L’esprit critique en bibliothèque : Entre engagement professionnel et contraintes structurelles

cop. Matthew Feeney (unsplash.com)

Si les bibliothèques publiques s’inscrivent dans une longue histoire de démocratisation culturelle et d’éducation populaire, leur rôle dans l’information des citoyens est clairement réaffirmé à partir des années 1990. Le Manifeste de l’UNESCO sur la bibliothèque publique1, publié en 1994, rappelle ainsi que la liberté, la prospérité et le progrès démocratique supposent l’existence de citoyens bien informés.

Cette déclaration est importante : elle ne définit pas seulement la bibliothèque comme un lieu de prêt, de conservation ou de diffusion culturelle. Elle fait aussi de l’accès à l’information, à la connaissance, à l’éducation permanente et à l’autonomie intellectuelle, une mission fondamentale.

Pourtant, si les bibliothèques se sont progressivement emparées des enjeux liés au numérique, la question spécifique de l’esprit critique — entendu comme la capacité à évaluer la fiabilité d’une information, la solidité d’un raisonnement ou le degré de preuve associé à une affirmation2 — a longtemps été davantage formalisée dans le cadre scolaire.

Aujourd’hui, les bibliothèques sont de plus en plus sollicitées sur ces questions. Mais elles se heurtent à des difficultés bien réelles : manque de formation, moyens limités, tensions autour de la neutralité, du pluralisme, de l’engagement professionnel et de la lutte contre la désinformation. Autrement dit, elles sont placées au cœur d’injonctions parfois contradictoires.

1. L’EMI dans le cadre scolaire

Contrairement à une idée répandue, l’Éducation aux Médias et à l’Information — l’EMI — n’est pas née après les attentats de 2015. Dès 1983, Alain Savary crée le CLEMI3, avec pour objectif de promouvoir l’utilisation pluraliste des moyens d’information dans l’enseignement et de développer le sens critique des élèves.

La notion apparaît plus tard dans le socle commun de connaissances, de compétences et de culture en 20064, puis dans la loi de refondation de l’École de la République en 2013. À partir de là, l’EMI s’inscrit plus nettement dans les programmes scolaires, notamment au collège, et devient une mission importante des professeurs documentalistes, souvent définis comme les maîtres d’œuvre de la culture de l’information et des médias.

Les attentats de 2015 jouent bien sûr un rôle d’accélérateur. La réforme du collège de 2016 renforce l’institutionnalisation de l’EMI, désormais intégrée au parcours citoyen et à l’enseignement moral et civique (EMC). Ainsi l’EMI dans le cadre scolaire n’est pas simplement une réaction à Charlie Hebdo ou au Bataclan, elle s’inscrit dans une dynamique plus ancienne, prenant plus d’importance avec l’évolution progressive de la société, et de son écosystème informationnel.

Entre 2006 et 2010, les réseaux sociaux, YouTube, Twitter et les premiers smartphones grand public modifient en profondeur la circulation des informations. Internet devient plus accessible, plus rapide, plus participatif. L’information circule massivement, mais sans forcément passer par les filtres traditionnels : journalistes, éditeurs, enseignants, institutions scientifiques, etc.

Dans ce contexte, l’école apparaît comme le premier lieu où organiser une réponse éducative. C’est logique : elle dispose d’un cadre national, de programmes, d’enseignants formés et d’un public captif. Mais cette centralisation scolaire a aussi une conséquence : elle a longtemps laissé dans l’ombre la place que pouvaient prendre les bibliothèques publiques dans l’éducation à l’information et à l’esprit critique.

2. L’EMI en bibliothèque publique : une appropriation plus lente

Les bibliothèques publiques partagent pourtant avec l’école une ambition forte : rendre les citoyens plus autonomes dans leur rapport au savoir. Mais elles ne disposent ni du même cadre institutionnel, ni des mêmes moyens, ni des mêmes publics.

L’école relève du ministère de l’Éducation nationale ; les bibliothèques publiques, elles, relèvent majoritairement des collectivités territoriales et du ministère de la Culture. Cette différence n’est pas anecdotique. Elle influence les priorités, les formations, les attentes professionnelles et les marges de manœuvre.

L’école s’adresse d’abord à des élèves, dans une logique de progression pédagogique. La bibliothèque s’adresse à tous les publics : enfants, adolescents, adultes, retraités, personnes éloignées de la lecture, usagers experts ou simples curieux. Elle ne peut donc pas travailler l’EMI de la même manière. Elle ne dispose pas d’un programme imposé, ni d’un temps long obligatoire avec les usagers. Elle peut donc plus difficilement raisonner en terme de continuité avec ses médiations, par ex, le public n’étant pas captif.

Autre difficulté : la formation. Les professeurs documentalistes sont formés aux sciences de l’information et de la documentation. Ce n’est pas toujours le cas des bibliothécaires, notamment pour les générations formées avant que ces questions ne prennent davantage de place dans les cursus. L’ENSSIB5 a bien sûr rapidement intégré ces enjeux, les sciences de l’informations étant intégrées avec une certaine rigueur à son cursus, mais tous les professionnels des bibliothèques territoriales ne passent pas par ce type de formation, relativement exigentes. Et même lorsque d’autres formations au métier abordent ces questions, la qualité n’est pas toujours au rendez-vous (souvent par manque de temps, ou par manque d’enseignants véritablement spécialisés – c’est à dire qui ont réalisé un mémoire ou une thèse sur ces thématiques -).

À cela s’ajoute la problématique des moyens, constamment en baisse dans la plupart des établissements. Les équipes doivent déjà assurer l’accueil, les acquisitions, le catalogage, la médiation culturelle, le rangement, le numérique, les partenariats, les animations, l’organisation d’évènements, et parfois l’action sociale ou l’accompagnement administratif. Ajouter des ateliers EMI ou d’esprit critique demande du temps, de la préparation, des compétences et une certaine curiosité professionnelle.

Aussi, le travail en équipe peut être à la fois une richesse et un frein. Les bibliothécaires n’ont pas tous la même vision du métier, des priorités ou du rôle des bibliothèques. Certaines équipes seront très motivées par ces sujets ; d’autres plus prudentes, voire réticentes. Les orientations de la collectivité peuvent aussi peser lourdement, surtout dans les bibliothèques municipales.

Il existe enfin un obstacle plus discret : la surconfiance. Travailler dans le monde de la culture peut donner le sentiment d’être naturellement armé pour analyser l’information. Or la culture générale, même solide, ne suffit pas toujours. Car si elle est générale, cette culture ne peux pas être spécialiste, du moins pas sur tous les sujets ! La culture générale est donc sur la plupart des sujets une culture construite à partir de simplifications, de chose lues ou entendues mais non vérifiées, ni remise en contexte… Aussi, les biais cognitifs, les erreurs de raisonnement, les illusions de compétence ou les mauvaises interprétations statistiques concernent tout le monde, y compris les professionnels du livre et de la culture (si, si !). L’effet Dunning Kruger est en effet particulièrement vicieux chez les personnes qui ont déjà un socle de connaissance, mais peu approfondi : l’une des conséquences de cet effet psychologique est que lorsque l’on a une faible connaissance d’un sujet (attention on ne parle pas d’absence de connaissance !), on a tendance à nettement surestimer ses connaissances et ses compétences sur cette question.

Néanmoins, petit à petit, malgré ces difficultés, le monde des bibliothèques a évolué sur cette position, notamment lorsque la crise COVID-19 a rendu plus visible encore la circulation massive de contenus faux, trompeurs ou complotistes, en particulier dans le domaine de la santé, là où c’est particulièrement problématique. Elle a rappelé que l’accès à l’information ne suffit pas : encore faut-il disposer d’outils pour en évaluer la fiabilité. Dans ce contexte, les bibliothèques, en tant que lieux de confiance, de médiation et d’accès public au savoir, sont directement concernées. 

Les récents articles scientifiques sur la désinformation et l’esprit critique de la revue Balisages (ENSSIB)6 et le choix de l’ABF7 de consacrer son 70e congrès, en 2025, au thème “Bibliothèques & esprit critique”8 peut alors être lu comme un signe important d’institutionnalisation de cette préoccupation.

3. EMI et esprit critique : deux notions proches, mais distinctes

L’EMI et l’esprit critique sont souvent associés, parfois confondus. Pourtant, ils ne recouvrent pas exactement la même chose.

L’EMI vise principalement à savoir se repérer dans l’écosystème médiatique et informationnel : savoir chercher une information, identifier une source, les recouper, comprendre le rôle des médias, leur intérêts et leurs limites, la place des plateformes ou des algorithmes… Ces compétences sont indispensables: on raisonne difficilement correctement à partir d’informations fausses ou mal comprises !

Néanmoins, mieux savoir distinguer les bonnes et le mauvaises informations reste largement insuffisant si l’on souhaite améliorer sa capacité critique. L’esprit critique, c’est aussi –et surtout- un certain nombre d’attitudes et de dispositions que l’EMI ne travaille pas directement, notamment la logique, la métacognition ou encore la propension à adopter une position et savoir changer d’avis en fonction des informations (pertinentes) à disposition.

Autrement dit, l’EMI développe surtout notre rapport aux sources et aux médias ; l’esprit critique travaille plus largement le raisonnement et notre rapport aux preuves, à leur remise en contexte, à la confiance que nous leur accordons et aux critères épistémologiques qui fondent cette confiance.

Les travaux en psychologie cognitive montrent que nous ne sommes pas toujours aussi performants dans nos raisonnements que nous aimerions le croire. Daniel Kahneman a popularisé l’idée de deux modes de pensée : l’un rapide, intuitif, peu coûteux ; l’autre plus lent, analytique et exigeant9. Stanovich, West et Toplak ont également montré que la pensée rationnelle ne se réduit pas à l’intelligence générale : elle demande des dispositions (dans le sens “disposé à être critique”), des habitudes (une manière d’être) et des outils spécifiques10.

Les recherches de Gordon Pennycook et David Rand sur les croyances dans les fausses informations suggèrent aussi qu’une partie de notre vulnérabilité aux fake news tient moins à un pur biais partisan qu’à un manque d’engagement dans le raisonnement analytique11. Autrement dit, nous ne croyons pas toujours des choses fausses parce que nous sommes « manipulés » ou « idéologisés », mais parfois parce que nous ne réfléchissons pas suffisamment (par ex par manque de temps, ou simplement par économie d’effort).

Cela ne signifie pas que l’EMI est inutile. Au contraire. Mais qu’elle ne suffit pas à elle seule. Une véritable éducation à l’esprit critique devrait à minima intégrer davantage de logique, d’argumentation, de probabilités, de raisonnement scientifique, de métacognition, d’épistémologie, de dispositions critiques et de culture sociale et politique…

Il faut toutefois rester prudent : l’esprit critique n’est pas une solution magique aux problèmes démocratiques. Comme le rappelle Nicolas Martin, « tout l’esprit critique du monde ne suffira pas » (cf. Son article sur le site du CORTECS) si les conditions sociales, économiques, politiques et médiatiques continuent à favoriser la confusion, la défiance et la polarisation. L’esprit critique est nécessaire, mais il ne remplace ni des institutions solides et fiables, ni un journalisme précis et indépendant, ni des politiques publiques égalitaires et cohérentes.

4. Esprit critique en bibliothèque : points de tension

La question de l’esprit critique en bibliothèque est donc aujourd’hui devenue centrale, comme le montrent quelques récentes publications de l’ENSSIB (L’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques)12 ou encore par le choix de ce thème dans des rencontres professionnelles récentes13. Mais s’engager dans cette réflexion ne se fait pas sans frictions ni problématiques complexes, qui peuvent paraître insolubles.

Les bibliothèques publiques se sont construites autour de principes forts : liberté d’accès, pluralisme, neutralité, diversité des collections. Ces principes sont précieux. Ils protègent notamment les usagers contre la propagande et l’uniformisation idéologique et culturelle. Ils constituent également des garanties fondamentales contre les risques de censure, les bibliothécaires pouvant depuis 2021 se protéger derrière la loi Robert pour se défendre contre les ingérences d’élus locaux désireux de faire retirer des ouvrages des rayons14. Plus généralement, ils garantissent que la bibliothèque reste un lieu ouvert, où chacun peut explorer le vaste champs des idées.

Ces principes s’inscrivent directement dans le cadre plus large du service public, qui impose notamment des obligations d’égalité de traitement des usagers, de continuité et de neutralité. Être neutre ne signifie pas une absence de choix ou de sélection, mais est une exigence d’impartialité de l’institution et de ses agents, notamment vis-à-vis des opinions politiques, religieuses ou idéologiques. Le pluralisme, quant à lui, vise à garantir la représentation de la diversité des points de vue, condition essentielle du fonctionnement démocratique et de la liberté d’accès à l’information.

Le pluralisme est définit comme tel dans la loi Robert sur les bibliothèques publiques (dec 2021) :

ARTICLE 5 | CP art. L310-4. Les collections des bibliothèques des collectivités territoriales ou de leurs groupements sont pluralistes et diversifiées. Elles représentent, chacune à son niveau ou dans sa spécialité, la multiplicité des connaissances, des courants d’idées et d’opinions et des productions éditoriales.

Mais ces principes deviennent plus difficiles à mettre en œuvre dans l’environnement contemporain, marqué par la désinformation. L’augmentation massive du volume d’informations disponibles, la libéralisation du marché de l’information et de diffusion des savoirs, ainsi que la visibilité accrue de contenus trompeurs ou non validés, viennent brouiller les repères traditionnels. Le problème de la désinformation est aujourd’hui globalement considéré comme relativement inquiétant, notamment sur les questions de santé, mais aussi de manière plus générale parce qu’il contribue à une polarisation des opinions. Pour faire simple : il est aujourd’hui plus facile de justifier tout et n’importe quoi, car on trouve plus facilement ce tout et n’importe quoi sur internet, ce qui va mécaniquement renforcer les opinions de chacun et chacune, facilitant ainsi la radicalisation.

Dans ce contexte, donner accès à l’information ne suffit plus nécessairement à garantir des connaissances fiables ou à une compréhension éclairée du monde, et les bibliothècaires commencent à bien l’avoir compris.

C’est là qu’apparaît une tension centrale : d’un côté, la bibliothèque doit respecter le pluralisme ; de l’autre, elle ne peut pas faire comme si toutes les informations avaient le même degré de validité. En effet, donner accès à une diversité de documents ne garantit pas automatiquement une meilleure compréhension du réel. D’après des discussion que j’ai pu avoir avec d’autres bibliothécaires lors de rencontres professionnelles, certaines questions reviennent. Par exemple, de par nos obligations, comment justifier le non-achat de livres antivax, ou climatosceptiques quand ceux-ci entrent pourtant parfaitement dans la définition (beaucoup trop large et trop floue) de “diversité d’opinion” ? Ou plus complexe encore, lorsqu’on ne peut même plus vraiment utiliser la science comme argument, par exemple avec des ouvrages anti-contraception, dont les “problèmes” sont essentiellement éthiques et moraux ?

Dans la pratique, c’est simple : la loi est la loi. On doit la respecter, point. C’est le rappel général auquel nous avons droit à chaque table ronde ou intervention professionelle sur le sujet. Néanmoins, certains soulignent qu’il existe parfois des moyens de “jouer” avec le flou législatif. Il est notamment parfois proposé d’acheter des ouvrages de chaque opinion (pour les grosses bibliothèques ayant le budget nécessaire), mais de ne simplement pas tous les mettre en avant. Chose faisable dans certains cas, mais pas toujours, notamment si on prend l’exemple des revues qui sont généralement placées côte à côte et de face (donc bien visibles).

“Je crois que nous ne pouvons pas faire autrement que d’intégrer dans nos collections des points de vue discriminants, ensuite les choses se jouent sur la médiation, sur ce que l’on choisit de valoriser et comment, sur les ouvertures, les croisements, les échanges avec les  gens…”
 Camille Hubert, directrice de la médiathèque de Dinan, dans un entretien dirigé par Florence Salanouve (S’engager, une nouvelle posture professionnelle.

Presses de l’ENSSIB,  Agir pour l’égalité. Questions de genre en bibliothèque, 2021.)

En effet, tant qu’il n’y a pas de précisions supplémentaires ou de jurisprudences, la loi impose un pluralisme pour les collections, non pas pour la médiation. Le devoir de neutralité reste toujours présent, mais la question du pluralisme peut être contournée dans une certaine mesure lorsqu’il s’agit de faire de la médiation, ou lors des actions culturelles. Mais qu’adviendra-t-il si un jour cet aspect change ? Pour caricaturer, dans le cas d’une journée d’actions culturelles pour la Fête de la science, faudrait-il, par pluralisme, proposer également une journée intitulée “La fête des pseudosciences” ? Vous riez probablement à cet excès de ma part, mais sachez que c’est une question que j’ai proposé pour un débat lors d’une rencontre professionnelle en mars 2026, et que cette question, que j’avais écrite comme une boutade, a été retenue (avec 3 autres, parmis des dizaines) ! Ce qui me semble montrer que finalement, cette proposition -aussi absurde semble-t-elle être- est une véritable question qui interroge la profession.

Ajoutons à toutes ces réfléxions que les travaux de Lewandowsky et ses collègues sur l’influence persistante des fausses informations montrent que des croyances erronées peuvent même continuer à influencer les individus après avoir été rectifiées15… Le simple accès à de fausses informations, et notamment dans une institution sécurisante comme une bibliothèque (parfois encore considérée comme des temples du savoir par certains usagers), peut ainsi produire des effets pervers non désirés.

On pourra rétorquer que ça a toujours été le cas. Et c’est vrai : les fausses informations ont toujours existé et les bibliothéques n’ont jamais été épargnées. Néanmoins le contexte n’est plus le même, et ce qui pouvait être un problème mineur à une époque peut devenir un problème majeur. (Notez que tous les experts ne sont pas d’accord sur l’importance accordée à la désinformation aujourd’hui, néanmoins ils sont tous d’accord pour estimer qu’il sera toujours préférable qu’il y en ai le moins possible !)

Une autre tension traverse la profession : celle de l’engagement. Les bibliothèques défendent l’accès au savoir, aux cultures étrangères ou minoritaires, la réduction des inégalités culturelles, l’inclusion, la diversité, l’émancipation, et de plus en plus, aux démarches écologiques. Ces valeurs sont souvent percues par les professionnels eux-même comme constitutives du métier16. Cependant, elles entrent potentiellement en tension avec les exigences de neutralité et de pluralisme, en particulier lorsque l’engagement conduit à privilégier certains contenus, certaines causes ou certaines lectures du monde. Elle pose alors une question délicate : comment rendre compatible une institution fondée sur l’impartialité avec des pratiques professionnelles traversées par des valeurs et des formes d’engagement ?17 Comment donc concilier tout ces aspects avec une démarche ouvertement militante et éminemment politique de la lutte contre la désinformation ?

Un moyen de résoudre ces tensions, dans le cadre scolaire et celui des médiathèques et de la médiation en général (toujours dans la fonction publique), est de s’appuyer sur les valeurs de la république. Ce sont des valeurs (et donc non neutres par définition) que chaque fonctionnaire se doit d’incarner, ou du moins de respecter. Liberté, égalité, fraternité, démocratie, laïcité18… Néanmoins, les valeurs de la république ne peuvent pas être absolue: typiquement on a pas la liberté totale de faire ce qu’on veut, et heureusement ! Chaque camp politique affirmera donc défendre ces valeurs, leur différence se situera dans le fait qu’ils n’ont pas les mêmes limites et hiérarchie de ces valeurs.

Pour prendre un exemple extrême pour bien comprendre cette idée, dans 1984 d’Orwell, la doctrine de l’état totalitaire en place est “La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force”. Ici, on se revendique bien de la liberté, mais on l’associe à l’esclavage, ce qui serait absurde pour la plupart des camps politiques. Mais le plus inquiétant c’est que cette position, à priori absurde, trouve une justification dans le roman : en version courte, le Parti justifie ce slogan en prétendant que la liberté individuelle mène à la faiblesse, à l’isolement et à l’échec, tandis que la soumission au Parti apporterait sécurité et véritable appartenance collective. Ce n’est donc qu’en état de soumission à l’autorité que l’on obtient un système suffisament sécurisé permettant à chacun de jouir de sa liberté, alors que la liberté totale ne provoquerait qu’un chaos irrémédiable, insécurisant, où les plus faibles ne pourraient jamais jouir de leur propre liberté. Ainsi, une même valeur peut être perçue, pensée et mobilisée différemment, selon les systèmes de pensée, les opinions et les contextes.

1984, Georges Orwell

Ces questions d’où on place les différents curseurs des valeurs sont au coeur des combats politiques, et ce depuis toujours. C’est pour cette raison que l’élargissement de la fenêtre d’Overton est devenue un objectif essentiel des combats idéologiques et politiques, notamment chez l’extrême droite19.

Ainsi, chaque camp politique peu tordre et récupérer ces valeurs, les justifier et les brandir. S’appuyer simplement sur les valeurs de la république pourraient ainsi ne pas suffire dans certaines circonstances bien particulières, selon l’évolution de la société, au niveau local ou au niveau global, ou face à des citoyens militants revendiquant des visions particulièrement orientées de ces valeurs.

5. Peut-on résoudre l’insoluble ?

Il serait confortable de proposer une solution simple. Mais il n’y en a probablement pas.

Prenons l’exemple d’une bibliothèque universitaire qui posséderait des livres sur la Terre plate. À première vue, cela semble absurde… Pourtant, il n’y a rien d’absurde à ce qu’une BU contienne des livres sur l’histoire des idées, ou sur tout sujet qui puisse être un sujet d’étude !

C’est un argument, parfaitement valable, que j’ai pu entendre de la bouche d’une importante personnalité du métier, occupant le poste d’inspecteur général des bibliothèques, rien de moins20. Cet argument m’a particulièrement frappé, parce qu’il m’a ouvert l’esprit à une possibilité que je n’avais pas envisagée, face à une situation initiale qui avait activé chez moi une dissonance cognitive immédiate (“des livres sur la terre plate… En BU ?!?”).

En effet, un ouvrage pseudo-scientifique n’a pas la même signification selon qu’il est présenté comme une source fiable, comme un objet d’étude ou comme un exemple de controverse. Mais cet argument pose un problème majeur : il peut servir à tout justifier ! Les contenus antivax, climatosceptiques, ésotériques ou misogynes, par ex, peuvent tous être considérés comme des objets d’étude. Même des ouvrages racistes ou antisémites pourraient être défendus au nom de l’intérêt de l’analyse scientifique ou historique, alors même que ces discours sont normalement condamnés par la loi (sans que cela suffise toujours à empêcher leur circulation éditoriale, la justice mettant du temps, ne pouvant pas toujours tout traiter, et surtout les auteurs et éditeurs d’extrème droite savent arrondir les angles pour jouer avec les limites du droit).

Nous sommes donc face à un argument valable en théorie, mais difficilement mobilisable en pratique sans ouvrir la porte à tout et n’importe quoi ! Or, c’est précisément ce que nous sommes censés éviter dans le cadre de nos missions : accompagner la formation d’un citoyen éclairé et favoriser un accès à des savoirs fiables.

Le travail bibliothécaire devient dès lors décisif : sélectionner, classer, contextualiser, médiatiser, c’est rendre signifiant le positionnement d’un livre sur le marché des idées. Il y aura toujours une part de subjectivité, mais si les critères sont transparents et pertinents, chaque choix pourra être défendu.

Certaines solutions ont été proposées, comme la création de rayons « opinions », « pseudosciences » ou « controversés ». Mais elles posent plusieurs problèmes. D’une part, cela peut être perçu comme stigmatisant pour les publics concernés, c’est un peu comme si pour une personne désirant lire un roman spécifique, vous lui montriez la direction d’un rayon intitulé « sous-littérature »… Ensuite, cela nécessite trop souvent des compétences de spécialiste (et puis d’un point de vue pratique: une controverse qui serait résolue obligerait à changer un document de rayon… Peu pertinent, en pratique). D’autre part, elles reposent sur des distinctions difficiles à définir : la frontière entre connaissances, croyances, sciences et pseudo-sciences n’est pas toujours claire, surtout pour des professionnels qui ne peuvent être experts de tous les domaines.

De même, si vous demandez à des collègues de classer des livres sur –par ex- l’homéopathie, l’ostéopathie, la psychanalyse freudienne ou encore le développement personnel dans les rayons « médecine » (610), « bien être » (613.7), « psychologie » (150) ou dans un des rayons fictifs « opinions », « pseudosciences » ou « controversés »… Beaucoup classeraient l’homéopathie et l’ostéopathie dans “médecine” ou dans “bien être”, alors que la psychanalyse et le développement personnel iraient certainement tout deux quelque part dans le rayon “psychologie”… Pour ma part je choisirais plutôt de classer tous ces livres dans un des rayons fictifs sus-nommés, car j’estime qu’aucune de ces pratiques n’a apporté suffisament de preuves scientifique pour pouvoir prétendre répondre efficacement à ce en quoi elles sont censées répondre ! Ainsi, par manque de critères précis, chaque choix va dépendre des connaissances et des exigences de chacun, et produire par ailleurs un effet de légitimation ou de délégitimation de tel ou tel ouvrage.

Le choix de la non-acquisition peut parfois être plus simple à justifier : les bibliothèques ne peuvent pas tout acheter. Elles font ainsi nécessairement des choix, en fonction de leur politique documentaire, de leur budget, de leur public et de leurs missions. Mais là encore, il faut pouvoir expliquer ces choix autrement que par le goût personnel ou l’orientation idéologique de l’équipe.

Une piste serait donc de renforcer les politiques documentaires en y intégrant explicitement des critères épistémiques : qualité des sources, expertise des auteurs, état du consensus scientifique, sérieux éditorial, distinction entre documents de référence et documents représentant des courants d’opinion.

Cela suppose aussi de développer la médiation. Une bibliothèque peut organiser des ateliers sur les biais cognitifs, les statistiques, les controverses scientifiques, la fabrique de l’information, les mécanismes de la désinformation (à la médiathèque d’Aubagne, nous avons plusieurs ateliers allant dans ce sens et qui sont disponibles sur notre site). Elle peut mettre en valeur des ressources fiables, former ses équipes, travailler avec des chercheurs, des journalistes scientifiques, des associations spécialisées ou des profs. Une des possibilités qui pourrait être envisagée (surtout par les grosses bibliothèques, pour lesquelles la question de la diversité s’impose plus qu’aux autres de part le budget conséquent qu’elles reçoivent) seraient de trouver des partenaires au seins des associations ou institutions scientifiques pour les associer aux acquisitions. Un peu comme une “relecture par les pairs” -un système constitutif des publications scientifiques de qualité, qui fait relire les études par des experts indépendants avant publication, afin de limiter les travaux douteux-. Cela demanderait de revoir en partie les méthodes d’acquisitions, mais permettrait d’avoir un filtre pertinent, de limiter les erreurs et de justifier le bien fondé de telle ou telle acquisition.

L’objectif n’est pas de corriger les publics comme s’ils étaient déficients, ni de transformer la bibliothèque en tribunal du vrai et du faux. L’objectif est plutôt de créer un environnement où il devient plus facile de se repérer, de se questionner intelligemment, de comparer les niveaux de preuve et de comprendre pourquoi certaines affirmations sont plus solides que d’autres etc. Cela permettrait également d’établir un lien de confiance avec les usagers concernant les ouvrages proposés et leur fiabilité. Pour nous orienter dans le brouillard informationnel nous avons besoin de phares, et c’est bien là -il me semble- un des rôles que les bibliothèques peuvent tenir. En ce sens, l’esprit critique en bibliothèque n’est pas une préoccupation secondaire, il prolonge les missions fondamentales de la lecture publique : être un lieu reconnu permettant l’émancipation, l’autonomie intellectuelle et la participation éclairée à la vie démocratique.

Précisons qu’il ne s’agit pas d’interdire les documents douteux, mais plutôt de ne pas les traiter comme équivalents à des connaissances solidement établies et de prioriser la fiabilité plutôt que la seule diversité. Le problème est que, désormais, la loi (Robert, 2021) faite pour nous protéger nous contraint à la diversité. La loi nous impose donc, dans une certaine mesure, d’agir contre certaines de nos missions.

Ces injonctions paradoxales imposent donc à la profession un effort de clarification. On ne pourra pas durablement défendre à la fois un pluralisme indifférencié, une neutralité absolue, une lutte active contre la désinformation et un engagement professionnel assumé, sans expliciter les tensions entre ces principes et trouver des moyens de les réduire.

C’est peut-être là que se trouve l’équilibre le plus juste : défendre le pluralisme des idées, sans renoncer à la hiérarchie des preuves ; accueillir les publics sans mépriser leurs croyances ; promouvoir l’esprit critique sans en faire une injonction culpabilisante ; assumer des valeurs professionnelles tout en restant vigilant face aux risques de prescription idéologique…

Appliquer l’esprit critique aux bibliothèques ne consiste donc pas à choisir entre neutralité et engagement, diversité et curation de documents. Il consiste plutôt à reconnaître que ces différentes exigences existent, qu’elles sont parfois en tension, et qu’on peut travailler à les réduire. C’est complexe, mais c’est précisément un point central avec lequel les bibliothèques peuvent aujourd’hui réaffirmer leur utilité démocratique.

Un ouvrage collectif sur l’écologie et l’esprit critique (avec des gros morceaux de Cortecs dedans)

Le sujet est vaste et complexe. Si bien qu’il aura fallu s’y mettre à 18 mains pour l’écriture, 2 de plus pour l’illustration et un paquet de plus pour les différentes relectures, corrections et éclairages d’angle mort. Mais ça y est : le petit manuel d’esprit critique pour le militantisme écologiste, après une première version en 2022 suivi de nombreuses réécritures connait enfin une version définitive (au mois temporairement définitive !) et publiée aux Éditions Matériologiques !

Vous pouvez retrouver l’ouvrage dans certaines librairies (n’hésitez pas à en parler à celles qui l’aurait pas !) ou directement commander l’ouvrage (en version papier ou numérique) sur le site de l’éditeur :

Cette nouvelle version a connu une réécriture globale. En particulier, les limites et critiques répétées à l’endroit du concept d’esprit critique y sont davantage saillantes. Mais surtout dans cette version, nous sommes très heureux d’accueillir un panachage de contributions extérieures qui viennent éclairer de différentes lumières des enjeux à l’intersection entre esprit critique et écologie, parmi lesquels plusieurs provenant de membres du Cortecs :

  • Delphine Toquet dans « Construire une éthique de la technique » propose une analyse méthodique pour juger de l’éthique d’objet technique
  • David Engelibert dans « Petit panorama des mystifications écologiques du vélo », vient surprendre notre intuition en montrant comment la bicyclette, objet sacré de l’écologie, n’est pas vierge de toute critique.
  • Céline Schöpfer dans « Restons critiques sur l’esprit critique » synthétise une part conséquente de son travail de thèse sur les limites de l’esprit critique et en particulier dans le cadre de la pensée écologiste

À celleux-là, s’ajoute Nicolas Martin qui faisait partie des co-auteurs originaux et s’est chargé par la suite des différentes réécritures et de la coordination de cette édition. Mais, on ne nous accusera pas de sectarisme, les contributions proviennent également d’auteur-ices extérieur-es au Cortecs (mais qu’on aime beaucoup) :

  • Jean-Lou Fourquet dans « Changer d’échelle : de l’esprit critique individuel à des plateformes numériques démocratiquement critique » appelle à déployer l’esprit critique au-delà des individus et en particulier au niveau de l’organisation des espaces numériques.
  • Lyla M. dans « Faut-il préserver les espèces ? » explore méthodiquement le bien-fondé d’une injonction écologique classique, celle de la préservation des espèces.
  • Enfin, Albert Moukheiber dans « Notre cerveau est-il anti-écolo ? » récuse les neuro-mythes qui ferait de notre système cognitif un adversaire « naturel » de l’écologie.

S’ajoute finalement à ce beau monde les deux autres co-auteurs originaux Valentin Vinci et Sébastien Pétillon ainsi que le précieux travail d’illustration du regretté Jean-Benoît Meybeck, disparu tout juste quelques jours avant la publication de cette version à laquelle il a énormément contribué et sans qui cette édition n’aurait pas vu le jour. Cet ouvrage lui est pleinement dédié, lui qui portait un esprit critique juste à la fois très précis et profondément humain.

Un personnage, debout entre un corbeau et un chat, s'interroge : "L'art du doute ! Le juste milieu entre trop de prudence et trop de militantisme ?"
Une des illustrations de Meybeck présente dans l’ouvrage.

N’hésitez pas à contacter martin[@]cortecs.org pour prévoir une présentation du livre.

Qu’est-ce qui se passe quoi donc au Cortecs ? Bilan 2025

Le Cortecs est un collectif d’individu qui oeuvre pour la transmission de l’esprit critique. Certes, mais concrètement on fait quoi ?
En bonne partie, on blablate, on s’échange des mèmes et parfois on se retrouve pour manger des pizzas. Mais ça vous le trouverez pas dans le bilan. Pour le reste, des fois on bosse un peu, et on a produit un document qui fait le bilan de nos activités sur l’année.

Vous pouvez accéder au rapport en cliquant juste ici !

Parmi les grandes projets qui ont vu le jour ces derniers mois il y a l’école douteuse (dont vous pouvez retrouver un compte rendu ici) et le séminaire douteux (et vous trouverez toutes les infos ici).

Par ailleurs, si la liste de nos enseignements et interventions vous donne des idées et que vous voudriez faire intervenir un-e membre du collectif, n’hésitez pas à nous contacter par mail contact[at]cortecs.org

Tout l’esprit critique du monde ne suffira pas !

les sorties concomitantes du cycle de conférence de Gérald Bronner « Développer son esprit critique face au monde de la désinformation » et d’une nouvelle synthèse des recherches en éducation à l’esprit critique par l’association Ephiscience redessinent une fracture quant à la manière de considérer l’esprit critique et son rapport avec d’autres approches. L’occasion de faire un point.

Une version podcast vidéo de l’article est disponible ici sur Skeptikon (et là sur Youtube)

Commençons par prendre un exemple pour illustrer la situation :
Imaginons une commune qui connaît un problème sanitaire concernant l’alimentation des habitant·es. Les statistiques sont claires : la population mange trop gras et trop sucré. Il se trouve par ailleurs que le centre-ville de cette commune est rempli de fast-food, que la cantine scolaire – faute de budget – propose des repas assez peu sains, que dans toute la ville on trouve des publicités pour des produits plutôt cracra et que les revenus et le temps libre des citoyen·nes ne leur permettent pas d’acheter et préparer des repas équilibrés.
Le conseil municipal, bien décidé à s’attaquer au problème, décide de lancer un grand plan d’éducation à la nutrition. Les élèves de l’école auront des ateliers de cuisine, des brochures de sensibilisation seront distribuées, des vidéos de vulgarisation seront produites et un groupe d’expert-es est même constitué pour réfléchir à l’éducation à la nutrition. Pour le reste – les fast-food, la cantine, la publicité, les conditions matérielles des habitants – rien ne change.
Quelles améliorations peut-on attendre pour la santé des habitant·es ? Ne serait-il pas souhaitable et plus efficace d’envisager de modifier d’autres paramètres ?

C’est à peu près ce qu’il se passe avec l’esprit critique. On s’active beaucoup pour doter les individus d’esprit critique (on essaye en tout cas) et on néglige la qualité de l’environnement informationnel. Pourtant il y a beaucoup de choses qui sont questionnables :

  • Que faire contre l’influence des grandes fortunes sur les médias ? Comment organiser et financer un paysage médiatique indépendant d’intérêts privés ?
  • Comment créer des modèles alternatifs de médias sociaux et d’algorithmes de recommandations qui favorisent un partage d’informations de qualité ?
  • Comment organiser une démocratie forte permettant d’agréger efficacement les opinions et intérêts de chacun·e et redonner du contrôle à la population ?
  • Comment remettre la science au service de la population ?
  • Quelles conditions matérielles permettraient aux citoyen·nes d’avoir le temps et l’envie de s’intéresser au fonctionnement du monde et de s’investir dans la vie démocratique ?
  • …

C’est donc tout un système informatif que l’on pourrait donc questionner. Pour mieux aborder ce système informatif, on peut le diviser en plusieurs directions. Descendant d’abord, c’est-à-dire l’information qui part d’autorités légitimes vers la population. Ascendant ensuite, c’est-à-dire les intérêts, besoins, idées de la population vers les systèmes de gouvernance. Transversal enfin, c’est-à-dire l’information qui transite entre les individus.
Les question ci-dessus sont posées et largement explorées par des chercheur·euses, des associations, des institutions, des citoyen·nes. Par exemple sur le sujet les enjeux numériques et des algorithmes de recommandations il existe de nombreuses initiatives visant à proposer des modèles alternatifs : Tournesol qui est un projet de recherche sur l’éthique des systèmes de recommandations ; Polis une plateforme numérique pensée pour agréger efficacement différentes opinions ; on peut citer également le travail actif et louable de personnes comme Lê Nguyên Hoang et Jean-Lou Fourquet qui ont, entre autres, co-écrit l’ouvrage « La Dictature des Algorithmes« …
Ceci dit au sein de l’éducation à l’esprit critique tout le monde n’a pas l’air de donner de l’importance à ces autres leviers.

« Qu’est-ce qu’il nous reste ? Nous. C’est à dire notre cerveau »

Gérald Bronner, sociologue et professeur à Sorbonne Université, a lancé début Février 2025 un cycle de conférences intitulé « Développer son esprit critique face au monde de la désinformation ». La conférence inaugurale (disponible ici) propose une réponse assez claire. Entre quelques résultats scientifiques, des conclusions de rapports et d’autres anecdotes pour illustrer son propos, Bronner adresse dans cette conférences deux questions : quelle est la situation actuelle ? et que pouvons-nous y faire ?

Sur la première question, qui n’est pas celle à laquelle on va s’intéresser ici, Bronner explique que nous sommes en « danger de croyances », que « le socle épistémique commun est en train de se fracturer » ou que nous vivons désormais dans une « démocratie des crédules » (d’après le titre d’un de ses livres). Même si nous n’utiliserions pas les mêmes termes ou la même manière de décrire cette situation, nous reconnaissons également que la manière dont circule l’information est parfois défectueuse et peut mener à un certain nombre de désagréments et de souffrances évitables.

Cela nous mène à la deuxième question qui nous intéressera ici : au vu des désagréments qu’ils engendrent, que faire face à ces dysfonctionnements dans la circulation de l’information ? Bronner, dans sa conférence, évoque de nombreuse fois sur cette question. Dès l’introduction, en parlant d’améliorer nos capacités de raisonnement, il dit : « C’est peut-être un des leviers, j’y reviendrai, qu’on peut activer car il n’y a plus beaucoup de leviers que l’on peut activer malheureusement ». Intéressant, on attend donc qu’il y revienne !
Et en fait, on va attendre longtemps. Bronner revient par la suite sur cette question des leviers : « Et alors sur quels leviers jouez vous allez me dire, et bien c’est ce qui nous réunit aujourd’hui » (31:05) ; « On avait plusieurs manettes possibles » (32:00). S’il pose plusieurs fois la question, il n’y répond jamais vraiment de manière très satisfaisante. En synthèse, ce qu’il nous dit c’est : enseigner l’esprit critique est le seul levier qu’il nous reste parce que c’est le seul levier qu’il nous reste.
J’exagère un peu, mais je ne trouve pas ou très peu (dans cette conférence en tout cas) de justification argumentée et convaincante de son point. Une illustration de cela se trouve à la minute 31 de la conférence. Après avoir à nouveau posé la question « Et alors, sur quels leviers jouer ? », il y répond immédiatement « il nous reste, en fait, un levier disponible » (celui de l’éducation à la pensée critique donc). Ah bon ? Et les autres ils sont passés où ? On les a jamais vraiment disqualifiés, ou j’ai raté quelque chose ? Ça relève presque du tour de prestidigitation par moment.
Bien évidemment que l’on ne critique pas le fait de militer pour l’enseignement de l’esprit critique ! On serait mal placé⸱es : ce sont des enseignements que nous proposons régulièrement au Cortecs. Non, ce qui parait gênant c’est de réduire les enjeux actuels au fonctionnement cognitif et d’en faire l’unique issue. Plus précisément encore, ce qui est critiquable, c’est que G. Bronner (on va le voir) ne fait pas vraiment l’effort de justifier cette position, il tient pour acquis que le monde extérieur est une donnée immuable du problème. C’est l’esprit critique face au monde comme le nom du cycle de conférence l’indiquait déjà.

Pourtant au-delà de nos fonctionnements internes, Bronner identifie un certain nombre de variables externes qui pourrait expliquer la situation et pourrait donc être des leviers sur lesquels jouer pour améliorer la situation : le rôle des médias (20:2021), la rapidité de diffusion de l’information (21:4022), la colère contre le gouvernement (26:1023), la précarité sociale (26:3024), la modération et les algorithmes de recommandation (32:1525 et 33:4026). Il affirme même : « Il y a plein de variable. C’est un phénomène hautement multi-variable » (26:30).

Le levier des réseaux sociaux ?

Parmi tout ces facteurs qu’il identifie, il y en a un seul levier sur lequel il s’étale un peu : c’est celui de la modération et des algorithmes de recommandation. Il explique qu’une des pistes était de « raisonner les grand propriétaires de réseaux sociaux pour faire de la modération » (33:40). Il fini par disqualifier cette option en deux temps : il affirme d’abord que « C’est leur business model. Je ne critique pas, si je puis dire ». Bah justement je trouverais ça de bon ton de le critiquer justement. Pourquoi ça serait pas ça qui est critiquable ? Pourquoi le problème ce serait les faiblesses de nos cerveaux et non pas ceux qui profitent de ces faiblesses ? Ce point illustre assez bien les connivences que l’on peut trouver entre une approche centrée sur la cognition et l’économie néo-libérale comme le propose Barbara Stiegler par exemple dans sa conférence L’idéologie des biais cognitifs.
Dans un second temps, afin de définitivement disqualifier la possibilité de reprendre le contrôle sur les réseaux sociaux, Bronner montre une photo de Musk posant avec Trump. On comprends bien l’argument : les puissances en face sont telles que c’est devenu impossible de miser sur ce levier là. Et ça peut se comprendre d’un point de vue stratégique. On revient sur cet argument plus loin.

La littérature scientifique pour justifier la réduction à l’esprit critique ?

L’autre moment où il justifie le fait que le seul levier que nous avons en main c’est la pensée critique, c’est à la minute 37 quand il évoque la littérature scientifique :

« la littérature a montré qu’entre toutes les variables qui prédisent la diffusion de fausse information – il y en a beaucoup : les variables politiques […] le niveau d’étude, il y a plein de variables qui expliquent une partie de la variance du du phénomène mais ce qui explique le plus, ce qui prédit le plus – et c’est une bonne nouvelle en fait pour nous – c’est ce qu’on appelle la lazy thinking c’est-à-dire la pensée paresseuse ».

À la suite de ce passage, le diaporama affiche la phrase suivante « L’une des principales variables qui permet de prédire la crédulité est la lazy thinking » accompagnée d’une référence vers l’article Judging Truth de Nadia M. Brashier et Elizabeth J. Marsh.
Alors, je suis allé voir cet article et sauf erreur de ma part, cet article ne dit jamais ce que Bronner lui fait dire. Le terme de pensée paresseuse est présent une seule fois dans l’article pour dire : « la pensée paresseuse empêche parfois de rejeter des réponses intuitives mais incorrectes« . C’est tout. L’article présente en réalité un modèle de la manière dont les individus jugent la vérité d’un énoncé.
Bon peut-être que c’était une expérience de Bronner pour voir si on allait être bien critique et vérifier les sources qu’il cite ou peut-être qu’il s’est mélangé les pinceaux au moment de copier-coller sa citation. Dans tous les cas, ça me semble plus que douteux pour une conférence d’introduction à la pensée critique.
Et puis même si c’était vrai, même si la littérature scientifique affirmait que la lazy thinking était la variable qui prédisait le mieux nos erreurs de jugement (ça l’est possiblement), on est loin, très loin de pouvoir en conclure que notre seul levier c’est « nous et notre cerveau ».

Le problème, c’est nous (donc la solution c’est nous)

Mais pour tout le reste, on peut se brosser. Après avoir disqualifié la possibilité de faire infléchir les politiques des réseaux sociaux, G. Bronner saute à la conclusion : « Qu’est-ce qu’il nous reste ? Nous, c’est-à-dire notre cerveau. Les meilleurs régulateurs, les meilleurs modérateurs c’est nous. Si nous ne partageons pas la fausse information, si nous ne likons pas, si éventuellement nous contre-argumentons sur notre zone de compétence, c’est ce que nous pouvons faire de mieux. » (vers 34 minutes).
Dans l’entretien précédent la conférence on lit également :

« Cette autonomie intellectuelle est notre meilleure arme contre les influences extérieures. Des personnalités influentes, comme Elon Musk ou d’autres, ne pourraient rien contre une population capable de se défendre intellectuellement. Si nous savons évaluer une information et nous méfier des erreurs de raisonnement, une grande partie du problème est déjà résolue. »
Développer son esprit critique face au monde de la désinformation, sorbonne-universite.fr

Laisser entendre que ce qu’il se passe avec Musk et la montée du fascisme en cours aux États-Unis (et en partie en Europe) serait du à notre crédulité et que la bataille ne peut se jouer que sur notre capacité à évaluer des informations, me semble terrifiant.
Tout au long de la conférence, il martèle cette idée. Quand il évoque la surreprésentation sur les réseaux sociaux des comptes anti-vax sa conclusion est nette : « C’est notre faute. Nous les laissons faire. […] Le problème c’est nous, nous ne faisons rien » (19min). « C’est une façon de combattre aujourd’hui, d’être un citoyen, c’est une forme de militance de dire « on ne va pas se laisser faire, on ne va pas les laisser gagner peu à peu l’espace publique jusqu’à qu’il soit trop tard » (19:30).
Nous nous attarderons pas sur la rhétorique du nous contre eux présente dans toute la conférence. Pourtant Bronner essaie de s’en défendre, il rappelle plusieurs fois que le but n’est pas moquer ou d’humilier. Jusqu’au tout dernier instant de la conférence (53:55) où il rappelle ce conseil très précisément 45 secondes avant de conclure la dernière phrase de sa conférence sur un foutage de gueule des platistes. Formidable.
Mais abandonnons Bronner ici. L’idée n’était pas de faire une analyse de sa conférence et on y a déjà passé beaucoup trop de temps. Il se défendrait certainement des accusations portées ici et peut-être avons nous été un peu caricatural dans cette critique. Non l’objet de cet article ce n’est pas cette conférence, mais l’idée qu’elle porte : la réduction des enjeux actuels à l’esprit critique, ce cognitivo-centrisme.

Quand on veut résoudre un problème, on peut séparer les causes sur lesquelles on peut agir et celles que l’on ne peut pas contrôler. Par exemple, si vous en avez marre que le meuble où vous entreposez votre collection de dé à coudre se casse la gueule, vous ne pourrez pas agir sur la gravité, mais vous pourrez agir sur la qualité de la fixation par exemple.
Dans une vision cognitivo-centrée, le système externe est immuable et l’on ne peut jouer que sur nos processus internes. Il semblerait que cette vision de l’esprit critique soit relativement prégnante dans les sphères de l’esprit critique (on y revient en fin d’article) sans être forcement formalisée. Davantage comme un impensé commun, un présupposé invisible : attaquons-nous au cerveau, pas au système !

L’esprit critique au sein des approches critiques

À peu près au même moment, l’association Ephiscience sortait une synthèse intitulée « Éduquer aux approches critique » 27 dirigée par Pleen le Jeune avec la participation de pas moins de 29 expert·es, enseignant·es et chercheur·euses sur le sujet. Un travail que nous pouvons que vous conseiller si vous êtes amené·e à enseigner (ou si vous êtes curieux·se) et qui porte un regard notoirement différent.

Dès l’introduction, et en fait dès le titre, la position est très claire : ici on n’y parle pas d’esprit ou de pensée critique mais d’approches critiques. Dans le paragraphe « esprit, pensée ou approche critique » ce choix est motivé par 3 arguments principaux que nous retranscrivons ici :

Diagramme esquissant un ensemble d'approches complémentaires qui pourraient être employées pour améliorer la qualité de la circulation de l'information : education à l'esprit critique, sciences citoyennes, sciences ouvertes, medias independants, democratie, souverainete numerique...
Diagramme esquissant un ensemble d’approches complémentaires qui pourraient être employées pour améliorer la qualité de la circulation de l’information
  1. Éviter une essentialisation du terme esprit critique qui laisse entendre qu’on peut l’avoir ou ne pas l’avoir. Comme un interrupteur qui peut être allumé ou pas.
  2. L’esprit critique réfère à un phénomène individuel et interne, invisible et difficilement accessible. Une approche critique, au contraire, est quelque chose qu’un groupe peut prétendre mobiliser, déplaçant le regard habituellement centré sur l’individu.
  3. De plus, les approches critiques semblent former un bon arrangement entre le « quoi faire » et le « quoi croire » [en référence à la definition de l’esprit critique de Ennis 1991].

C’est ce deuxième point qui attire notre attention. Une mobilisation d’outils non pas pour seulement équiper des individus, mais pour être utile au collectif.
Dans le glossaire, les approches critiques sont définis comme « des alternatives aux concepts d’esprit ou de pensée critique ». Elles peuvent être considérée « à l’échelle d’un groupe ou d’un individu, et elles peuvent prendre une pluralité de formes […] »

On pourrait alors inclure dans ces approches critiques la présentation et l’utilisation de modèles alternatifs de gouvernance, de médias, de recherche scientifique, de réseaux sociaux, d’outils numériques toujours orientés sur ce qu’il faut croire et ce qu’il faut faire à une échelle collective.
De ce point de vue là, on peut tirer deux conseils pour nos enseignements. Premièrement, si l’on privilégie un enseignement classique de l’esprit critique (cognitivo-centré disons) alors il est pertinent de signaler qu’il ne s’agit pas du seul levier et qu’il peut s’articuler avec d’autres. Deuxièmement, essayer d’intégrer ces autres leviers (démocratie, média, numérique, économique, politique…) directement à nos enseignements. C’est ce que montre par exemple, le petit schéma esquissé ci-contre. Notons que ce schéma ne reflète pas tout à fait la position de Ephiscience dans sa synthèse, qui propose plutôt d’abandonner tout bonnement l’idée d’esprit critique et de lui préférer un découpage plus précis des enseignements (argumentation, épistémologie, cognition…)

Il est également suggéré que des stratégies qui seraient rationnelles à titre individuel ne sont pas forcément optimales pour le collectif. La synthèse cite l’article « Come Now, Let Us Reason Together » (que l’on pourrait vaguement traduire par « Bon, venez on réfléchit tous ensemble ») du philosophe Austin Dacey qui « suggère que l’atténuation des biais cognitifs est une erreur par rapport à la considération des approches critiques d’un groupe. Par exemple, le biais de confirmation (ou myside bias) qui pousse les individus à argumenter pour défendre la perspective qui va dans leur sens peut être utile ». Les travaux de Hugo Mercier et Dan Sperber28, sur lesquels s’appuie l’article de Dacey, propose que l’objectif du raisonnement ne serait en réalité pas d’acquérir de meilleurs connaissances mais d’être capable d’argumenter et que c’est de l’affrontement collectif des arguments qu’émergent les meilleurs solutions.
Ceci peut s’inscrire plus globalement dans un ensemble de problème où le choix le plus efficace/rationnel pour un individu conduit à une solution collective sous-optimale (voir par exemple le concept de prix de l’anarchie).

Miser sur l’éducation à l’esprit critique : la meilleure stratégie ?

On pourrait concéder à l’approche cognitivo-centrée d’être un choix stratégique. Centrer nos efforts sur l’éducation individuelle pourrait à court terme être le levier le plus facile et efficace à actionner. La prise de conscience induite pourrait ensuite permettre plus facilement des changements systémiques. Et ça peut s’entendre : difficile de porter une restructuration des médias, de la démocratie, des algorithmes de recommandations (voire carrément du système capitaliste qui alimente tous ces autres écueils) tant que nous ne somme pas d’abord collectivement conscients des enjeux.
Ceci étant, je ne crois pas que ce soit la position réelle de celles et ceux qui s’inscrivent dans cette position. Notamment parce que même si on mise sur cette stratégie-là, rien n’empêche de présenter les autres enjeux : on pourrait promouvoir l’éducation à l’esprit critique tout en formalisant clairement où se situe les autres obstacles dans le système informatif et comment il pourrait en être autrement.

Pourrait-on se passer d’éducation à l’esprit critique ?

Il est clair qu’aujourd’hui l’accent est très largement mis sur l’amélioration individuelle de nos facultés critiques et très peu sur l’amélioration des ressorts communs dans la circulation de l’information. Dans quelle mesure faudrait-il renverser la vapeur ? Pourrait-on totalement abandonner un enseignement de l’esprit critique si les canaux de l’information étaient parfaitement agencés ?

Bon, on est loin d’avoir à se poser la question, mais pour l’exercice de réflexion il peut être intéressant d’explorer une telle situation. Repassons par notre exemple de la l’alimentation que nous avions présenté en introduction.

Imaginons que les restaurants de la ville produisent de la nourriture extrêmement saine, que les budgets de la cantine scolaire permettent d’y embaucher une équipe de diététicien·nes et d’y servir des aliments de très bonne qualité, que les publicités pour les aliments à faible valeurs nutritive aient été interdites, etc. pourrait-on alors totalement se passer d’une éducation (même rudimentaire) à la diététique ?
Plusieurs questions se posent : pourrait-on avoir une confiance aveugle à la fiabilité du système ? Est-ce même possible d’imaginer un système si parfait qu’il ne nécessiterait aucune connaissance de la part des consommateur·ices ? Comment gérer la transmission de connaissance et la formation des personnes en charge du fonctionnement (par ex. diéteticien·nes, restaurateur·ices, communicant·es…) ?

De la même manière pour l’éducation à l’esprit critique, on peut déployer les trois mêmes arguments :

  1. Un système d’information parfait ça n’existe pas.
    Il y a de nombreuses raisons qui font que l’on ne peut pas imaginer une circulation de l’information d’une qualité telle qu’elle pourrait se passer de tout regard critique.
  2. Il faudrait une confiance absolue dans le système d’information
    En particulier, les individus seraient totalement démunis face aux risques de corruption du système.
  3. Et de même, les agents du système d’information (journaliste, chercheur-euse, médiateur-ice, juriste…) auraient besoin d’avoir une formation à ce sujet.

Cette petite expérience de pensée a pour but de rappeler que ceci n’est pas un appel contre l’éducation à l’esprit critique, bien au contraire. C’est un appel pour une meilleure coordination entre des enseignements d’une part et, d’autre part, la prise en considération de changements démocratiques, médiatiques, économiques, numériques… qui régissent la circulation de l’information et qui pourraient être bénéfiques.

Rien de nouveau sous le soleil

Bon, on invente rien ici. Il s’agit d’une formulation sous un prisme un peu différent d’un débat qui traverse depuis longtemps les milieux de la pensée critique29. Cette réduction aux jugements individuels était déjà critiquée dans la série d’articles « Les gens pensent mal : le mal du siècle ? » du collectif Zet-éthique métacritique. Cette rupture entre un « rationalisme » qui se focalise sur les erreurs de jugement et un « matérialisme » qui prend en compte le contexte d’où ceux-ci émergent, on la retrouve dans la conférence « Les deux familles du scepticisme » de Tranxen ou dans « La face cachée de l’esprit critique » de Charlotte Barbier. Cette position est également celle de Albert Moukheiber (à qui j’ai un peu piqué l’exemple introductif) qui défend une cognition incarnée (dont il parle par exemple dans sa conférence « Laissez le cerveau tranquille ») et qui rappelle à quel point on sous-estime l’importance de l’environnement informationnel dans nos raisonnements et dans nos choix. C’est aussi cet « individualisme épistémique » qui est critiqué par Céline Schöpfer (membre du Cortecs) par exemple dans l’épisode « Faites vos propres recherches ! » du podcast Projet Utopia. On retrouve ces thématique dans la toute récente vidéo « Terre plate : et si on avait raté quelque chose.. » de l’Argumentarium qui souligne l’importance des conditions matérielles dans l’adhésion au platisme en particulier et aux thèses complotistes en général. C’est le chemin qu’ont emprunté un certain nombre d’ancien membre du Cortecs en explorant le sujet du référendum d’initiative citoyenne (voir Tout savoir sur le RIC: un nouvel ouvrage fondé sur les preuves) qui porte l’idée que c’est en redonnant du contrôle politique aux individus que l’on améliore la qualité et la pertinence du débat public.
Tout ceci, finalement, on le retrouvait déjà sur ce site, avec un certain mordant, il y a presque dix ans maintenant dans l’article « Grande braderie de l’autodéfense intellectuelle » :

Nous n’avons pas envie de laisser l’autodéfense intellectuelle chomskienne bradée à des petites carrières de pédagogues à la mode, sans aucun mordant, sans aucune velléité de réformer ou modifier un tant soit peu les barreaux de la cage.

Alors oui, on ne dit pas grand chose de plus qu’il y a une décennie. Et la position à laquelle on s’oppose n’a peut-être pas tellement vacillé. Mais que cela ne nous empêche pas d’ajouter une pierre à l’édifice et de continuer de se battre pour un futur souhaitable. Futur que même tout l’esprit critique du monde ne suffirait pas à faire advenir.

Qu’est-ce qui se passe quoi donc au Cortecs ? Bilan 2024

Le Cortecs c’est un collectif d’individu qui oeuvre pour la transmission de l’esprit critique. Certes, mais concrètement on fait quoi ?
En bonne partie, on blablate, on s’échange des mèmes et parfois on se retrouve pour manger des pizzas. Mais ça vous le trouverez pas dans le bilan. Pour le reste, des fois on bosse un peu, et on a produit un document qui fait le bilan de nos activités sur l’année.

Vous pouvez accéder au rapport en cliquant juste ici !

Vous y trouverez une partie caviardée, elle concerne un projet pour l’instant confidentiel… mais des infos arriveront rapidement.
Par ailleurs, si la liste de nos enseignements et interventions vous donne des idées et que vous voudriez faire intervenir un-e membre du collectif, n’hésitez pas à nous contacter par mail contact[at]cortecs.org

Cours en ligne gratuit : une selection pour forger son esprit critique

Si je vous dis cours en ligne et esprit critique, vous penserez peut-être au cours « Zététique & autodéfense intelectuelle » donné par Richard Monvoisin à l’Université Grenoble Alpes en 2017. Et vous avez bien raison ! C’est une réfèrence de la pensée critique et une source inépuisable de sujets « aux frontières de la science ». Mais 2017, c’est loin ! Et la recherche a progressé depuis. Alors, si vous voulez d’autres contenus de qualité et plus récent on vous propose ici une sélection de cours en ligne et gratuit !

[toc]

Cette liste n’est pas exhaustive et rassemble seulement les cours que nous, membres du cortecs, avons suivis et appréciés (et parfois créés). Cette liste pourra évoluer au fil de nos nouvelles découvertes. Et vous pouvez aussi l’enrichir en proposant des cours que vous avez pu suivre et qui vous parraissent pertinent dans le cadre de l’enseignement de l’esprit critique. Ecrivez-nous à contact[at]cortecs.org, on regardera avec plaisir et potentiellement on le repostera ici.

Epistémologie

Introduction à l’épistémologie et à la pensée critique (Formation doctorale) – Jérémy Attard

En 7 parties (environ 1h), pour un total de 7h42 de contenu

Jérémy Attard en plus d’être membre du Cortecs est à ses heures perdues double docteur en physique théorique et en philosophie des sciences. En particulier dans cette deuxième thèse il a exploré la question de l’unité épistémologie des sciences : dans quel sens sciences sociales et sciences physiques peuvent être vues comme faisant parti d’un même ensemble cohérent ? C’est donc fort de ces connaissances qu’il propose depuis quelques années des formations doctorales sur l’épistémologie et la pensée critique. En 2024, il a enregistré et publié ce cours qui est une introduction (poussée) aux grandes questions de l’épistémologie.

Qu’est-ce qu’une pseudo-science ? (Séminaire de l’université de Genève) – Florian Cova et Joffrey Fuhrer

En 10 parties (durée variable) pour un total de 9h40 de contenu.

Le problème de la démarcation posé par Karl Popper dans les années 1930 tente de trouver un critère qui permet de distinguer les sciences des pseudo-sciences. Dans ce cours Florian Cova et Joffrey Fuhrer explore ce problème : D’où vient-il ? Comment Popper y a répondu ? Quels sont les limites de l’approche Popperienne ? Quels autres réponses peuveut être apportées ?..
Ils présentent également d’autres travaux philosophiques liées à la question des pseudo-sciences : les raisons de leur attractivité, les motivations du complotismes, la parapsychologie…


Philosophie

Philosophie et pensée critique (Université de Genève, Printemps 2024) – Céline Schöpfer & Florian Cova

En 11 parties (environ 1h30), pour un total de 16h30

La pensée critique peut etre abordée à partir de différentes disciplines, notamment en sciences de l’éducation, en psychologie et en philosophie. C’est ce dernier angle qui est abordé dans ce cours très copieux proposé par Céline Schöpfer membre du cortecs et doctorante en philosophie de la pensée critique avec son directeur de thèse Florian Cova (à nouveau). Il est également très récent (printemps 2024) et donc très à jour de la littérature sur le sujet.
Un grand nombre de questions philosophique liée à l’esprit critique y sont explorées : son histoire, sa définition, ses dangers, ses liens avec le scepticisme, les biais ou la méthode scientifique… certains sujets plus précis y sont également abordés : le complotisme et l’individualisme épistémique (cours numéro 7) ou la question de l’expertise (cours numéro 8).


Développer sa pensée critique (MOOC Université Libre de Bruxelles) – Guy Haarscher

En 6 modules (environ 3h30/semaine) pour un total de 21h de formation.

Le MOOC de l’Université libre de Bruxelles est accessible chaque année depuis 2016 au printemps. Aucun pré-requis n’est demandé. Le temps à y consacré est d’environ 3h30 par semaine sur 6 semaines. Il est orchestré par le philosophe et professeur émérite Guy Haarscher.
Une bonne partie de cette formation est consacrée à l’histoire de la pensée critique de la Grèce antique à aujourd’hui en passant par les philosophies des lumières (module 3 et 5). Haarscher est avant tout un penseur de la laïcité et une autre grande partie de la formation est consacré aux questions politiques (module 2), de laïcité (module 4) et d’athéïsme (module 5). Il ouvre donc à des sujets et questions qui ne sont pas forcément les plus représentés dans les « sphères septiques et zététiques ». L’approche historique est véritablement un plus dans des milieux qui ont parfois du mal à regarder en arrière et l’histoire des pensées dans lesquels ils s’ancrent.
Beaucoup des sujets abordés sont encore en débat dans la société d’aujourd’hui. Formation à suivre donc avec esprit critique (comme toutes les formations d’ailleurs ;).

Philosophie des sciences – Aurélien Barrau

En 20 parties (environ 30min), pour un total de 9h46

Dans un style un peu erratique, Aurélien Barrau, titulaire d’une thèse en astrophysique et en philosophie, propose un cours de philosophie des sciences sans chapitrage et sans support visuel essentiellement guidé par sa verve. On aime ou on aime pas le style. Si vous aimez, c’est un vagabondage poético-philosophique assez agréable à écouter.

Avertissement : Si l’on trouve intéressant ce cours en particulier, cela ne donne en rien une approbation sur le reste du travail30 d’Aurélien Barrau ni sur sa personne. On préfère préciser.


Généraliste

Zététique et autodéfense intellectuelle (Université Grenoble Alpes) – Richard Monvoisin

En 63 parties (durée variable), pour un total de 31h35. Oui oui.
Bon en réalité, l’enseignement est divisée en 12 cours, eux-même divisés en 4/5 épisodes, pour un total de 23h56 (regardable donc en une journée marathon avec des pauses pipi expresses). Le reste étant plutôt des annexes (making-off du cours, entretiens, interventions de tiers, disputatio..) d’une durée de 7h39 donc. On a fait les maths.

Faut-il encore présenter ce cours ? Nombres d’entre nous on découvert le champs de la pensée critique et de la zététique à travers celui-ci. Certes, il commence à dater mais autant dans le fond que dans la forme ça reste un incontournable qui a largement influencé tout ce qui touche à la penseé critique depuis.
Les grands sujets de l’épistémologie à la psychologie cognitive et sociale y sont abordés en détails. Toujours largement illustrés par des sujets paranormaux. Dans la deuxième moitié des sujets en particulier sont décortiqués : homéopathie, sexes & genres, médias, pseudo-histoire…

Exercer son esprit critique à l’ère informationnelle (MOOC Université de Genève) – Mireille Bétrancourt & Emmanuel Sander

En 7 parties (de 2 ou 3h), pour un total de 18h.

Bande-annonce du Mooc

C’est un cours très bien construit, exigeant et pourtant facile à suivre qui met l’accent sur les différents canaux informationnels et sur les biais cognitifs. En revanche, le cours aborde peu les questions d’argumentation. À chaque session, un ou une chercheur·euse de différents domaines est interrogé·e. Chaque session se termine par un petit test qui permet d’évaluer l’état de ses connaissances.


Communication

Opinion sur Rue : Conversation sereines

En 8/9 parties (de 2h) pour un total de 16/18h de formation.

Opinions sur rue est une association promouvant l’entretien épistémique / la conversation sereine basée à Paris. Mais aucune inquiétude, cette association dispense gratuitement sa formation à la conversation sereine par visioconférence et vous pouvez y assister de partout. Nous ne présentons ici que la formation introductive à la conversation sereine, puisque l’association vous proposera à la suite de celle-ci de nouvelles formations allant plus en profondeur.
La formation est composée aujourd’hui de 8 modules de 2h à suivre sur une durée de 8 semaines (il existe désormais un module supplémentaire portant sur les questions éthiques). Chaque module possède une présentation d’environ 1h30 puis d’un atelier de 30min pour mettre en pratique ce qui a été vu. L’emphase est notamment mise sur l’écoute et il est bien précisé que le but de l’entretien épistémique (en tout cas tel qu’il est abordé ici) n’est pas de vouloir faire changer d’avis la personne d’en face, mais surtout d’être capable d’avoir une conversation sereine de fond avec des personnes qui ont des avis radicalement différents des vôtres et éventuellement de co-construire une réflexion afin de progresser ensemble.
Les sujets abordés sont très divers : convivialité (module 2), repérer l’affirmation (module 3), l’interprétation généreuse (module 4), l’écoute active (module 5), identifier l’argument principal (module 6) et l’épistémologie (module 7), et savoir s’arrêter (module 8). La formation est en constante évolution et ces informations peuvent avoir changées depuis.

Avertissement : Si l’on trouve intéressant ce cours en particulier, cela ne donne en rien une approbation sur tous les usages supposées ou réels qui sont fait de l’entretien épistémique. Comme avec toutes les autres formations -> restez critique 😉


Psychologie

La psychologie pour les enseignants (Paris Sciences & Lettre) – Franck Ramus, Joelle Proust & Jean-François Parmentier

Bande-annonce du Mooc

Le cours avait été déjà présenté sur le site du Cortecs ici !
Sous l’égide de l’ENS et du Réseau Canopé, le MOOC « La Psychologie pour les enseignants » aborde en trois grands chapitres, trois clefs de voute des apprentissages : les notions de mémoire, de punition/récompense et de motivation en milieu scolaire. Avec autant d’informations désormais en accès libre sur les bonnes pratiques d’enseignement, plus question d’ignorer l’architecture cognitive des élèves ou de se laisser submerger par un comportement perturbateur en classe.


Pédagogie de l’esprit critique

Groupe de Travail 8 « Esprit Critique » du CSEN

Série de vidéo « Gouttes d’esprit critique »

Bien qu’il n’existe pas, à notre connaissance, de cours vidéo à proprement parlé autour de la pédagogie de l’esprit critique on nous a rappelé (merci à Christophe A. 😉 ) les ressources mises à diposition par le conseil scientifique de l’éducation national et son groupe de travail 8.

Vous pouvez retrouver ci-après la série de vidéo « Gouttes d’esprit critique » produit par ce groupe de travail. Il se compose de dix courtes vidéos qui reprenne des notions clefs de l’éducation à l’esprit critique (définition, disposition, biais cognitif, métacognition…) présentés par des enseignant-es et chercheur-euses membres du groupe de travail. Vous pouvez également retrouver le parcours Magistère « Mallette Esprit critique » a destination des professeurs.

Synthèse sur les recherches actuelles autour de l’éducation à l’esprit critique – Ephiscience

Il ne s’agit pas non plus d’un cours en vidéo mais d’un document synthèse sur les recherche en éducation à l’esprit critique, dont une nouvelle version devrait sortir très prochainement. On a hâte.

Merci également à Christophe de nous avoir rappeler l’existence de ce document !

Le bruit des bottes

Que reste-t-il de la pensée critique sous un gouvernement d’extrême droite ?

Le bruit des bottes

À l’heure de la montée de l’extrême droite31 en France (et ailleurs) nous proposons en 8 points les menaces que cela fait peser sur la défense de la pensée critique. Non pas que nous défendions la pensée critique pour elle-même mais bien parce que traiter le sujet depuis cet angle-là, qui est au cœur de nos intérêts et de nos compétences, permet de faire des connexions avec d’autres enjeux autrement plus préoccupants. Nous développons ce point dans une deuxième partie. Notons par ailleurs que la plupart des menaces que nous détaillons ci-dessous, sont déjà en vigueur à un stade plus ou moins avancé au sein du gouvernement actuel.

Préambule. Nous sommes, en bon sceptiques, saisi⸱es de doute au moment de publier cet article : est-ce la bonne manière de faire ? le bon moment ? les mots justes ?… Et ce d’autant plus que la production de cet article s’est faite dans une relative précipitation. Mais nous décidons de dépendre notre jugement et ne pouvons nous résoudre à nous taire dans des circonstances où les menaces à nos vies sont plus saillantes que jamais. Cela étant dit, nous sommes plus qu’ouvert⸱es aux retours (corrections, ajout/suppression de source et autres tirages d’oreille fairplay) et nous tâcherons de les prendre en considération dans la mesure du possible.

Les menaces

1. Manque de pluralisme dans les médias

Il est à craindre que l’autoritarisme d’un gouvernement d’extrême droite mène à une mainmise sur les médias. En particulier, il est fort probable que les voix dissidentes et critiques du pouvoir en place soit, au moins partiellement, écartées des médias. L’exemple est criant dans l’Italie de Melonie, où la Rai principal groupe audiovisuel public est maintenant surnommé « télé Melonie »1,2. De même, en Hongrie, Reporter sans frontières relève que le « Premier ministre Viktor Orban, qualifié de prédateur de la liberté, a construit un véritable empire médiatique soumis aux ordres de son parti3 ». Le rapport « I Can’t Do My Job as a Journalist – The Systematic Undermining of Media Freedom in Hungary » de Human Rights Watch confirme cette tendance4.
En France, la tribune « Pour un front commun des médias contre l’extrême droite » signée par plus de 100 médias alerte d’ores et déjà sur ces risques5.

Dans sa stratégie de conquête du pouvoir, [l’extrême droite] a fait des médias un terrain privilégié, avec la prise de contrôle de titres, de chaînes de télévision, de radios par des milliardaires au service de son projet. Par ce maillage, elle impose dans le débat public ses fausses nouvelles et ses obsessions contraires aux droits fondamentaux.

Pour un front commun des médias contre l’extrême droite, Le club de Médiapart, 19/06/2024
Sources (faut cliquer !) ▼

(1) La Rai, « Télé Meloni » ? « Certains journalistes peuvent s’aligner sur la pensée dominante pour faire carrière » Marianne, 13/05/2024
(2) Les gouvernements d’extrême-droite et l’audiovisuel public en Italie et en Pologne, France Info, 08/02/2024
(3) Hongrie, Reporter sans frontière
(4) I Can’t Do My Job as a Journalist – The Systematic Undermining of Media Freedom in Hungary, Human Rights Watch, 13/02/2024
(5) Pour un front commun des médias contre l’extrême droite, Le club de Médiapart, 19/06/2024

2. Manque d’indépendance des médias

Il est à craindre que, au-delà du manque de pluralité des médias, ceux-ci soit notoirement à la solde d’intérêts privés. Cette dépendance à « la main qui nourrit » influencerait le choix du cadrage, des informations présentées, des sujets traités, des intervenant⸱es invité⸱es. C’est peu de dire que c’est déjà le cas aujourd’hui, mais l’extrême droite pourrait aller plus loin en accélérant la privatisations de l’audiovisuel public6. Et on le sait, les lignes éditoriales des médias tendent à s’aligner sur les intérêts de ce qui les finance7. Une menace qui se dessine déjà concrètement puisque comme le révèle Le Monde cette semaine, les médias du groupe Bolloré semble orchestrer l’alliance du RN et de la droite8.

Sources ▼

(6) Le RN veut privatiser l’audiovisuel public… mais pourrait bien être bloqué par la législation européenne, Marianne, 14/06/2024
(7) Médias : les milliardaires achètent-ils de l’influence ?, France Culture, 27/03/2024
(8) Législatives 2024 : comment les médias de Vincent Bolloré orchestrent l’alliance du RN et de la droite, Le Monde, 16/06/2024

3. Recherche scientifique affaiblie

Il est à craindre que la recherche scientifique pâtisse (et c’est pas du gâteau !) d’un gouvernement d’extrême droite que ce soit dans la contestation de certaines recherches, la promotion de positions et de rhétoriques pseudo-scientifiques ou la mise à mal de certaines pratiques de recherches. Quelques exemples :

Une courte vidéo du physicien et vulgarisateur Julien Bobroff sur la montée de l’extrême droite.
  • Le peu d’intérêt, voire le discrédit, porté sur les constats scientifiques autour des enjeux climatiques pourrait contribuer à un ralentissement de ces recherches, de leur diffusion et/ou de leur mise en pratique9.
  • Sous prétexte de lutte contre les épouvantails que sont le « wokisme » ou l’« islamo-gauchisme », on pourrait craindre également un recul des recherches en sciences humaines et sociales autour des enjeux féministes, décoloniaux, queers, antiracistes10,11… Alors même que l’extrême droite se fait un relais de thèses pseudo-scientifiques comme le grand remplacement et est un terreau favorable à l’émergence de pensées conspirationnistes12 et de rhétoriques naturalistes13.
  • La limitation de l’immigration impacterait négativement les collaborations internationales et donc la pluralité des points de vue indispensable au bon fonctionnement de la science32.

L’arrivée au pouvoir de l’extrême droite se ferait au prix d’une restriction de la liberté académique, de l’indépendance de la recherche et d’une diminution globale de la qualité de la production scientifique qui inquiète assez unanimement les acteur⸱ices de la recherche14,15.

Sources ▼

(9) Crise climatique : des scientifiques et ONG redoutent une arrivée du Rassemblement national au pouvoir après les législatives, France Info, 14/06/2024
(10) L’offensive antiwoke agite le RN, Le journal du Dimanche, 15/05/2023
(11) Le Rassemblement national va lancer une association pour lutter contre le wokisme, Le journal du Dimanche 24/03/2023
(12) Yoga, détox et complotisme : comment l’extrême droite vampirise notre aspiration au bien-être, Telerama, 16/09/2023
(13) « Écofascismes » : comment l’extrême droite s’est emparée de l’écologie, Philosophie magazine, 17/05/2022
(14) Le Pen election win would be disastrous for research, France and Europe, Nature, 19/04/2022
(15) Contre l’extrême droite, mobilisons-nous dans l’Enseignement Supérieur et la Recherche ! , Association des sociologues enseignant-e-s du supérieur, 20/06/2022

4. Éducation doctrinaire et autoritaire

Il est à craindre que l’émancipation, l’ouverture d’esprit et la diversité indispensables à l’éducation soient largement restreintes. Un article du Café pédagogique intitulé « Et si l’extrême droite prenait le pouvoir16… » s’attache à faire le même travail que celui que nous faisons ici. Parmi les menaces qu’ils identifient on note : l’autoritarisme (plus de sanction, dénonciation, retour de l’uniforme), le manque de mixité (fin du collège unique), la prédominance d’une vision passéiste et rétrograde, la lutte contre le wokisme, une mise au pas des enseignant⸱es17 (salaire au mérite, exigence de neutralité, accroissement du contrôle de l’inspection)… Un programme aussi paradoxal (des enseignant⸱es incarnant une « neutralité absolue » devront également être de « fidèles exécutants de programmes politiques ») qu’inquiétant et qui inspire déjà largement le gouvernement actuel comme cela a été relevé par de nombreux articles18,19,20.

En 2022, toutes ces annonces semblaient insensées. Aujourd’hui, elles ne sont pas sans rappeler ce qui est à l’œuvre depuis maintenant six mois. […] Ainsi, de ce qui est à l’œuvre dans le cadre du choc des savoirs au programme du rassemblement national, il n’y a qu’un pas. Mais pas n’importe quel pas. Un pas violent, xénophobe, LGBTphobe, misogyne et sexiste…

Et si l’extrême droite prenait le pouvoir…, Le café pédagogique, 11/06/2024

Sources ▼

(16) Et si l’extrême droite prenait le pouvoir…, Le café pédagogique, 11/06/2024
(17) « Du flicage permanent » : l’inquiétant projet du RN pour l’éducation nationale, Le journal du Dimanche, 14/06/2024
(18) « Le programme du RN sur l’école est celui de l’actuelle majorité, en pire », Le Point, 13/06/2024
(19) Éducation : tout un programme, Le café pédagogique, 18/01/2024
(20) Choc des savoirs : Macron et Attal appliquent les mesures du RN et de Reconquête, Le club de Médiapart, 18/03/2024

5. Promotion d’idéologies creuses et néfastes

Il est à craindre que les idées qui fondent la pensée d’extrême droite infusent plus profondément encore nos représentations du monde. Notamment via les différents espaces publiques sur lesquels elle prendrait un certain contrôle comme nous l’avons vu : médias, éducation, recherche scientifique, culture…
Et chacune de ces idées – identitarisme21, essentialisme22,23, passéisme24, autoritarisme, mérite25… – est une entrave à la pensée critique et au développement d’une pensée complexe œuvrant pour la justice sociale. On pourrait pour chacune des idées proposées (et bien d’autres) faire la démonstration de leur incongruité avec la pensée critique, nous laissons quelques ressources allant dans ce sens.
Plus largement, sur les liens entre pensée critique et idéologie nous conseillons les articles « Des dangers de la naïveté politique et sociale26 » et « Des biais, de l’idéologie, et des biais idéologiques27 » publiés sur le blog Zet-éthique métacritique.

Sources ▼

(21) « Sale bête », « sale nègre », « sale gonzesse » – Identités, dominations et système des insultes, Cortecs, 24/11/2016
(22) Biologie, essentialisme – Nature, écologisme, sexisme, racisme, spécisme, Cortecs, 16/08/2011
(23) Inné / acquis, nature / culture et… essentialisme, Tzitzimitl
(24)Le Métronome de Lorànt Deutsch : un exemple de pseudo-histoire, Cortecs, 19/06/2013
(25) La méritocratie, une croyance tenace, Zet-éthique métacritique, 17/07/2019
(26) Des dangers de la naïveté politique et sociale, Zet-éthique métacritique, 30/09/2020
(27) Des biais, de l’idéologie, et des biais idéologiques, Zet-éthique métacritique, 06/02/2021

6. Impossibilité de critiquer le pouvoir

Il est à craindre une répression puissante et systématique de toutes forme de critique du pouvoir28 ce qui serait un danger majeur pour le bon fonctionnement du débat démocratique. Si nous l’avons déjà vu dans le cadre des médias, on peut imaginer qu’une même silenciation de la dissidence serait à l’œuvre face aux mouvements sociaux (manifestations, grève, ZAD, occupations, pétitions…). Là encore c’est peu de dire que c’est déjà largement le cas actuellement29,30 quand on voit, par exemple, la gestion du gouvernement des manifestations contre la réforme des retraites ou celle des révoltes en Kanaky. Au-delà des mouvements sociaux, l’invisibilisation de la critique du pouvoir pourrait également passer par un affaiblissement des acteur⸱ices de la culture ainsi que des structures associatives et syndicales.

Sources ▼

(28) « Avec l’extrême droite, la répression syndicale ne pourrait que s’accentuer » : à Roissy, la lutte se mue en combat pour la survie de l’outil syndical, L’humanité, 18/06/2024
(29) Des ONG dénoncent la violence policière dans la répression des manifestations en France, Le temps, 18/03/2023
(30) Les ONG déposent plainte à l’ONU après la répression des militant·es devant le siège d’Amundi, Attac, 20/06/2024

7. Baisse des subventions et des soutiens pour la culture et le milieu associatif

La défense de l’esprit critique se fait en grande partie au sein de petites associations locales où des bénévoles se bougent toute l’année pour faire vivre leur structure et promouvoir ses valeurs. Ces structures, nous les connaissons, nous en faisons partie ou travaillons régulièrement avec elles. Si le soutien public est déjà relativement maigre, l’arrivé au pouvoir de l’extrême droite pourrait être fatale pour une grande partie de ces activités comme alerte Le mouvement associatif dans une tribune publiée récemment « L’extrême-droite, une menace pour l’action associative et citoyenne31« .

[…] Car ces exemples trahissent une vérité simple : si l’extrême-droite s’en prend aux associations, c’est surtout parce qu’elles agissent au service de tous et toutes, sans discrimination, car les droits sont universels, aucune préférence nationale ne s’y appliquant ; et c’est parce qu’elles sont le réceptacle de la parole citoyenne, du débat contradictoire et d’un pluralisme indispensable à notre vie démocratique.

L’extrême-droite, une menace pour l’action associative et citoyenne : la tribune, Le mouvement associatif, 14/06/2024

De même, le monde de la culture qui sous bien des formes s’allient souvent à celui de la pensée critique pourrait grandement pâtir de l’arrivée de l’extrême droite. C’est un point mineur des programme d’extrême droite dont la philosophie sur le plan culturel se résume à favoriser la tradition et le patrimoine au détriment des formes contemporaines d’expression, celles capables de bousculer nos représentations du monde »32,33.

« Dans les pays où les ultra-conservateurs sont au pouvoir, les institutions, artistes et travailleurs de la culture font bien souvent partie des premières cibles, et subissent des attaques incessantes »

Culture : quand l’extrême droite est au pouvoir, Le quotidien de l’art, 06/06/2024

Sources ▼

(31) L’extrême-droite, une menace pour l’action associative et citoyenne : la tribune, Le mouvement associatif, 14/06/2024
(32) Le monde de la culture et du spectacle a manifesté jeudi contre l’extrême droite à Paris, France Info, 20/06/2024
(33) Culture : quand l’extrême droite est au pouvoir, Le quotidien de l’art, 06/06/2024

8. Des menaces qui pèsent d’abord sur les plus précarisé⸱es

Il est à craindre que les premier⸱es affecté⸱es par ce délitement de la pensée critique, de l’éducation, de l’accès à la culture et à l’information que nous avons décrit soient les plus précarisé⸱es et opprimé⸱es.. Celles et ceux qui déjà aujourd’hui en sont le plus privé⸱es. Il n’y a, en réalité, pas trop à s’inquiéter de l’accès à la pensée critique, à des médias de qualité, à une éducation privilégiée pour certaines catégories sociales (et dont la plupart des sceptiques fait partie 😉 ). Mais l’augmentation de la marginalisation, des inégalités et des discriminations amenuisera fort probablement l’accès à l’éducation que ce soit sur un plan économique, matériel ou culturel pour les catégories sociales les plus désavantagées.
Si l’on prend le temps d’appuyer qu’une pensée critique à visée sociale ne peut faire l’économie d’être une pensée critique qui s’adresse à toustes alors cette ultime menace est peut-être la plus pernicieuse, en cela qu’elle risque de rester invisible à nos yeux.

Défendre la pensée critique ?

La pensée critique tire sa force dans la recherche de la contradiction, dans la mise en danger du statu quo, dans le renoncement à l’évidence, dans la promotion de l’alternative… autrement dit dans la valorisation de la critique.
Si l’on considère l’individu comme baignant dans un contexte social, culturel, environnemental et politique, il est clair que ce contexte influence sa capacité à exprimer une pensée critique : certaines conditions matérielles favorisent cette valorisation de la critique et d’autres la défavorisent. Nous espérons avoir montré ci-dessus que les valeurs qui fondent la pensée d’extrême droite promeuvent un contexte intrinsèquement défavorable au développement de la pensée critique.

Encore une fois, nous ne défendons pas la pensée critique pour elle-même. Il est évident que la violence d’un gouvernement d’extrême droite se ressentira en premier lieu dans la chair des individus victimes de racisme, de sexisme, de LGBTphobie, de validisme, de spécisme… Il est essentiel de faire de la lutte contre toutes ces discriminations une priorité absolue face à la montée de l’extrême droite.
Toutefois nous voyons les menaces qui pèsent sur la pensée critique comme un symptôme, ou un indicateur, des risques actuels. L’expression de la pluralité des points de vue, l’enseignement de la pensée critique, le déploiement de médias indépendants, une recherche scientifique plurielle et moderne sont autant de piliers que nous pensons nécessaires à la défense des droits fondamentaux, et qu’il convient donc de défendre.

Alors est-ce que cela irait forcément mieux avec un autre gouvernement ?
Nous l’avons vu dans les points précédents, à bien des égards le « bloc du centre » dont fait partie le gouvernement actuel applique des politiques qui vont largement dans le même sens que l’extrême droite et menacent de la même manière la pensée critique.
Quant au Nouveau Front populaire il est clair que leur position est plus encourageante d’un point de vue de la pensée critique au regard des valeurs qu’il défend (démocratie, progressisme, écologisme, lutte contre les discriminations…).

Voici 14 mesures du programme du Nouveau front populaire qui nous semblent allez dans le bon sens en matière d’esprit critique :

1. Redonner à l’école publique son objectif d’émancipation en abrogeant le « choc des savoirs » de Macron, et préserver la liberté pédagogique.

2. Réduire les effectifs par classe pour faire mieux que la moyenne européenne de 19 élèves.

3. Moduler les dotations des établissements scolaires – y compris privés – en fonction de leur respect d’objectifs de mixité sociale.

4. Démocratiser l’université en abolissant Parcoursup et la sélection dans l’université publique, instaurer le repas à 1 euro dans les Crous.

5. Investir dans l’Éducation nationale à hauteur des besoins en engageant la revalorisation des grilles de salaires, en réinvestissant dans les locaux scolaires, en renforçant les effectifs de la médecine scolaire – en garantissant le nombre de personnels par établissement – et de la vie scolaire en reconnaissant leur rôle pédagogique, en créant un service public d’accompagnement des élèves en situation de handicap, en formant et titularisant les actuelles accompagnantes d’élèves en situation de handicap (AESH)

6. Faire une loi de programmation de la recherche plus ambitieuse.

7. Arrêter le Service National Universel (SNU) pour soutenir à nouveau les associations de jeunesse et d’éducation populaire.

8. Limiter strictement la concentration dans les industries culturelles et les médias dans les mains de quelques propriétaires et exclure des aides publiques les médias condamnés pour incitation à la haine ou atteinte à la dignité des personnes.

9. Défendre l’indépendance des rédactions face à leurs propriétaires

10. Garantir la pérennité d’un service public de l’audiovisuel en instaurant un financement durable, lisible, socialement juste et en garantissant son indépendance.

11. Augmenter les moyens de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) et élargir son domaine d’intervention au domaine de la formation professionnelle et de la santé publique.

12. Abroger le contrat d’engagement républicain liberticide pour les associations.

13. Protéger les lanceurs d’alerte.

14. Défendre et renforcer les libertés syndicales et associatives et en finir avec leur répression.

Nous rajoutons également la volonté d’ « agir pour un cessez-le-feu immédiat à Gaza et pour une
paix juste et durable » qui est un combat qui nous est important et pour lequel nous avons rédigé une tribune.

Pour consulter le programme du NFP vous pouvez le télécharger via ce lien : https://lafranceinsoumise.fr/wp-content/uploads/2024/06/Programme-nouveaufrontpopulaire.pdf

Le tableau n’est certes pas tout rose : défense de positions scientifiques douteuses, manque de démocratie interne (notamment au sein de LFI), dogmatisme sur certaines points, positions spécistes… Mais a minima les éléments qui nous permettent d’asseoir cette position sont 1) une lutte ferme contre la montée de l’extrême droite 2) la possibilité de dialogue, de remise en cause, de critique du pouvoir, de confrontation des idées, de pluralité des débats, d’ouvertures sur des alternatives qui doit primer au sein d’une alliance de gauche.

À un pouvoir très critiquable et qui réprime la critique, nous préférons un pouvoir relativement critiquable et ouvert à la critique. C’est pourquoi le Cortecs soutien les candidatures du Nouveau Front populaire33.

Chemtrails, subitisation, musicothérapie, lapin qui saute… le best of des dossiers étudiants 2022/2023

Les formations proposées par le CORTECS sont souvent l’occasion de faire travailler des étudiant·e·s sur des projets zététiques. Ces dossiers sont de qualité variable : on comprend (et on regrette) que la charge de travail des étudiant·e·s ne leur laisse pas beaucoup de place pour les yétis, les fantômes et autres monstres de la raison. Mais parfois, certains travaux sont très bons et méritent largement d’être rendus publics pour profiter à tout le monde. S’ils ne sont pas infaillibles (mais aucun travail ne l’est) ils font preuve d’une rigueur et d’une démarche critique qui nous semblent satisfaisantes.
Vous trouverez donc sur cette page quelques-uns des meilleurs dossiers produits par les étudiant·e·s des formations zététique du Cortecs en 2022 – 2023. Les premiers proviennent des cours donnés à l’école d’ingénieur ENSEEIHT à Toulouse par Nicolas Martin, les suivants sont issus d’un cours donné à l’Institut d’enseignement à distance en Sciences de l’éducation de l’Université Paris 8 par Vivien Soldé.

[toc]


Cours à l’ENSEEIHT

Etude de l’influence de la couleur d’éléments sur leur subitisation

[Télécharger ici] Par L. Bahroun, A. Ecorce, N. Bertheloot, N. Groenen

246 cure-dents. Ça se voit.

La subitisation c’est la capacité à percevoir le nombre d’éléments dans un ensemble « d’un seul coup d’œil », sans les compter individuellement. Comme les cure-dents dans Rain Man vous voyez. D’ailleurs cette capacité est probablement une légende, et des études montrent que les autistes auraient d’ailleurs de moins bonnes capacité de subitisation 34.

Mais là n’était pas la question. Il s’agissait ici de savoir si la subitisation est plus facile si les éléments à compter sont de couleurs différentes. La taille d’échantillon n’est pas énorme, mais les résultats semble montrer que oui, la bicoloration facilite la subitisation (j’aime bien cette phrase). Une chouette expérience à répliquer et à décliner !

La musicothérapie (et influence de la musique sur la pousse des plantes)

[Télécharger ici] Par T. El Hadi, T. Haas, S. Léostic, D. Zribi

Les cactus poussent-ils mieux en écoutant Jacques Dutronc ?
Les étudiants ont dans un premier temps présenté les prétentions et un peu de littérature sur la musicothérapie. Ils ont ensuite voulu voir si la musique influençait la pousse de lentilles. Le protocole est très chouette mais pas parfait (pas de double aveugle, petit échantillon, plusieurs risques de biais) mais il semble que oui les plantes exposées à la nocturne n°2 de Chopin, ont bien poussé plus vite… surprenant ! Reste à essayer de comprendre ce qui a vraiment joué et si ça marcherait aussi bien avec du NTM.


Influence de la construction d’un sondage sur les réponses des participants

[Télécharger ici] Par C. Olivi, A. Wagret et C. Serre
L’ordre dans lequel les questions sont posées dans un sondage peut-il influencer les réponses des participants. On y parle de l’effet entonnoir; de l’effet de contexte logique et de l’effet de contexte sémantique.
Bien que l’analyse statistique aurait pu être plus précise, l’étude semble bien montrer une influence (dans le sens inverse de ce qui avait été prédit). Le recul critique sur l’étude est bien montré.

La génération de l’aléatoire par le cerveau et les manières de l’influencer

[Télécharger ici] Par L. Baldet, B. Berlin, G. Laumonier, M. Lourenco

Le cerveau est mauvais générateur d’aléatoire, on le sait. Si on demande de générer un nombre entre 1 et 10, chaque valeur n’a pas la même chance d’être donnée.
Mais y a-t-il une différence si on demande de penser, de choisir ou de sélectionner un nombre au hasard ? Apparemment oui !

Illusion sensorielle – Effet cutané du lapin (ECL)

[Télécharger ici] Par L. Seugnet, E. Massol, A. Goodwin, S. D’alimonte, E. Norroy

L’illusion cutanée du lapin qui saute est une illusion au nom très marrant et qu’il est vraisemblablement très difficile à observer. Pour ma part, je l’ai longtemps cherchée mais jamais réellement observée. C’est mon big foot à moi. Alors j’ai proposé à un groupe d’étudiant·e·s de partir à sa recherche avec méthode : en fouillant la littérature pour essayer de le mettre en évidence… sans grand succès. Cette illusion serait-elle illusoire ? Le mystère demeure.

Encore un grand bravo à toutes les étudiantes et étudiants et un grand merci : j’apprends beaucoup grâce à vous. Merci aussi à celles et ceux qui ne sont pas ici. On sait que vous aimeriez avoir plus de temps pour parler de yéti et de fantôme !

Cours à l’IED 35 de Paris 8

Chemtrails, analyse d’une théorie complotiste

[Télécharger par ici] par E. Lépine Bazzucchi

Cette étudiante s’intéresse à la construction de la théorie des chemtrails grâce à un
ensemble de documents écrits, photos, audios et vidéos venant du web. Tout au long de ce travail, elle remet en cause ses certitudes, et si les arguments des partisans des chemtrails ne la convainquent pas, certaines ouvertures autour des épandages de pesticides et de la géo-ingénierie la laissent plus dubitative…

« La science est-elle politique ? » 2/2 – Quelques réflexions à ce sujet entre guillotine et grille-pain !

Au mois d’Avril Nicolas et David ont présenté aux Rencontres de l’esprit critique plusieurs ateliers participatifs. L’un d’entre eux proposait de débattre sur les liens entre science et politique. On revient sur ces ateliers dans cet autre article.
Par souci d’honnêteté (et probablement parce que nous aimons à croire que notre avis a de la valeur) nous proposons ici quelques pistes de réflexion et notre posture sur ce sujet-là.

[toc]

Introduction

Nous avions déjà nos avis avant ces ateliers et les échanges qui y ont eu lieu ont permis d’en formaliser certains, d’en nuancer d’autres, d’en découvrir encore d’autres.

Avant de commencer prenons un peu de recul et notons que suivant le groupe sociopolitique auquel l’on s’identifie, une des deux réponses est plus cool que l’autre. Et tout sceptique que nous sommes (ou que nous souhaiterions être), il est clair que nous sommes influencés par le fait que « la science est politique » puisse être un refrain répété et valorisé au sein de nos bulles sociales. Tâchons, tant bien que mal, de s’en extraire et d’essayer de comprendre ce que cela peut vouloir dire !

Comme cela a été bien identifié au cours des ateliers, se positionner sur l’affirmation « la science est politique » dépend énormément de ce que l’on met derrière les différents termes. Ainsi, que l’on entende « Le résultat d’une expérience scientifique dépend de l’orientation politique du gouvernement » ou que l’on entende « L’activité scientifique interfère avec la vie publique », la réponse ne sera pas la même ! Une bonne manière de discuter la question est donc, dans un premier temps, de débroussailler le sens que l’on donne à cette phrase.
Pour aller plus loin nous vous proposons ci-dessous quelques pistes de réflexions sur ce sujet-là.  

[David] Les différentes acceptions du mot science

Évidemment, ce qui suit n’a pas pour prétention de trancher le débat. Il s’agit uniquement de ce qui nous semblait important à exposer.

Au cours des différents débats et discussions des ateliers, c’est surtout le mot « science » qui a été questionné, chacun·e y allant de son interprétation (à raison, sa polysémie laissant le champ libre !). Le mot « politique » a un peu été laissé de côté, en tout cas nous n’avons pas eu accès aux sens que les participant·es y mettaient.

Personnellement la définition du CNRTL me convient très bien :
Politique : qui a rapport à la société organisée.
C’est assez large pour inclure (presque ?) tout ce qu’on considérerait politique intuitivement. Et même ce qu’on ne considérerait pas politique au premier abord. C’est un reproche courant de ce type de définition super inclusive : « Si tout est politique, alors plus rien ne l’est ». Il se pourrait bien que tout soit politique, mais ça n’empêche pas d’imaginer ce qui pourrait ne pas l’être. (Cela dit, l’emprise des sociétés organisées sur la planète est telle que même l’ermite le plus reclus respire un air pollué et ingère des micro-plastiques.)

Pour ce qui est du sens du mot « science », repassons une couche avec 5 acceptions courantes (détaillées dans cet autre article du Cortecs) :
– La démarche
– Les connaissances
– La communauté vue du dehors
– La communauté vue du dedans
– Le complexe technopolitique

Ces 5 sens sont pratiques pour mieux comprendre de quoi on parle quand on dit « science », mais gardons en tête qu’ils sont indissociables. Les humains composant la communauté se cachent derrière la construction de la démarche et son application ; les connaissances sont manipulées par la communauté, influencent la démarche ; et le complexe technopolitique est toujours présent, étant à la fois la structure sociale dans laquelle s’inscrit la communauté et le produit des connaissances, techniques et technologies issues de l’application de la démarche.
Vous suivez toujours ?
Voyons maintenant de quelle manière chacun de ces sens est lié à la politique.

S’il semble évident que le complexe technopolitique est lié à la politique (c’est dans le nom), ça ne l’est peut-être pas pour tous les aspects qu’il recouvre.
Je suis d’ailleurs insatisfait de la définition donnée par le lien ci-dessus, qui parle de sciences appliquées, technologies et de la genèse socio-politique des axes de recherche.
Tel que je le comprends, il faudrait diviser cette catégorie pour y mettre d’un côté les technologies (grille-pain, centrale nucléaire, pesticides, etc.) et les sciences appliquées (réseau électrique, fission nucléaire, agriculture, etc.) et de l’autre les institutions qui soutiennent ces sciences/technologies/communautés ainsi que leurs traductions politiques (les institutions ne sont pas forcément à mettre dans la communauté, par exemple si on parle d’un ministère).
Cette précision étant faite, pourquoi par exemple, des technologies « banales » seraient politiques ?
Votre grille-pain est politique à deux niveaux :

  • Il est inscrit dans un système technique : conçu, produit avec divers matériaux transformés, assemblé, vendu, raccordé au réseau électrique. Son existence suppose une société complexe et très organisée, avec des niveaux hiérarchiques et de la centralisation. Il est très peu plausible qu’un grille-pain soit produit dans une société anarchiste.
  • Sa conception induit des usages, qui à leur tour induisent une organisation sociale. Il est absolument faux de dire que « les outils sont neutres, tout dépend de ce qu’on en fait ». Justement, ce qu’on en fait est prédéfini à l’avance. Vous pouvez essayer de détourner l’usage d’un grille-pain, vous n’irez pas loin.
    Ces usages contraints mènent donc à agir d’une certaine façon, ce qui forme une pratique sociale à partir d’une certaine échelle. Un exemple caricatural mais très illustratif est celui du smartphone : cet outil a modelé de façon très visible les sociétés qui l’ont adopté. Il est devenu un cadre de pensée. À chaque situation son app’ dédiée.

La communauté vue du dehors ou du dedans, ce sont des humains. Je ne pense pas avoir besoin de développer longuement sur ce qui les relie à la politique. Même la chercheuse la plus indépendante ou le prof le moins investi dans l’organisation de son université ont suivi un parcours de vie qui ne doit rien au hasard, ont des motivations à étudier leur sujet, et impactent la société par leurs activités.

Les connaissances sont politiques par le fait même d’exister… ou de ne pas exister. Produire de la connaissance, c’est coûteux. La production dépend donc de l’intérêt que vouent les scientifiques à étudier un sujet, de l’argent, du temps et des moyens matériels qu’on y consacrera, et du risque qu’on perçoit à étudier le sujet.
Diffuser la connaissance, c’est coûteux également. Là aussi, intérêt, argent, temps, moyens, matériels, tout ça, tout ça.
Enfin, il serait naïf de penser que « tout dépend de ce qu’on en fait ». Tel un outil, la connaissance induit mécaniquement certaines conséquences. On ne peut pas simplement affirmer que « ce qui est ne dit rien de ce qui doit être » (voir le paragraphe ci-après) : on apprend que telle substance utilisée à grande échelle est en fait méga-cancérigène, et on ne va rien faire ?

Enfin, la sacro-sainte démarche ! (ou LA méthode, comme on l’entend parfois, ce qui est déjà trop souvent.)
Premio, elle n’est pas un concept abstrait fonctionnant en autonomie. Il lui faut des humains pour l’imaginer et l’appliquer. La démarche a bien été construite et elle continue de l’être, parce qu’on le veut bien.
Deuzio, la démarche est elle aussi un outil. Et vous savez ce qu’on dit à propos des outils : « tout dépend de ce qu’on en fait ». Non, encore une fois, un outil est fait pour quelque chose. La démarche scientifique, ainsi que toutes les méthodes particulières, sont des outils qui prescrivent des usages.
Troizio, le simple fait de vouloir faire de la science (entendre : appliquer la démarche) est un objectif qui, arbitraire qu’il est, peut se questionner. Une société peut décider des champs qu’elle laisse explorer à la science et de ce qu’elle organise autour de la science. Va-t-on étudier la production de nourriture ? le système de communications ? les moyens de donner des soins ? Ou rien de tout ça ?
Peut-être voyons-nous la démarche scientifique comme un exemple pur de neutralité parce que notre société lui a laissé le champ libre et qu’elle étudie (presque ?) tout. Mais elle n’a pas ce caractère hégémonique partout sur Terre, et ne l’a pas toujours eu chez nous.
Étudier scientifiquement un sujet a inévitablement des conséquences. C’est a minima un changement de point de vue qui s’opère sur l’objet, a fortiori un changement d’organisation sociale.

[Nicolas] « Ce qui est n’implique pas ce qui doit être » et ce que cela implique réellement… 

Imaginez un gâteau aux fraises. Avec beaucoup de chantilly et des fraises bien rouge. Aussi succulent soit-il, l’existence de ce gâteau n’implique pas automatiquement qu’il doive être mangé. Encore faut-il qu’il y ait quelques personnes autour de la table, qu’elles aient faim (ou qu’elles soient suffisamment gourmandes), qu’elles ne soit pas allergiques aux fraises, éventuellement encore qu’il y ait un couteau pour couper ou des assiettes pour servir. 
L’existence en soi n’implique aucune action, encore faut-il qu’il y ait un désir, un besoin ! 

C’est à peu près cela que l’on entend quand on dit que le descriptif n’implique pas le prescriptif, que la science est amorale36, ou comme le dit la guillotine de Hume : « Ce qui est n’implique pas ce qui doit être« .
Ce principe peut se justifier d’un point de vue logique assez fondamental. Un argument dont la conclusion contient un « il faut » ou un « doit » – une conclusion prescriptive – ne peut pas découler de prémisses uniquement descriptives. Il faudra au moins une prémisse prescriptive. Prenons quelques exemples :

  • « Le nucléaire est l’énergie la plus bas carbone » n’implique pas directement « Il faut promouvoir le nucléaire ». Il faudrait y ajouter une prémisse prescriptive du type « Il faut promouvoir l’énergie la plus bas carbone ».
  • « Il y a des différences biologiques entre certains groupes humains » n’implique pas directement « Il faut traiter différemment les différents groupes humains ». Il faudrait y ajouter une prémisse prescriptive du type « Les différences biologiques doivent servir de critères pour accorder des droits ».
  • « L’homéopathie n’a pas d’efficacité propre » n’implique pas directement « Personne ne devrait prendre d’homéopathie ». Il faudrait y ajouter une prémisse du type « Personne ne devrait utiliser de thérapies sans efficacité propre ».   

Une fois que l’on prend le temps d’exprimer la prémisse prescriptive manquante on se rend compte que la conclusion n’est pas forcément si évidente. Pourtant il arrive bien souvent que l’on cette tendance à sauter directement à la conclusion. Il est donc fondamental de marteler ce principe de la guillotine de Hume dans l’exercice de notre pensée critique.

Ce principe semble (au moins a priori) dissocier le scientifique (descriptif) du politique (prescriptif) et ce dans les deux sens :

  • Ce qui doit être n’a pas à se plier à ce qui est : Par exemple, si l’on constate une inégalité (économique, biologique, sociale, …), cela n’implique pas qu’il faille préserver cette inégalité37. Cette première erreur est à rapprocher de l’appel à la nature ou de l’appel à la tradition. 
  • Ce qui est n’a pas à se plier à ce qui doit être :  Par exemple, si l’on promeut l’utilisation d’une certaine pratique, cela ne doit pas influencer notre perception de celle-ci.
    Cette erreur est à rapprochée du raisonnement motivé.  

Le principe de la guillotine de Hume est souvent celui que défendent celles et ceux qui disent que la science n’est pas politique. Et je suis absolument d’accord avec ce point de vue. Mais il ne faut pas se tromper sur la portée réelle de ce principe ! Examinons quelques éléments pour comprendre ce que ne dit pas la guillotine de Hume et pourquoi il est trompeur de croire qu’elle énonce que la science n’est pas politique.

La frontière entre descriptif et prescriptif

Si d’un point de vue logique il semble qu’il y a une limite claire entre un énoncé descriptif et un énoncé prescriptif, une fois exprimé dans un langage naturel, dans un contexte humain la limite devient assez floue.

Considérons ces trois affirmations :

  • « Les moustiques sont le plus important groupe de vecteurs d’agents pathogènes transmissibles à l’être humain, dont des zoonoses » 
  • « Il faut éliminer certaines espèces de moustiques »
  • « Certaines espèces de moustiques sont un danger pour l’humanité ».

La première est clairement descriptive et la deuxième est clairement prescriptive. Mais comment classer la troisième ? Elle semble descriptive, mais l’utilisation du terme « danger » implique une certaine préférence. On peut imaginer que, suivant le cadre dans lequel elle est énoncée, elle pourrait sous-entendre automatiquement certaines prescriptions.

Autre exemple : si je dis « les antivax sont des cons », il semble s’agir d’un énoncé descriptif duquel on ne peut conclure sur ce qu’il faudrait faire sans une autre prémisse prescriptive comme « il ne faut pas être con » ou « il ne faut pas parler avec des cons » ou « il faut lutter contre les cons ». Oui sauf que, ces prémisses-là sont plus ou moins sous-entendues. Elles sont, d’une certaine manière, contenues dans le terme « con » et dans les connotations qui lui sont associées. Nos normes sociales, notre bagage culturel, notre langage forment un package de départ contenant un certain nombre de valeurs prescriptive sous-entendues.
Ainsi « Manger X peut causer la mort » peut directement se traduire par « Il ne faut pas manger X » puisque la prémisse prescriptive « Il ne faut pas manger ce qui peut causer la mort » est sous-entendue.
De la même manière les affirmations « Il y a des différences biologiques entre certains groupes humains » ou « Les antivax sont des cons » qui n’impliquent absolument rien d’un point de vue strictement logique risquent suivant le contexte d’énonciation d’interagir avec d’autres prémisses cachées. C’est pour cela que l’on devrait être extrêmement prudent avec ce genre d’affirmation et le cadre dans lequel on les utilise.

Il existerait donc des énoncés purement prescriptif, d’autres purement descriptifs et encore d’autres qui paraissent descriptifs mais sous-entendent un certain nombre d’éléments prescriptifs. Mais où fixer la limite ? À vrai dire, il semble peut-être plus parcimonieux de considérer que tout énoncé charrie par sa formulation et le contexte dans lequel il est utilisé une certaine charge prescriptive plus ou moins forte. 

L’importance du contexte d’énonciation

Précisons ici, que ces prémisses cachées dépendent du contexte dans lequel est énoncée l’affirmation puisque l’interprétation dépend des valeurs du groupe auquel on s’adresse. Des connaissances sur la biodiversité partagées dans une classe de CM1, sur un plateau de télévision ou à un congrès de Valeurs actuelles 38 ne rencontreront probablement pas les mêmes valeurs.

Un fait scientifique pouvant être formulé de différentes manières et dans différents contextes, le choix de ces derniers n’aura pas les mêmes conséquences. Ainsi « Certaines espèces de moustiques sont un danger pour l’humanité », « Les moustiques tuent près d’un million d’humains par an » ou « Une minorité d’espèce de moustique sont des vecteurs d’agents pathogènes pouvant être mortels pour l’homme » qui relèvent tous trois d’un même fait scientifique, n’ont pas le même impact.

Lien avec la non-neutralité de la technique

A fortiori, ce qui est vrai pour une production descriptive est vrai pour une production matérielle. Comme l’a montré David plus haut, un grille-pain implique une certaine utilisation de ce grille-pain ou une guillotine implique une certaine utilisation de cette guillotine (oui c’est méta). On vient de voir que le même raisonnement s’applique vis-à-vis d’un énoncé scientifique.
L’un comme l’autre ne sont pas neutres, ou alors dans une acception du mot « neutre » qui me parait assez peu satisfaisante.

Ainsi, si vous posez le gâteau sur la table il y a de très fortes probabilités que celui-ci soit rapidement englouti ! Parce que si l’ontologie du gâteau n’implique pas la gourmandise des enfants, on peut estimer que celle-ci est fortement attendue.

Ce que coupe réellement la guillotine de Hume

Faites usage de la guillotine de Hume, c’est Richard Monvoisin – du moins son t-shirt – en compagnie de Lou Girard qui le dit ! Une photo de Nicolas Valleron (aka NVall)

Attention ! Ce développement ne disqualifie pas la guillotine de Hume, bien au contraire ! Elle est un principe indispensable mais il faut en connaître la portée. La distinction descriptive/prescriptive est tout-à-fait pertinente dans une analyse critique d’un sujet, mais dès lors qu’un énoncé, aussi descriptif soit-il, est plongé dans un contexte humain il faut s’attendre à ce que celui-ci interagisse avec un certain nombre de sous-entendus prescriptifs. Cela devrait nous pousser à prêter une attention particulière aux normes sociales dominantes, à nos propres valeurs morales et à comment des énoncés scientifiques peuvent les conforter ou les bousculer !

[David] Science et engagement

À travers les petites et grandes histoires, nous avons eu une grande diversité de rôle de la science dans l’engagement.
Il semble même que toutes les acceptions courantes de « sciences » aient été représentées : certain·es nous parlaient de leur amour de la méthodologie d’une discipline scientifique, d’autres de discussions avec des scientifiques amateurs, avec des logiciens du quotidien, ou avec des professeurs, d’autres encore de leur découverte de savoirs scientifiques, ou d’autres enfin des impacts de technologies dans leur vie, voire de décisions politiques dans lesquelles le lien avec la science devenait lointain (et c’est tant mieux, l’important dans l’atelier était de livrer des pépites tant qu’on ne dérivait pas trop).

Sans prétendre qu’il soit possible de faire de la sociologie ni de la psychologie à partir de cet exercice, je souhaitais partager un constat qui m’inquiète.
Il semble qu’au sein du mouvement « sceptique », une conception de la science comme d’un objet neutre et potentiellement détaché de la société soit courante et défendue. Il est curieux que des personnes qui réfléchissent à l’irrationalité humaine semblent supposer que lorsqu’ils énoncent un fait celui-ci sera traité par un agent sans vécu, sans désir, sans préférence.
Je m’inquiète de ce que cela peut produire comme engagement.

Si vous consommez du contenu « sceptique », vous avez certainement déjà entendu des affirmations comme « la méthode scientifique est objective », « la science est auto-correctrice », « la science est le moins pire des moyens pour approcher de la vérité ». Voire même des variantes de « Si l’humanité s’éteignait demain et laissait la place à de nouveau êtres intelligents, ils développeraient la même science que nous » : si l’expérience de pensée est intéressante, la conclusion proposée dénote d’une vision positiviste et réaliste naïve (à savoir : les sciences avancent inexorablement dans la même direction et découvrent la vérité du monde).
Cette conception de la science élude les débats autour du réalisme ainsi que la part socialement construite des sciences.

Que faire d’une telle conception de la science dans le champ politique ?
Le risque, en concevant la science comme un objet autonome et lui conférant un certain pouvoir d’énonciation du réel, est de perdre le sentiment de légitimité à s’insurger contre des productions issues des sciences, de n’agir qu’à condition d’avoir des données scientifiques, et de cesser d’envisager exercer un contrôle sur la science, comme on le ferait pour d’autres objets sociaux.
Je ne dis pas qu’il faut tout casser, mais comprendre que la production scientifique (sous forme de discours, de techniques et de technologie) est omniprésente et forme un cadre de pensée qu’on ne questionne plus (comme le fait d’utiliser un grille-pain branché sur un réseau électrique, pour reprendre un exemple concret).
Je ne dis pas qu’il faut balancer toute rationalité et agir spontanément par intuition, mais que la science si avancée soit-elle ne pourra jamais répondre à certaines questions, qui resteront à jamais des décisions humaines et arbitraires (les questions morales notamment). Certaines raisons de croire resteront à jamais non épistémiques.
Je ne dis pas qu’il faut soumettre les découvertes au vote à main levée, mais considérer que la science est pleinement insérée (dans toutes ses acceptions) dans une société et que celle-ci a toute légitimité à décider de l’utilité qu’elle en aura : que veut-on étudier ? Sous quel angle ? Dans quel but ? Avec quels moyens ? Que ne veut-on pas étudier ?

Certains sceptiques (ils ne sont pas les seuls cela dit) ne comprennent pas que l’on puisse défendre des positions « radicales » et le rôle qu’ils donnent à la science dans l’engagement y est peut-être pour quelque chose. Les positions radicales ne sont pas « anti-science », elles tentent de comprendre un sujet au-delà des aspects étudiés par les sciences, d’envisager sa complexité, ce qui est largement compatible avec la prise en compte des données scientifiques à disposition.
Une idée radicale ne découle donc pas forcément d’un raisonnement « scientifique », en tout cas pas entièrement, et elle assume ce fait.
Ainsi il me semble qu’une conception de la science telle que décrite ci-avant entrave certaines formes d’engagement, pour en favoriser d’autres qui négligent des aspects axiologiques et politiques et finalement réduisent le réel tout en pensant détenir la moins pire des méthodes pour le capter.

[Nicolas] Existe-t-il une partie de l’activité scientifique qui soit dépourvue d’arbitraire ?

À travers les différents éléments que nous avons entrecroisés ici, l’idée était de montrer que l’activité scientifique (y compris de vulgarisation scientifique) interfère avec le reste de la vie publique :

  • En amont du travail scientifique : dans les directions de recherche et dans le choix des développements techniques ; dans la structure des institutions, des laboratoires ; dans le budget alloué ; dans l’accessibilité aux études scientifiques ; …
  • En aval du travail scientifique : dans la manière dont les résultats sont formulés et publiés ; dans l’utilisation qui découlera des objets techniques comme des connaissances produites ; dans la communication qui est fait du travail auprès du grand public ; …

Chacun de ces éléments répond à un certain nombre de choix politiques. On pourrait tout de même espérer qu’entre cet amont et cet aval demeure une partie de l’activité scientifique qui se soustrait des choix arbitraires. Entre le moment où le sujet passe les portes du laboratoire et le moment où il en ressort par exemple. Mais même là, des choix demeurent : Est-ce au thésard ou au directeur de travailler sur telle question ? Quel temps alloué aux manipulations et à la rédaction ? Quelle partie de la bibliographie prendre en compte ? Quelles données utiliser ? Quels résultats est-il intéressant de présenter ? Comment la sociologie de la discipline influence la manière de présenter un résultat ? Dans quel journal faut-il publier ? Dans quel séminaire ?
On pourrait alors restreindre et imaginer qu’il existe un moment spécifique, presque sacré, où on se retrouve seul·e face à la méthode scientifique, sans plus aucun choix à faire. Il faudrait peut-être regarder dans différentes disciplines si cela est possible, mais j’imagine que pour chacune il existe à nouveau un certain nombre de choix à faire, de modèles à privilégier, de variables à négliger, de fonctions à optimiser…

Ces arbitrages-là peuvent être influencés par des réalités politiques. Pas toujours de manière saillante évidemment, mais il nous semble que l’ensemble du processus scientifique est soumis, au moins potentiellement, à des choix humains, sociaux, économiques et donc in fine politique.

Il est surement utile de les réduire au maximum. Mais, en tout cas, il nous semble délétère de faire comme si ils n’existaient pas.

L'équipe du Cortecs au REC

« La science est-elle politique ? » 1/2 – On pose des questions tabous aux REC, et ça se passe bien !

L'équipe du Cortecs au REC

Le Cortecs était-il aux REC 2023 ?
Quatre membres – Vivien, Sohan, Nicolas et David – ont pu faire le déplacement, donc on peut dire que oui ! Mais officiellement, rien n’a été décidé quant à l’implication de l’association dans l’événement. Nous n’avions rien à proposer, en tant que structure, comme stand ou activité. Sohan est intervenue sur la table ronde « Dérives thérapeutiques : un business juteux » alors que Vivien, Nicolas et David ont animé des ateliers sous la bannière de leurs collectifs (respectivement Cinétique, Rasoir d’Oc et Les Dubitaristes). Nous laissons ici Nicolas et David raconter les ateliers qu’ils ont animés en commun.
La seconde partie de cet article disponible ici exposera notre opinion sur une des questions débattues pendant les ateliers : « La science est-elle politique ? »

[toc]

Des ateliers, pourquoi ?

Pourquoi proposer des activités dans un événement déjà si grand et si riche ? De quoi avions-nous envie de parler ? Comment mettre en forme cette envie ? Avions-nous déjà, tout simplement, quoi que ce soit d’intéressant à dire ?
Peut-être pas. En tout cas nous avions un grand intérêt à discuter d’esprit critique, de doute réflexif et du rapport entre science et politique.

Pour susciter ces discussions dans de bonnes conditions, rien de mieux selon nous que de bons vieux outils d’éducation populaire !
Sans prétention aucune, il s’agit de mettre en place un cadre qui favorise toute prise de parole et l’écoute active. On y expose nos expériences vécues, nos réflexions propres et nos opinions (nos « savoirs chauds »), on y convoque des références scientifiques, des théories et des figures faisant autorité (les « savoirs froids »), ce qui donne un joyeux mélange de pratiques illustrant la théorie et de théories nourrissant la pratique (quoi que ça donne, ça ne s’appelle pas « savoirs tièdes », bien essayé).

Il ne s’agit pas de dire qu’on va reconstruire des savoirs universitaires en causant pendant une heure. À travers nos discussions, on se confronte à des visions auxquelles on n’aurait jamais eu accès autrement. Notre esprit critique est mis à rude épreuve.

C’est aussi l’occasion de proposer une alternative au format conférences/tables rondes qui sont majoritaires au REC39. Que retire réellement le public de ce genre de format ? Après un jour, après une semaine ou après un mois quelle quantité d’information est retenue ? C’est une vraie question. 
Le risque serait que ce soit la passivité confortable de ces formats couplée à la satisfaction d’entendre un sujet et/ou un·e intervenant·e famillièr·e qui fasse le succès de ces formats plutôt que leur pertinence pédagogique.
Au contraire, il nous semble que les ateliers participatifs permettent davantage de bousculer les participant·es et demandent un vrai travail actif. Évidemment c’est plus coûteux (en énergie, en temps, en ressource cognitive…) et on imagine difficilement un week-end entier à faire des ateliers sans finir avec le ciboulot fondu.
Les deux formats sont probablement complémentaires et nous militons pour que les seconds ne soient par trop relégués au second rang et finissent dans des placards à balais (avec tout le respect qui se doit pour la salle dans laquelle nous animions).  

Voici un déroulé des ateliers proposés. Faciles à mettre en place, nous encourageons à s’en saisir pour exercer nos esprits critiques à peu de frais !

Des ateliers, comment ?

Atelier « débats et discussions »

Dans ce premier atelier l’idée était d’expérimenter différentes modalités de débat. En l’occurence nous en avons testé trois : le débat mouvant, le débat mouvant en deux dimensions et le groupe d’interviews mutuelles.

Commençons par un débat mouvant. Nous lançons à nos participant·es une affirmation clivante, aux termes volontairement polysémiques et non définis, limite malhonnête. Dans un premier temps, ils et elles doivent se positionner spatialement dans la zone « d’accord » ou dans celle « pas d’accord », sans possibilité de nuance. Le doute n’est pas permis !
Une fois dans leurs groupes, les participant·es ont quelques minutes pour construire ensemble les arguments qui soutiennent leur accord ou leur désaccord avec l’affirmation. C’est l’occasion de réfléchir au sens qu’on met derrière chaque mot de l’affirmation.
Enfin, le débat commence et chaque « camp » a l’opportunité, à tour de rôle, de donner un argument.
À n’importe quel moment, toute personne est libre de changer de camp : elle entend un argument qui la touche, elle change d’avis radicalement, elle admet qu’un argument était bien tourné, elle rumine ses propres pensées, elle entend une aberration dans son propre camp, etc. Pas besoin de se justifier, ici le fait de passer d’un camp à l’autre n’est à interpréter que comme la manifestation d’une réflexion. Et montrer qu’on réfléchit, voire qu’on est prêt·e à se remettre en question, c’est quand même la grande classe.

Pour lancer le débat mouvant, nous avions proposé plusieurs affirmations, et c’est la dernière que nos participant·es ont choisie :
– La science recherche la vérité
– Il y a des questions bêtes
– Il faut prouver ce qu’on dit
– On a besoin de croire
– La science est politique

Remarquons l’honnêteté intellectuelle de certaines personnes, qui ont systématiquement argumenté en se plaçant dans le même camp, mais qui ont su rejoindre le camp opposé quand des arguments pertinents leur étaient exposés. Les débats se sont fait de manière très sereine et le cadre ludique permet probablement cette légèreté. Tout le monde s’écoute, que l’on soit zététicien·ne troisième dan ou visiteur·euse d’un jour. L’idée principale qui est revenue régulièrement au cours du débat c’est que la réponse dépend ce que l’on entend par « science » et par « politique » (voire de ce qu’on entend par « est »).
Nous revenons plus en détail sur ce débat dans la seconde partie de l’article.

Nous enchaînons avec un second débat mouvant, mais avec une variante.
Nous avons proposé l’affirmation « Il faut douter de tout » qui commencait de la même façon : deux camps, des arguments, du mouvement.
Après quelques prises de paroles, nous introduisons une dimension supplémentaire en faisant remarquer que certains arguments énoncés jusqu’ici nous semblaient plutôt commenter l’affirmation « On peut douter de tout ». Ainsi, si certain·es avaient pu interpréter la phrase dans un sens prescriptif/normatif, d’autres l’avaient fait dans un sens plutôt descriptif (que leur acception de « pouvoir » soit celle de la capacité ou du droit).
Nous proposons alors qu’au lieu de deux camps, les participant·es se placent à présent dans quatre cases :
– Il faut douter de tout, mais on ne peut pas le faire
– Il faut douter de tout, et on peut le faire
– Il ne faut pas douter de tout, et de toute façon on ne peut pas le faire
– Il ne faut pas douter de tout, mais on pourrait le faire

La parole circule de case en case, les participant·es aussi au gré des arguments. À chaque argument énoncé, c’était un sens différent de « pouvoir », « falloir » et « douter » qui était mobilisé.

Le plus difficile, finalement, c’est de terminer le débat : c’est frustrant parce qu’on imagine encore plein d’arguments, on ne sait pas où se placer, et la question demeure en suspens.

Dernière activité, le groupe d’interviews mutuelles. Nos participant·es se groupent par trois et nous leur demandons de raconter, chacun·e leur tour au sein du groupe, une expérience de vie ou une anecdote.
Chaque personne dispose de cinq minutes tandis que les autres ne peuvent pas l’interrompre ou engager la discussion. Elles et ils écoutent attentivement et relancent.
Nous leur avons demandé de raconter un changement d’avis, quel que soit le sujet ou le temps que ça a pris.

Pour conclure, nous avons exposé quelques expériences en plénière pour capter la diversité de ce que nous considérions comme des changements d’avis.
Cela a été l’occasion de se demander ce qui occasionnait le changement d’avis.

Atelier « Petite histoire / Grande histoire »

Le second atelier que nous avons animé s’intitule « Petite histoire / Grande histoire » et est aussi un classique d’éducation populaire.
Dans un premier temps, les participant·es disposent de petits papiers sur lesquels elles et ils doivent écrire deux « petites histoires » et une « grande histoire ». La petite histoire est personnelle, c’est une expérience vécue qui ne concerne que soi-même. La grande histoire est aussi une expérience vécue, mais dans le cadre d’un événement plus large : un événement politique, sportif, une catastrophe, voire un événement du millénaire dernier mais qui constitue une référence culturelle.
Ces histoires avaient pour contrainte de raconter « le rôle que la science a pu jouer dans votre engagement ». Là aussi, tous les termes sont à comprendre aussi largement que possible.

Impossible de résumer la diversité des histoires racontées, en tout cas on a eu de tout ! Notamment, beaucoup de rencontres de scientifiques et de discussions ont manifestement contribué à changer les visions du monde de nos participant·es (et de nous-mêmes, car nous participions !)

Petits bonus sur l’éducation populaire

Un petit éclaircissement sur l’éducation populaire est certainement le bienvenu.
Comme introduit plus haut, l’éducation populaire convoque à la fois les savoirs « chauds » de nos vécus et les savoirs « froids » théorisés. On ne se prive d’aucun savoir, ni d’aucune source source possible de savoir, qu’il s’agisse de savoir-connaissance, de savoir-faire, de savoir-être ou de savoir-penser.
On retrouve là deux acceptions de l’éducation qui correspondent à deux étymologies latines possibles40 : educere, qui signifie « conduire hors de », et educare, qui signifie « nourrir ».
L’éducation peut ainsi se concevoir comme une transmission de savoirs et/ou comme un processus collectif amenant d’un état à un autre.

Un contre-sens possible est de penser que l’éducation populaire, c’est de l’enseignement pour les pauvres.
On vient de voir que l’éducation populaire ne se limitait pas à l’enseignement. En théorie elle n’utilise même pas cette notion. Les savoirs issus d’une expertise, d’une théorisation, sont toujours convoqués en contexte pour éclairer des situations précises, ce qui correspond davantage à la notion d’apprentissage. Ce n’est pas le maître qui vient donner, c’est l’apprenant qui vient chercher.
Si « populaire » est synonyme de « pauvre » dans certains contextes, ici c’est au sens large de « tout le monde » qu’il faut le comprendre. Gardons en tête que ce « tout le monde » fait aussi débat41, car employé naïvement il risque de gommer les inégalités de classe, de genre, de race, d’âge, de capital, etc.

Qu’on pratique l’éducation populaire ou non, on court souvent le risque d’inverser les moyens et les fins, en cantonnant l’éducation populaire à ses « outils ». « Débats mouvants« , « Groupes d’interviews mutuelles », « Petite histoire grande histoire« , sont des noms d’outils qui circulent dans les associations. Ils sont séduisants mais peuvent faire perdre de vue leur finalité.
L’éducation populaire est avant tout un processus, qui passe parfois par des outils. Mais il ne suffit pas d’organiser un débat mouvant pour produire un échange émancipateur de savoirs ni pour engager une réflexion de long terme. Il faut veiller à la pertinence de l’organiser dans le contexte, à son animation, à la façon dont on se saisit collectivement de ce qui en sort. Sinon on se contente de passer un bon moment (ce qui est déjà pas mal !).

C’est pour ça que l’éducation populaire n’est pas neutre. Qu’on mobilise ses outils ou non, son objectif est de produire de la transformation sociale. Par essence, cette transformation sociale bénéficie aux personnes dominées42 et aux groupes minorisés, mais pas aux dominants qui eux n’ont aucun intérêt à ce que le monde change.

Il me semblait important d’apporter ces quelques notions pour éviter des incompréhensions fâcheuses à propos de l’éducation populaire. Il convient de se poser sérieusement les questions, avant de prétendre la pratiquer : Est-ce le bon endroit ? Pour qui on le fait ? Qu’est-ce qu’on souhaite collectivement ? Quels sont les rapports de domination en jeu ?

Pour aller plus loin et développer tous ces aspects, voici quelques ressources :

Le blog d’Adeline de Lepinay, intervenante en éducation populaire. Ce site regorge de théorie et d’outils pratiques.
L’autrice a également écrit le livre « Organisons-nous ! », qui est d’une très grande richesse concernant la réflexion sur les luttes sociales et la place de l’éducation populaire en leur sein. Elle y aborde l’histoire de l’éducation populaire et les différents courants qui existent, les limites du concept, les risques de dérive et de récupération. Elle analyse et catégorise différentes méthodes d’action et d’organisation de collectifs, notamment en les mettant en relation avec leur place vis-à-vis du pouvoir contre lequel ils luttent.

Sans l’avoir lue, je conseille la thèse d’Alexia Morvan, souvent citée dans les milieux d’éducation populaire.

La conférence gesticulée de Hugo Fourcade est un entremêlement de témoignages et de théorie, qui montre, entre autres à travers l’histoire de l’Université Populaire de Bordeaux, là où peut mener la volonté de diffuser les savoirs librement.

Feu la SCOP Le Pavé a publié plusieurs petits cahiers, issus de processus d’éducation populaire. Ils incarnent donc magnifiquement leur propos. Celui sur La Participation offre témoignages, typologies, histoire, outils, réflexions incarnées… Il est un indispensable pour penser ce qui se passe dans n’importe quelle association.

Le Petit manuel de discussion politique part du constat que le fond des discussions politiques dépend beaucoup de la forme de celles-ci. Il questionne l’objectif de la discussion et son contexte, pour proposer différentes manières de l’organiser, toujours en cherchant à garantir de l’horizontalité, de la prise en compte de tous les points de vue, et d’engager des perspectives collectives à partir des propos tenus.

Enfin le Petit manuel critique d’éducation aux médias (qui ne parle pas un seul instant de fake news ou de théories du complot, quelle fraîcheur bienvenue !) alterne entre réflexions d’universitaires, récits d’associations œuvrant dans l’éducation aux médias, et pastiches de « fiches pratiques ». On y voit différentes manière d’éduquer aux médias « par le faire », en partant des pratiques réelles et des volontés des participant·es.