectivité est incritiquable, inattaquable, ce qui en fait le parti pris préféré des films de propagande qui veulent montrer la réalité ! De fait, la seule possible ! La réalité qui n’est pas entachée d’un point de vue particulier subjectif. « La propagande n’est pas un point de vue, elle se veut LE point de vue, c’est-à-dire la vision juste, juste la vision (donc l’absence de point de vue). »42. La propagande dénie tout point de vue et le « réel » devient alors un dogme.  Ce sont des films qui portent un regard absolutiste. Et, comme nous le dit Niney, avec provocation : « ceux qui prétendent que “le documentaire doit et peut montrer le réel tel quel” sont des hâbleurs ou des idiots. »43

Bande annonce de « Apocalypse, la première guerre mondiale » (Daniel Costelle et Isabelle Clarke, 2014). Les réalisateur.ice.s décident de faire narrer l’histoire par une voix off, de décontextualiser et de coloriser les images d’archives pour « se rapprocher de la réalité ». Les « preuves » historiques ne deviennent plus que des illustrations assujetties à un discours. Dès lors, mensonge ou réalité ? Manipulation ou honnêteté ?

« On a été extrêmement neutres dans cette démarche là et du coup, tous les présupposés sont transparents, vous avez raison, ils sont là. »

Thomas Durand, 1h34m30

C’est pour ça qu’Ania Szczepańska mobilise d’ailleurs les documentaires Apocalypse hautement critiqués par les chercheurs et chercheuses en histoire et en cinéma [vers 25min]44. Ce sont des films qui ne laissent aucune part à l’esprit critique du spectateur en l’annihilant par la spectacularisation et par une voix off dramatique surplombant qui distribue un discours. Les images sont détournées et maltraitées (colorisation, montage, etc.) afin de servir ce discours et non l’inverse. On fait ici correspondre les preuves (images d’archive) au discours et non l’inverse. Cela ne semble pas inquiéter outre mesure Alexis Seydoux qui se rassure du fait que c’est « l’histoire officielle » ou la « dernière version de la vulgarisation historique ». Pourtant les plus grands enjeux de la manipulation par l’image ne seraient-ils pas là avant tout, et moins dans des documentaires complotistes très clivants et outranciers ?

Mais, alors documentaire et fiction c’est pareil, on ne peut faire confiance à personne !?

« Seul un parti pris sophistique ou un manque de nuance peut en conclure que « documentaire et fiction, c’est pareil, tout comme l’histoire n’est que roman », comme si rien ne pouvait jamais nous garantir la réalité de quoi que ce soit, et qu’il valait donc mieux soutenir que tout est inventé afin de ne pas passer pour un naïf ou pire, un réaliste ! Davantage que sceptiques, ces philosophes “incorrigibles” (qui voudraient des vérités incorrigibles, sinon pas de vérité du tout, cf. Austin, 2007 : 195) méritent d’être appelés “déçus de l’absolu” : “puisqu’il n’y a pas de différence absolue entre documentaire et fiction, entre réel et imaginaire, démontrons qu’il n’y en a aucune (tout n’est que conventions)” ! »

François Niney, op cit. p. 45.

S’il n’y a pas de vérités irréfutables, est-ce que cela voudrait dire qu’il n’y a pas de vérités du tout ? Il nous faut faire le deuil d’un documentaire parfait qui nous montrerait le monde tel qu’il est. Restons donc critiques face à chaque image que nous voyons et n’accordons pas trop vite notre confiance sous prétexte que le film nous semble sérieux. Une fois cela dit, comment pourrait-on faire la différence entre un bon et un mauvais documentaire ?

Bande annonce de « Shoah » (Claude Lanzmann, 1985) film entièrement constitué de témoignages. Le réalisateur est persuadé qu’aucune image de l’holocauste (archive, reconstitution ou illustration) ne peut véritablement montrer l’horreur des camps de concentration et d’extermination. Pour lui, l’image met une trop grande distance entre le spectateur et le réel. La vérité des camps ne peut être qu’une image mentale pour le spectateur. On ne peut représenter l’irreprésentable. Il décide donc de construire son documentaire autour des discours des survivants (rescapé.e.s et nazi.e.s). Ce film s’éloigne-t-il de la réalité ou s’en rapproche-t-il ?

Comme vous vous en doutez, il n’y a pas de réponse simple et précise à cette question. Tout comme les films de fiction, cela se fait au cas par cas et dépend pour beaucoup du regard qu’on porte en tant que spectateur.ice. Peut-être qu’un bon documentaire devrait déjà assumer son point de vue dans sa forme même ce qui le rendrait plus facilement critiquable et donc de fait plus facile à évaluer – tout comme un fait scientifique se doit d’être réfutable.

Revenons-en à nos sceptiques…

Aujourd’hui, les chercheurs et chercheuses en Études cinématographiques sont très critiques des documentaires télévisuels, forme ultra rigide et faisant très majoritairement appel à des figures d’autorités. La forme de ces productions alternent généralement images d’illustrations et interviews confirmant la volonté de faire adhérer le spectateur au discours sans que ce dernier ne puisse exercer son esprit critique. L’illustration appuie l’interview et inversement. Ils valident ensemble un propos qui semble étayé à la fois par l’image et par le locuteur. Le spectateur n’a alors pas d’autre choix que de croire ce qu’il voit et ce qu’il entend. C’est d’ailleurs ce régime de croyance qui est majoritairement repris par Barnérias (qui a travaillé pendant un temps à la télévision) notamment dans Thanatos, l’ultime passage (2019) et dans Hold up, mais aussi par la Tronche en Biais dans Les Lois de l’attraction mentale. Rappelons tout de même que cette forme télévisuelle du documentaire, bien que très répandue, est bien loin d’être la seule. De très nombreux documentaires se passent largement d’interviews d’expert, de voix off, de montage rapide, de la présence du ou de la cinéaste/journaliste à l’écran par exemple et n’en sont pas moins sérieux.

Pour comprendre cela, il faut analyser l’esthétique du documentaire, sa construction, et non pas seulement ce qui y est dit. Comment quelqu’un qui ne connait rien à l’épidémiologie et au COVID-19 peut faire la différence entre le documentaire de la TeB et le Hold up de Barnérias puisqu’il fonctionne sur le même régime ?  Comment penser que ce ne sont pas deux types de documentaire qui défendent LA vérité ?

Bande annonce du film « Valse avec Bachir » (Ari Folman, 2018). Ce film est un documentaire d’animation autobiographique. Par son biais, Ari Folman s’intéresse en particulier aux soldats israéliens confrontés aux souvenirs du massacre de Sabra et Chatila. De véritables entretiens sont retranscrits sous forme de cinéma d’animation. Dès lors, réalité ou invention ? Documentaire ou fiction ?

« Si on interroge sous une forme filmique les codes de ses films qui construisent la vérité, il faut aussi vous en quelque sorte faire ce travail […] réflexif […] sur les images que vous produisez. »

Ania Szczepańska, 1h31m20

Une étudiante, qui prend la parole vers 1h28, pose très justement la question du capital culturel nécessaire pour aborder ce genre de film. Plus simplement, à qui le film de la Tronche en biais s’adresse-t-il mis à part aux sceptiques déjà convaincus ? C’est-à-dire ceux et celles qui connaissent déjà les codes mis en avant par la TEB. 

« Cette phrase-là [phrase sur la psychanalyse prononcée par Richard Monvoisin], il faut la comprendre dans l’histoire de la zététique des mouvements sceptiques et de la réaction que suscitent des critiques dans le domaine de la psychanalyse »

Thomas Durand, 1h02m25

Tandis que Thomas Durand et Alexis Seydoux continuent de justifier le contenu du film, Ania Szczepańska tente de leur faire comprendre en quoi celui-ci n’est pas innocent et ne peut être considéré comme purement objectif, même s’il met en avant des « experts » scientifiques (très majoritairement masculin d’ailleurs45). La question logique à se poser alors est : comment sait-on que l’on a à faire à des experts à l’écran ? Thomas Durand répond alors en plusieurs points :

  • Ce sont des experts reconnus, d’ailleurs leurs titres sont affichés à l’écran
  • Ce sont des personnes de confiance

Cependant, rien dans la forme du documentaire ne peut nous permettre de remettre ça en question. Ce qu’il faut plutôt se demander c’est en quoi Les Lois de l’attraction mentale se distingue esthétiquement des documentaires complotistes critiqués ? Comment une personne, sans aucune connaissance sur le sujet, peut se faire un avis vraiment éclairé sans remettre son avis à des experts dont on ne peut pas réellement savoir s’ils sont réels ou non (cf. Opération Lune encore une fois, dont Thomas Durand se revendique d’ailleurs) ?

Les SHS ne se limitent pas à la Sociologie et à la Psychologie

Nous ne remettons pas ici en cause les compétences en matière de debunkage d’idées fausses de Thomas Durand et Alexis Seydoux. Ils étaient d’ailleurs assez pertinents lorsqu’Ania Szczepańska fait l’amalgame entre les SHS et la psychanalyse. Alexis Seydoux a également bien vulgarisé les méthodes utilisées en Histoire qui rendent ce domaine scientifique et a été assez perspicace sur la question de la neutralité axiologique (n’en déplaise à certains « zététiciens » à la recherche de la « Très Sainte Objectivité »).

Cependant ces savoirs et compétences se heurtent ici à la barrière du médium et de leur méconnaissance en matière de recherche sur l’image, des notions utilisées et des grands concepts s’y afférents. L’analyse d’un documentaire ne peut se limiter qu’au seul contenu des interviews sans interroger le discours global des films et donc l’image, la mise en scène, son sens et son esthétique. C’est là où le bât blesse. On voit ici à quel point les connaissances en termes cinématographiques, mais également en termes de sciences de l’information et de la communication de nos deux sceptiques sont proches du néant.

Et si cette méconnaissance était conscientisée en adoptant l’humilité tant évoquée, il n’y aurait aucun problème. Mais encore une fois, des vidéastes/militants sceptiques se répandent en discours sur des terrains qu’ils ne connaissent pas46. De fait, ils envahissent un territoire déjà bien occupé avec leurs grands sabots de « zététiciens » et de la « méthode qui permet de répondre à tout » sans s’intéresser une seconde à ce qu’il se passe déjà sur place.

Ainsi, peu importe comment est discuté le documenteur dans la recherche en cinéma et en art, ils y imposent leur conception renvoyant dos à dos une définition déjà bien présente et une définition vide de sens et complètement bancale (voire en niant carrément la première).

Ainsi, Alexis et Thomas refusent de conscientiser leur rapport au film et à l’image – ou tout du moins de rester humbles – en interprétant des questions pertinentes comme des attaques.

Ainsi, ils annoncent ne pas vouloir faire un film pour les étudiants et étudiantes en cinéma, alors qu’ils et elles interrogent à raison les représentations que propose le documentaire de la TeB. Représentations qui sont visibles et interprétables par tout le monde.

Ainsi, Thomas Durand se décharge de son point de vue en le faisant reposer sur la « contrainte » ou l’« amateurisme ».

Pour conclure : l’éducation aux images

Les milieux zététiciens qui se veulent les parangons de la défense de l’esprit critique n’ont quasiment jamais abordé la question de l’éducation aux images pourtant extrêmement importante. Au lieu de cela, les films de propagande complotistes sont abordés de façon abstraite sans jamais en questionner la forme. C’est peut-être en connaissance de leur savoir limité dans le domaine, si c’est le cas tant mieux. Mais des initiatives indépendantes et compétentes pourraient tout de même être mises en avant sur cette question.

Malgré tout, comme le rappelle Ania Szczepańska à la fin de la table ronde, de nombreuses organisations n’ont pas attendu les milieux sceptiques pour travailler sur la question de la manipulation des images et par l’image. Dans une société où nous consommons de plus en plus d’images et de vidéos, cette éducation à l’image est primordiale pour le développement de l’esprit critique de tout un chacun. D’autant plus quand l’usage des images dans des buts propagandistes se fait de plus en plus. Le mensonge peut naître de l’image par le trucage ou désormais par l’Intelligence artificielle47. Mais, comme nous l’avons vu, la plupart des images de propagande ne sont pas retouchées mais dépendent surtout du cadrage, du sujet, du contexte de diffusion (décontextualisation) et du narratif qui est construit à côté.

Exemple d’image décontextualisée. Cette séquence avait déjà été publiée en 2016 sur Twitter. Il s’agit en fait d’un exercice militaire russe, dans la région de Rostov, en 2014. A l’époque, l’agence de presse russe Interfax rapportait que 1 500 soldats avaient participé à cet entraînement. (Cf. https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/manifestations-en-ukraine/vrai-ou-fake-guerre-en-ukraine-20-photos-et-videos-detournees-qui-ont-circule-depuis-le-debut-du-conflit_5004650.html)

Ce sont aujourd’hui des sujets qui préoccupent également de nombreux chercheurs et chercheuses ainsi que leurs étudiants et étudiantes. C’est un milieu qui foisonne d’idées et d’initiatives pour que tout le monde puisse rester critique face à ce qu’on lui montre, y compris des films présentés comme relevant de la « réalité scientifique ».

Ainsi nous remercierons les parangons du scepticisme d’adopter l’humilité qu’ils évoquent tant quand ils abordent des sujets qu’ils ne connaissent pas sous risque de passer pour des incompétents et non pour des vulgarisateur.ice.s.

Bonus

Nous remercions la personne du public qui pose la dernière question en introduisant le SPOC48 Sens critique de Paris Saclay. Nous n’avons pas eu le temps de nous y pencher, mais pour ceux et celles que cela intéresse, voici le lien : https://ecole-universitaire-paris-saclay.fr/le-spoc-sens-critique/sciences-en-societes-un-nouveau-parcours-facultatif


Prolongement du débat

Thomas Durand a rédigé une réponse à cet article sur son blog que voici : https://menace-theoriste.fr/sur-linculture-cinematographique-des-zeteticiens/

Alexis Seydoux a également posté un texte réponse sur le site La Menace Théoriste : https://menace-theoriste.fr/la-question-des-documenteurs-reponse-dalexis-seydoux-au-cortecs/

Ma réponse se trouve quant à elle ici : https://cortecs.org/informations-medias/les-zeteticiens-font-leur-cinema-bis-ou-comment-se-tirer-une-balle-dans-le-pied/


Remerciements

Merci aux relecteur.ice.s : Sohan Tricoire (Cortecs), Jérémy Attard (Cortecs), Loïc Massaïa (Cinétique), Adeline Guillet (Cinétique)

Être relecteur.ice.s n’implique pas l’adhésion à la totalité de l’article ou à son ton.


Notes

Regard critique sur la naturopathie : conclusion

cet article (12/12) s’inscrit dans une série de douze articles sur la naturopathie rédigée avec la volonté de porter un regard détaillé et critique sur la discipline, et dont vous pourrez trouver le sommaire ici. Il ne s’agit pas de partir en quête d’une vérité absolue, mais d’alimenter des réflexions destinées à éviter de causer ou laisser perdurer des souffrances inutiles, de permettre à chacun.e de faire les meilleurs choix en termes de santé. Dans ce douzième et dernier article, il s’agira de proposer une conclusion.

Pour résumer succinctement le contenu très dense des précédents articles, nous avons évoqué les prétentions préventives et curatives de la naturopathie en terme de santé, prétentions basées sur l’usage de méthodes dites traditionnelles et de traitements dits naturels.

Dans le contexte légitime de défiance généralisée vis à vis de la médecine, la naturopathie tire son épingle du jeu et assure avoir un rôle complémentaire à celui des professionnel.les du parcours de soin conventionnel. Elle porte dans le même temps un regard excessivement critique sur la médecine et ses traitements, minimisant leurs bienfaits et exagérant leurs effets secondaires. Cependant, bien qu’iels soient très critiques des conflits d’intérêts observés dans le milieu médical, les naturopathes ne dénoncent pourtant pas avec la même énergie les innombrables conflits d’intérêt qui les lient aux laboratoires de compléments « naturels », ni même le business juteux de la formation.

Pour ce qui concerne ses effets, contrairement au causalisme affiché, la naturopathie échoue à identifier les causes réelles de maladies, pas plus qu’elle ne réussit à en faire taire les symptômes. De plus, peu d’outils employés en naturopathie ont apporté la preuve de leur efficacité (tout au plus quelques recommandations alimentaires et d’hygiène de vie basiques). Et ces rares outils éprouvés, en plus de ne pas être propres à la naturopathie, sont depuis bien longtemps déjà intégrés à la pratique quotidienne des professionnel.les de santé.

Mais si la naturopathie n’a pas apporté la preuve de son efficacité à prévenir ou guérir les maladies, elle n’est pas pour autant une discipline sans danger. Le principal risque associé à la naturopathie, c’est en effet la perte de chance d’être soigné.e, le risque de s’éloigner de la médecine et de ses traitements. On peut également citer le risque de développer des carences ou des troubles du comportement alimentaire, mais aussi les risques trop souvent sous-estimés associés à la consommation de compléments alimentaires et autres cures détox (allergie, intoxication, interaction médicamenteuse…).

Soulignons également l’essentialisme qui sous-tend les pratiques et discours de la naturopathie au féminin, qui malgré une aura de bienveillance, demeure particulièrement sexiste et défavorable aux intérêts des femmes et minorités de genre.

Tout du long de cette série d’articles, j’ai parlé de « médecines alternatives et complémentaires », pour reprendre l’expression couramment employée dans la littérature scientifique. Pourtant, la naturopathie n’est en rien complémentaire de la médecine, et encore moins une alternative valable à celle-ci. Certaines personnes parlent plutôt de « médecine douce », mais comme nous l’avons évoqué précédemment, les effets de la naturopathie n’ont parfois rien de doux ou d’innocent. D’autres personnes encore parlent de « médecine parallèle », de « médecine naturelle » ou de ou « pratique de soin non conventionnelle ». Or, je ne pense pas qu’il soit raisonnable de parler de « médecine » ou de « soin » alors que la discipline échoue à prouver son efficacité en terme de santé. Pour toutes ces raisons, je choisis le plus souvent de parler de « pseudo-médecine » ou de « fake-med ».

Car le terme « pseudo-médecine » fait référence à une pratique à visée thérapeutique qui n’a pas apportée la preuve de son efficacité au-delà de l’effet placebo, en opposition avec la médecine (parfois nommée « médecine conventionnelle » ou « médecine basée sur les faits » / « evidence-based medecine »), qui repose quant à elle sur des éléments factuels et scientifiques et dont les outils ont prouvé leur efficacité.49

Pour terminer cette série d’articles, il me semblait important d’évoquer une notion qui m’est chère, celle du consentement. Le code de déontologie médicale prévoit que le consentement des patient.es aux soins proposés doit être libre et éclairé.50 Bien que cette garantie soit imparfaite51, c’est une composante majeure du respect de l’autonomie et de la volonté des patient.es. Ce consentement doit être donné après avoir reçu préalablement du médecin une information claire, complète, compréhensible et appropriée à sa situation, notamment sur les risques et bénéfices des traitements proposés et leurs alternatives.

Les naturopathes et autres pseudo-thérapeutes ne sont pas soumis à la même obligation, ce qui pose un évident problème d’ordre éthique. Car leurs client.es ne reçoivent pour ainsi dire jamais d’information préalable sur l’absence de preuve scientifique relative à l’efficacité des méthodes proposées, sur les alternatives médicales éprouvées, ni même sur les risques d’effets secondaires les plus courants. Ainsi, les client.es des pseudo-médecines ne sont pas en mesure de fournir un consentement éclairé aux traitements « naturels » qui leur sont proposés.

Et cela m’interroge… Imaginez : si on prenait le temps d’expliquer aux personnes qui souhaitent consulter un.e naturopathe que la discipline n’a pas démontré avoir la moindre efficacité propre, mais qu’elle présente par contre plusieurs risques avérés et des conflits d’intérêts importants avec les laboratoires, ces personnes seraient-elles aussi nombreuses à franchir la porte d’un cabinet naturopathique ?…

Peut-être, peut-être pas… Mais il me semble essentiel que chacun.e puisse faire ses choix en connaissance de cause, de manière libre et éclairée.

Cependant, ne dépolitisons pas le sujet !

Nos actions principales pour minimiser les souffrances liées aux pseudo-médecines ne devraient pas se résumer à des considérations individuelles en promouvant l’enseignement de l’esprit critique. Surtout si cela s’intègre dans la tendance observée chez certaines personnes se revendiquant du scepticisme à… prendre les gens pour ces cons ! Notamment en soutenant l’idée que certaines personnes penseraient mieux que d’autres parce qu’elles ont appris la liste des sophismes, biais cognitifs et arguments fallacieux. Ce qui est à la fois erroné et politiquement discutable.52

Pour combattre les dangers de pseudo-médecines, nous devrions déjà partir du constat qu’aussi longtemps que l’on ne se donnera pas les moyens de résoudre la crise de confiance qui touche le monde médical et scientifique, les arguments scientifiques n’auront que peu de poids dans cette lutte… Il parait donc pertinent de, certes promouvoir l’esprit critique, mais surtout de militer activement :

  • Pour réformer la formation des professionnel.les de santé : les sensibiliser à la qualité de la relation thérapeutique, aux mécanismes d’oppressions, à ce qui rend les pseudo-médecines si attractives, à l’importance de susciter l’adhésion des patient.es au projet thérapeutique etc…
  • Pour assurer l’indépendance des professionnel.les de santé et de nos décideurs politiques vis à vis des laboratoires et des lobbys de l’industrie agro-alimentaire (cf. les travaux du collectif Formindep),
  • Pour combattre les déserts médicaux et les inégalités d’accès aux soins,
  • Pour prendre des mesures permettant des consultations médicales plus longues,
  • Pour faire prendre en charge par la sécurité sociale les accompagnements par les professionnel.les de la diététique et des psychothérapies éprouvées,
  • Pour faire appliquer les lois qui protègent les patient.es en sanctionnant l’exercice illégal des professions de santé réglementées (médecine, diététique, pharmacie…),
  • entre autres choses…

Pour lire les articles précédents de cette série sur la naturopathie : cliquer ici.

La naturopathie au féminin

cet article (11/12) s’inscrit dans une série de douze articles sur la naturopathie rédigée avec la volonté de porter un regard détaillé et critique sur la discipline, et dont vous pourrez trouver le sommaire ici. Il ne s’agit pas de partir en quête d’une vérité absolue, mais d’alimenter des réflexions destinées à éviter de causer ou laisser perdurer des souffrances inutiles, de permettre à chacun.e de faire les meilleurs choix en termes de santé. Dans ce onzième article, il s’agira de présenter quelques aspects de la naturopathie au féminin.

Vous aurez sûrement perçu à la lecture de ces articles la dimension spirituelle quasi-religieuse de certains aspects de la naturopathie, pour lesquels on sent clairement une influence de la morale judéo-chrétienne :

  • La dimension spirituelle prise en compte dans l’approche « holistique », au même titre que les dimensions physique, mentale, émotionnelle, psychologique ou énergétique.
  • La dimension divine du vitalisme, dans le cadre duquel certaines personnes préfèrent parler de « souffle divin » plutôt que de « force vitale ».
  • L’importance accordée à la morale dans le respect des « lois naturelles » ou « lois divines » : c’est cette influence morale qui conduit d’ailleurs Irène Grosjean, dans son livre, à prétendre, grâce à ses traitements, pouvoir faire devenir hétérosexuelles des personnes homosexuelles, stigmatisant ainsi de manière particulièrement péjorative une orientation sexuelle perçue comme « déviante ».
  • Le besoin de purification à travers la promotion de purges, de compléments détox ou de cures de « nettoyage du terrain », qui répondent manifestement plus à un besoin de purification symbolique qu’à un réel besoin physiologique.
  • La culpabilisation immense qui découle de l’affirmation que notre état de santé découlerait de nos choix individuels (ou d’une influence karmique selon certain.es, ce qui revient au même…).

Cette influence de la morale judéo-chrétienne est particulièrement présente chez les naturopathes hygiénistes, qui font régulièrement et ouvertement référence à la religion ou à des croyances en lien avec l’existence d’une divinité supérieure. Mais elle infuse également de manière plus subtile partout dans la pratique de la naturopathie. C’est tout particulièrement le cas lorsqu’il est question d’aborder les spécificités des femmes.

La naturopathie comme beaucoup d’autres médecines alternatives et complémentaires (MAC), propose en effet une vision particulièrement essentialiste et rétrograde des femmes, qui constituent pourtant la grande majorité de la clientèle des naturopathes.53

Lorsque l’on se penche sur les contenus relatifs à la naturopathie au féminin (par exemple en explorant les résultats de recherche sur internet lorsque l’on saisit « naturopathie femmes »), on trouve sans surprise la mention de la prise en charge des pathologies et troubles spécifiques aux personnes qui possèdent un appareil génital dit féminin : variations des cycles menstruels, syndrome prémenstruel (SPM), syndrome des ovaires polykystiques (SOPK), endométriose, infections vaginales, kystes ovariens, troubles associés à la ménopause…

On trouve également mention, de manière systématique, de tout ce qui a trait à la procréation, qui semble être un passage presque obligé pour les femmes… Les naturopathes proposent une aide pour optimiser la fertilité, pour booster la libido, pour mener une grossesse « naturelle » et pour allaiter (solution très largement valorisée en raison de sa dimension « naturelle », au détriment des solutions parfois plus adaptées aux souhaits des parents et à leurs contraintes). Où sont les pères dans tout ça ? Aucune idée, car apparemment, la procréation est visiblement perçue comme une affaire de femmes.

Le pendant du rôle reproducteur des femmes, c’est la contraception, également mise en avant par les naturopathes à la condition qu’elle soit naturelle. Il est en effet régulièrement fait mention de l’arrêt de la pilule contraceptive, mis en regard avec la valorisation de la symptothermie54. Pourtant, cette méthode très peu fiable s’apparente bien plus à une méthode de planification des naissances qu’à une méthode de contraception. Ce n’est pas rendre service aux femmes que d’en faire la promotion. Par ailleurs, on ne trouve que rarement des naturopathes promouvant les méthodes de contraception masculines… Là encore, il semblerait que la contraception soit envisagée comme une affaire de femmes.

La prise en charge naturopathique pour accompagner une perte de poids revient souvent aussi dans les contenus de naturopathie au féminin. Pourtant, il ne s’agit pas d’une spécificité féminine. Sauf à considérer que les femmes devraient plus que les hommes prendre garde à rester minces…

Dans la même logique, les femmes sont parfois présentées comme ayant des besoins émotionnels spécifiques, qui différeraient de ceux des hommes. Je serais curieux.se de savoir en quoi…

En plus des habituels compléments alimentaires et techniques diverses promues en naturopathie, sont mis en avant des outils spécifiques à l’accompagnement des femmes, tels que les cercles de femmes par exemple. J’ai même pu lire la recommandation de recourir à des outils de gestion du stress pour faire face à la charge mentale (plutôt que d’agir sur la cause en répartissant cette charge mentale dans une perspective féministe55 – il est passé où le causalisme là?).

Et bien évidemment, chacun des contenus de naturopathie au féminin valorise la féminité dans tout ce qu’il y a de plus essentialiste : sont mises en lumière les « qualités féminines », le « besoin naturel » que les femmes auraient de « prendre soin de leur proches », leur rôle protecteur, leur penchant « naturel » à « la recherche du mieux-être », leurs « énergies cycliques », les spécificités du « cerveau féminin » et du « terrain féminin », la « beauté de la femme »… Les femmes sont invitées à prendre conseil auprès des naturopathes pour « se reconnecter » à leur féminité, pour « apprivoiser » leur féminité, pour « célébrer le féminin » ou bien encore pour « vivre leur féminité en pleine conscience ». Nous sommes donc bien loin des revendications émancipatrices et progressistes portées par les féministes qui combattent si ardemment les stéréotypes de genre… Stéréotypes de genre il est important de rappeler qu’ils sont une des composantes majeures du sexisme.

« Les stéréotypes de genre constituent un sérieux obstacle à la réalisation d’une véritable égalité entre les femmes et les hommes et favorisent la discrimination fondée sur le genre. Ce sont des idées préconçues qui assignent arbitrairement aux femmes et aux hommes des rôles déterminés et bornés par leur sexe.

Les stéréotypes sexistes peuvent limiter le développement des talents et capacités naturels des filles et des garçons comme des femmes et des hommes, ainsi que leurs expériences vécues en milieu scolaire ou professionnel et leurs chances dans la vie en général. Les stéréotypes féminins sont à la fois le résultat et la cause d’attitudes, valeurs, normes et préjugés profondément enracinés à l’égard des femmes. Ils sont utilisés pour justifier et maintenir la domination historique des hommes sur les femmes ainsi que les comportements sexistes qui empêchent les femmes de progresser. »56

Dans cette logique de valorisation de la « féminité », les naturopathes mentionnent régulièrement le « féminin sacré », que Wikipedia définit comme « une croyance ésotérique selon laquelle les femmes posséderaient un pouvoir surnaturel particulier, activable grâce à une initiation occulte ».57 Particulièrement essentialiste, ce concept flou aux allures féministes et émancipatrices (en apparence seulement…) qui fleurit dans le milieu du développement personnel, des MAC et du New Age est également sujet à de nombreuses dérives sectaires.58

Enfin, certain.es naturopathes recommandent aux femmes la lecture d’ouvrages très discutables concernant leurs cycles menstruels ou leur sexualité. Des ouvrages aux relents psychanalytiques misogynes59 ou fabulant l’existence de pouvoirs magiques des menstruations, et dont je ne souhaite pas faire la promotion ici.

L’ensemble de ces éléments conduit à inévitablement conclure au sexisme de la vision que la plupart des naturopathes ont des femmes. Il faut cependant noter qu’il n’y a aucune intention hostile derrière tout cela. Au contraire, les intentions sont manifestement bienveillantes. Et il existe un terme approprié pour cela : on parle de sexisme bienveillant, une forme de sexisme qui passe plus souvent inaperçue et qui est socialement plus acceptée.

Une revue de la littérature à ce sujet définit le sexisme bienveillant comme :

« une attitude subjectivement positive, qui décrit les femmes comme des créatures pures, qui doivent être protégées et adorées par les hommes, et dont l’amour est nécessaire à ces derniers pour qu’ils se sentent complets. Le sexisme bienveillant est une attitude sexiste plus implicite [que le sexisme hostile], teintée de chevalerie, qui a une apparence anodine et qui semble même différencier favorablement les femmes en les décrivant comme chaleureuses et sociables. Néanmoins, en suggérant l’idée que les femmes sont fragiles et qu’elles ont besoin de la protection des hommes, le sexisme bienveillant suggère également qu’elles sont inférieures et moins capables qu’eux. »60

Cette même publication conclut que :

« les particularités du sexisme bienveillant font de celui-ci un outil puissant de maintien et de justification des inégalités sociales entre les genres. […] Le sexisme bienveillant et le sexisme hostile sont complémentaires, ils forment un duo efficace où le sexisme bienveillant récompense les femmes qui respectent les rôles traditionnels liés au genre et où le sexisme hostile punit celles qui ne respectent pas ces rôles. »

Je précise pour conclure que je n’ai jamais été confronté.e au moindre contenu naturopathique qui envisage une approche du genre au-delà de la binarité, c’est la raison pour laquelle je me suis contenté.e ici de parler d’hommes et de femmes. D’ailleurs, eu égard à la place centrale que l’appareil génital et les menstruations tiennent dans la conception de la féminité dans une approche naturopathique, il y a de quoi se questionner sur l’inclusion des personnes trans et non binaires. Mais pour le coup, cette remarque concerne aussi bien la médecine, où il est encore compliqué d’être accompagné.e convenablement en tant que personne trans ou non binaire…

A partir de ces éléments, je fais le constat que les personnes qui fuient la médecine pour trouver refuge auprès des MAC en raison du sexisme médical et des violences gynécologiques se retrouvent confrontées à une vision tout aussi essentialiste et sexiste des femmes. La naturopathie et les MAC ne sont donc pas une alternative féministe à la médecine (en plus de ne pas être une alternative valable en termes de santé…).

Pour lire les articles précédents et suivants de cette série sur la naturopathie : cliquer ici.

Les ressources partagées en note de bas de page n’indiquent pas que je suis en accord avec l’ensemble des positions des personnes à l’origine des articles, vidéos ou autres publications référencées. J’ai choisi de mentionner ces ressources car elles sont, au moment de la rédaction de ces articles, celles que j’estime les plus complètes et accessibles parmi celles dont j’ai connaissance.