Les zététiciens font leur cinéma !

Cet article se veut être un retour de la table ronde « Les films qui disent la vérité : histoire de la manipulation en Sciences humaines et sociales jusqu’à l’ère des réseaux sociaux » qui a eu lieu à l’INHA1 le jeudi 8 février 2024. La discussion entre Ania Szczepańska (Maîtresse de conférences en Histoire du cinéma à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Alexis Seydoux (historien et archéologue, vice-président de l’ALDHHAA2 remplaçant Faustine Boulay) et Thomas C. Durand (biologiste, chaîne YouTube La Tronche en Biais et membre de l’ASTEC3) était animée par Clélia Simon-Henry. Cette table ronde suivait une projection du film Les Lois de l’attraction mentale : les idées qui séduisent notre cerveau sorti le 20 novembre 2017 sur la chaîne de la Tronche en biais. Cet événement a été capturé et diffusé sur cette même chaîne le 15 février 2024. 

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Introduction

Il nous semble en effet important de revenir sur ce qui se dit lors de cet événement afin de comprendre quelques subtilités en ce qui concerne les Études cinématographiques (intégrées à la 18e section4 du CNU5) les Sciences de l’information et de la communication (71e section CNU) et leur considération (ou plutôt non-considération) par les milieux dits « zététiques » ou « sceptiques ». En effet, au vu des commentaires sous ladite vidéo, il semble que ces milieux n’ont toujours pas entièrement révisé leur jugement en ce qui concerne leurs conceptions des sciences humaines et sociales [voir la partie : « Les SHS ne se limitent pas à la Sociologie et à la Psychologie »]. Revenons donc sur quelques éléments de cette table ronde pour mieux comprendre et décrypter ce qui s’y est dit. Loi de Brandolini oblige, l’article sera assez long.

Important : nous ne reviendrons pas ici sur la question de la psychanalyse (n’étant pas notre champ de compétence6). Nous encourageons les lecteur.ice.s à se renseigner par eux et elles-mêmes sur ce sujet7 et à ne surtout pas réduire les personnes à une ou des croyances qu’ils peuvent avoir. Ici, ce qui nous intéresse ce sont les questions de cinéma, d’analyse d’image et de mise en scène et la recherche sur ces domaines !

Le documenteur a une définition universitaire !

Hé oui ! On va encore parler de documenteur. À ce propos nous vous invitons à lire le dossier que nous avons consacré au film Opération Lune qui détaille quelques notions que nous allons aborder ici.

Une des premières choses qui saute aux yeux dès les débuts de la discussion c’est un désaccord complet sur la définition du documenteur. En effet, Thomas Durand et Alexis Seydoux le définissent, sans aucune source à l’appui, comme un documentaire complotiste. Ils y incluent donc des films comme Hold up (Pierre Barnérias, 2020), La Révélation des pyramides (Patrice Pooyard, 2010) et Loose Change (Dylan Avery, 2005). Cette définition, qui n’existe quasi que pour les milieux zététiques8, n’existe nulle part ailleurs. On ne la croise ni dans les milieux de la recherche en cinéma, ni dans les milieux cinéphiles, ni dans les milieux éducatifs. Ania Szczepańska le précise d’ailleurs bien en s’appuyant sur la définition donnée par François Niney dans Le documentaire et ses faux-semblants :

« J’appelle « documenteur » […] un faux documentaire qui, au lieu de vouloir se faire passer pour ce qu’il n’est pas (un documentaire), révèle progressivement qu’il a réussi à en produire l’illusion mais qu’il n’en est justement pas un. « Documenteur » correspond assez bien au mockumentary inventé par les anglophones, combinaison de documentary et mock qui comme adjectif veut dire « stimulé » et comme verbe « parodier, moquer ». Contrairement à la manœuvre frauduleuse, le documenteur trompe pour mieux détromper, tout comme un trompe-l’œil n’est apprécié et appréciable que s’il est reconnu comme tel, c’est-à-dire s’il fonctionne comme un détrompe l’œil. »

François Niney, Le documentaire et ses faux-semblants, Klincksieck, 2009, pp. 155‑156.

La maîtresse de conférences aurait tout aussi bien pu s’appuyer sur les travaux de Matthias Steinle9 ou d’Aurélie Ledoux10, mais également des étudiants en master en Études cinématographiques et en Sciences de l’éducation et de l’information11. Surprise ! Ici les vrais créateurs de documenteurs ne sont pas les Barnérias, Grimault et autres complotistes, mais les Thomas Durand et les Tronche en biais, puisque le film L’Équateur penché, les secrets des cycles cosmiques en est un.

« L’Équateur penché, les secrets des cycles cosmiques » est un web-documenteur réalisé par l’équipe de la Tronche en biais et disponible sur la chaîne Youtube du même nom. Il s’inspire du film « La Révélation des Pyramides » pour provoquer chez le spectateur et la spectatrice une prise de conscience de l’aspect manipulatoire de tels films. Thomas Durand y a consacré un article sur son blog La Menace théoriste : https://menace-theoriste.fr/equateur-penche-1/

Ce problème de définition entraîne de fait de nombreuses incompréhensions durant la table ronde. Très rapidement et à de nombreuses reprises, les auditeur.ice.s et les intervenant.e.s ne sauront plus si l’on parle des documentaires, des documentaires complotistes, des documenteurs ou du film de la Tronche en Biais. De plus, si Thomas Durand et Ania Szczepańska décident très tôt dans la conversation d’arrêter de parler de « documenteur » au vu des incompréhensions, Alexis Seydoux, lui, continuera à marteler le terme et à imposer sa définition par la répétition ad nauséam

Ainsi, dans un souci de clarté, nous utiliserons dans cet article le terme de « documenteur » dans le sens privilégié dans les milieux possédant une expertise sur le sujet ; c’est-à-dire de films fait pour tromper et détromper. Et nous qualifierons les documentaires complotistes de… documentaires complotistes tout simplement.

Les films complotistes sont-ils des films de propagande ?

Si Alexis Seydoux martèle sa définition de « documenteur » c’est sans doute parce qu’il l’a, en partie, théorisé (en effet, celui-ci dit être en pleine préparation d’un article sur le sujet). Même si celle-ci semble sortir de nulle part – démontrant un manque cruel de recherches scientifiques autour du terme – il nous semble intéressant de voir comment il a construit sa définition du terme. Pour lui, bien qu’il y ait une véritable parenté avec le documentaire de propagande, il refuse d’y catégoriser les films complotistes. Il définit ses « documenteurs » selon deux éléments [18m20] :

  • Il faut qu’il y ait une « vérité » à révéler
  • Cette vérité est dissimulée, elle est donc reliée à une théorie du complot (terme qu’il faudrait, pour le coup, définir aussi de manière précise)

Il omet à ce moment-là la recherche de l’adhésion du spectateur aux discours des films visés (élément qui est abordé plus tard dans la discussion), qui correspond à de nombreuses approches des films de propagande. De fait, sa définition du cinéma de propagande est complètement caricaturale et à côté de la plaque. Ainsi, selon lui, le cinéma de propagande se limite à la production « étatique » ou par une « entité politique » et ne peut concerner des « gens privés ». Malheureusement pour lui, le cinéma de propagande est plus généralement défini par sa volonté de créer de l’adhésion et/ou de modifier des comportements. Par exemple, par bien des aspects, les spots de publicité peuvent être considéré comme du cinéma de propagande. De plus, il faudrait définir ici « gens privés » et « entité politique » et démontrer en quoi les créateur.ice.s de documentaires complotistes n’en font pas partie. Cela semble d’ailleurs en contradiction avec l’idée, pourtant avancée par la même personne, que ces cinéastes ont un agenda politique réactionnaire et le fait que des idéologies politiques sous-tendent les idéaux complotistes.

Image issue du film de propagande nazi « Le Triomphe de la Volonté » (Leni Riefenstahl, 1935). La réalisatrice filme le Congrès de Nuremberg. Alors, documentaire ou fiction ? Réalité ou mensonge ? Et est-ce véritablement les questions qu’il faut qu’on se pose face à ce type de film ?

De plus, il y a une méconnaissance complète des processus d’adhésion du spectateur par l’image. En effet, les films de propagande utilisent finalement assez peu le mensonge, l’intérêt pour les propagandistes est avant tout d’utiliser la réalité afin d’en donner une vision particulière parfaitement contrôlée et assumée comme la seule possible. Cela passe avant tout par la forme filmique. Ainsi, le Triomphe de la volonté, cité par Alexis Seydoux, est un très mauvais exemple de film qui ment. Leni Riefenstahl filme le Congrès de Nuremberg du parti nazi de 1934. La réalisatrice donne majoritairement son point de vue sur la situation qui passe par des choix esthétiques (cadrage, montage, son, etc.). Elle donne une représentation absolument fantasmée mais émanant du « réel » ; voilà toute l’intelligence du cinéma de propagande. Au contraire, Nanouk l’Esquimau « ment » beaucoup plus, est-ce que ça en fait pour autant un plus grand film de propagande ? Clairement non. Ainsi, les films de propagande ne « mentent » généralement pas, mais ils adoptent un point de vue, ils travestissent la réalité par des choix esthétiques dans le but de provoquer l’adhésion. C’est ce qu’affirme notamment Berthin-Maghit dans l’avant-propos de son ouvrage sur les films de propagande réalisés durant l’Occupation :

« Depuis longtemps, les propagandistes eux-mêmes ont reconnu qu’en matière de propagande, la vérité est payante. Le mensonge se situe, en fait, au niveau des intentions et des interprétations. »

Jean-Pierre Bertin-Maghit, Les documenteurs des années noires : les documentaires de propagande, France 1940-1944, Paris, France, Nouveau monde, 2004, p. 14.

De fait, Le Triomphe de la volonté est difficilement critiquable si on ne s’intéresse pas d’abord et avant tout à la forme qu’il prend. C’est, selon nous, ce qu’essaie de dire Ania Szczepańska durant cette discussion.

Image issue du film « Nanouk l’Esquimau » (Robert Flaherty, 1922). Considéré parfois comme le premier documentaire, il est sujet à controverse étant donné les nombreux aspects fictionnels. Par exemple, Nanouk s’appelait en réalité Allakariallak, il était occidentalisé, vivait dans une maison et chassait au fusil. De même, documentaire ou fiction ? Réalité ou mensonge ?

Une approche plus précise et savante du cinéma de propagande permettrait notamment à Thomas Durand et à Alexis Seydoux d’arrêter de buter sur la question de l’intentionnalité ou non du mensonge. En effet, puisque la définition porte avant tout sur les intentions de convaincre (qui se retrouvent dans la forme même du film) la question de l’intentionnalité ou non du mensonge devient assez futile. Autrement dit, ce qui est important c’est l’intention de convaincre et non pas l’intention de mentir. Le mensonge n’est alors qu’un outil parmi beaucoup d’autres.

Ainsi le mot « documenteur » est de fait plus approprié pour des films qui assument de mentir mais dont le but n’est pas de convaincre mais de détromper, et donc parallèlement de favoriser un esprit critique par rapport aux images12. Ce qui est à l’opposé des objectifs des films de propagande ou aux films complotistes dont les créateur.ice.s peuvent parfaitement croire en ce qu’ils énoncent. Ces derniers d’ailleurs ne jouent pas qu’avec le mensonge (intentionnel ou non) mais également avec la mécanique du soupçon. Dès lors, l’analyse de ces films mérite mieux qu’un simple débunkage mais une véritable réflexion autour des épistémologies adoptées en particulier en matière d’image13.

Pour résumer en quelques mots, il nous semble difficile de dresser une distinction aussi strict entre les films de propagande et les films complotistes. Les films complotistes pourraient même être considéré comme une sous-catégorie des films de propagande. Du moins, la distinction dressée par Alexis Seydoux est trop peu sourcée, précise et détaillée pour être réellement prise au sérieux.

Je ne m’attarderai pas plus longtemps sur la définition de documenteur et sur sa distinction avec le cinéma de propagande puisqu’un article à ce sujet devrait sortir sous peu dans la revue Sciences et pseudo-sciences14. Dans tous les cas, nous attendons toujours que Thomas Durand et Alexis Seydoux qui utilisent cette définition nous disent d’où ils la tirent (sachant que s’ils se réfèrent à l’ouvrage Les documenteurs des années noires15, le terme n’y est pas théorisé et nous attendons donc la définition précise)… Si jamais celle-ci est issue d’autre part que de leur propre intuition puisque l’article signé Frédéric Tomas, Thomas C. Durand, Faustine Boulay et Thibault Renard sur le sujet publié dans la Revue internationale d’intelligence économique n’y répond absolument pas16.

Une méconnaissance complète des recherches sur le documentaire

Image issue du film « Terre sans pain » (Luis Buñuel, 1933). Ce film documente les conditions de vie difficiles dans la région des Hurdes en Espagne. Buñuel veut adapter une thèse universitaire. Cependant, n’arrivant pas à avoir l’image d’une chèvre qui tombe d’un précipice (phénomène constaté dans la thèse), le réalisateur décide de provoquer intentionnellement cet événement. Alors, documentaire ou fiction ? Réalité ou mensonge ?

Comme le dit Ania Szczepańska, l’objet documentaire et les « régimes de vérité » au cinéma, sont interrogés depuis les débuts des réflexions sur l’image et sa puissance évocatrice. Le documentaire est un genre qui fascine depuis longtemps et qui a donné lieu à une littérature très abondante. On ne peut donc faire l’économie d’une recherche dans les écrits scientifiques sur les documentaires quand on prétend s’attaquer à des documentaires complotistes. En effet, encore une fois, les sceptiques ne sont pas les seuls à s’intéresser à ce sujet et ne peuvent pas s’embarquer dans l’aventure sans jeter un œil sur ce qui a déjà été fait et/ou consulter les chercheur.euse.s dont c’est le domaine d’expertise…

Dans ce domaine l’ouvrage de François Niney Le Documentaire et ses faux-semblants est un must en la matière et couvre l’ensemble des questionnements liés à la distinction entre documentaire et fiction, entre « objectivité » et subjectivité, à la preuve par l’image, au sens du montage, à l’impact d’une voix off, etc., en gros au crédit que nous pouvons accorder à ce genre. C’est une lecture que nous conseillons à toutes les personnes qui se considèrent comme sceptiques et qui s’intéresseraient aux questions de cinéma, de documentaire et d’image. Voyons donc quelques grandes idées autour du cinéma documentaire.

Quelques grandes théories en matière de documentaire

1/ « Les faits ne sont pas tout faits, il faut les faire »

Cette phrase de l’historien Paul Veyne – cité par Niney – illustre que le cinéma documentaire est une construction. Comme le dit Ania Szczepańska lors de la table ronde, à partir du moment où on place sa caméra on choisit de montrer quelque chose, et ce malgré les contraintes inhérentes au tournage qu’on peut contourner, réinterroger ou simplement les visibiliser dans le processus même. Mais la construction du cadre n’est pas le seul choix. Le sujet, les interviewés, le montage, les conceptions éthiques adoptées, la forme entière du film, etc., sont également des choix. La création d’un film est un ensemble de décisions à conscientiser si l’on veut être responsable du regard que l’on porte. La manière dont on montre quelque chose va forcément en impacter le discours.

« Je pense que vous avez tous les deux fonctionné [TCD et Loki] avec des codes qui existent malgré nous, qui sont ceux des médias dominants. […] Quand on prend une caméra, on est agis nous-même par des modes de construction du réel, par les images de télévision, par les images d’internet et en quelque sorte vous les avez reproduits avec la complicité de ces scientifiques qui se sont dit “ha mais là je parle en tant qu’expert de la psychologie alors on va mettre la bibliothèque derrière moi et je vais me mettre à côté de la cheminée avec la Pléiade en arrière-plan parce que ça fait plus sérieux et parce que c’est mon capital social et culturel” ce sont, tout ça, des signes qu’on lit, je pense. »

Ania Szczepańska [1h34m40]
L’importance du cadrage et du hors-champ. Le cadrage est le résultat d’un choix simple entre ce qu’on inclue dans son image (ce qui se situe à l’intérieur du cadre) et ce qu’on y exclu (hors-champ ou hors-cadre). Sur la première image on pense que la personne va se faire fusiller, sur la troisième on lui donne à boire et on pense donc qu’il est en train d’être sauvé. La véritable image est celle qui se situe au centre. On voit bien qu’en fonction du cadrage, le discours sur le « réel » change. Mais le cadrage de l’image centrale est-il véritablement plus « réel » que les deux autres ?
Une photographie de deux soldats états-uniens et d’un soldat irakien pendant la guerre en Irak (2003, source). Image issue du site : https://www.penser-critique.be/limportance-du-cadrage/

2/ L’objectivité (ou la neutralité) n’existe pas

C’est-à-dire qu’il n’y pas de faits sans interprétation. On ne peut pas capter la « réalité ». Déjà, les caméras ne captent pas exactement les mêmes images (sensibilité à la lumière, analogique vs numérique, format de cadre, objectif choisi, etc.). Ainsi, l’image est un rapport au réel et non le réel lui-même. Autrement dit, l’image n’existe que dans son rapport au réel et ne constitue pas le réel à elle seule. De plus, les choix qui nous pousse à faire un film permettent de ne montrer qu’une infime partie du « réel ». L’enjeu pour un.e réalisateur.ice est alors de capter les moments considérés comme pertinents pour le sujet. Ainsi, un même événement filmé par deux personnes radicalement différentes donnera deux documentaires radicalement différents. L’important n’est pas la réalité filmée mais la manière de le filmer, ainsi :

3/ La forme c’est le discours et le discours c’est la forme

Questionner et conscientiser la forme c’est se rendre maître de son discours. Comprendre les questions de forme permet notamment de s’émanciper du regard qu’on nous impose dans les représentations audiovisuelles, notamment télévisuelles et dans les vidéos internet.

Extrait du film « Koyaanisqatsi » (Godfrey Reggio, 1982). Reggio reprend de nombreuses images du monde et les assemble pour former un discours. Ni voix off, ni interview, ni aucune parole d’aucune sorte, seule l’image et la musique de Philip Glass nous transmettent des informations et un point de vue sur le monde. Dès lors, est-ce la réalité ou pas ?

4/ Aucun procédé filmique ne permet de montrer à coup sûr la réalité

La caméra portée ? Le plan séquence ? Ils sont très bien utilisés dans les films de fiction. Les interviews ? Les « images réelles » ? Les micros-trottoirs ? Comme on l’a vu avec les documenteurs, et en particulier avec Opération Lune, elles peuvent très bien être détournées, trafiquées, voire inventées.

« La vérité n’est jamais unique ni ne saute aux yeux ; les vérités doivent être produites, c’est-à-dire extraites, mises à l’épreuve et élaborées par un discours, un montage audiovisuel en l’occurrence, qui nécessite cadrage critique et réflexion didactique. Il n’y a ni preuve ni vérité qui vaille en dehors d’un système de coordonnées. »

François Niney, op cit. p. 133.

Ces procédés17 peuvent cependant donner une plus grande impression de réel, le fameux « sérieux du documentaire ». Cette impression de réel est la première chose qui est utilisée par les documenteurs pour nous tromper et détromper et par les documentaires complotistes pour nous convaincre. Méfions-nous donc en particulier de ces marqueurs de sérieux, ils sont plus piégeants que la fiction avec laquelle on adopte un recul critique naturel. Eh oui, le documentaire, c’est aussi du cinéma !

5/ Un documentaire qui se prétend neutre et objectif est de fait manipulatoire 

« Cette focalisation zéro, cette capacité de la caméra à tout filmer “sans y être apparemment pour rien” (panoptique neutre), est en fiction la base de l’illusion consentie, en documentaire une illusion dangereuse. C’est la figure préférée de toutes les propagandes, qui par définition prétendent que leur point de vue n’en est pas un mais que c’est évidence objective (garanti par Dieu qui est de leur côté). »

François Niney, op cit. p. 82.

C’est ici le reproche principal que fait Ania Szczepańska à Thomas Durand sur son film. L’absence de conscientisation de l’énonciation en fait un film qui ne veut pas assumer de point de vue, ou du moins serait tenté de le justifier par la sainte objectivité. Par définition, l’objectivité est incritiquable, inattaquable, ce qui en fait le parti pris préféré des films de propagande qui veulent montrer la réalité ! De fait, la seule possible ! La réalité qui n’est pas entachée d’un point de vue particulier subjectif. « La propagande n’est pas un point de vue, elle se veut LE point de vue, c’est-à-dire la vision juste, juste la vision (donc l’absence de point de vue). »18. La propagande dénie tout point de vue et le « réel » devient alors un dogme.  Ce sont des films qui portent un regard absolutiste. Et, comme nous le dit Niney, avec provocation : « ceux qui prétendent que “le documentaire doit et peut montrer le réel tel quel” sont des hâbleurs ou des idiots. »19

Bande annonce de « Apocalypse, la première guerre mondiale » (Daniel Costelle et Isabelle Clarke, 2014). Les réalisateur.ice.s décident de faire narrer l’histoire par une voix off, de décontextualiser et de coloriser les images d’archives pour « se rapprocher de la réalité ». Les « preuves » historiques ne deviennent plus que des illustrations assujetties à un discours. Dès lors, mensonge ou réalité ? Manipulation ou honnêteté ?

« On a été extrêmement neutres dans cette démarche là et du coup, tous les présupposés sont transparents, vous avez raison, ils sont là. »

Thomas Durand, 1h34m30

C’est pour ça qu’Ania Szczepańska mobilise d’ailleurs les documentaires Apocalypse hautement critiqués par les chercheurs et chercheuses en histoire et en cinéma [vers 25min]20. Ce sont des films qui ne laissent aucune part à l’esprit critique du spectateur en l’annihilant par la spectacularisation et par une voix off dramatique surplombant qui distribue un discours. Les images sont détournées et maltraitées (colorisation, montage, etc.) afin de servir ce discours et non l’inverse. On fait ici correspondre les preuves (images d’archive) au discours et non l’inverse. Cela ne semble pas inquiéter outre mesure Alexis Seydoux qui se rassure du fait que c’est « l’histoire officielle » ou la « dernière version de la vulgarisation historique ». Pourtant les plus grands enjeux de la manipulation par l’image ne seraient-ils pas là avant tout, et moins dans des documentaires complotistes très clivants et outranciers ?

Mais, alors documentaire et fiction c’est pareil, on ne peut faire confiance à personne !?

« Seul un parti pris sophistique ou un manque de nuance peut en conclure que « documentaire et fiction, c’est pareil, tout comme l’histoire n’est que roman », comme si rien ne pouvait jamais nous garantir la réalité de quoi que ce soit, et qu’il valait donc mieux soutenir que tout est inventé afin de ne pas passer pour un naïf ou pire, un réaliste ! Davantage que sceptiques, ces philosophes “incorrigibles” (qui voudraient des vérités incorrigibles, sinon pas de vérité du tout, cf. Austin, 2007 : 195) méritent d’être appelés “déçus de l’absolu” : “puisqu’il n’y a pas de différence absolue entre documentaire et fiction, entre réel et imaginaire, démontrons qu’il n’y en a aucune (tout n’est que conventions)” ! »

François Niney, op cit. p. 45.

S’il n’y a pas de vérités irréfutables, est-ce que cela voudrait dire qu’il n’y a pas de vérités du tout ? Il nous faut faire le deuil d’un documentaire parfait qui nous montrerait le monde tel qu’il est. Restons donc critiques face à chaque image que nous voyons et n’accordons pas trop vite notre confiance sous prétexte que le film nous semble sérieux. Une fois cela dit, comment pourrait-on faire la différence entre un bon et un mauvais documentaire ?

Bande annonce de « Shoah » (Claude Lanzmann, 1985) film entièrement constitué de témoignages. Le réalisateur est persuadé qu’aucune image de l’holocauste (archive, reconstitution ou illustration) ne peut véritablement montrer l’horreur des camps de concentration et d’extermination. Pour lui, l’image met une trop grande distance entre le spectateur et le réel. La vérité des camps ne peut être qu’une image mentale pour le spectateur. On ne peut représenter l’irreprésentable. Il décide donc de construire son documentaire autour des discours des survivants (rescapé.e.s et nazi.e.s). Ce film s’éloigne-t-il de la réalité ou s’en rapproche-t-il ?

Comme vous vous en doutez, il n’y a pas de réponse simple et précise à cette question. Tout comme les films de fiction, cela se fait au cas par cas et dépend pour beaucoup du regard qu’on porte en tant que spectateur.ice. Peut-être qu’un bon documentaire devrait déjà assumer son point de vue dans sa forme même ce qui le rendrait plus facilement critiquable et donc de fait plus facile à évaluer – tout comme un fait scientifique se doit d’être réfutable.

Revenons-en à nos sceptiques…

Aujourd’hui, les chercheurs et chercheuses en Études cinématographiques sont très critiques des documentaires télévisuels, forme ultra rigide et faisant très majoritairement appel à des figures d’autorités. La forme de ces productions alternent généralement images d’illustrations et interviews confirmant la volonté de faire adhérer le spectateur au discours sans que ce dernier ne puisse exercer son esprit critique. L’illustration appuie l’interview et inversement. Ils valident ensemble un propos qui semble étayé à la fois par l’image et par le locuteur. Le spectateur n’a alors pas d’autre choix que de croire ce qu’il voit et ce qu’il entend. C’est d’ailleurs ce régime de croyance qui est majoritairement repris par Barnérias (qui a travaillé pendant un temps à la télévision) notamment dans Thanatos, l’ultime passage (2019) et dans Hold up, mais aussi par la Tronche en Biais dans Les Lois de l’attraction mentale. Rappelons tout de même que cette forme télévisuelle du documentaire, bien que très répandue, est bien loin d’être la seule. De très nombreux documentaires se passent largement d’interviews d’expert, de voix off, de montage rapide, de la présence du ou de la cinéaste/journaliste à l’écran par exemple et n’en sont pas moins sérieux.

Pour comprendre cela, il faut analyser l’esthétique du documentaire, sa construction, et non pas seulement ce qui y est dit. Comment quelqu’un qui ne connait rien à l’épidémiologie et au COVID-19 peut faire la différence entre le documentaire de la TeB et le Hold up de Barnérias puisqu’il fonctionne sur le même régime ?  Comment penser que ce ne sont pas deux types de documentaire qui défendent LA vérité ?

Bande annonce du film « Valse avec Bachir » (Ari Folman, 2018). Ce film est un documentaire d’animation autobiographique. Par son biais, Ari Folman s’intéresse en particulier aux soldats israéliens confrontés aux souvenirs du massacre de Sabra et Chatila. De véritables entretiens sont retranscrits sous forme de cinéma d’animation. Dès lors, réalité ou invention ? Documentaire ou fiction ?

« Si on interroge sous une forme filmique les codes de ses films qui construisent la vérité, il faut aussi vous en quelque sorte faire ce travail […] réflexif […] sur les images que vous produisez. »

Ania Szczepańska, 1h31m20

Une étudiante, qui prend la parole vers 1h28, pose très justement la question du capital culturel nécessaire pour aborder ce genre de film. Plus simplement, à qui le film de la Tronche en biais s’adresse-t-il mis à part aux sceptiques déjà convaincus ? C’est-à-dire ceux et celles qui connaissent déjà les codes mis en avant par la TEB. 

« Cette phrase-là [phrase sur la psychanalyse prononcée par Richard Monvoisin], il faut la comprendre dans l’histoire de la zététique des mouvements sceptiques et de la réaction que suscitent des critiques dans le domaine de la psychanalyse »

Thomas Durand, 1h02m25

Tandis que Thomas Durand et Alexis Seydoux continuent de justifier le contenu du film, Ania Szczepańska tente de leur faire comprendre en quoi celui-ci n’est pas innocent et ne peut être considéré comme purement objectif, même s’il met en avant des « experts » scientifiques (très majoritairement masculin d’ailleurs21). La question logique à se poser alors est : comment sait-on que l’on a à faire à des experts à l’écran ? Thomas Durand répond alors en plusieurs points :

  • Ce sont des experts reconnus, d’ailleurs leurs titres sont affichés à l’écran
  • Ce sont des personnes de confiance

Cependant, rien dans la forme du documentaire ne peut nous permettre de remettre ça en question. Ce qu’il faut plutôt se demander c’est en quoi Les Lois de l’attraction mentale se distingue esthétiquement des documentaires complotistes critiqués ? Comment une personne, sans aucune connaissance sur le sujet, peut se faire un avis vraiment éclairé sans remettre son avis à des experts dont on ne peut pas réellement savoir s’ils sont réels ou non (cf. Opération Lune encore une fois, dont Thomas Durand se revendique d’ailleurs) ?

Les SHS ne se limitent pas à la Sociologie et à la Psychologie

Nous ne remettons pas ici en cause les compétences en matière de debunkage d’idées fausses de Thomas Durand et Alexis Seydoux. Ils étaient d’ailleurs assez pertinents lorsqu’Ania Szczepańska fait l’amalgame entre les SHS et la psychanalyse. Alexis Seydoux a également bien vulgarisé les méthodes utilisées en Histoire qui rendent ce domaine scientifique et a été assez perspicace sur la question de la neutralité axiologique (n’en déplaise à certains « zététiciens » à la recherche de la « Très Sainte Objectivité »).

Cependant ces savoirs et compétences se heurtent ici à la barrière du médium et de leur méconnaissance en matière de recherche sur l’image, des notions utilisées et des grands concepts s’y afférents. L’analyse d’un documentaire ne peut se limiter qu’au seul contenu des interviews sans interroger le discours global des films et donc l’image, la mise en scène, son sens et son esthétique. C’est là où le bât blesse. On voit ici à quel point les connaissances en termes cinématographiques, mais également en termes de sciences de l’information et de la communication de nos deux sceptiques sont proches du néant.

Et si cette méconnaissance était conscientisée en adoptant l’humilité tant évoquée, il n’y aurait aucun problème. Mais encore une fois, des vidéastes/militants sceptiques se répandent en discours sur des terrains qu’ils ne connaissent pas22. De fait, ils envahissent un territoire déjà bien occupé avec leurs grands sabots de « zététiciens » et de la « méthode qui permet de répondre à tout » sans s’intéresser une seconde à ce qu’il se passe déjà sur place.

Ainsi, peu importe comment est discuté le documenteur dans la recherche en cinéma et en art, ils y imposent leur conception renvoyant dos à dos une définition déjà bien présente et une définition vide de sens et complètement bancale (voire en niant carrément la première).

Ainsi, Alexis et Thomas refusent de conscientiser leur rapport au film et à l’image – ou tout du moins de rester humbles – en interprétant des questions pertinentes comme des attaques.

Ainsi, ils annoncent ne pas vouloir faire un film pour les étudiants et étudiantes en cinéma, alors qu’ils et elles interrogent à raison les représentations que propose le documentaire de la TeB. Représentations qui sont visibles et interprétables par tout le monde.

Ainsi, Thomas Durand se décharge de son point de vue en le faisant reposer sur la « contrainte » ou l’« amateurisme ».

Pour conclure : l’éducation aux images

Les milieux zététiciens qui se veulent les parangons de la défense de l’esprit critique n’ont quasiment jamais abordé la question de l’éducation aux images pourtant extrêmement importante. Au lieu de cela, les films de propagande complotistes sont abordés de façon abstraite sans jamais en questionner la forme. C’est peut-être en connaissance de leur savoir limité dans le domaine, si c’est le cas tant mieux. Mais des initiatives indépendantes et compétentes pourraient tout de même être mises en avant sur cette question.

Malgré tout, comme le rappelle Ania Szczepańska à la fin de la table ronde, de nombreuses organisations n’ont pas attendu les milieux sceptiques pour travailler sur la question de la manipulation des images et par l’image. Dans une société où nous consommons de plus en plus d’images et de vidéos, cette éducation à l’image est primordiale pour le développement de l’esprit critique de tout un chacun. D’autant plus quand l’usage des images dans des buts propagandistes se fait de plus en plus. Le mensonge peut naître de l’image par le trucage ou désormais par l’Intelligence artificielle23. Mais, comme nous l’avons vu, la plupart des images de propagande ne sont pas retouchées mais dépendent surtout du cadrage, du sujet, du contexte de diffusion (décontextualisation) et du narratif qui est construit à côté.

Exemple d’image décontextualisée. Cette séquence avait déjà été publiée en 2016 sur Twitter. Il s’agit en fait d’un exercice militaire russe, dans la région de Rostov, en 2014. A l’époque, l’agence de presse russe Interfax rapportait que 1 500 soldats avaient participé à cet entraînement. (Cf. https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/manifestations-en-ukraine/vrai-ou-fake-guerre-en-ukraine-20-photos-et-videos-detournees-qui-ont-circule-depuis-le-debut-du-conflit_5004650.html)

Ce sont aujourd’hui des sujets qui préoccupent également de nombreux chercheurs et chercheuses ainsi que leurs étudiants et étudiantes. C’est un milieu qui foisonne d’idées et d’initiatives pour que tout le monde puisse rester critique face à ce qu’on lui montre, y compris des films présentés comme relevant de la « réalité scientifique ».

Ainsi nous remercierons les parangons du scepticisme d’adopter l’humilité qu’ils évoquent tant quand ils abordent des sujets qu’ils ne connaissent pas sous risque de passer pour des incompétents et non pour des vulgarisateur.ice.s.

Bonus

Nous remercions la personne du public qui pose la dernière question en introduisant le SPOC24 Sens critique de Paris Saclay. Nous n’avons pas eu le temps de nous y pencher, mais pour ceux et celles que cela intéresse, voici le lien : https://ecole-universitaire-paris-saclay.fr/le-spoc-sens-critique/sciences-en-societes-un-nouveau-parcours-facultatif


Prolongement du débat

Thomas Durand a rédigé une réponse à cet article sur son blog que voici : https://menace-theoriste.fr/sur-linculture-cinematographique-des-zeteticiens/

Alexis Seydoux a également posté un texte réponse sur le site La Menace Théoriste : https://menace-theoriste.fr/la-question-des-documenteurs-reponse-dalexis-seydoux-au-cortecs/

Ma réponse se trouve quant à elle ici : https://cortecs.org/informations-medias/les-zeteticiens-font-leur-cinema-bis-ou-comment-se-tirer-une-balle-dans-le-pied/


Remerciements

Merci aux relecteur.ice.s : Sohan Tricoire (Cortecs), Jérémy Attard (Cortecs), Loïc Massaïa (Cinétique), Adeline Guillet (Cinétique)

Être relecteur.ice.s n’implique pas l’adhésion à la totalité de l’article ou à son ton.


Notes

Chemtrails, subitisation, musicothérapie, lapin qui saute… le best of des dossiers étudiants 2022/2023

Les formations proposées par le CORTECS sont souvent l’occasion de faire travailler des étudiant·e·s sur des projets zététiques. Ces dossiers sont de qualité variable : on comprend (et on regrette) que la charge de travail des étudiant·e·s ne leur laisse pas beaucoup de place pour les yétis, les fantômes et autres monstres de la raison. Mais parfois, certains travaux sont très bons et méritent largement d’être rendus publics pour profiter à tout le monde. S’ils ne sont pas infaillibles (mais aucun travail ne l’est) ils font preuve d’une rigueur et d’une démarche critique qui nous semblent satisfaisantes.
Vous trouverez donc sur cette page quelques-uns des meilleurs dossiers produits par les étudiant·e·s des formations zététique du Cortecs en 2022 – 2023. Les premiers proviennent des cours donnés à l’école d’ingénieur ENSEEIHT à Toulouse par Nicolas Martin, les suivants sont issus d’un cours donné à l’Institut d’enseignement à distance en Sciences de l’éducation de l’Université Paris 8 par Vivien Soldé.

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Cours à l’ENSEEIHT

Etude de l’influence de la couleur d’éléments sur leur subitisation

[Télécharger ici] Par L. Bahroun, A. Ecorce, N. Bertheloot, N. Groenen

246 cure-dents. Ça se voit.

La subitisation c’est la capacité à percevoir le nombre d’éléments dans un ensemble « d’un seul coup d’œil », sans les compter individuellement. Comme les cure-dents dans Rain Man vous voyez. D’ailleurs cette capacité est probablement une légende, et des études montrent que les autistes auraient d’ailleurs de moins bonnes capacité de subitisation 25.

Mais là n’était pas la question. Il s’agissait ici de savoir si la subitisation est plus facile si les éléments à compter sont de couleurs différentes. La taille d’échantillon n’est pas énorme, mais les résultats semble montrer que oui, la bicoloration facilite la subitisation (j’aime bien cette phrase). Une chouette expérience à répliquer et à décliner !

La musicothérapie (et influence de la musique sur la pousse des plantes)

[Télécharger ici] Par T. El Hadi, T. Haas, S. Léostic, D. Zribi

Les cactus poussent-ils mieux en écoutant Jacques Dutronc ?
Les étudiants ont dans un premier temps présenté les prétentions et un peu de littérature sur la musicothérapie. Ils ont ensuite voulu voir si la musique influençait la pousse de lentilles. Le protocole est très chouette mais pas parfait (pas de double aveugle, petit échantillon, plusieurs risques de biais) mais il semble que oui les plantes exposées à la nocturne n°2 de Chopin, ont bien poussé plus vite… surprenant ! Reste à essayer de comprendre ce qui a vraiment joué et si ça marcherait aussi bien avec du NTM.


Influence de la construction d’un sondage sur les réponses des participants

[Télécharger ici] Par C. Olivi, A. Wagret et C. Serre
L’ordre dans lequel les questions sont posées dans un sondage peut-il influencer les réponses des participants. On y parle de l’effet entonnoir; de l’effet de contexte logique et de l’effet de contexte sémantique.
Bien que l’analyse statistique aurait pu être plus précise, l’étude semble bien montrer une influence (dans le sens inverse de ce qui avait été prédit). Le recul critique sur l’étude est bien montré.

La génération de l’aléatoire par le cerveau et les manières de l’influencer

[Télécharger ici] Par L. Baldet, B. Berlin, G. Laumonier, M. Lourenco

Le cerveau est mauvais générateur d’aléatoire, on le sait. Si on demande de générer un nombre entre 1 et 10, chaque valeur n’a pas la même chance d’être donnée.
Mais y a-t-il une différence si on demande de penser, de choisir ou de sélectionner un nombre au hasard ? Apparemment oui !

Illusion sensorielle – Effet cutané du lapin (ECL)

[Télécharger ici] Par L. Seugnet, E. Massol, A. Goodwin, S. D’alimonte, E. Norroy

L’illusion cutanée du lapin qui saute est une illusion au nom très marrant et qu’il est vraisemblablement très difficile à observer. Pour ma part, je l’ai longtemps cherchée mais jamais réellement observée. C’est mon big foot à moi. Alors j’ai proposé à un groupe d’étudiant·e·s de partir à sa recherche avec méthode : en fouillant la littérature pour essayer de le mettre en évidence… sans grand succès. Cette illusion serait-elle illusoire ? Le mystère demeure.

Encore un grand bravo à toutes les étudiantes et étudiants et un grand merci : j’apprends beaucoup grâce à vous. Merci aussi à celles et ceux qui ne sont pas ici. On sait que vous aimeriez avoir plus de temps pour parler de yéti et de fantôme !

Cours à l’IED 26 de Paris 8

Chemtrails, analyse d’une théorie complotiste

[Télécharger par ici] par E. Lépine Bazzucchi

Cette étudiante s’intéresse à la construction de la théorie des chemtrails grâce à un
ensemble de documents écrits, photos, audios et vidéos venant du web. Tout au long de ce travail, elle remet en cause ses certitudes, et si les arguments des partisans des chemtrails ne la convainquent pas, certaines ouvertures autour des épandages de pesticides et de la géo-ingénierie la laissent plus dubitative…

L’esprit jubile : recension de la BD « L’esprit critique »

Qu’est-ce que l’esprit critique ? On pense tous l’avoir mais sait-on vraiment le définir ? C’est la question à laquelle ont voulu répondre Isabelle Bauthian (biologiste de formation, scénariste et rédactrice culturelle et scientifique) et Gally (dessinatrice) dans cette bande-dessinée publiée aux éditions Delcourt (130 pages). Et… c’est tout bonnement une petite merveille !

Case issue de la bande-dessinée L’esprit critique de Isabelle Bauthian et Gally, Octopus, Delcourt, 2021, p. 4.

D’un point de vue narratif et esthétique

Lors d’une soirée, Paul rencontre une jeune femme qui se présente comme druide. Après une discussion animée autour de photos de fées, Paul rentre chez lui, se connecte sur ses réseaux sociaux et déverse sa haine de l’irrationnel. C’est alors qu’il apparaît, enfin… elle : L’esprit critique !

On prend énormément de plaisir à faire un bout de chemin avec ces personnages extrêmement attachants. Paul, croyant en La science sans aucune méthode, perdu dans la complexité du monde qui s’ouvre devant lui grâce à Elle, doppelgänger métamorphe critique aux cheveux roses qui donne au lecteur une soif de connaissance comme jamais. Paul, c’est tout simplement nous qui découvrons cet univers de l’esprit critique. Il exprime nos interrogations et nos doutes sur cette conception à laquelle nous n’avons pas forcément beaucoup réfléchit. Elle, elle est l’incarnation de l’esprit critique et de sa perfectibilité.

Grâce à ses pouvoirs elle fait sortir Paul de son petit confort, de sa petite routine pour l’emmener vers des contrées inconnues (voyage dans le temps et dans l’espace). L’odyssée de Paul commence avec une plongée dans l’histoire des sciences, des bâtons d’Ishango à Kepler et Galilée en passant par les philosophe grecs (Platon, Thalès, Aristote, Ptolémée Anaximandre de Millet, etc.). On regrette juste l’absence d’une excursion auprès des premiers sceptiques à l’instar de Pyrrhon d’Élis. Le voyage de notre personnage se poursuit ensuite sur la méthode scientifique moderne (évaluation des hypothèses, principe de réfutabilité, notion de preuve, pseudo-sciences, etc.) puis sur la déconstruction partielle de nos systèmes cognitifs principalement avec l’approche des biais (tous représentés de manière très parlante). Le périple continue avec les méthodes d’évaluation de l’information (approches des statistiques, théière de Russell, évaluation d’une étude scientifique, sophismes, etc.) et se conclut sur une note de tolérance et sur les limites de l’esprit critique (distinction entre faits et foi, valeurs, importance des émotions, différences de points de vue idéologiques, politiques et sociaux). 

Planche issue de la bande-dessinée L’esprit critique de Isabelle Bauthian et Gally, Octopus, Delcourt, 2021, p. 21.

D’un point de vue éducatif et pédagogique

L’alchimie du couple, l’humour malicieux, la bienveillance, la douceur du trait de Gally, la joie qui se dégage de cette BD… nous rend tous simplement heureux. C’est bête à dire, mais particulièrement pertinent dans un ouvrage qui veut nous faire sortir de notre zone de confort. Une tendresse véritable alimente des représentations réfléchies et travaillées en particulier au niveau du genre. Elle, l’esprit critique, est à la fois professeure, chercheuse, super-héroïne, militaire, dragonne, étudiante, etc. Autant de modèles hautement positifs et encourageants pour des secteurs où les femmes sont encore peu représentées allant de pair avec une mise en avant de femmes scientifiques (notamment l’astronome américaine Maria Mitchell) trop souvent invisibilisées par une historiographie grandement patriarcale.

C’est une mine d’or pour qui veut commencer à modeler son esprit critique avec des outils précis quoiqu’un peu survolés. Histoire des sciences et des idées, fonctionnement de la recherche moderne, biais cognitifs, sophismes et paralogismes, etc. Presque tout y est. Chaque planche, chaque case est d’une richesse incroyable. Certaines fonctionnent parfaitement en solitaire et pourraient être affichées dans les écoles, les collèges et les lycées (coup de cœur pour la planche de la « Méthode scientifique moderne »). On regrettera peut-être le rythme extrêmement intense de la BD qui transcrit l’enthousiasme de ses autrices mais sans doute trop soutenu pour un néophyte qui commencerait à s’y intéresser et qui devra sans aucun doute reprendre ses lectures plusieurs fois. Peut-être que plusieurs tomes auraient pu être à la fois plus détaillés et prendre plus de temps sur certains concepts. Mais ce n’est pas tellement gênant finalement puisque cette lecture est tellement plaisante qu’on prendra beaucoup de bonheur à s’y replonger.

En ce qui concerne « La » science, on aurait aimé une approche plus précise notamment des différents modes de construction des connaissances et non pas uniquement de la méthode hypothético-déductive ; et donc plutôt une approche « des » sciences. Par exemple, on regrettera, page 44, la formulation : « La science moderne est objective, expérimentale et autocorrective ». En effet, concernant l’objectivité, la sociologie des sciences nous a démontré le contraire ; tandis qu’au niveau de l’expérimentation, elle n’est pas l’apanage de tous les domaines. Quid de l’histoire, de la sociologie, etc.

Il faut donc voir cet ouvrage comme une vaste introduction, qui permettra au lecteur novice de savoir où creuser pour affiner ses outils de réflexion et de compréhension du monde. Et ça, c’est déjà pas mal !

Planche issue de la bande-dessinée L’esprit critique de Isabelle Bauthian et Gally, Octopus, Delcourt, 2021, p. 46-47.

D’un point de vue humaniste

La bienveillance et la tendresse ne sortent pas de nulle part, mais bien d’une très grande confiance en l’être humain et en ses capacités. Dans cette époque morose où nous sommes submergés d’information, où les polémiques s’enchaînent, où la société se divise, où l’univers médiatique appuie l’idée que l’irrationalité semble l’emporter… c’est une sublime bouffée d’air frais. Nous pouvons changer, nous en tant qu’être humain, et finalement changer la société qui nous entoure en nous basant sur des outils simples et dont l’efficacité est vérifiable sans forcément se mettre au-dessus de la mêlée. Pratiquer l’esprit critique ce n’est pas devenir une machine apathique mais au contraire comprendre et maîtriser ses émotions « nécessaires au raisonnement ». Pratiquer l’esprit critique ce n’est pas défendre le scientisme, mais connaître les limites de nos connaissances et tracer la frontière entre les faits et nos opinions (même si les autrices préfère le terme « foi ») . On regrette un peu que les philosophies des lumières et leurs apports essentiels à l’émancipation des sciences n’aient pas été abordées, mais on pardonne facilement au vu de la richesse des connaissances déjà présentes.

Planche issue de la bande-dessinée L’esprit critique de Isabelle Bauthian et Gally, Octopus, Delcourt, 2021, p. 56.

Pour conclure

En bref, on rigole, on est ému, on apprend, on voyage… C’est une véritable aventure initiatique à mettre entre toutes les mains… Bon, à partir d’un certain âge peut-être parce qu’assez ardue. De plus, certains concepts sont illustrés de manière… originale. L’explication de la différence entre moyenne et médiane avec la b*** de Rocco Siffredi reste mon préféré. Beaucoup de choses pourront vous sembler floues, complexes, dures à conceptualiser, mais ce n’est que le début de votre expédition en terre inconnue. Avec un peu de recherches extérieures pour recouper les sources – exercice ô combien sain et indispensable – vous arriverez à vous y retrouver. De plus, la bande dessinée propose une bibliographie et une section « pour aller plus loin ».

Pour les autres, ceux déjà rompus à l’exercice, vous y redécouvrirez les marottes du scepticisme et vous amuserez à trouver les différents easter egg zététiques et références geeks cachées un peu partout. Mais pour approfondir vos connaissances sur le sujet, ce n’est sans doute pas l’objet adapté. Dans tous les cas, si vous êtes convaincu, courez l’acheter et faites vivre ses autrices ; si vous n’êtes pas convaincu, courez l’acheter parce que vous manquez sans doute d’esprit critique. Comment ça un faux dilemme ?

Cases issues de la bande-dessinée L’esprit critique de Isabelle Bauthian et Gally, Octopus, Delcourt, 2021, p. 93.

Best of dossiers étudiants 2021/2022

Les formations proposées par le CORTECS sont souvent l’occasion de faire travailler des étudiant·e·s sur des projets zététiques. Ces dossiers sont de qualité variable : on comprend (et on regrette) que la charge de travail des étudiants ne leur laisse pas beaucoup de place pour les yétis, les fantômes et autres monstres de la raison. Mais parfois, certains travaux sont très bons et méritent largement d’être rendu public pour profiter à tout le monde. S’ils ne sont pas infaillibles (mais aucun travail ne l’est) ils font preuve d’une rigueur et d’une démarche critique qui nous semblent satisfaisants.
Vous trouverez donc sur cette page quelques-uns des meilleurs dossiers produits par les étudiants des formations zététique du Cortecs en 2022.

  • La Théorie du ruissellement [Télécharger] par Mohamed M’hand, Philippe Négrel-Jerzy, Sébastien Pont et Edgar Remy de l’ENSEEIHT
  • « La révélation des pyramides », comment les documentaires peuvent-ils nous manipuler ? [Télécharger] par Nathan Vergé, Natália Rafaele, Christophe Pantel et Pablo Neyens de l’ENSEEIHT
  • Étude des prévisions astrologiques [Télécharger] par HUC-LHUILLERY Alexia, HENRIOT Lauriane, LHEOTE Quentin et FAUCHEUX Tanguy de l’ENSEEIHT
  • Manipulation de graphiques [Télécharger] par les L1 en psychologie de l’université de Nîmes
  • Les effets de la lithothérapie sur l’anxiété et les troubles du sommeil [Télécharger] par les L1 en psychologie de l’université de Nîmes
  • La méditation de pleine conscience et ses bienfaits sur le sommeil [Télécharger] par les L1 en psychologie de l’université de Nîmes

Merci et félicitations à elles et eux.

La verité sortant du puits, tableau de Jean-Léon Gérome

Quand faut-il dépendre son jugement ? Ou l’objectif du scepticisme

La vérité est au fond du puits, nous dit-on27.
Voilà ce que nous répètent les sceptiques de tout poil depuis la nuit des temps : illusions d’optique, faux souvenirs, erreurs de jugement, limites de notre langage, erreurs de logique, sophisme, conformisme social, bulles de filtre, constructions socio-culturelles et toujours la possibilité d’un rêve, d’une simulation ou d’un malin génie, … et puis si ça se trouve vous n’êtes qu’un papillon en train de rêver d’être un humain28.
Les distorsions de l’information sont nombreuses et apparaissent à toutes les échelles. Il est alors tentant, à la manière de Pyrrhon, de sombrer dans l’indifférence, de ne donner pas plus de crédit à ceci qu’à cela, et laisser son jugement suspendu pour toujours. Ou alors il faut décider de dépendre son jugement – si celui-ci est suffisamment affiné.
Cet article propose quelques pistes de réflexion sur cet acte crucial dans la démarche sceptique : la dépendaison du jugement.

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Juger et choisir

La vérité est au fond du puits, vous dis-je. Et il y a une solution toute trouvée : n’allons plus au puits. L’univers qui m’entoure m’est éternellement inaccessible – et encore, même ceci n’est pas certain – il n’y a pas de raison d’aller y chercher une quelconque vérité.

C’est, en tout cas, la réponse qu’apporte la première grande école du scepticisme29, celle de Pyrrhon, qui suspend son jugement aussi vite qu’il le peut. « Épochè« , nous dit-il30. C’est la suspension, l’interruption, l’arrêt du jugement. Alors, on s’assoit sur le bord de la réalité et on la regarde défiler.

Appliquer cette doctrine à des enjeux actuels donnerait quelque chose comme ça : Catastrophes écologiques ? Mouais, peut-être ; Inégalités sociales ? Pas plus que ça ; Covid ? J’en sais rien ; Guerre en Ukraine ? Je m’abstient31 ; Tu boiras quand même un petit coup ? Bof, à la rigueur.

Pyrrhon ira voter blanc. Ou il n’ira pas voter. Ou bien il ira. Cela importe bien peu au final. Rien n’est mieux que rien, rien n’est plus beau que rien. Même « rien n’est mieux que rien » n’est pas mieux que « certaines choses sont mieux que d’autres ». C’est dire.

Ainsi, puisqu’il n’affirme rien, le sceptique radical ne se trompe jamais. À la bonne heure. Mais évidemment, en contrepartie, il se condamne à ne plus dire, à ne plus faire, autant dire à ne plus être. Ou à être tout juste une plante.

S’il [le sceptique] ne forme aucun jugement, ou plutôt si, indifféremment, il pense et ne pense pas en quoi différera-t-il des plantes ?

Aristote, Métaphysique32

Cela semble être une position bien peu satisfaisante.
Pourtant, la suspension du jugement, lorsqu’elle est appliquée temporairement, est une position épistémologiquement très saine, voire indispensable. Tant que je ne connais pas suffisamment un sujet, il est raisonnable de rester prudent, jusqu’à ce que la cumulation de connaissance me permette de trancher.

S’il veut prétendre être davantage qu’un cactus au soleil, le sceptique doit, tôt ou tard, faire le choix de dépendre son jugement qu’il avait soigneusement suspendu quelque temps.

“Certes, nous pouvons pour un moment déclarer que tout est égal, que la réalité n’est qu’un rêve. C’est très bien, cela nous fait sourire comme Bouddha ; mais ensuite, si nous choisissons de continuer à vivre dans la réalité, nous ne pouvons que nous remettre en jeu, comprendre et choisir. Nous pouvons se faisant continuer à sourire, mais nous ne continuons pas moins à nous mettre en jeu, à comprendre et décider.[…] Parce que juger et choisir est la même chose que penser et vivre”

Carlo Rovelli, Anaximandre ou la naissance de la pensée scientifique
Photo de Carlo Rovelli devant un tableau noir
Carlo Rovelli, physicien et philosophe des sciences, devant un tableau noir avec des équations (ça fait plus intelligent)

Cette position philosophique s’appelle scepticisme scientifique. On suspend prudemment son jugement (c’est la partie sceptique), jusqu’à ce que toute la puissance de la rigueur et de la démarche intellectuelle (c’est la partie scientifique) nous en libère. C’est ce que nous appellerons ici « dépendre son jugement ».

Mais donc une tension apparait : la vérité absolue nous est à jamais étrangère et pourtant il faut finir par trancher. Trancher ce qui est suffisamment fiable pour qu’on puisse le tenir pour vrai.
Et réfléchir à la manière dont on fait ce choix semble crucial pour avoir une démarche sceptique raisonnable.

Quand faut-il « dépendre » son jugement ?

Considérons une affirmation A sur un sujet que je ne connais vraiment pas. Dans un premier temps, je n’exprime pas mon opinion sur le sujet. C’est ce que l’on appelle la suspension du jugement et c’est une position épistémologiquement saine (manière un peu pompeuse de dire « c’est pas con »).
Découvrant de mieux en mieux le sujet, j’accorde à l’affirmation A une vraisemblance croissante.
Mais à partir de quel degré de confiance en A, par rapport à non-A, est-il judicieux de commencer à exprimer mon opinion sur le sujet ? 51 % ? 75% ? 99% ? 100% ?
La réponse sceptique radicale serait 100% – autrement dit jamais – alors qu’une réponse assez crédule serait 51%.

Précisons, avant d’aller plus loin, que cela dépend fortement du contexte : je m’exprimerais avec plus ou moins de prudence suivant que ce soit au cours d’un repas de famille, d’une publication sur les réseaux ou d’un article scientifique. Mais ceci étant dit, cela ne change pas grand-chose à la suite de l’article.

Probablement que le plus judicieux est de naviguer quelque part entre ces deux positions. Mais pour trancher, il faut répondre à une question fondamentale : Qu’est-ce que l’on vise ?
Finalement, pourquoi sommes-nous sceptique, zététicien, ou penseur critique (selon votre terminologie préférée) ?33
L’importance de cette question était déjà identifiée par le philosophe David Hume :

Car voici la principale objection et la plus ruineuse qu’on puisse adresser au scepticisme outré34, qu’aucun bien durable n’en peut jamais résulter tant qu’il conserve sa pleine force et sa pleine vigueur. Il nous suffit de demander à un tel sceptique : Quelle est son intention ? Que se propose-t-il d’obtenir par toutes ces recherches curieuses ? Il est immédiatement embarrassé et ne sait que répondre.

Hume, Enquête sur l’entendement humain, cité dans Le scepticisme, Thomas Bénatouil
David Hume

Hume reconnait par ailleurs la puissance des principes sceptiques. Selon lui, ceux-ci « fleurissent et triomphent dans les écoles où il est difficile, sinon impossible, de les réfuter ».
Il leur reproche en revanche leur inutilité quand ils sont employés dans leur « pleine force » : « Mais un pyrrhonien ne peut s’attendre à ce que sa philosophie ait une influence constante sur l’esprit, ou, s’il en a une, que son influence soit bienfaisante pour la société ».

Héritier de ce scepticisme, les zététiciens aujourd’hui ne tombent pas dans le piège de l’indifférence interminable des pyrrhoniens qui laissent pour toujours leurs jugements suspendus. Non, bien au contraire, les zététiciens, dépendent leur jugement : ils démystifient, ils enquêtent, ils trouvent, ils se positionnent, ils s’opposent, ils twittent, etc.
Ceci dit, cela ne devrait pas nous exempter de répondre à la question de Hume : Qu’est-ce que l’on vise en faisant cela ? Quelle règle permet de trancher si un niveau de connaissance est suffisant pour donner son avis ?

Ce qui est et qui doit être

Pour trancher sur ce qu’il faut faire, ou autrement dit, ce qui doit être, il peut-être utile de s’en remettre au principe de la guillotine de Hume35 que l’on pourrait formuler ainsi : « Ce qui doit être ne peut se déduire de ce qui est« .

Une proposition sur ce qui doit être, que l’on qualifiera de prescriptive (ou normative, éthique, morale, axiologique, politique selon les contextes) ne se déduit pas d’une proposition descriptive – sur ce qui est – mais d’une autre proposition prescriptive36.
Par exemple : la proposition prescriptive « L’homéopathie doit être déremboursée » ne peut se déduire ipso facto de la prémisse descriptive « L’homéopathie n’a pas d’effet propre ». Il faut y adjoindre une autre prémisse prescriptive comme « Ce qui est inefficace doit être déremboursée ». Dans ce cas, la démonstration est rigoureuse (ce qui ne signifie pas que la conclusion est vraie, mais que la véracité des prémisses implique la véracité de la conclusion).

Ainsi, pour savoir quand dépendre son jugement, inutile de contempler l’univers ou de charcuter des équations mathématiques. Ce n’est pas dans ce qui est que l’on trouvera une réponse. Il faut avant tout adopter une prémisse prescriptive. Il faut s’adosser à un système éthique, une règle (ou un ensemble de règles) axiomatique qui guident ce qu’il est éthique de faire ou de ne pas faire, ce que l’on considère comme bien et mal37.

En conjuguant des propositions prescriptives à des descriptions factuelles, il est alors possible de déduire de nouvelles affirmations prescriptives.

Illustration du principe de la guillotine de Hume
Illustration du principe de la guillotine de Hume

Ce prisme-là permet, d’ailleurs, de justifier la position des sceptiques pyrrhoniens. Leur objectif primordial est d’atteindre l’ataraxie, c’est-à-dire l’absence de trouble. Voilà donc leur prémisse prescriptive.
D’autre part, ils développent un argumentaire qui ressemble à cela : La suspension du jugement (épochè), engendre l’absence de jugement (adoxastous) qui engendre l’absence d’affirmation (aphasie). Enfin, puisque ne rien affirmer épargne les déceptions, erreurs et faux espoirs, il s’ensuit l’absence de trouble (ataraxie). 38.
Conclusion implacable : Il faut toujours suspendre son jugement.

Guillotine de Hume appliquée au pyrrhonisme
Guillotine de Hume appliquée au pyrrhonisme

Il est évidemment possible de discuter de cette construction argumentaire en prenant soin de traiter les propositions descriptives et prescriptives en tant que telles. Il n’y a pas de sens à dire que la recherche de l’ataraxie est vraie ou fausse, comme il n’y a pas de sens à dire que le fait que l’aphasie implique l’ataraxie soit bien ou mal.

« Le sceptique, parce qu’il aime les hommes… »

La construction précédente n’est qu’une interprétation du scepticisme pyrrhonien – peut-être un peu naïve – qui ne rend pas entièrement hommage à cette pensée complexe qui ne se laisserait pas si simplement capturée dans un cadre aussi rigide.
Voyons maintenant, une autre interprétation du pyrrhonisme, qui permet également d’illustrer le principe de la guillotine de Hume. Elle se fonde sur cet extrait de Sextus Empiricus :

Le sceptique, parce qu’il aime les hommes , veut les guérir par le discours autant qu’il le peut, de la témérité et de la présomption dogmatique.

Sextus Empiricus , Esquisses Pyrrhoniennes

D’après ce passage, le principe prescriptif fondateur du scepticisme serait l' »amour des humains » ou autrement la défense des individus39 . En le conjuguant à une proposition descriptive implicite ici (quelque chose comme « La présomption dogmatique nuit aux humains »), on en déduit qu’il faut lutter contre la présomption dogmatique.

Interpertation de Sextus Empiricus du point de vue de la guillotine de Hume
Interprétation de Sextus Empiricus du point de vue de la guillotine de Hume

Petite parenthèse : ce passage semble mettre à jour un paradoxe entre deux justifications du scepticisme. D’une part la recherche de l’ataraxie, qui justifie de suspendre éternellement son jugement, d’autre part un engagement « humaniste » qui, semble-t-il, peine à justifier cette incessante aphasie (Si « le sceptique aime les hommes » doit-il suspendre son jugement devant les pires des injustices ?).
Une réponse à ce paradoxe est peut-être donnée un peu plus loin dans le texte de Sextus Empiricus dans un paragraphe intitulé « Pourquoi le sceptique s’applique-t-il parfois à proposer des arguments d’une faible valeur persuasive ? »

[Le sceptique] use d’argument de poids propres à venir à bout de cette maladie qu’est la présomption dogmatique pour ceux qui sont fortement atteints de témérité, mais il use de plus léger pour ceux qui sont superficiellement atteints par le mal de la présomption et facile à soigner et qu’il est possible de rétablir par une persuasion plus légère.

Sextus Empiricus, Esquisses Pyrrhonienne
Sextus Empiricus

Ce point de vue pourrait expliquer la position extrême des sceptiques de l’antiquité : en réalité, la force de leur discours s’adapte en fonction de leur interlocuteur et ce seraient les arguments les plus radicaux qui auraient été retenus par l’histoire.
Peut-être alors que le vrai projet pyrrhonien n’était pas tant de défendre un doute absolu et inconditionnel, presque insensé, mais plutôt de protéger les hommes des discours dogmatiques et la tradition n’aura retenu que les positions les plus radicales qu’ils tenaient face à leurs adversaires les plus coriaces. Peut-être.

Refermons cette parenthèse antique qui permettait surtout d’illustrer différentes constructions argumentaires qui aboutissent à différents projets sceptiques : suivant la prémisse prescriptive qui fonde le discours, les conclusions peuvent différer. Elle influence donc notre rapport à la suspension du jugement, mais pas seulement. Elle guide également le choix des sujets que l’on va traiter, le ton que l’on va adopter, l’audience à qui l’on veut diffuser ces idées, etc.

Prenons un exemple.
Considérons les deux propositions descriptives suivantes : « X prétend être atteint de la pathologie P »; « Il est très probable que X ne soit pas vraiment atteint de la pathologie P ». Doit-on, face à une telle situation, suspendre son jugement sur ce qui est vrai ou faux et sur ce qui est bien ou mal de faire ?
La réponse dépend de la prémisse prescriptive ; par exemple : « Il faut maximiser le bonheur de X », « Il faut dévoiler coute que coute la vérité sur P », « Il faut informer au mieux sur P sans nuire à X », etc.

Posture morale par défaut

Est-il possible d’échapper au choix ?

Non seulement le sceptique doit choisir. Mais pire, il le fait. Aussi attaché soit-il à la suspension du jugement, un sceptique finira tôt ou tard par choisir. La prétention à une indifférence absolue ne survit guère en dehors du confort d’un cabinet de philosophe. Elle s’évapore à l’instant où l’on quitte ces élégantes constructions mentales.

« Comme le doute sceptique résulte naturellement d’une réflexion profonde et intense […], il augmente toujours à mesure que nous poursuivons nos réflexions, qu’elles s’opposent à lui où lui soit conformes. Seules la négligence et l’inattention peuvent nous apporter quelques remèdes.
C’est pourquoi je leur fais entière confiance et j’admets sans discussion que, quelle que soit l’opinion du lecteur à cet instant, il sera dans une heure persuadé qu’il existe à la fois un monde extérieur et un monde interne ».

David Hume, Traité de la nature humaine, I,IV, II

Ainsi, impossible de se croire exempté de la laborieuse tâche qui consiste à s’interroger sur le fondement de son entreprise sceptique.
Que ce soit réfléchi ou non, toute démarche sceptique (et intellectuelle plus généralement) s’appuie sur des hypothèses sous-jacentes sur ce qui doit être.
La vérité est au fond du puits. Qu’est ce qui me donne suffisamment soif pour m’y pencher ?

Quelles valeurs par défaut ?

On pourrait alors réfléchir, à ce qui guide inconsciemment les choix moraux, aux prémisses prescriptives que l’on applique par défaut sans en avoir conscience. On prendrait alors le risque de sortir du champ de cet article (et de mes compétences) alors que d’autres l’ont déjà fait très bien (ici par exemple, ou plus récemment ).
Simplement, il semble que l’on peut remonter à quelques invariants dans notre manière de faire des choix inconscients parmi lesquels la consistance avec son groupe social. Qu’on l’appelle conformisme à la façon de Asch, ou capital symbolique à la manière de Bourdieu, notre conception du monde, et à fortiori notre conception du bien, s’aligne souvent sur la conception que s’en font nos semblables.

Beaucoup de nos actions sont mises en œuvre, non pas pour ce qu’elles sont, mais pour acheter le regard de l’autre.

Aurélien Barrau, extrait de conférence samplé dans Nouveau Monde de Rone.

Évidemment, les milieux sceptiques ne sont pas épargnés par ce mécanisme et certains comportements ou prises de position sont motivés, au moins partiellement, non pas par leur valeur épistémique intrinsèque ou leur bénéfice espéré, mais par ce qu’elles sont valorisées par la communauté.
Que ce soit dans le choix des sujets, dans le ton adopté, dans l’audience visée. Ainsi, semblent apparaitre certaines valeurs qui s’éloignent de la démarche sceptique et humaniste défendue il y a 2000 ans déjà par Sextus Empiricus : le sceptique, parce qu’il aime les hommes…

Application : Zététique et psychophobie.

Certains discours reprochent à la zététique d’être psychophobe notamment en ce qu’elle utiliserait à tort le champ lexical de la psychiatrie et/ou banaliserait des termes péjoratifs sur la santé mentale (fou/folle, démence, parano, perché, …). Une synthèse de cette critique peut être retrouvé dans l’article « Zététique & Psychophobie » de Sohan Tricoire.
D’autres voix se sont élevées contre cette critique parce qu’elle leur paraissait infondées, moralisatrice ou inutilement tatillonne.

Du haut de mon ignorance, difficile d’avoir un avis péremptoire sur la question :
Quel est l’impact réel de l’utilisation de ces termes ? Est-ce que le fait de décrire ces termes comme violents ne contribue-t-il pas, justement, à les faire ressentir comme violents ? Cette critique procède-t-elle, comme on peut l’entendre, d’une pureté militante propre à la culture « woke » ?
D’un autre coté, les personnes qui s’opposent à cette critique ne sont-elle pas, simplement sur la défensive face à un discours qui remet en cause leurs habitudes et qui les accuse d’une certaine violence ?
Est-ce que je peux, moi, remettre en question la violence ressentie par d’autres ? Et d’ailleurs, n’étant pas concerné, est-il judicieux que je m’exprime sur cette question ?

Toutes ces questions demandent des connaissances en linguistique, en psychologie, en sociologie, en philosophie voire en politique, que je n’ai absolument pas. De ce fait, comment me positionner face à cette question ?

Si, à la manière de Sextus, on adopte la défense des individus comme objectif premier, il en découle (assez naturellement) que la défense des individus marginalisés ou soumis à des oppressions, est d’autant plus important.
Ainsi, face aux doutes que je peux avoir, mon raisonnement revient à cet objectif premier et, dans certains contextes au moins, il me semble plus important de défendre la voix des oppréssé.e.s que de laisser mon jugement suspendu.

Il me semble que personne (ou peu) refuserait consciemment la posture « humaniste » proposée ici et déciderait à la place d’adopter un autre objectif comme le triomphe coute que coute de la vérité.
En réalité, ce qui empêche certaines personnes d’adopter cette position « humaniste » relève davantage d’un aveuglement par rapport à leur valeur morale implicite qui risque de se retrouver de facto calqué sur une idéologie dominante. Ce qui ramène à l’importance cette question déjà posée plus haut : « Qu’est ce que l’on vise ? »

Une partie de l'excellente équipe de la médiathèque d'Aubagne et des services jeunesse et prévention

Ateliers Esprit critique et autodéfense intellectuelle

Une partie de l'excellent équipe de la médiathèque d'Aubagne

Depuis 2019, le Cortecs travaille avec la médiathèque d’Aubagne et les services jeunesse et prévention de la Mairie d’Aubagne pour élaborer et construire des ateliers sur la thématique de l’esprit critique et de l’autodéfense intellectuelle à destination des élèves des collèges et lycées de l’académie d’Aix-Marseille. Après plusieurs journées de formations, les animateurs sont intervenus régulièrement auprès des classes sur différentes thématiques. Ce travail a permis de repenser, actualiser, mais aussi de créer des ateliers permettant d’aborder des « classiques » de la zététique : effet Barnum, principe de parcimonie, échelle des preuves ou coïncidences, autant de sujets que les élèves ont pu découvrir grâce à toute l’équipe qui partage aujourd’hui ses productions et ressources avec nous. Un grand merci et surtout bravo à eux pour tout cela !

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Présentation du projet

Objectifs, compétences travaillées, organisation des séances : ce document présente le projet dans son ensemble.

Description des ateliers

Vous trouverez ci-dessous les différents ateliers proposés ainsi que tous les contenus utilisés et que toute l’équipe partage avec plaisir. Le dossier complet est ici. Merci à eux !

Jouer à débattre

Jouer à débattre (atelier créé par L’arbre des connaissances). Le thème choisi a été l’humain augmenté. Le but étant d’amener les élèves à argumenter et à prendre conscience de la complexité insoupçonnée des sujets de société.

Atelier philo

S’exercer à réfléchir, apprendre à discuter, écouter, raisonner et respecter l’autre avec cet atelier philo.

Fake news

Cet atelier correspond à l’atelier « Le vrai du faux » (créé par le CRIJ). L’objectif est d’appréhender la complexité à évaluer la fiabilité des informations et de se poser les bonnes questions pour y parvenir.

Test de personnalité : l’effet Barnum

Un « classique » de la zététique où l’on va reproduire l’expérience de Bertram Forer sur l’effet qui porte son nom (mais aussi celui d’effet Barnum) : un atelier mettant en scène un faux test de personnalité à évaluer par les élèves. Vous retrouverez dans ce dossier les fiches, vidéos et autres documents utilisées pour mener à bien cet atelier.

Principe de parcimonie et rasoir d’Occam

Comment travailler sur le principe de parcimonie avec les élèves ? Comment faire découvrir cet outil de tri des hypothèses et ses limites ? Le dossier avec tous les éléments se trouve ici !

Échelle des preuves et curseur de confiance

Un atelier repris de l’activité proposée dans l’excellent ouvrage publié par nos collègues de La main à la pâte, et qui permet de travailler avec les élèves sur la notion de preuves et de confiance. Tout le dossier est à retrouver ici.

Coïncidences…

Un atelier sur la notion de coïncidences : y a-t-il forcément un sens à donner à ces conjonctions d’événements intrigants et qui nous paraissent si étranges…? Le dossier complet ici !

Bilan

Voici quelques retours concernant les ateliers

Au niveau de l’enchainement des ateliers, commencer par Jouer à débattre permet de créer une bonne relation avec les élèves qui se retrouvent dans une situation de jeu qui les change de leur quotidien. L’atelier sur les fake news comme les suivants sont un peu plus scolaires, contenant plus d’explications (un peu plus descendant) : les élèves sont mis en activité, mais cela demande toujours une implication de leur part qui dépend bien entendu de beaucoup de paramètres.

On a pu remarquer que les ateliers Jouer à débattre, effet Barnum et rasoir d’Occam ont très bien fonctionné : le mélange entre travail de groupe, débat et effet de surprise motive toujours les élèves et retient leur attention.

Concernant l’atelier sur l’effet Barnum, il faut bien penser à faire attention aux contacts possibles entre élèves pour éviter qu’ils comprennent le truc.

L’atelier sur l’échelle des preuves est aussi à améliorer sur la manière de l’animer : nous proposons d’y ajouter davantage de moments d’interactions variées.

Loïc Massaïa, imperturbable mais toujours pertinent !

Un merci très spécial à Loïc Massaïa pour le soutien, l’expertise et l’aide apportée tout au long de ces ateliers, mais également pour le partage des documents !

Scepticothèque : films et esprit critique

Voilà plusieurs mois que Vivien Soldé, doctorant en sociologie à l’Université de Reims Champagne-Ardenne, nous a parlé de sa « scepticothèque : la cinémathèque sceptique et zététique » regroupant des œuvres cinématographiques en lien avec l’esprit critique, le scepticisme, l’autodéfense intellectuelle. C’est un travail précieux que nous partageons aujourd’hui car il regroupe et permet de (re)découvrir des films parfois anciens, mais dont l’objet interroge des thématiques que nous avons l’habitude de rencontrer dans notre vie de sceptiques… Du Procès du singe en passant par Contact, Yéti et compagnie, ou encore Experimenter, l’ensemble de ces œuvres peut aussi constituer un vivier pertinent de ressources pédagogiques, à exploiter avec élèves et étudiants, pour travailler sur les thématiques abordées.
Cerise sur le gâteau, Vivien a également concocté une sélection de 10 films pour le confinement (celui de mars-avril est ici), à déguster entre deux apéros à distance…
Merci et encore bravo à lui pour tout ce travail !

La scepticothèque est à découvrir ici

10 films « sceptiques » pour le confinement (1) à regarder entre deux apéros à distance : c’est là

10 filmes « sceptiques » pour le confinement (2) à regarder entre deux apéros à distance : c’est là

L’effet Matilda ou l’invisibilisation des femmes de science

En pensée critique, on connaisait l’effet Mathieu 40 faisant référence à la moindre recognition (notamment en science) de ceux qui parte avec un capital de départ (matériel, social ou culturel) moins élévé. On doit à Margaret Rossiter, historienne des sciences états-unienne, une variante, l’effet Matilda, un clin d’oeil à la suffragiste, libre-penseuse, abolitionniste, Matilda J. Cage, une des premières à dénoncer l’absence des femmes dans les récits historiques et scientifiques.

Parmi les sans-droits et sans-noms des oubliettes de l’histoire des sciences, une écrasante majorité a en commun d’être de genre féminin. Les femmes scientifiques sont moins reconnues de leur vivant, notamment en raison de leur statut plus précaire et subordonné. 41 Leur contribution est aussi invisibilisée dans les récits scientifiques, par paresse – on s’attarde uniquement sur les figures, principalement masculines, déjà connues -, inertie ou biais sexiste.

Margaret W. Rossiter revient sur certaines de ces figures oubliées dans son article sur l’effet Matilda 42. Une des premières connues est Trota, une médecin de l’Italie du douzième siècle, qui documenta et traita, de manière inédite, des pathologies féminines. Son nom devint connu par l’action de son époux et de son fils, tous deux médecins également. Un moine, chargé de rédiger un traité sur la médecine au Moyen-Age, décida toutefois qu’une telle contribution ne pouvait être que le fait d’un homme et donna à son nom la forme latine masculine. Une erreur qui la fit passer, en tant qu’homme, à la prospérité. Il faudra attendre le vingtième siècle pour que cette erreur soit réctifiée par l’historien de la médecine allemand Karl Sudhoff, qui, au passage, dégrada sa qualification au rang d’assistante sage-femme, un statut qui retira toute mention à ses découvertes dans les ouvrages scientifiques postérieurs.

Trota – aussi appelée Trotula – représentée dans une gravure du quatorzième siècle.

Plus proche de nous, Frieda S. Robscheit-Robbins, doctoresse en médecine allemande experte du traitement de l’anémie, fut privée du Prix Nobel en 1934 au profit de son co-auteur. L’histoire retient par contre, sa « présence »et ses coiffes toujours élégantes 43. Si les femmes non- mariées sont d’office non reconnues, les travaux et découvertes des femmes mariées à d’autres scientifiques reviennent, quasi systématiquement, à leur conjoint, même dans les cas, nombreux, où leur contribution excède celle de leur partenaire masculin.

En qualifiant cette stratégie d’invisibilisation systématique, l’effet Matilda invite à accroître notre vigilance et à considérer, au moment de se pencher sur l’histoire des découvertes scientifiques, qu’il est fort probable que derrière chaque grand homme se cache non seulement une multitude de collaborateurs oubliés mais aussi un grand nombre de femmes.

Si vous faites partie de celles et ceux qui ont contribué à réparer cette injustice en effectuant des recherches sur des femmes scientifiques oubliées? Contactez nous !

Vers une vision bayésienne de la zététique: Justifier et enrichir la démarche zététique à partir de la formule de Bayes

Nicolas Martin, après avoir étudié les mathématiques appliquées à l’INSA Toulouse, a obtenu son doctorat en automatique au sein du GIPSA-lab et de l’université Grenoble Alpes. Il s’intéresse depuis plusieurs années à la zététique, l’esprit critique et leur transmission auprès du public. Depuis début 2020, Il publie des articles de vulgarisation scientifique et d’esprit critique sur le blog « Mon Œil ! »44Voici une de ses productions:

La zététique est un mouvement de pensée qui promeut l’utilisation de la pensée critique et de la méthode scientifique pour traiter efficacement le tsunami d’informations qui nous parvient chaque jour. Il semble néanmoins que cette démarche serait plus efficace encore si elle était soutenue par une vision bayésienne c’est-à-dire une approche qui prône l’usage des probabilités pour quantifier nos croyances. La démarche zététique est régulièrement le fruit de critiques : elle parait parfois dogmatique, parfois antipathique et parfois inapte à répondre à certains problèmes. Nous verrons dans cet article que le raisonnement bayésien soutient l’approche zététique et lui apporte un peu de nuance. Récemment, plusieurs travaux dans la communauté zététique sont allé dans ce sens, initiés principalement par Lê Nguyen Hoang (influencé par les travaux de Julia Galief écrivaine, conférencière et co-fondatrice du Center for Applied Rationality), avec son livre « La formule du savoir », sa série de vidéos sur le sujet 45 et ses podcasts46, l’approche bayésienne et ses apports à la zététique ont également été traités par Christophe Michel (animateur de la chaine Hygiène mentale)47, Nathan Uyttendaele (animateur de la chaine Chat Sceptique)48 ou encore Thibaud Giraud (animateur de la chaine Monsieur Phi)49. C’est dans ce mouvement que s’inscrit cet article dont l’objectif principal est de montrer comment le bayésianisme corrobore et enrichit certains outils zététiques.
Nous présenterons dans un premier temps quelques points critiques de la zététique qui motivent l’introduction d’un cadre bayésien. Nous introduirons ensuite succinctement le formalisme bayésien avant de présenter dans la dernière partie la contribution principale de cet article : la déduction de deux principes zététiques, rasoir d’Ockham et maxime de Hume, à partir de la formule de Bayes, formule sur laquelle se base l’approche bayésienne.
Cet article est loin de faire le tour de la question. Au contraire, comme son titre l’indique, le but ici est de fournir quelques arguments invitant à une réflexion plus poussée sur l’apport de l’approche bayésienne à la zététique.

Les limites de l’approche zététique

Il semble que l’approche zététique ait une mauvaise image de la part des croyant-e-s et des tenant-e-s des affirmations para-scientifiques50 mais pas seulement, certaines critiques viennent des zététiciens eux-mêmes51. Si certaines critiques peuvent être maladroites, d’autres en revanche nous paraissent pertinentes. Notons également que la plupart des critiques ne concerne pas la zététique dans son essence mais des écueils dans lesquelles il est facile de tomber. Nous proposons une liste de ces critiques ci-dessous. Nous verrons ensuite en quoi le bayésianisme peut répondre en partie à ces défaillances.

Des principes dogmatiques

Le rasoir d’Ockham, la maxime de Hume, la charge de la preuve, la valeur d’une preuve, l’impossibilité de prouver l’inexistence… Ces principes se posent parfois comme des dogmes de la zététique. Ce n’est pas un problème en soi puisque leur justification apparaît a posteriori : On se rend compte, en les utilisant, qu’effectivement on a tendance à se tromper moins souvent. En revanche, justifier a priori que ces principes sont cohérents, sont suffisants et nécessaires est une question plus complexe mais qui soutiendrait d’autant plus la démarche zététique.
En réalité, nous le verrons plus loin: le rasoir d’Ockham et la maxime de Hume peuvent se déduire de la formule de Bayes, formule dont on peut également justifier la cohérence.

De bons outils dans des mains maladroites

Carl Sagan dans The Fine art of Baloney Detection accompagne son texte de cette note appelant à la précaution : Like all tools, the baloney detection kit can be misused, applied out of context, or even employed as a rote alternative to thinking. But applied judiciously, it can make all the difference in the world — not least in evaluating our own arguments before we present them to others52. De même, dans son article critiquant la zététique, Sylvain Poirier fait remarquer : Ce n’est pas parce que beaucoup de principes zététiques affichés sont bons, que tout ce que disent les zététiciens est à croire sur parole. Si la zététique apporte un panel d’outils finement aiguisés, ils peuvent parfois être délétères lorsqu’ils sont utilisés sans un peu d’esprit critique.

Manque d’un formalisme mathématique

Le rasoir d’Ockham nous invite à “Privilégier l’hypothèse la plus parcimonieuse”. Mais comment quantifier la parcimonie d’une hypothèse ? Quelle métrique utiliser ?
La maxime de Hume, elle, stipule que “Une affirmation extraordinaire requiert des preuves extraordinaires”. Mais comment quantifier cette extraordinarité ? Et comment comparer l’extraordinarité d’une affirmation et l’extraordinarité des preuves ?
Bonne nouvelle, même si ces préceptes font office de principes généraux sans prétendre avoir une quelconque valeur quantitative, ils peuvent en fait être déduit de la formule de Bayes. Qui plus est, cette dernière leur donne un sens mathématique.

Manichéisme des arguments

Le curseur de vraisemblance53 invite à graduer la vraisemblance d’une affirmation sur une échelle continue entre 0% et 100%. Cette précaution apportée à notre jugement sur une théorie est bénéfique mais elle disparaît souvent quant on juge les preuves qui soutiennent la théorie : Il n’est pas rare d’entendre que tel argument est soit valide soit invalide; que le manque de rigueur d’un protocole invalide les résultats d’une expérience; que l’on peut jeter un discours puisque l’on y relève l’argument fallacieux n21 ou le n3754. Il semble cependant que l’on perde de l’information en disqualifiant complètement une preuve imparfaite55. Dans son article critiquant la zététique, Sylvain Poirier écrit: Le fait qu’il y ait des impostures et des erreurs de toutes sortes à la base de certaines affirmations du paranormal ou d’autres choses par les uns ou les autres, ne signifie pas que tout y est faux ni que rien n’aurait pu être effectivement prouvé. Est-il bien raisonnable de considérer la valeur d’un argument comme binaire ? Il semble peu probable qu’un protocole soit parfait tout comme il est peu probable que tout soit à jeter. En replaçant la zététique dans un cadre probabiliste, on quitte le maigre56 {0;1} pour l’infiniment plus riche57 [0,1].

Difficulté de conclure

“Est-il préférable pour la guérison d’une entorse de dormir avec un coussin bleu ou avec un coussin rouge ?”. Face à l’inexistence d’expériences randomisées en double aveugle avec groupe de contrôle, le zététicien doit-il s’enfuir laissant là son jugement suspendu ?
Devant bien des affirmations il semble que les outils de la zététique ne permettent pas de conclure. En particulier, on évoque souvent la hiérarchie suivante : une étude isolée est moins pertinente qu’une méta-analyse et une méta-analyse est moins pertinente que le consensus scientifique58. Mais alors, que dire d’un sujet sur pour lequel il existe peu ou pas d’étude ? Que dire d’un sujet face à un faisceau d’indices réduit et/ou peu rigoureux ? L’approche bayésienne permet de prendre en compte des informations de toutes sortes afin de se faire une opinion.

Et donc ?

L’approche bayésienne offre une perspective qui répond en partie aux critiques sus-citées en permettant de :

  1. Quantifier la validité d’une information et la probabilité d’une affirmation.
  2. Corroborer certains des principes dogmatiques de la zététique évoqués ci-dessus
  3. Replacer le discours zététique dans un langage probabiliste : Utiliser une formule comme « Il est très improbable que X » plutôt qu’un plus catégorique « À l’heure actuelle, il n’y a aucune preuve de X » rend le discours plus humble et plus propice à un échange bienveillant59.

Les apports du bayésianisme

Pour ne pas alourdir l’article la présentation du bayésianisme est assez minimaliste. Le lecteur curieux est invité à se référer aux références données dans l’introduction.

De la formule de Bayes

Le bayésianisme se base sur la formule de Bayes dont il tire son nom. La manière la plus simple d’écrire cette formule est la suivante

(1)   \begin{equation*}\Prob{A|B} = \frac{\Prob{A}\Prob{B|A}}{\Prob{B}}\end{equation*}

Les termes ℙ(A|B) et ℙ(B|A) sont des probabilités conditionnelles et se lisent respectivement “Probabilité de A sachant B” et “Probabilité de B sachant A”. La formule de Bayes permet donc simplement de lier les deux probabilités conditionnelles.

Exemple : On considère un lancer de dé, et on cherche à savoir quelle est la probabilité que le dé soit tombé sur 6 sachant que le dé est tombé sur un chiffre pair. On parle donc de probabilité conditionnelle car on cherche la probabilité d’un évènement en connaissant des informations partielles sur cet évènement.
Dans la formule de Bayes 1, on remplace A et B respectivement par “Faire un 6” et “Faire un nombre pair”. On va donc pouvoir calculer ℙ(A|B), la probabilité de “Faire un 6” sachant qu’on a “Fait un nombre pair”, ce qui est bien ce qu’on recherche. On obtient :

\small \Prob{\text{Faire un 6}|\text{Faire un nombre pair}} = \frac{\Prob{\text{Faire un 6}}\Prob{\text{Faire un nombre pair}|\text{Faire un 6}}}{\Prob{\text{Faire un nombre pair}}}

Ce qui se lit : la probabilité que j’ai fait un 6 sachant que j’ai fait un nombre pair est égale à la probabilité de faire un 6 (égale à 1/6) multipliée par la probabilité de faire un nombre pair sachant que j’ai fait un 6 (égale à 1) divisée par la probabilité de faire un nombre pair (égale à 1/2). Ce qui donne :

    \begin{equation*} \Prob{\text{Faire un 6}|\text{Faire un nombre pair}} = \frac{1/6 \times 1}{1/2} = 1/3 \end{equation*}

que l’on peut facilement vérifier.

À la formule du savoir

Initialement cette formule est un simple outil de calcul de probabilité conditionnelle relativement simple, et c’est ainsi qu’elle est enseignée aux étudiants. Cependant, réinterprétée, notamment par Pierre-Simon de Laplace, elle est devenue un profond principe épistémologique, que certains considèrent comme la formule ultime du savoir60 fondant ainsi le bayésianisme.
Comme nous le verrons, la formule de Bayes permet de calculer la vraisemblance d’une affirmation en fonction de la vraisemblance a priori de cette affirmation et d’une nouvelle information. Autrement dit, elle permet de mettre à jour nos croyances en fonction des preuves que l’on peut rencontrer : témoignage, étude scientifique, reportage TV, article de presse, …
Le théorème dit de Cox-Jaynes permet même de s’assurer que c’est la bonne manière de faire. Ce théorème montre que la logique bayésienne découle de certains prérequis naturels61 et qu’elle est donc indispensable pour manipuler raisonnablement de l’information.


La théorie des probabilités n’est rien d’autre que le sens commun qui fait calcul — Pierre-Simon de Laplace

Retour à la zététique

Nous voilà rendus bien loin des préoccupations zététiques. Mais en apportant une légère modification à la formule de Bayes ci-dessus nous allons y revenir. Changeons tout simplement le A dans la formule par affirmation, et le B par preuve62. Et voilà, nous avons un outil mathématique puissant pour estimer la vraisemblance d’une affirmation à partir de preuves (que ce soit des témoignages, des études, des arguments, …).
Mise en pratique :

    \begin{equation*} \Prob{\text{Affirmation}|\text{Preuve}} = \frac{\Prob{\text{Affirmation}}\Prob{\text{Preuve}|\text{Affirmation}}}{\Prob{\text{Preuve}}} \end{equation*}

\Prob{\text{Affirmation}|\text{Preuve}} est ce que l’on cherche à évaluer: la vraisemblance d’une affirmation à partir de preuves. Plus précisément, on cherche à calculer l’évolution de la confiance à accorder en une affirmation lorsque une nouvelle preuve est disponible. Cette quantité est aussi appelée probabilité a posteriori puisqu’elle correspond à la vraisemblance de l’affirmation après avoir pris en compte la preuve.
Par opposition, \Prob{\text{Affirmation}} représente la probabilité a priori. C’est à dire la vraisemblance de l’affirmation avant de prendre en compte la preuve. C’est un des principes fondamentaux du bayésianisme : notre croyance en une affirmation évolue sans cesse en fonction des nouvelles preuves qui nous parviennent.
\Prob{\text{Preuve}} est la probabilité a priori d’observer la preuve. Insistons: ces deux dernières probabilités (\Prob{\text{Affirmation}} et \Prob{\text{Preuve}}) sont calculées dans l’état initial des connaissances, c’est-à-dire sans prendre en compte la nouvelle preuve.
Enfin, la formule de Bayes nous dit que pour trouver \Prob{\text{Affirmation}|\text{Preuve}}, il nous faut, de plus, la probabilité d’observer cette preuve si l’affirmation est vraie. Cette probabilité est notée: \Prob{\text{Preuve}|\text{Affirmation}}, et est également appelée « fonction de vraisemblance », ou simplement « vraisemblance ».
On peut alors calculer \Prob{\text{Affirmation}|\text{Preuve}}, la probabilité a posteriori de l’affirmation, c’est-à-dire la confiance à accorder en l’affirmation63 une fois pris en compte les nouveaux éléments de preuve relativement aux connaissances préalables. D’une certaine manière, la formule décrit comment utiliser raisonnablement le curseur de vraisemblance connu des zététiciens.
La dépendance aux connaissances initiales peut sembler gênante puisqu’elle est subjective et risque de faire aboutir deux personnes à des conclusions différentes. Cependant la formule de Bayes assure qu’avec un nombre de preuves suffisant les probabilités a posteriori convergent vers une même valeur quelque soit la probabilité a priori.
Avec ces notations, une affirmation est très probable si \Prob{\text{Affirmation}} est proche de 1 et inversement très improbable si \Prob{\text{Affirmation}} est proche de 0. De même, \Prob{\text{Preuve}} proche de 0 correspond à une preuve très improbable dans le cadre initial de nos connaissance donc à une preuve que l’on peut qualifier d’extraordinaire (par ex. « Il a neigé en Août »), alors que \Prob{\text{Preuve}} proche de 1 est une preuve banale c’est à dire une information à laquelle on s’attend (par ex. « Il a neigé en Janvier »).
Avant de voir les avantages du cadre bayésien dans la démarche zététique, voyons un exemple rapide d’utilisation de la formule de Bayes dans un cadre zététique.

Exemple : La maison de mes grand-parents est connue pour être hantée, notamment la vieille chambre du fond. Armé de tout mon courage et de mes solides outils zététique je vais la visiter. J’émets deux hypothèses :

  • Affirmation Affirmation A_1 : « Il y a des oiseaux dans les combles à l’origine des phénomènes ». J’y attribue une probabilité de \Prob{A_1} = 0.9.
  • Affirmation A_2 : « Il n’y a pas d’oiseau dans les combles et la maison est vraiment hantée ». J’y attribue une probabilité \Prob{A_2} = 0.1 ça paraît fou mais la croyance est tenace dans la famille et dans le village.

En arrivant dans la chambre, et non loin en dessous d’une ouverture dans le plafond qui donne accès aux combles, je vois une plume d’oiseau. Voilà ma nouvelle preuve P qui va me permettre de mettre à jour mes croyances. On peut estimer la probabilité de trouver une plume là sachant qu’il y a des oiseaux dans les combles \Prob{P|A_1} = 0.05 : c’est commun de trouver des plumes mais encore fallait il qu’elle passe par cette petite ouverture. De même on estime la probabilité de trouver une plume sachant qu’il n’y a pas d’oiseau \Prob{P|A_2} = 0.0001 : c’est très peu probable, il aurait fallu que quelqu’un l’amène ici. On peut enfin calculer la probabilité de trouver une plume \Prob{P} grâce à la formule suivante64: \Prob{P} = \Prob{P|A_1}\times\Prob{A_1} + \Prob{P|A_2}\times\Prob{A_2} = 0.04501.
On peut maintenant appliquer la formule de bayes pour A_1 et A_2.

    \begin{equation*} \begin{split} \Prob{A_1 | P}& = \frac{\Prob{A_1}\Prob{P|A_1}}{\Prob{P}}\\ \Prob{A_1 | P} & = \frac{0.9 \times 0.05}{0.04501}\\ \Prob{A_1 | P} & \approx 0.9998 \end{split} \end{equation*}


et

    \begin{equation*} \begin{split} \Prob{A_2 | P} & = \frac{\Prob{A_2}\Prob{P|A_2}}{\Prob{P}}\\ \Prob{A_2 | P} & = \frac{0.1 \times 0.0001}{0.04501}\\ \Prob{A_2 | P} & \approx 0.0002 \end{split} \end{equation*}

Après mise à jour des vraisemblances j’attribue donc une probabilité de 99,98\% pour l’affirmation A_1 et 0,02\% pour l’affirmation A_2.
Évidemment faire une telle analyse chiffrée n’est pas possible au quotidien et ce n’est même pas utile à vrai dire. Mais il est très bénéfique d’adopter une pensée bayésienne en prenant l’habitude de mettre à jour la vraisemblance de nos croyances et en musclant notre intuition bayésienne65.

On peut maintenant voir en quoi cette approche permet de répondre aux critiques formulées dans la section précédente :

  • Elle peut être utilisée pour justifier les principes a priori arbitraires de la zététique. Puisque le théorème de Cox-Jaynes montre que l’approche bayésienne est la seule cohérente, alors démontrer les principes zététiques par la formule de Bayes justifierait leur pertinence. C’est ce que nous ferons dans la dernière section pour deux de ces principes.
  • Puisque dans l’approche bayésienne tout est exprimé en fonction de probabilité on évite la binarité et la rigidité que peut prendre parfois le discours zététique.
  • Comme nous le verrons dans la dernière section, en plus de justifier le rasoir d’Ockham et la maxime de Hume, l’approche bayésienne apporte un cadre mathématique qui permet de quantifier ce qu’on entend par « l’hypothèse la plus parcimonieuse » ou une « affirmation extraordinaire ».
  • Alors que la zététique requiert parfois une étude approfondie d’un sujet pour obtenir une conclusion, l’approche bayésienne permet toujours d’attribuer une vraisemblance à l’affirmation quel que soit la quantité d’information dont on dispose.

Les outils zététiques dans une main bayésienne

Les deux premières parties ont permis de montrer ce que le bayésianisme peut apporter à la zététique et s’alignent avec des travaux pré-existants (notamment ceux de Christophe Michel présenté dans l’introduction). Cette dernière partie est une contribution plus personnelle (et plus technique aussi peut-être) et montre comment le cadre bayésien permet de justifier deux principes fondamentaux de la zététique : le rasoir d’Ockham et la maxime de Hume répondant ainsi partiellement66 à la première critique formulée.

Rasoir d’Ockham

Quand on est confronté à plusieurs affirmations expliquant un même phénomène, le rasoir d’Ockham nous invite à privilégier l’affirmation la plus parcimonieuse. C’est à dire, l’affirmation qui requiert les hypothèses les moins coûteuses intellectuellement. Cependant, la signification de parcimonie ne va pas toujours de soi en l’absence de quantifications.
Voyons ce que l’approche bayésienne peut en dire. Admettons que l’on ait trois affirmations A_1, A_2 et A_3 pour expliquer la même preuve P. les formules de Bayes s’écrivent alors :

    \begin{equation*} \begin{split} \Prob{A_1|P} & = \frac{\Prob{A_1}\Prob{P|A_1}}{\Prob{P}} \\ \Prob{A_2|P} & = \frac{\Prob{A_2}\Prob{P|A_2}}{\Prob{P}} \\ \Prob{A_3|P} & = \frac{\Prob{A_3}\Prob{P|A_3}}{\Prob{P}} \\ \end{split} \end{equation*}

Chercher l’affirmation à privilégier revient à chercher l’affirmation la plus probable au vu de la preuve, donc la plus grande de ces trois probabilités. En multipliant toutes ces quantités par \Prob{P}, on cherche donc l’affirmation maximisant \Prob{A_i} \Prob{P|A_i}.
Ce qui peut se lire : Probabilité de l’affirmation A_i multipliée par la probabilité d’observer la preuve P sachant que l’affirmation A_i est vraie. La formule de Bayes nous dit donc comment interpréter le terme « plus parcimonieux » du rasoir d’Ockham. Ce n’est donc pas simplement l’affirmation la plus probable qu’il faut privilégier, c’est à dire \Prob{A_i}, mais bien le produit de cette probabilité avec la probabilité d’observer P sachant que A_i (l’exemple à venir rendra la nuance plus claire). On peut en déduire une nouvelle formulation pour le rasoir d’Ockham:

Rasoir d’Ockham bayésien :L’hypothèse maximisant \Prob{A_i} \Prob{P|A_i} doit être privilégiée. C’est à dire l’hypothèse maximisant le produit de la probabilité de A_i et de la probabilité d’observer la preuve P sachant A_i.

Cela peut sembler être une subtilité mais l’exemple suivant montre la différence induite par ce changement.

Exemple : Monsieur M. met dans une boite un chat et un souris. Dix secondes après il rouvre la boîte et la souris a totalement disparu. On peut émettre plusieurs affirmations :

  1. A_1Le chat a mangé la souris
  2. A_2La souris est passé dans une dimension différente pour échapper au chat
  3. A_3Monsieur M. est magicien

Usons de notre rasoir d’Ockham bayésien pour voir quelle affirmation privilégier. On considère les probabilités a priori des affirmations suivantes : \Prob{A_1} = 0.8 : Les chats aiment manger des souris;
\Prob{A_2} = 0.0000001 : Je n’ai pas connaissance de souris ayant une telle capacité;
\Prob{A_3} = 0.1 : Je ne connais pas bien cette personne, mais il n’est pas impossible que ce soit un tour de magie.

  • Si on s’intéresse au curseur de vraisemblance utilisé classiquement en zététique, nous pourrions penser qu’il ne faut considérer que la probabilité a priori \Prob{A_i} de ces affirmations. Ainsi il semblerait que l’affirmation A_1 soit à privilégier.
  • Considérons désormais la seconde partie du calcul uniquement (celle qui prend en compte la probabilité d’observer la donnée si l’affirmation est vraie), et que nous appelons la fonction de vraisemblance ou simplement vraisemblance. La donnée en l’occurrence est la révélation du contenu de la boite 10 secondes plus tard sans souris. On a alors par exemple : \Prob{P | A_1} = 0.1 : Seulement 10 secondes pour manger une souris et ne laisser aucune trace… ça me parait suspect; \Prob{P | A_2} = 0.999 : Si la souris avait un tel pouvoir elle aurait en effet sûrement disparu; \Prob{P | A_3} = 0.95 : Si Monsieur M. est magicien alors il est très probable que la disparition de la souris soit son tour de magie. En ne regardant que cette « vraisemblance », c’est alors le voyage inter-dimensionnel qui est à privilégier.
  • Dans un cadre bayésien, c’est la probabilité a posteriori que nous devrions regarder. C’est le produit des deux quantités précédentes67. On trouve alors :

    \begin{equation*} \begin{split} \Prob{A_1}\Prob{P|A_1} &= 0.8 \times 0.1 = 0.08 \\ \Prob{A_2}\Prob{P|A_2} &= 0.0000001 \times 0.999 = 0.0000000999 \\ \Prob{A_3}\Prob{P|A_3} &= 0.1 \times 0.95 = 0.095 \end{split} \end{equation*}

Au final, l’hypothèse à privilégier est que Monsieur M. est magicien…
Dans l’utilisation classique du rasoir d’Ockham cette précision n’est pas faite et le terme « affirmation la plus parcimonieuse » peut prêter à confusion.
On peut donc résumer le calcul ainsi :

    \begin{equation*} \begin{split} & \text{Probabilité a posteriori (ou \textit{posterior})} = \\ & \text{curseur de vraisemblance non bayésien (ou\textit{ prior})} \times \text{vraisemblance} \end{split} \end{equation*}


Les termes posterior et prior sont communément utilisés dans le cadre bayésien comme indiqué dans la formule ci-dessus.

Maxime de Hume

Également appelée standard de Sagan, ou de Truzzi, ou de De Laplace68, cette maxime postule que « Une affirmation extraordinaire requiert une preuve extraordinaire ».
Ici encore, nous allons voir que le cadre bayésien permet de retrouver et de préciser cette affirmation. Reprenons à nouveau la formule de Bayes :

(2)   \begin{equation*}\Prob{\text{Affirmation}|\text{Preuve}} = \frac{\Prob{\text{Affirmation}}\Prob{\text{Preuve}|\text{Affirmation}}}{\Prob{\text{Preuve}}}\end{equation*}

Comme dit précédemment une affirmation est dite extraordinaire si elle est a priori très peu probable. Une telle affirmation vérifie donc \Prob{\text{Affirmation}} = \epsilon, où \epsilon est une quantité très petite. Pour que cette affirmation, une fois pris en compte le nouvel élément de preuve, soit vraisemblable, il faut donc une preuve qui mène à \Prob{\text{Affirmation}|\text{Preuve}} \approx1. On peut montrer que cette condition69 implique la relation suivante:

(3)   \begin{equation*}\Prob{\text{Preuve}} \ll \Prob{\text{Preuve}|\text{Affirmation}}\end{equation*}

Ainsi pour qu’une affirmation a priori extraordinaire devienne vraisemblable il faut donc que la probabilité d’observer la preuve soit beaucoup plus petite que la probabilité d’observer la preuve sachant l’affirmation (nous verrons un exemple plus loin). La formule de Hume se déduit simplement en observant que comme toute probabilité est inférieur ou égale à 1 on a \Prob{\text{Preuve}|\text{Affirmation}} \leq 1 et donc

(4)   \begin{equation*}\Prob{\text{Preuve}} \ll 1\end{equation*}

Ainsi la probabilité d’observer la preuve doit être très petite. En d’autres terme, la preuve doit être extraordinaire70 ! Ainsi, la formule de Bayes permet bien de démontrer la maxime de Hume.
Cependant la formule (3) en dit un petit peu plus :

la condition, \Prob{\text{Preuve}} \ll 1 n’est pas suffisante ! Il faut également que \Prob{\text{Preuve}} \ll \Prob{\text{Preuve}|\text{Affirmation}} et donc que la probabilité d’observer la preuve sachant l’affirmation ne soit pas trop petite ! C’est à dire qu’il faut que la preuve soit ordinaire si l’affirmation est vraie : \Prob{\text{Preuve}|\text{Affirmation}} \equiv 1.
On peut en déduire une nouvelle formulation pour la maxime de Hume.

Maxime de Hume bayésienne : Une affirmation extraordinaire requiert une preuve extraordinaire. Mais il faut aussi que la preuve soit ordinaire si l’affirmation est vraie.

Exemple :

Considérons l’affirmation A = « les licornes existent » que l’on peut qualifier d’extraordinaire. J’y octroie a priori une probabilité de un sur un milliard : \Prob{A} = 10^{-9} Pour que cette affirmation paraisse crédible, il faut donc observer une preuve P vérifiant \Prob{P} \ll \Prob{\text{P}|\text{A}}.
Considérons par exemple la preuve P_1 : « Quelqu’un a vu de loin une silhouette de cheval avec une corne sur le front ». Ce n’est pas une preuve si extraordinaire : il a pu se tromper, c’était peut-être une installation artistique, des petits malins ont pu attacher un postiche ou il a menti. J’estime la probabilité d’observer cela à un sur mille. On a donc \Prob{P_1} = 0.001. En revanche, il est clair que la probabilité que quelqu’un ait vu de loin une silhouette de cheval avec une corne sur le front sachant que les licornes existent est très élevée : P(P_1 | A) \approx 1.
On peut maintenant appliquer la formule de Bayes pour mettre à jour ma croyance en A sachant P_1 :

    \begin{align*} \Prob{A|P_1} & = \frac{\Prob{A}\Prob{P_1|A}}{\Prob{P_1}} = \frac{10^{-9} \times 1}{0.001} = 10^{-6} \end{align*}

Après cette preuve, j’octroie à l’existence des licornes une crédence de un sur un million. Cette preuve satisfaisait donc un seul des deux critères de la maxime de Hume bayésienne : elle est ordinaire si l’affirmation est vraie mais elle n’est pas extraordinaire en soi.
Au contraire prenons une autre preuve P_2 qui a une chance sur un milliard d’être observée : « J’ai fait 30 piles de suite ». La preuve est bien extraordinaire \Prob{P_2} \approx 10^{-9}. Mais là encore la preuve ne satisfait qu’un seul des deux critères de la maxime de Hume baysésienne : elle est extraordinaire mais elle n’est pas ordinaire si l’affirmation est vraie. En effet, ici les deux évènements sont décorrélés : l’existence de licorne ne rend pas plus ordinaire une suite de 30 piles P(P_2 | A) \approx 10^{-9}. Ça ne suffit donc pas à me convaincre. En l’occurrence la formule de Bayes donne:

    \begin{align*} \Prob{A|P_2} & = \frac{\Prob{A}\Prob{P_2|A}}{\Prob{P_2}} = \frac{10^{-9} \times 10^{-9}}{10^{-9}} = 10^{-9} \end{align*}

Ce deuxième cas est caricatural mais il soulève une erreur de logique : se contenter d’une preuve extraordinaire sans vérifier que cette preuve est beaucoup plus probable dans l’affirmation qu’elle cherche à valider.
Enfin une preuve satisfaisante pourrait donc être P_3 un article scientifique corroboré par plusieurs chercheurs et fournissant suffisamment d’informations sur l’existence de licornes et étayé par des vidéos et des photos. Une telle preuve serait tout à fait extraordinaire en soi (estimée pour l’exemple à une chance sur 800 millions) et totalement ordinaire si l’affirmation est vraie (estimée ici à 0.99\%). La formule de Bayes donne alors :

    \begin{align*} \Prob{A|P_3} & = \frac{\Prob{A}\Prob{P_3|A}}{\Prob{P_3}} = \frac{10^{-9} \times 0.99}{1.25*10^{-9}} = 0.792 \end{align*}

Ma crédence en l’existence des licornes est donc passé à environ 80\%.

Conclusion

Voilà donc quelques idées sur la complémentarité entre bayésianisme et zététique. Nous avons montré d’abord quelques écueils possible de la démarche zététique et comment le cadre bayésien permets en partie d’y répondre. Dans une dernière partie nous avons montré comment la formule de Bayes permet de retrouver et préciser deux principes de la zététique : le rasoir d’Ockham et la maxime de Hume.
Bien d’autres pièces restent à ajouter au puzzle afin d’obtenir un paradigme plus solide. Quid des autres principes de la zététique ? Des biais cognitifs et des sophismes ? Quid de la charge de la preuve ? Est-ce que la perspective bayésienne permet d’en dire quelque chose, voire d’enrichir ces concepts ? Néanmoins, à l’avenir, si votre recette zététique semble mécontenter votre auditoire, essayer d’y rajouter une pincée de bayésianisme pour la rendre plus légère.

Conférence Esprit critique et sciences ( Lycée Fourcade – D.Caroti) : quelques extraits

Dans le cadre d’une conférence donnée en novembre 2019 au lycée Marie Madeleine Fourcade de Gardanne, notre collègue Denis Caroti avait été filmé… Mais l’enregistrement n’ayant pas les qualités attendues, nous lui avons demandé de publier certains extraits de celle-ci, en mode diaporama commenté, extraits que nous publions à présent. Cette conférence, organisée par Véronique Bianchi pour la « cafèt des sciences », était à destination des élèves et des enseignants et personnels présents. Merci à ces derniers pour leur accueil chaleureux en coulisse ainsi que pour toute l’attention des élèves pendant cette intervention.

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Esprit critique ?

Cette première « pastille » présente ce que l’on peut entendre par esprit critique en lien avec l’enquête et l’analyse de l’information : qu’est-ce que l’esprit critique et pourquoi s’en inquiéter ?

Quelques références pour aller plus loin :

Évaluer les preuves

Dans cette vidéo, après avoir défini la notion de preuve, on présente l’échelle des preuves ainsi que les différents sens du mot science, l’importance de préciser les types de registres qui s’entremêlent dans un débat ainsi que les limites et forces de la science en tant que démarche d’enquête et ensemble de connaissances.

Quelques références pour aller plus loin :

Prendre conscience de la limite de nos sens

Dans la vidéo suivante, on aborde la question de la faillibilité de nos sens à travers quelques exemples d’illusions d’optique classiques : l’objectif n’est pas de faire douter systématiquement de nos sens mais plutôt de faire comprendre qu’ils ne sont pas infaillibles : si l’on souhaite gagner en fiabilité, il sera alors utile (et rationnel) d’avoir recours à des preuves plus solides que notre seule expérience personnelle.

Pour aller plus loin :

  • Doit-on encore présenter le délectable cours en ligne de notre collègue et Cortexien de la première heure Richard Monvoisin qui aborde de nombreux exemples sur la limite de nos sens ?

Comment évaluer un témoignage ?

Dans cette partie, il est question d’apprendre à placer son curseur de vraisemblance en fonction du contenu du témoignage que l’on reçoit : toutes choses égales par ailleurs, plus une affirmation sort de l’ordinaire et des connaissances que l’on a, plus on doit exiger des preuves solides soutenant celle-ci. C’est, entre autre, ce que le philosophe David Hume relevait déjà il y a trois siècles dans son Enquête sur l’entendement humain mais aussi Laplace quelques années plus tard en écrivant : « De ce qui précède, nous devons généralement conclure que plus un fait est extraordinaire, plus il a besoin d’être appuyé de fortes preuves ; car, ceux qui l’attestent pouvant ou tromper ou avoir été trompés, ces deux causes sont d’autant plus probables que la réalité du fait l’est moins en elle-même. » (Théorie analytique des probabilités, 2e édition, 1812, p.17)

L’effet cigogne (ou comment ne pas confondre corrélation et causalité)

Dans cette vidéo, on aborde la fameuse confusion corrélation-causalité, que notre collègue Henri Broch a nommé « Effet cigogne » il y a déjà plusieurs années : un lien statistique entre deux variables (corrélation) n’implique pas forcément un lien de causalité entre celles-ci… Attention, la conclusion sur l’établissement du lien causal n’est pas l’objet de cette vidéo : pour en savoir davantage, voir les références ci-dessous.

Pour aller plus loin :

Effet paillasson et impostures intellectuelles

Dans cette dernière vidéo, on présente ce qu’a nommé Henri Broch « l’effet paillasson » ainsi que les dérives qui y sont liées, notamment en termes d’impostures intellectuelles dans le champ du soin (avec le recours au verbiage pseudoscientifique).

Pour aller plus loin :