Cours Zététique et autodéfense intellectuelle à l’Université de Nîmes

Vous connaissiez les formidables cours de Zététique et autodéfense intellectuelle de l’inénarrable Richard Monvoisin ? Depuis 2019, ce sont nos collègues Jérémy Attard et Denis Caroti qui se sont lancés dans l’aventure. S’adressant à tous les étudiants en première année de licence de Psychologie de l’Université de Nîmes, ce cours est en quelque sorte le petit frère de celui de Grenoble. En voici quelques détails.

Lorsque Jonathan Delmonte, chercheur en psychologie clinique et psychopathologie, nous a demandé si nous voulions bien dupliquer les enseignements de Richard dans son université, la réponse fut rapide : oui, bien entendu ! Dès janvier 2019, un nouveau cours est donc né : 12x2h pour presque 400 étudiants de l’université de Nîmes (L1 psychologie) et un sacré boulot pour corriger les dossiers sur lesquels ils planchent pendant plusieurs semaines… mais finalement, la satisfaction de transmettre des connaissances, des outils pratiques et méthodologiques et surtout un état d’esprit : rationalité, souci de la preuve, humilité intellectuelle, curiosité et envie d’aller toujours (se) questionner.

Le programme des cours (qui varie à la marge) :

  1. Introduction à la zététique, l’esprit critique et l’autodéfense intellectuelle
  2. Qu’est-ce qu’une ‘bonne’ preuve ? Fiabilité de nos perceptions, biais cognitifs et témoignages
  3. Quelques bases d’épistémologie pratique (1)
  4. Quelques bases d’épistémologie pratique (2)
  5. Arguments fallacieux et raisonnements
  6. Chiffres, statistiques et graphiques
  7. Langage et effets : Barnum, paillasson, impact
  8. Hasard, coïncidences et scénarios complotistes
  9. La Nature et ses dérives
  10. Médecines alternatives : le cas de l’homéopathie
  11. Les créationnismes
  12. Prison, justice et philosophie morale

Les contenus sont accessibles sur simple demande par mail : contact-at-cortecs.org

L’ouverture d’un tel cours est suffisamment rare en France pour remercier Jonathan Delmonte et toute l’équipe enseignante pour leur confiance et envie de faire naître ce cours. Et bien entendu un merci spécial à Richard Monvoisin qui a plus qu’inspiré le contenu distillé aux étudiants mais également à Henri Broch, qui lança les premiers enseignements de zététique il y a plus de 30 ans à Nice.

Les capacités cognitives ne sont pas suffisantes pour diminuer l’adhésion aux croyances non fondées

C’est un travail de recherche collectif et transdisciplinaire qui a permis la publication de cet article. Jaïs Adam-Troian, Denis Caroti et Thomas Arciszewski ont regroupé leur force pour étudier les réponses à un questionnaire envoyé aux enseignants de l’académie d’Aix-Marseille et sonder leurs croyances et capacités cognitives, mais avec une petite subtilité… En voici le résumé.

Cette étude, intitulée Unfounded beliefs among teachers: The interactive role of rationality priming and cognitive ability, s’inspire de recherches antérieures indiquant que les capacités cognitives doivent être associées à une motivation à être rationnel et à fonder ses opinions sur des preuves pour faire diminuer l’adhésion à des croyances non fondées (croyances surnaturelles et mentalité conspirationniste). Sur la base de ce travail, nous avons cherché à déterminer s’il était possible « d’activer » cette motivation à être rationnel de manière subtile, et si cela était suffisant pour renforcer la relation négative entre les capacités cognitives et les croyances non fondées. Pour cela, nous avons testé deux groupes équivalents d’enseignants du second degré français (762 en tout), le premier étant « amorcé » par une simple question demandant aux sujets de juger à quel point ils se jugeaient comme étant des personnes rationnelles.

Nous avons pu démontrer que cet amorçage, même subtil, renforçait la relation négative entre les capacités cognitives et les croyances surnaturelles non fondées, ainsi que la mentalité conspirationniste, et ce d’autant plus que les sujets se déclaraient être des personnes rationnelles. En d’autres termes, la diminution de l’adhésion aux croyances non fondées est liée négativement aux capacités cognitives que dans le cas de personnes se déclarant être rationnelles. Notons que si cette amélioration de la rationalité détermine complètement le lien entre capacités cognitives et mentalité conspirationniste, elle ne sert qu’à amplifier la relation entre capacités cognitives et croyances surnaturelles.

Ces résultats ouvrent des pistes intéressantes d’application pédagogiques. Des études antérieures ont montré qu’il est possible de promouvoir un scepticisme argumenté à l’égard de croyances non fondées en fournissant aux gens des contre-arguments spécifiques, l’inconvénient étant que de telles interventions ne ciblent que certaines affirmations, et qu’elles peuvent par ailleurs entraîner un effet rebond. En revanche, ces résultats confirment que les interventions pédagogiques visant à développer l’esprit critique pourraient être ciblées, non pas sur des sujets spécifiques, mais plus généralement sur la motivation des personnes à être « épistémiquement rationnelles », c’est-à-dire à reconnaître la valeur de la connaissance et à fonder leurs opinions sur des preuves fiables. Le recours à des stratégies pédagogiques allant dans ce sens, comme le choix de thématiques dont l’intérêt et l’enjeu sont perçus et en rapport avec les motivations du public cible (comme une utilité dans la vie de tous les jours), ou la mise en valeur (et désirabilité) de vertus épistémiques tendant vers la valorisation des connaissances, nous semblent des pistes intéressantes dans le cadre d’enseignements dont l’objectif est la formation de l’esprit critique.

Résumé en anglais :

Previous research suggests that Unfounded Beliefs (UB) such as conspiracist beliefs and beliefs in the supernatural stem from similar cognitive and motivational mechanisms. More specifically, it has been demonstrated that cognitive ability is negatively associated with UB, but only among individuals who value epistemic rationality. The present study goes beyond previous correlational studies by examining whether the negative association between cognitive ability and UB can be strengthened through a subtle rationality prime. In a large scale online experiment (N = 762 French teachers), we demonstrate that priming rationality (vs. control) does enhance the negative relationship between cognitive ability and adherence to supernatural beliefs, as well as Conspiracy Mentality (d = .2). This effect was not obtained for Illusory Pattern Perception. This study’s usefulness as a ‘proof of concept’ for future interventions aimed at reducing UB prevalence among the public is discussed.

Atelier Esprit critique au collège : repérer les arguments fallacieux

Céline Montet est professeure documentaliste au collège Achille Mauzan, à Gap (Hautes-Alpes). Investie depuis plusieurs années dans l’enseignement de l’esprit critique auprès de ses élèves, elle partage avec nous une séance destinée aux élèves de 4ème de son établissement : comment repérer et identifier quelques arguments fallacieux et autres sophismes. En partant de ce qui existait à destination d’adultes et étudiants (voir ici), elle a conçu cette séance en l’adaptant au niveau des élèves. Bravo pour ce travail orignal et qui, nous l’espérons, sera partagé et repris par d’autres collègues et pour d’autres niveaux !

Objectifs de la séance

Cette séquence s’inscrit dans un projet plus global de développement de l’esprit critique, dans lequel les élèves de 4ème vont aborder les notions de hoax, théories du complot, apprendre à utiliser  des outils destinés à vérifier la source d’une image, travailler autour de cas concrets de manipulation par les chiffres et les graphiques, réfléchir autour de l’impact de l’utilisation de termes « chimique » et « naturel » ainsi que de leur validité scientifique, et assister à une intervention de Denis Caroti.

Compétences mises en jeu

Compétences du socle

Domaine 1.1 : Langue française à l’oral et à l’écrit

  • S’exprimer à l’oral
  • Comprendre des énoncés oraux
  • Lire et comprendre l’écrit
  • Écrire
  • Exploiter les ressources de la langue

Domaine 2 : Les méthodes et outils pour apprendre

  • Coopérer et réaliser des projets

Domaine 3 : la formation de la personne et du citoyen

  • Maîtriser l’expression de sa sensibilité et de ses opinions, respecter celles des autres
  • Exercer son esprit critique, faire preuve de réflexion et de discernement

Domaine 5 : les représentations du monde et l’activité humaine

  • Analyser et comprendre les organisations humaines et les représentations du monde
  • Raisonner, imaginer, élaborer, produire

Compétences liées à l'éducation aux médias et à l'information (matrice Traam de l'académie de Toulouse)

Être auteur : consulter, s’approprier, publier

  • Savoir travailler en groupe en vue de produire un document collaboratif et collectif
  • Distinguer l’information du divertissement et de la publicité
  • Savoir relier le traitement de l’information à son contexte de publication

Argumenter : analyser, développer un point de vue

  • Être capable de repérer l’intention d’une publication
  • Être capable d’identifier des formes de raisonnement invalides

Compétences liées à l'éducation morale et civique

Être auteur : consulter, s’approprier, publier

  • Exprimer son opinion et respecter l’opinion des autres
  • Être capable de coopérer

Culture du jugement :

  • Développer les aptitudes au discernement et à la réflexion critique
  • Confronter ses jugements à ceux d’autrui dans une discussion ou un débat argumenté et réglé
  • S’informer de manière rigoureuse

Culture de l’engagement :

  • Savoir s’intégrer dans une démarche collaborative et enrichir son travail ou sa réflexion grâce à cette démarche

Présentation de la séquence

L’objectif principal de cette séquence est pour les élèves d’être capable d’identifier 10 arguments fallacieux donnés pour pouvoir ensuite les repérer dans les discours ou les publicités, mais aussi pour  éviter d’en formuler soi-même. Nous allons tenter d’atteindre ces objectifs en mettant en place un dispositif pédagogique d’apprentissage collaboratif, appelé « Atelier Jigsaw ». Il s’agit de découper le contenu à s’approprier en plusieurs parties. Dans le cas précis, le contenu est divisé en 5 : deux arguments fallacieux par fiche, soit 10 arguments à connaître en fin de séquence.

Introduction de la séquence

Dans un premier temps, il s’agira de définir l’expression « Esprit critique », puis d’expliquer aux élèves ce qu’est un argument et quel est son objectif (raisonnement qui a pour but d’appuyer une idée ou au contraire de la réfuter). Pour cela, l’affirmation suivante est notée au tableau : boire du lait de vache est dangereux pour la santé. Je demande aux élèves de se positionner par rapport à cette idée et pourquoi ils adoptent cette position. « Comment vous y prenez-vous pour justifier ou réfuter cette idée ? ». Cela permet de faire ressortir la notion d’argument et donc de la définir. Cependant, il arrive que l’on se retrouve confronté à des arguments invalides. Cette utilisation peut être involontaire ou volontaire : dans ce dernier cas, l’objectif est alors de tromper son auditoire. L’objet de cette séance sera donc de découvrir 10 arguments invalides dits fallacieux : dans ces 10 cas, la forme de raisonnement utilisée ne suffit pas à justifier l’opinion défendue.

Atelier Jigsaw : une méthode pédagogique en 3 étapes (Aronson, 1971)

Méthode d’apprentissage coopératif inventée par Elliot Aronson, psychologue social dont l’objectif premier était de réduire les tensions et préjugés entre différents groupes ethniques.

Première étape : découverte silencieuse du contenu de la fiche

Les élèves sont rassemblés par îlots/groupes Jigsaw (voir ci-dessous), chaque élève autour d’une même table possédant une partie du cours (une couleur différente par fiche).

Deuxième étape : discussion entre experts

Les élèves sont réunis par groupe d’expertise : ils sont amenés à discuter, échanger, prendre des notes, inventer de nouveaux exemples, dans l’objectif de maîtriser le contenu de leur fiche. Il est précisé aux élèves qu’à l’issue de cette étape, ils devront être experts de leur fiche et être capable d’expliquer son contenu à ceux qui n’ont pas eu cette fiche entre les mains.

Troisième étape : partage des connaissances

On reforme les groupes Jigsaw de départ, l’objectif étant maintenant pour chacun de ces groupes de maîtriser collectivement le contenu de chacune des fiches : à charge pour chaque expert de former le reste du groupe.

Réalisation d’une tâche collective

Chaque groupe Jigsaw va ensuite réaliser une tâche collective.

Groupe 1 : défendre un projet de loi en avançant le plus d’arguments fallacieux possibles. Exemples : il faut interdire les enfants dans les supermarchés / Seules les personnes âgées de moins de 50 ans ont le droit d’acquérir un caniche . La restitution du travail se fait sur la fiche ci-dessous (carte mentale au format A3)

Groupe 2 : imaginer des slogans pour un produit en utilisant le plus d’arguments fallacieux possibles. Exemples : slogans pour la lessive « Céclin’ » / la boisson énergétique « Géla’pêche » (variante légume : « Géla’patate »).La restitution du travail se fait sur la fiche ci-dessous (carte mentale au format A3)

Groupe 3 : justifier une idée/opinion à l’aide d’arguments fallacieux. Exemples : les personnes dont le prénom commence par la lettre C sont plus intelligentes que les autres / Manger des glaces contribue au réchauffement climatique / Écouter de la musique classique provoque des pertes de mémoire. La restitution du travail se fait sur la fiche ci-dessous (carte mentale au format A3)

Groupe 4 : Identifier le type d’argument fallacieux utilisé dans chacun des exemples distribués (un seul type d’argument par document). La restitution du travail se fait sur des affiches, en rassemblant les exemples selon les types d’arguments relevés.

Groupe 5 : Repérer et identifier les arguments fallacieux utilisés pour chacun des exemples distribués (plusieurs types d’arguments par document). Les élèves doivent surligner ou souligner les arguments repérés et les nommer en marge.

Évaluation

Les connaissances des élèves ont été évaluées à l’aide d’un questionnaire à compléter individuellement à l’issue de ce travail, en vue de vérifier si les connaissances avaient été acquises et donc si la méthode utilisée s’était révélée efficace.

Remarques – bilan

De manière générale :

J’aurais plutôt dû constituer des groupes pairs, car à 5, un élève se trouve géographiquement un peu en retrait (et ainsi sélectionner 8 arguments au lieu de 10).

Avant la constitution des groupes d’experts :

Demander à un élève de reformuler la consigne avant de constituer les groupes experts, pour être sûr qu’elle soit comprise et éviter de perdre du temps à devoir la reformuler au sein de chaque groupe.

Leur demander de sortir un brouillon pour qu’ils aient de quoi prendre des notes.

Cours Esprit critique et mathématiques au lycée : échantillonnage et zététique

Louis Paternault est enseignant de mathématiques au lycée Ella Fitzgerald de Saint Romain en Gal (69). Il nous présente une nouvelle séquence (voir la première ici) effectuée avec ses élèves de seconde concernant la notion d’échantillonnage et pour laquelle il utilise une expérience fictive d’un sourcier cherchant à prouver son « pouvoir ». Il aborde également les notions de charge de la preuve et d’échelle des preuves. L’article rédigé par Louis est déjà publié et mis en forme sur son blog, nous le reproduisons ici avec son autorisation. Merci et bravo encore à lui !

Téléchargements

Voici les fichiers utilisés pour cette séance :

Objectifs

Mathématiques

Cette séance introduit la partie du programme de seconde générale (jusqu’en 2018-2019) qui concerne l’échantillonnage, par exemple : « Exploiter et faire une analyse critique d’un résultat d’échantillonnage. »

En revanche, si l’échantillonnage est toujours dans le nouveau programme, la notion d’intervalle de fluctuation semble avoir disparu, donc cette séance devra être adaptée à partir de l’année scolaire 2019-2020.

Zététique

Cette séance vise à montrer comment
l’échantillonnage permet de porter un regard critique sur la société qui
nous entoure, et en particulier sur les pseudo-sciences. Elle introduit
les maximes « Des affirmations extraordinaires réclament des preuves plus qu’ordinaires » et « La charge de la preuve est à celui ou celle qui affirme. »

  • Cet objectif s’inscrit également dans le cadre du programme officiel
    (jusqu’à la réforme du bac 2021), en participant à « donner à chaque
    élève la culture mathématique indispensable pour sa vie de citoyen ».
  • Cet activité permet également de poursuivre le développement de la
    compétence du socle commun : « L’appréhension rationnelle des choses
    développe les attitudes suivantes : […] l’esprit critique : distinction
    entre le prouvé, le probable ou l’incertain, la prédiction et la
    prévision, situation d’un résultat ou d’une information dans son
    contexte […]. »

Contexte

Mathématiques

Cette séance a eu lieu fin décembre, à la fin du chapitre sur les statistiques. Les élèves avaient donc vu (avec moi la semaine précédente, ou au collège) des notions de statistiques descriptives (moyenne, médiane, quartiles, représentations graphiques). L’échantillonnage, en revanche, était nouveau pour eux.

Ils n’avaient quasiment pas utilisé de calculatrice scientifique.

Zététique

Je n’avais jamais abordé ce type de sujet, et ils n’avaient (à ma connaissance) jamais fait ou entendu parler de zététique.

Déroulement

Cette activité s’est déroulée en une heure et demi (sur deux séances). Le diaporama est utilisé comme support de la majeure partie de la séance.

La première heure a été faite en demi-groupes, et la seconde en
classe entière. Il doit être tout à fait possible de faire l’ensemble en
classe entière.

Père Noël et Charge de la preuve

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La première diapositive du diaporama contient l’affirmation
« Le Père Noël existe ». Je demande aux élèves de me prouver le
contraire. Extraits de dialogues :

Élève : Ça n’est pas possible de visiter toutes les maisons du monde en une nuit. Il faudrait qu’il dépasse la vitesse de la lumière / son traîneau aurait un poids démesuré / vu la vitesse nécessaire, à cause de la friction de l’air, son traîneau prendrait feu / il ne peut pas livrer des cadeaux dans les maisons sans cheminées…
Prof : Le Père Noël est magique : il n’est donc pas soumis aux lois de la physique.
Élève : Mais la magie n’existe pas !
Prof : Prouvez le moi.

Élève : Ce sont les parents qui apportent les cadeaux.
Prof : Chez vous, peut-être, mais le Père Noël apporte leurs cadeaux aux autres enfants.

Élève : Si le Père Noël existait, il apporterait des cadeaux à tout le monde, or les enfants pauvres n’ont pas de cadeaux.
Prof : Le Père Noël n’aime pas les pauvres.

Élève : Mais la magie n’existe pas. Vous avez déjà vu une licorne ?
Prof : Vous avez déjà vu un rhinocéros ?

Tous les élèves n’ont pas participé à cet échange, mais un bon nombre a essayé d’apporter des preuves. J’ai senti la frustration des élèves, de qui je balayais toutes les tentatives de preuves, ce qui montre leur implication dans l’exercice.

 Un élève a finalement remarqué qu’il était nécessaire que je prouve que le Père Noël existe, réflexion que j’ai reprise, et qui m’a permis d’expliquer la maxime « La charge de la preuve est à celui ou celle qui affirme », que j’ai ensuite illustrée avec d’autres exemples (« la nuit dernière, j’ai été enlevé puis relâché par des extra-terrestres ; prouvez-moi que c’est faux » ; « Emmanuel Macron est un lézard à la solde des martiens ; prouvez-moi que c’est faux »). Je n’ai pas mentionné (et les élèves non plus) que le même raisonnement s’applique exactement de la même manière si l’on remplace le Père Noël par Dieu.

Échelle des preuves

Si c’est bien à celui qui affirme de prouver ses propos, nous n’allons pas exiger de nos interlocuteurs qu’ils prouvent chacune de leur affirmation. L’échelle de la preuve1 arrive alors à point nommé.

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Cette échelle n’est pas vraiment utile pour amener la notion de
fluctuation d’échantillonnage, mais elle sert à la formation citoyenne :
elle explicite la citation d’Henri Poincaré : « Douter de tout ou tout
croire sont deux solutions également commodes, qui nous dispensent de
réfléchir. »

Sourcier

J’ai ensuite expliqué que nous utilisons la preuve en mathématiques pour démontrer plein de choses, mais jusqu’à maintenant, dans leurs cours de mathématiques, ils ne s’en sont servi, dans la grande majorité, que pour des énoncés mathématiques. Le but de la séance est d’introduire un outil permettant de prouver des énoncés « de la vraie vie ».

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J’ai ensuite introduit le cas d’étude suivant : « Une personne affirme être sourcier, c’est-à-dire avoir le pouvoir de détecter des sources d’eau. Comment faire pour confirmer ou infirmer son prétendu don ? ». Peu à peu, l’idée de mettre le sourcier à l’épreuve a émergé, qui devrait être faite en aveugle (je n’ai pas abordé la notion de double aveugle), et enfin, nous avons convenu qu’il fallait répéter cette épreuve, pour limiter l’intervention du hasard (une version plus développée de cette démarche est décrite dans Esprit critique, es-tu là ? par le collectif CorteX).

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Nous n’avons pas réalisé l’expérience dans la classe, mais j’ai présenté les résultats (calculés pour être à la limite de l’intervalle de fluctuation à 95 %, tel qu’étudié en seconde) : sur les 50 essais, notre sourcier a eu 30 bonnes réponses. Comment interpréter ce résultat ?

Après d’autres réflexions, nous avons convenu que la question était : une telle réussite peut-elle être attribuée au hasard, ou est-elle la preuve d’un don ? Il nous fallait donc simuler plusieurs expériences, pour voir s’il nous arrivait d’atteindre 30 réussites sur 50 essais.

Simulation

À ce moment-là, j’ai distribué cette fiche (source) aux élèves, qui constituera leur cours pour cette partie du chapitre. Il rappelle le problème (l’expérience du sourcier), et les guide pour la résolution, avant d’introduire la notion d’intervalle de fluctuation.

Chaque table d’élève a utilisé sa calculatrice pour simuler une série de 50 essais, avec une probabilité de réussite de 50 %, et compilé les résultats au tableau. Manque de chance, dans un des deux groupes, nous avons dû conclure, à mon grand regret, qu’autant de succès avaient vraiment peu de chances d’être attribués au hasard, et que le « sourcier » avait sans doute des dons (voir la partie Problèmes).

Intervalle de fluctuation

La dernière phase de l’activité a pris la forme d’un cours magistral plus classique. Après avoir expliqué l’intérêt d’un tel outil (notamment par rapport aux simulations), j’ai présenté l’intervalle de fluctuation [p−1/√n ; p+1/√n] et son utilisation. Après l’avoir appliqué à notre sourcier, nous avons enfin conclu qu’il n’avait pas donné la preuve de ses pouvoirs.

La suite de la fiche présente en exemple le problème suivant : la
proportion de femmes à l’Assemblée nationale, inférieure à la moyenne,
est-elle le symptôme d’une sous-représentation des femmes à l’Assemblée
nationale ?

Problèmes

  • Lorsque les élèves devaient me prouver que le Père Noël n’existe pas, je réfutais moi-même leurs arguments. Il pourrait être intéressant de leur laisser le temps de les réfuter eux-mêmes.
  • La simulation a été faite en demi-groupe. Cela pose problème, car l’échantillon n’a alors que 17 individus, ce qui est peu. La conséquence est qu’il est tout à fait possible, avec un échantillon aussi petit, de « prouver » que le sourcier a un don, ce qui est bien dommage…
  • Les calculatrices TI que j’utilisais dans mon ancien lycée génèrent toutes la même séquence aléatoire. Avec ce modèle, il faut donc initialiser le générateur aléatoire correctement, pour ne pas avoir trente fois la même simulation. Je n’ai pas rencontré ce problème avec les calculatrices Casio.


Atelier jigsaw pour travailler les arguments fallacieux et autres sophismes

Repérer et identifier les arguments fallacieux (AF) et autres sophismes utilisés lors d’un débat ou dans n’importe quel discours, texte ou discussion n’est pas chose facile. Pourtant, être capable de maîtriser les bases de la rhétorique et de la logique argumentative est nécessaire si l’on veut se défendre intellectuellement et exercer sa pensée critique au quotidien. Sans doute connaissez-vous déjà le petit recueil de moisissures argumentatives, document qui présente les principaux arguments fallacieux. Cependant, si cette recension et la présentation des AF existent et se développent (en français) sous plusieurs formes, la question de leur enseignement mérite que l’on s’y penche : comment faire pour que les élèves ou tout autre public s’approprient, comprennent et sachent identifier ces AF quand ils y sont confrontés ?
Nous cherchions depuis longtemps des outils pédagogiques pour sortir d’une présentation des AF les uns à la suite des autres, très longue et fastidieuse. Et notre collègue Denis Caroti a eu la chance de croiser la route d’Eva Vives et Céline Poletti du Laboratoire de Psychologie Cognitive d’Aix-Marseille qui lui ont fait découvrir le jigsaw, un dispositif d’apprentissage collaboratif particulièrement adapté pour ce type d’exercice. Il s’est empressé de tester cette manière de faire. Retour d’expérience.


Jigsaw ?

Jigsaw est le nom donné à une activité pédagogique en groupe, élaborée dans les années 1970 par le psychologue états-unien Elliot Aronson. Si l’objectif initial d’Aronson était de réduire les tensions, stéréotypes et préjugés entre les différentes ethnies, notamment en favorisant le travail coopératif (et gommer ainsi l’aspect compétitif de l’enseignement classique), les ateliers Jigsaw ont également permis de montrer leur efficacité pour faire progresser les élèves dans différents domaines 1.

Principe de l’atelier jigsaw

L’atelier jigsaw s’adresse à n’importe quel type de public, quel que soit l’âge, de l’école primaire à la formation pour adulte. Le principe est assez simple : tout d’abord, on détermine le contenu que l’on souhaite transmettre. Cela peut être un ensemble de méthodes mathématiques permettant de résoudre une équation, une leçon de géographie, des textes à analyser, des effets ou règles zététique, etc. Ce contenu déterminé, on le scinde en plusieurs parties, de difficulté et longueurs égales si possible, et on crée autant de documents correspondants, identifiés par un numéro, une lettre ou un titre. L’atelier jigsaw se déroule en trois étapes et sur une durée à définir en amont en fonction du contenu à enseigner (de 1h à 4h en général) :
1/ on forme des groupes (puzzle) de 4 ou 5 personnes qui, dans un premier temps individuel, vont s’approprier le contenu de leur fiche ;
2/ une deuxième phase permet à chacun de se réunir dans un autre groupe dit « expert » où ils seront amenés à discuter et maîtriser le contenu de leur fiche ;
3/ enfin, dans un dernier temps, on reforme les groupes puzzle de départ avec pour objectif de maîtriser collectivement la totalité des quatre fiches ; charge est donnée à chaque membre de former ses camarades au contenu dont il est devenu expert. Un travail collectif est alors demandé, une production attendue en fin de séance.
Pendant toutes ces étapes, l’enseignant-e n’intervient pas, sauf pour donner les consignes, vérifier la durée de chaque étape, et alerter sur de possibles confusions trop importantes repérées en se baladant au milieu des groupes.
J’ai tout de suite pensé que cette technique pédagogique (et je remercie mes collègues Eva Vives et Céline Poletti du Laboratoire de Psychologie Cognitive d’Aix-Marseille de m’avoir fait connaître cette pratique) pouvait être utilisée pour faire découvrir, comprendre et retenir les AF que je présentais souvent en formation d’une manière qui ne me convenait pas totalement. Voici donc le détail de la séquence conduite lors d’une formation doctorale sur la thématique « Zététique et autodéfense intellectuelle ».

Le contexte

Le public est un groupe de 16 doctorants qui a déjà suivi une première journée de formation « zététique et autodéfense intellectuelle ». L’après-midi est consacré à la découverte des AF. Pour introduire l’atelier, j’ai décidé de faire une rapide présentation (10 minutes) sur ce que l’on entend par argument, argumenter, syllogisme, paralogisme et sophisme. J’insiste notamment sur le fait qu’un argument peut être valide ou pas, indépendamment de la conclusion à laquelle il amène. Je fais toujours un commentaire sur la question éthique de la connaissance de ces AF. En effet, je précise que cet atelier est censé donner des outils pour ne pas « se faire avoir » mais qu’il doit aussi questionner l’utilisation que l’on peut faire de ces AF.

Préparation de l’atelier

Avant de commencer

J’ai utilisé le contenu des 25 moisissures argumentatives comme base de travail. De manière arbitraire (ou du moins, en fonction de l’importance que j’accordais à chaque arguments d’être (re)connu), j’ai sélectionné 12 AF que j’ai tout d’abord augmenté d’exemples et autres descriptions plus conséquents, glanés sur différents sites ou vidéos2. Je les ai ensuite dispatchés dans 4 fiches (chaque fiche contenant donc 3 AF), nommées ainsi pour l’occasion :

  • Fiche Socrate : généralisation abusive, non sequitur, homme de paille
  • Fiche Hypatie : faux dilemme, pétition de principe, arguments d’autorité
  • Fiche Schopenhauer : attaque personnelle, pente savonneuse, appel à l’ignorance
  • Fiche Descartes : analogie douteuse, cum hoc ergo propter hoc, plurium interrogationum

J’ai également préparé le travail collectif à faire faire par chaque groupe : ayant l’habitude d’organiser un concours de mauvaise fois à chaque fin de formation, j’ai tout simplement dupliqué les sujets à défendre en les proposant comme thématiques de travail pour réinvestir les AF fraîchement découverts. J’ai également rédigé un QCM pour évaluer, en fin de séance, les connaissances acquises par les étudiants en fin d’atelier (voir ci-dessous).
Enfin, j’ai établi les durées de chaque étape en fonction du temps que je souhaitais consacrer à l’atelier (2h en tout) :
– 15 min de présentation (argumentation, logique formelle de base),
–   5 min pour la première phase,
– 30 min pour le travail des experts,
– 45 min pour le groupe jigsaw final
– 25 min pour le travail collaboratif.

Description de l’atelier

1ère étape : formation des groupes « jigsaw »

Exemple de 6 tables « puzzle » constituées chacune de 4 personnes. Dans la séquence décrite ci-contre, j’ai formé 4 tables de 4 personnes. Tiré du site de l’Université Laval http://www.fmed.ulaval.ca/fileadmin/documents/activites/journee-enseignement/methode-groupe-dexperts-jae-2017.pdf

J’ai réparti les étudiants autour de plusieurs tables, formant ainsi plusieurs groupes « jigsaw » ou « groupes puzzle ». Dans mon cas, j’avais 4 fiches à faire étudier, j’ai donc placé 4 étudiants par groupe. Dans un groupe donné, chaque membre a reçu une des 4 fiches. J’ai laissé 5 minutes pour que chaque personne prenne connaissance de son document, le lise en entier, et soit en mesure de discuter immédiatement de son contenu dès l’étape suivante.

2ème étape : formation des groupes « experts »

J’ai ensuite demandé aux étudiants de chaque table et possédant la fiche Socrate de se lever, puis de se regrouper, idem pour les étudiants possédant la fiche Hypathie et ainsi de suite. Se sont alors formés 4 nouveaux groupes dits « groupes experts », constitués de 4 étudiants ayant en leur possession la même fiche. Les groupes experts ont ainsi été identifiés par le nom de leur fiche. J’ai ensuite précisé la consigne : « Vous devez devenir spécialiste, expert du document que vous possédez. Pour cela vous aurez 30 minutes pour discuter, vous questionner et comprendre la totalité de ce document.

Dans cette image, on voit que l’on peut former des tables d’experts dont le nombre est différent de celui des tables puzzle. Dans l’atelier décrit ci-contre, j’ai formé autant de tables d’experts que de tables puzzle (4). Tiré de site de l’Université de Laval : http://www.fmed.ulaval.ca/fileadmin/documents/activites/journee-enseignement/methode-groupe-dexperts-jae-2017.pdf

L’objectif pour chacun d’entre vous est de revenir dans votre groupe puzzle initial en étant capable de transmettre ce que vous aurez appris de ce document : vous devrez maîtrisez les 3 AF qu’il contient. Vous pouvez utiliser le support de votre choix pour prendre des notes, et préparer ainsi la restitution à vos camarades. » J’ai également souligné l’importance pour la suite de connaître le nom de chaque argument de la fiche. On peut conseiller aux étudiants d’imaginer de nouveaux exemples pour chaque argument de la fiche. Cela permettra de tester leur compréhension de ceux-ci. Côté prise de notes, certains étudiants peuvent utiliser un ordinateur, voire même un diaporama s’ils le souhaitent.
Remarque : selon le niveau du public, on leur distribue des feuilles vierges permettant d’avoir un support pour écrire et noter tout ce qui permettra la restitution dans la dernière étape.

3ème étape : re-formation des groupes jigsaw

Tous les participants ont été invités à se lever pour reformer leur groupe puzzle initial. J’ai alors indiqué la nouvelle consigne : « Pendant les 45 prochaines minutes, chacun votre tour, vous devrez expliquer et faire comprendre à vos camarades le contenu de votre fiche, c’est-à-dire enseigner ce que vous avez compris ! Vous pourrez pour cela utiliser votre fiche mais également vos notes prises dans le groupe expert. A la fin du temps imparti, vous aurez une tâche collective à accomplir concernant la maîtrise des AF. »

Tâche collaborative et QCM

A la fin du temps imparti, j’ai expliqué en quoi consistait le travail collectif attendu : « Chaque groupe doit choisir un sujet parmi les suivants. L’objectif est de produire un texte par groupe, et défendant le sujet en question, en utilisant les 12 AF sur lesquels vous avez travaillé (il faut utiliser au moins une fois chaque AF, rien n’empêche d’avoir recours plusieurs fois au même…). »
Quelques exemples de sujets (dont plusieurs suggérés par notre collègue Nicolas Montès) :

  • Les femmes préfèrent les barbus
  • Les vélos sont dangereux en ville
  • Les OGMs, c’est bon pour la santé
  • Mickaël Jackson a été enlevé par des Extra-Terrestres.
  • Les cigarettes électroniques rendent plus intelligent
  • On peut détecter les futurs délinquants dès la maternelle
  • Les retraités sont responsables du réchauffement climatique
  • Les blondes sont plus chanceuses que les autres
  • Boire du lait rend agressif
  • Le divorce rend les enfants plus heureux
  • Les hétérosexuels conduisent mieux que les gays
  • Pratiquer un sport rend violent
  • Les hommes sont doués pour les tâches ménagères
  • Les chauves sont voleurs, c’est dans leur nature

Il est important de suggérer aux étudiants que la défense du thème choisi suppose aussi l’attaque d’un thème qui s’y oppose : par exemple, « les femmes préfèrent les barbus / les femmes préfèrent les blonds » ; « Michael Jackson a été enlevé par des E.T. / Michael Jackson a été enlevé par la C.I.A. », etc.
Remarque : pour facilement évaluer cette production, il est important de demander aux étudiants d’indiquer dans la marge, en face de la ligne correspondante, le nom de chaque AF utilisé dans le texte.
Après avoir relevé les textes, j’ai distribué un QCM, à remplir en 5 minutes. Voici les notes obtenues par chaque individu ainsi que la moyenne globale (note sur 12) :
Groupe 1 : 7 ; 5 ; 8 ; 7 ;
Groupe 2 : 8 ; 6 ; 3 ; 8 ;
Groupe 3 : 10 ; 7 ; 8 ; 11 ;
Groupe 4 : 9 ; 12 ; 10 ; 6 ;
Moyenne = 7,8/12
Seuls deux doctorants n’ont pas obtenu la moyenne, ce que j’ai jugé de manière totalement arbitraire comme tout à fait positif… Actuellement d’autres tests sont conduits afin de comparer l’atelier jigsaw à un travail en groupe classique (toujours sur l’apprentissage et le repérage des AF). Je publierai les résultats dès que possible.

Bibliographie et références

  • Un document explicatif de la méthode jigsaw de l’Université Laval au Canada
  • Le site officiel de la méthode jigsaw classroom
  • Schopenhauer, A. (1998). L’art d’avoir toujours raison : la dialectique éristique. Traduction par D. Miermont, Paris : Éd. Mille et une nuits.
  • Laramée, H. (2009). L’art du dialogue et de l’argumentation: s’initier à la pensée critique pour le cours Philosophie et rationalité. Montréal : Chenelière éducation.
  • Montminy, M. (2009). Raisonnement et pensée critique: introduction à la logique informelle. Montréal [Que. : Presses de l’Université de Montréal.
  • Almossawi, A., & Giraldo, A. (2015). Halte aux arguments fallacieux! Paris : Larousse.

Esprit critique et vaccination obligatoire : une séquence pédagogique au lycée Langevin

Johanna et Guillaume Tonussi sont tous les deux enseignants en Sciences de la Vie et de la Terre au lycée Langevin de Martigues (13). A la rentrée 2017, ils ont décidé de travailler avec leurs élèves de première et Terminale S sur un sujet controversé et d’actualité : l’obligation vaccinale portée à 11 vaccins. L’objectif est double : à la fois décortiquer les différentes étapes que traverse chaque individu pour arriver à se forger son propre avis sur une question vive relative à des connaissances scientifiques mais également faire ressortir les méthodes permettant la compréhension critique des informations. Ce travail a été conduit toute l’année, dans le cadre de l’Enseignement Moral et Civique, avec l’intervention du professeur de philosophie. Johanna et Guillaume ont accepté de partager leur bilan (document à télécharger ici) qui explique toutes les étapes de la séquence, les documents utilisés, des exemples de productions des élèves ainsi qu’une grille d’évaluation. Merci et bravo à eux pour ce travail de qualité !

Le document complet est à récupérer ici, voici néanmoins la présentation de la séquence pédagogique :

Présentation et objectif

Le but de cette séquence est de décortiquer les différentes étapes que traverse chaque individu pour arriver à se forger son propre avis sur une question vive relative à des connaissances scientifiques. Il s’agit de faire ressortir les méthodes permettant la compréhension critique des informations. La problématique étudiée ici est « Doit–on rendre obligatoire 11 vaccins ? ». Il est à noter que tout autre question vive relative à des connaissances scientifiques (Questions vives à propos du glyphosate, des boues rouges de Cassis, des droits des animaux…) peuvent être traitées selon la même méthode didactique)

Niveau

1ère S ou Terminale S. La séquence peut en effet être traitée sur ces deux niveaux pendant les heures d’enseignement moral et civique car les programmes s’y prêtent.

Dispositif

Cette séquence intervient dans le cadre de l’Enseignement Moral et Civique : 1 heure quinzaine en demi-groupe sur la moitié de l’année.

Lien avec les programmes

  • Classe de Première :

Spécificité et rôle des différents médias et éléments de méthode permettant la compréhension critique des informations dont ils sont porteurs et des réactions qu’ils suscitent (commentaires interactifs, blogs, tweets…).

  • Classe de Terminale :

Les problèmes bioéthiques contemporains

A noter : l’avantage de traiter la question vive « Doit-on rendre 11 vaccins obligatoires ? » en EMC en classe de Terminale scientifique est qu’une partie du programme de SVT porte sur l’immunologie et la vaccination. Ainsi les élèves abordent la vaccination selon deux aspects : en cours de SVT sous l’angle scientifique et en EMC d’un point de vue social, économique, politique et éthique.

  • Pour les deux niveaux, article de la charte de la laïcité travaillé :

Article 6 ‐ La laïcité de l’École offre aux élèves les conditions pour forger leur personnalité, exercer leur libre arbitre et faire l’apprentissage de la citoyenneté. Elle les protège de tout prosélytisme et de toute pression qui les empêcheraient de faire leurs propres choix.

Disciplines concernées

SVT et Philosophie

Le professeur de SVT anime les séquences d’EMC. Le professeur de philosophie intervient en appui du professeur de SVT sur certaines séances. Il est à noter que tout autre professeur de discipline différente (pas forcément en SVT) peut intervenir du moment qu’il est compétent sur le sujet. Il serait intéressant de travailler avec un professeur de SES par exemple sur les questions économiques relatives aux vaccins.

Cours Esprit critique et mathématiques au lycée : (se) tromper avec les graphiques

Louis Paternault est enseignant de mathématiques au lycée Ella Fitzgerald de Saint Romain en Gal (69). Il nous présente ici une séquence effectuée avec ses élèves de seconde et première S concernant l’analyse des graphiques, en étudiant les différents biais qui peuvent se glisser dans leur réalisation et interprétation. Un travail précieux qui utilise des informations réelles, parues dans différents médias, renforçant l’idée que notre esprit critique gagne toujours à être en éveil face aux chiffres et autres présentations numériques dans la vie quotidienne. Merci et bravo à Louis !

L’article rédigé par Louis est déjà publié et mis en forme sur son blog, nous le reproduisons ici avec son autorisation.

Objectif principal

Cette activité de lycée a pour but d’étudier différentes manières permettant de tromper (volontairement ou non) avec des graphiques. En d’autres termes, comment la représentation de vraies données statistiques permet de donner une impression erronée ?

Téléchargement

Pour les personnes pressées, commençons par les documents nécessaires pour réaliser cette séance en classes :

(fichiers LaTeX et images ; à décompresser avec le logiciel libre 7zip si votre système d’exploitation ne sait pas quoi faire de ce fichier).

Contexte

Cette séquence a été réalisée en accompagnement personnalisé, en seconde et en première S. Je pense qu’elle peut-être réalisée à n’importe quel niveau du lycée général.
Elle a été effectuée en demi-groupes (17 élèves environ).

Objectifs de la séquence

En ce qui concerne le programme de mathématique, cette séquence permet de :

  • lire, analyser, créer différentes représentations de séries statistiques ;
  • « faire réfléchir les élèves sur des données réelles et variées » (programme de seconde) ;
  • manipuler le tableur (principalement pour représenter une série statistique).

Pour l’esprit critique, cette séquence permet :

  • de voir comment les mêmes données peuvent donner une impression différente selon la manière dont elles sont représentée ;
  • d’apprendre à ne pas se laisser tromper par de telles erreurs (volontaires ou non).

Déroulement

Cette séquence se déroule en deux parties (d’environ une séance chacune) : dans un premier temps, les élèves étudient des graphiques « réels » (publiés dans des journaux, à la télé, par des partis politiques, etc.) pour établir une liste d’erreurs fréquentes ; dans un second temps, ils sont amenés à créer eux-même un graphique trompeur (qui, à partir de vraies données, donne une impression fausse ou fantaisiste).

Première séance : Analyse de graphiques

Note : J’ai réalisé d’abord cette séance ; ma collègue Céline l’a utilisée et améliorée. C’est sa version que je décris ici.
La professeure commence par présenter oralement l’objectif de la séance :

À partir de données réelles : répertorier différentes manières de tromper les autres en construisant des graphiques (et donc, répertorier aussi des pièges à éviter pour ne pas se tromper en observant des graphiques).

Travail en groupe

Les élèves sont séparés en deux groupes, et doivent prendre un stylo chacun. Chaque groupe se voit distribuer :

  • les polycopiés groupeA.pdf pour le premier groupe, groupeB.pdf pour le second groupe (dans chacun des deux polycopiés, les mêmes données sont représentées de deux manières différentes, menant à des conclusions différentes) ;
  • des post-it.

Les élèves ont eu quelques minutes pour analyser chaque graphique et prendre des notes de leurs idées (une par post-it).

Mise en commun

La professeure leur présente la première partie du diaporama (qui reprend les graphiques qu’ils ont eus entre les mains), en leur disant qu’il s’agit des graphiques qu’ils ont analysés sur polycopié, et qu’ils vont répertorier aux tableaux chacune des « manipulations » possibles.
Leurs idées (d’erreurs ou manipulation) sont relevées au cours du diaporama, à partir de leurs post-it, et des nouvelles idées qui peuvent alors venir.
À la fin de cette partie, une liste des erreurs possibles est disponible au tableau (voir ci-dessous).

Nouveaux graphiques

La seconde partie du diaporama est alors projetée, et les élèvent doivent identifier pourquoi les graphiques proposés sont trompeurs, en se référant à la liste construite précédemment.

Seconde séance : Création d’un graphique trompeur

Note : Cette séance n’a pas été réalisée entièrement ; je pense qu’elle prend une ou deux séances d’une heure.
Cette séance se déroule sur tableur, par binôme. Le but de la séance est de créer un graphique trompeur (réalisé à partir de vraies données, mais qui donne une impression fausse ou fantaisiste).

Première partie

Les élèves ont à disposition l’énoncé, et des séries de données statistiques (réelles, mais a priori sans lien entre elles).
Ils doivent tracer différents graphiques (le détail est dans l’énoncé) ; le but est de leur faire manipuler le tableur (différents types de graphiques, plusieurs axes pour un même graphique, axes ne commençant pas à zéro, etc.).

Seconde partie

Après avoir vu comment manipuler des graphiques, c’est au tour des élèves de produire un graphique trompeur : ils doivent produire un graphique qui montre une corrélation entre deux des séries données pourtant sans lien entre elles.
Les données (population, nombre de mariages, dépenses en fruit et légume, entrées au cinéma en France depuis 1960) sont dans un fichier donnees.ods (sur lequel ils ont travaillé dans la partie précédente). Les élèves peuvent sélectionner les données représentées, supprimer celles qui ne servent pas leurs objectifs, mais ils n’ont pas le droit d’inventer ou modifier des données.

Troisième partie

Enfin, il est possible de terminer (je ne l’ai pas fait ; voir la partie Bilan) en faisant présenter aux élèves leurs corrélations bidon de manière aussi convaincante que possible : en les faisant trouver des fausses explications (« la consommation de légumes favorise les mariages car… ») ou des conséquences (« il faut encourager les français à aller au cinéma pour que la consommation de fruits et légumes augmente »).

Bilan

Analyse de graphiques

Les élèves ont semblé apprécier cette séance : ils ont été très dynamiques. Ils ont bien détecté les problèmes et ont fait des commentaires intéressants sur les différents thèmes. L’objectif de la séance (remarquer des erreurs dans les graphiques) semble donc atteint.

Création d’un graphique trompeur

Je n’ai réalisé que partiellement cette séance (j’ai commencé, mais les vacances sont arrivées, et des séances ont été annulées, et finalement, la suite se serait déroulée plus de six semaines après la première partie ; j’ai préféré abandonner) ; ma collègue ne l’a pas réalisée (à cause de la fin de l’année), donc le bilan est très partiel.
La création de graphiques (pas encore trompeurs) a plutôt fonctionné, en demandant leur attention régulièrement pour expliquer comment faire certains gestes techniques (calcul en base 100, deux axes différents, etc.). Comme alternative, je vois :

  • faire un sujet très dirigé (mais je voulais les laisser tâtonner, pour qu’ils apprennent à chercher) ;
  • distribuer un mémo sur l’utilisation des graphiques avec LibreOffice.

Seuls quelques binômes se sont essayés à la création de graphiques trompeurs, et seul l’un d’entre eux a été jusqu’au bout, et a réussi à montrer une relation entre deux séries a priori indépendantes. Les autres n’ont pas terminé par manque de temps.
Je pense qu’une séance d’une heure ne suffit pas à faire cette partie : deux séances devraient convenir. La dernière partie (présenter à la classe son graphique) peut servir de variable d’ajustement si les élèves ont terminé trop tôt.

Liste des erreurs

Les erreurs analysées dans cette séquence sont les suivantes :

  • Utiliser une échelle logarithmique au lieu d’une échelle linéaire (cela peut être parfois très utile, mais c’est trompeur si on ne fait pas bien attention).
  • Ne pas faire commencer l’axe des ordonnées à 0 (très courant).
  • Utiliser la 2D ou la 3D pour donner de fausses impressions (doubler l’échelle multiplie les aires par quatre, et les volumes par huit).
  • Trier les données : effacer celles qui ne nous plaisent pas (particulièrement efficace en sélectionnant la période de temps qui sert notre propos).
  • Choisir la bonne année de référence pour des indices en base 100 (ce qui est la raison d’être des indices, mais qui peut créer un effet exagéré par rapport à la réalité des données).

Exemples traités

Je donne pour chacun des exemples la question posée aux élèves, sur laquelle porte la manipulation ou l’erreur du graphique.

Évolution des salaires

Qui, des cadres ou des ouvriers, a vu son salaire annuel net moyen augmenter le plus entre 1992 et 2012 ?

Le graphique de droite utilise une échelle logarithmique, alors que celui de gauche utilise une échelle linéaire (à laquelle nous sommes le plus habitués). Ce que montrent ces graphiques, c’est que le salaire des cadres augmente le plus en valeur absolue (graphique de gauche), alors que c’est le salaire des ouvriers qui augmente le plus en taux d’évolution (graphique de droite).
Laquelle des deux réponses est la bonne ? C’est une question politique, pas mathématique.

Évolution du chômage

Le chômage a-t-il :

  • un peu, ou pas augmenté ?
  • moyennement augmenté ?
  • beaucoup augmenté ?

Ces trois graphiques présentent la même information (les mêmes données) de trois manières différentes.

  • Sur aucun des trois graphiques, l’échelle verticale ne commence à zéro (et sur celui de France 2, elle n’est même pas présente) : cela augmente artificiellement les évolutions.
  • La légende de l’axe horizontal est difficilement lisible.

Évolution du taux de grévistes

Le nombre de grévistes a-t-il :

  • peu diminué ?
  • beaucoup diminué ?
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La légende a été effacée.
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Version originale de la SNCF.
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Version corrigée : les hauteurs des barres sont proportionnelles aux pourcentages.

D’après le communiqué de presse de la SNCF du 4 avril 2018 ; relevé par l’émission C’est à vous du 6 avril 2018 (France 5).

L’erreur ici est que l’échelle verticale ne commence pas à 0.
Il est intéressant de rappeler le contexte : ce communiqué a été publié durant une grève des cheminots contre la direction de la SNCF (et plus largement contre une mesure du gouvernement) ; la direction de la SNCF a tout intérêt à minimiser le succès de la grève, pour décourager les cheminots et rassurer les usagers.

Part de marché

Quelles sont (dans l’ordre) les trois premières marques de smartphones en fonction de leur part de marché ?

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La légende a été effacée.
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Version originale (avec légende).

La 3D donne l’impression que la section verte est plus grosse que la violette, mais c’est l’inverse qui est vrai.
D’une manière générale : ne jamais utiliser de 3D dans les graphiques : c’est joli, mais ça fausse très souvent les résultats.

Évolution de la fréquentation des cinémas

La démocratisation d’internet en France (à partir des années 2000) a-t-elle eu un effet négatif/neutre/positif sur la fréquentation des français au cinéma ?

Les personnes luttant contre le téléchargement illégal affirment souvent que le « piratage » tue le cinéma. Ces données le prouvent-elles ?
Si l’on regarde le premier graphique, qui ne présente que les données sur la période 2001—2007, on a l’impression que la fréquentation stagne, voire décroît. En revanche, en regardant les données depuis les années 50 (second graphique), on voit que la fréquentation a plutôt tendance à augmenter ces dernières années.
Ici, selon la période de temps présentée, on montre un effet ou son contraire.

Aires de disques

En regardant le premier graphique :

  • Le disque rose est « combien de fois » plus grand que le disque vert ?
  • Quel pourcentage représente-t-il ?
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Sans la légende. Source : Le Monde, édition du 12 juin 2012.
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Avec la légende. Source : Le Monde, édition du 12 juin 2012.

Source : Le Monde, édition du 12 juin 2012.

Les rayons des cercles sont proportionnels aux pourcentages, mais les aires donnent du coup une impression faussée. Si les rayons des cercles rose et vert sont proportionnels aux pourcentage (environ six fois plus grand), les aires ne le sont pas : l’aire du disque rose est 36 fois celle du disque vert.
Il y a deux problèmes ici.

  • D’une part, sur un graphique en deux dimensions (comme ici) ou en trois dimensions, une multiplication de l’échelle par deux produit une multiplication de l’aire par 4, et du volume par 8, ce qui est trompeur (attention donc aux graphiques qui, par exemple, pour représenter l’évolution des dépenses de santé, représentent un hôpital plus ou moins gros : est-ce que l’échelle est proportionnelle aux données, ou le volume ?).
  • D’autre part, l’œil et le cerveau humains savent bien comparer des distances (hauteur ou longueur), mais ne sont pas bons pour comparer des aires (cité par Vandy Berten dans la partie Confondre surface et taille de son article Comment mentir avec un graphique).

Conclusion : Ne pas utiliser de 2D ou 3D (ou alors faire très attention).

Radicalisation en France

Voir la version sans légende sur laquelle travailler en classe.

  • Classer les couleurs par nombre de cas signalés.
  • Quelle est la particularité des départements noirs ?

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Source : Journal du dimanche, d’après des données du ministère de l’Intérieur ; repéré par Le Monde (22 mai 2018).

Deux erreurs faussent cette cartographie :

  • Le choix des couleurs n’est pas usuel. Le plus souvent, pour montrer une gradation de données, les couleurs utilisées vont du plus clair au plus foncé (exemple), ou suivent plus ou moins le spectre lumineux (exemple). Sur cette carte, comparer deux départements sans se référer à la légende n’est pas évident.
  • Les données représentées sont des données brutes, et non pas relatives. Ce graphique montre que dans les départements les plus peuplés sont relevés le plus grand nombre de cas de radicalisation, ce qui est tout à fait normal si le taux de radicalisation est indépendant de la géographie (voir une présentation humoristique de ce problème).

Tract électoral

Quel procédé a été utilisé pour renforcer l’argument de ce tract électoral ?

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Source : Parti Socialiste, repéré par Vandy Berten.

L’échelle verticale ne commence pas à 0.

Chiffres de la délinquance

En quoi l’utilisation du graphique par Brice Hortefeux (alors ministre de l’intérieur, donc en charge de la délinquance) est-elle fallacieuse ?

Source : Journal télévisé du 20 janvier 2011, TF1 (repéré par le Cortecs).

  • Un premier problème classique est que l’échelle verticale est absente. Il est assez facile d’observer qu’elle ne commence pas à zéro.
  • Le titre est particulièrement vague : Qu’est-ce qui est mesuré ici ? La délinquance réelle ? Le nombre de plaintes ? On a vu des policiers jouer avec les chiffres (faire déposer une plainte par personne à un groupe de personnes pour augmenter ces chiffres ; requalifier une tentative de cambriolage en destruction de biens pour transformer un crime en délit). Les violences interpersonnelles (violences conjugales par exemple) semblent augmenter, mais c’est plutôt dû au fait que les victimes portent maintenant plus souvent plainte (pour une analyse plus approfondie, voir cet article écrit en réaction à ces annonces de Brice Hortefeux). Le nombre de plaintes n’est donc pas un bon indicateur de la délinquance.Est-ce la délinquance ressentie qui est mesurée ? Celle-ci augmente plutôt, alors que le monde n’a jamais été aussi peu violent.Bref, avec assez peu de rigeur (ou beaucoup de mauvaise foi), il est possible de faire dire à peu près n’importe quoi aux chiffres de la délinquance.

Production industrielle

Pouvez-vous classer les quatre pays représentés en fonction de leur production industrielle en 2015 ?

Source : Débat télévisé du 20 mars 2017 (durant la campagne pour l’élection présidentielle). Marine Le Pen a publié ce graphique sur son compte Twitter.

Ce classement n’est pas celui représenté sur le graphique qui représente des indices, base 100 en 2001 (année d’introduction de l’euro). En choisissant une autre année de référence, on obtient des graphiques dans lesquels l’effet annoncé par Marine Le Pen, s’il est toujours présent, est beaucoup moins impressionnant.
Les « décodeurs » du Monde font une analyse détaillée de ce graphique.

Corrélation n’est pas causalité 1

Quel est le lien entre le nombre de magasin Ikéa dans chaque pays, et son nombre de prix Nobel ?

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Sources : Wikipédia pour le nombre de magasins Ikea par pays ; La Croix pour le nombre de prix Nobel par pays.

Commençons par remarquer que j’ai supprimé de ce graphique les données qui ne servaient pas mon propos (comme la Chine, qui a beaucoup de prix Nobel, mais peu de magasin Ikéa).
Une règle bien connue des zététiciens est « Corrélation n’est pas causalité ». Il est probable que le nombre de magasins Ikéa dans un pays soit corrélé au nombre de prix Nobel, mais ce n’est pas pour autant que l’un est la cause de l’autre. Dans ce cas, il y a sans doute un troisième facteur qui est la cause de cette corrélation : le niveau de vie. Plus le niveau de vie d’un pays est élevé, plus il y aura de magasin Ikéa et de prix Nobel.
Un autre exemple célèbre est que dans les écoles, la taille des pieds (la pointure) est corrélée au niveau de lecture : en général, les élèves qui ont les plus grands pieds savent mieux lire que les autres. Bien qu’étrange à première vue, ce lien est parfaitement normal : les élèves plus agés ont des pieds plus grands, et savent mieux lire.
Conclusion : Ce n’est pas parce que deux mesures sont liées que l’une est la cause de l’autre.

Corrélation n’est pas causalité 2

Quel est le lien entre le nombre de divorces dans le Maine (un état américain) et la consommation de margarine (aux États-Unis ?) ?

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Source : Tyler Vigen, Spurious Correlation.

Encore une fois, corrélation n’est pas causalité. Mais cette fois-ci, contrairement à l’exemple précédent, il n’y a sans doute pas de liens entre les deux séries de données : ce n’est probablement qu’un hasard.
Les zététiciens disent également que « L’improbable est probable ». S’il est quasiment impossible que deux séries statistiques prises au hasard soient corrélées, il est tout à fait normal que, parmi les milliards de séries statistiques qui existent dans le monde, plusieurs séries sans lien entre elles varient de la même manière. C’est ce qui se passe ici.

Variations et Valeurs cumulatives

Je n’ai pas utilisé cet exemple avec mes élèves, mais en utilisant les valeurs cumulatives plutôt que les valeurs absolues, il est possible de donner une impression fausse. Vandy Berten donne un exemple dans Comment mentir avec un graphique.

Bibliographie

J’ai puisé mes exemples de graphiques trompeurs dans les articles suivants (mais pas uniquement).

Atelier Esprit critique et autodéfense intellectuelle en 2nde

Nathalie Laot-Godebert enseigne les SVT au lycée Langevin de Martigues. Dans le cadre de l’Accompagnement Personnalisé (AP), elle a fait travailler ses élèves de seconde sur la thématique « Esprit critique et autodéfense intellectuelle ». Comme beaucoup de collègues, elle a décidé de partager son travail, en présentant la manière dont elle a organisé ses séances, leur contenu, ce qui a marché et ce qui a été plus difficile. Merci à Nathalie et bravo pour tout cela, c’était la première fois qu’elle se lançait dans ce type d’enseignement et nous avons tenté de l’épauler au mieux dans cette aventure !

 

Objectifs

Donner les outils scientifiques pour se faire une opinion éclairée face à une information ou un phénomène qui sort de l’ordinaire au travers de l’étude des médecines dites « alternatives ». Plusieurs raisons m’ont poussé à travailler sur cette thématique :

  • Au niveau scientifique : savoir construire un protocole expérimental avec tous les outils nécessaires, douter de son opinion pour en tester la véracité, éventuellement changer d’avis pour une opinion plus juste.
  • Au niveau sociétal : un grand nombre de personnes se tournent vers « l’alternatif » (consommer autrement, voyager autrement, donner se rapprocher de l’essentiel, du « naturel »…), le domaine de la santé n’est pas épargné : on cherche à se « soigner autrement ». C’est un sujet a priori proche des élèves.
  • Au niveau affectif : le choix d’une approche thérapeutique est très personnel, lié à notre vécu et à notre conception de ce qu’est bien vivre et bien s’entretenir : or, plus l’adhésion à une pratique donnée est ancienne, plus sa remise en question semble difficile. Ce sujet illustre donc bien l’escalade d’engagement décrite en psychologie sociale et qui permet de pointer et décrire certains biais cognitifs pour les élèves.

Compétences travaillées

  • Reconnaître les biais de raisonnement qui peuvent venir fausser notre jugement.
  • Utiliser les méthodes permettant de construire de la connaissance fiable.
  • Sensibiliser aux mécanismes de rumeur dans les médias et sur le net et à la recherche de sources.
  • Appliquer les outils méthodologiques et expérimentaux.

Public

24 élèves de seconde, toutes classes confondues. Une semaine avant le début du projet, chaque élève devait indiquer parmi une liste de toutes les thématiques proposées par les enseignants d’AP, quatre thématiques par ordre de préférence (de 1 à 4 avec en 1 la thématique la plus souhaitée). Sur les 24 élèves, la majorité avait choisi le thème « Esprit critique et autodéfense intellectuelle » en choix 2 ou 3.

Organisation

Les séquences se sont déroulées sur des créneaux de 2h. En tout, j’ai pu effectuer six séances.

Séance 1

Présentation de la zététique, de ses divers champs d’investigations. Bases épistémologiques et différents biais de raisonnements. Notamment :

  • Partir sur des faits : en l’absence de faits, ne pas entrer dans la théorisation.
  • Bien cerner l’hypothèse à tester et prendre des mesures non ambiguës (un sourcier est capable de trouver de l’eau à partir de 2 mètres de profondeur et non pas entre 0 et x mètres, quelle quantité d’eau, etc.).
  • On ne teste qu’un seul paramètre à la fois.
  • Faire un échantillonnage sans biais de validation subjective (exemple du rêve prémonitoire, il faut un critère temporel qui permet de dire que c’est prémonitoire ; la personne doit avoir fait le rêve deux ou trois jours avant l’événement (à fixer) et non pas 1000 jours avant).
  • Le principe du double aveugle.
  • Éviter les pièges des probabilités et statistiques (par exemple le paradoxe des anniversaires).

Récupérer le diaporama utilisé : ici

Points positifs : Les élèves apprécient les supports visuels qu’ils ont l’habitude de manipuler : vidéos youtube, blogs, articles chocs diffusés sur les réseaux sociaux. L’expérience réalisée avec Dave Guillame (https://www.youtube.com/watch?v=F7pYHN9iC9I) leur a permise de comprendre à quel point il est possible de récolter beaucoup d’informations sur leur vie.

Points négatifs : les élèves ne distinguent et ne mémorisent pas tous le nom des différents biais cognitifs « validation subjective », « dissonance cognitive », « prétentions floues »…

Séance 2

Apprentissage des outils méthodologiques et expérimentaux au travers d’une expérience de « détection de l’eau ». Cette séance, élaborée par Stanilas Antczak et Florent Tournus, est entièrement décrite dans le livre Esprit critique es-tu là ? 30 activités zététiques pour aiguiser son esprit critique. La présentation des résultats s’est faite sous forme d’un histogramme « fait maison » pour illustrer la répartition aléatoire des réponses, formant une distribution normale, en forme de « courbe de Gauss ».

Dans cette activité, j’ai joué le rôle de la personne possédant le « pouvoir » de détecter de l’eau. Mais j’ai également dû prendre un élève complice. Ainsi, la séance précédant celle de l’expérience, j’ai demandé à une élève du groupe de jouer ce rôle pour m’aider à « deviner » où se trouvaient les verres remplis d’eau. Nous avons convenu d’un signe : les pieds ouverts en V = « il y a de l’eau », les pieds fermés = « il n’y a pas d’eau ». Ce signe a été particulièrement efficace compte tenu de sa discrétion et de la configuration de la salle et des paillasses qui me permettaient de jeter un œil sur les pieds de l’élève assise en face de moi. Cette élève a toujours eu l’habitude de s’asseoir au premier rang donc ça n’a pas attiré les soupçons. La grande difficulté pour le complice est de mémoriser très rapidement les 10 verres sans se tromper avant qu’ils ne soient cachés. Si c’était à refaire, j’aurais pu conseiller de ne retenir que les verres remplis…
Je n’ai pas choisi de travailler avec un second complice désigné pour m’assister, car cela aurait trop attiré l’attention sur lui. J’ai donc joué le jeu seule sans assistant, le complice restant dans le public.

MatHistogramme expérienceériel utilisé :
– 10 verres
– 10 boîtes non transparentes pour cacher les verres
– 10 cartons notés de 1 à 10 pour numéroter les verres
– Le matériel pour la partie « étude statistique » (voir photo)
– Un tableau avec feutres ou craies pour noter les réponses

Pour la construction du matériel de la partie statistique j’ai utilisé des feuilles rigides plastifiées pour rétroprojecteur, et des tubes de sarbacane pour le moulage ; les boules à tirer pour la sarbacane m’ont ensuite servi pour remplir chaque partie !

Configuration de la salle :
Une salle de classe avec 2 portes pour, lors du test en double aveugle, permettre au groupe 1 de remplir les verres et de sortir sans croiser le groupe 2 qui rentre dans la salle pour tester mon pouvoir de détecter les verres remplis ou non.

Points positifs : L’expérience a très bien fonctionné, à tel point qu’ils ont eu du mal à proposer l’hypothèse d’un complice dans la salle. J’ai donc dû les mettre un peu sur la piste en leur demandant « pensez-vous que vous devez connaître les verres remplis pendant le test ? Si non, comment faire pour que ni vous ni moi ne le sachiez ? » […] « Ah mais oui c’est vrai, il y a peut-être l’un de nous qui vous donne les réponses en fait… ». La mise en place d’un double aveugle avec un générateur de hasard type pièce pile/face a pu alors être mise en place avec les élèves.

Points négatifs : La partie analyse statistique des résultats a été un peu plu laborieuse à mettre en place et pas forcément fiable car je manquais d’effectif pour construire une belle courbe de Gauss.

Séance 3

Mise en application par les élèves d’un travail d’enquête sur un sujet en lien avec les affirmations extraordinaires dans le champ des thérapies non conventionnelles

Consignes : Travailler par binôme/trinôme sur la recherche de sources d’une affirmation extraordinaire dans le domaine de la santé et des thérapies dites alternatives, choisie et considérée communément comme vraie.

Déroulement possible : Choisir une affirmation sur un sujet que vous souhaiteriez traiter (à la seule condition que l’affirmation centrale à vérifier soit de type scientifique). Guidé et encadré durant une séance de 2h, vous construirez une enquête sur l’affirmation choisie en présentant la séance suivante un diaporama (10 minutes/groupe pour la présentation + échanges/questions).

Modalités :

  1. Une diapo-introduction qui formule la question (avec un point d’interrogation), son contexte, ses enjeux
  2. Une diapo présentant les différentes hypothèses, théories, scénarios sur le sujet : qui les défend, où, pourquoi ?
  3. Une diapo présentant les biais, effets, erreurs que vous relevez pour chaque hypothèse.
  4. Une diapo qui décrit votre enquête personnelle et la méthode employée pour rechercher les informations qui vous manquent. Quelles erreurs relevez-vous dans les différentes théories ?
  5. Une diapo-conclusion présentant le résultat de votre enquête (même s’il est incomplet : l’important est moins ce que vous trouvez que la manière dont vous avez cherché)

Votre diaporama devra contenir :

  • Des illustrations pertinentes et de qualité. Les extraits vidéos de films, documentaires, publicités sont bienvenus !
  • Les principaux mots-clefs (très peu de texte, l’essentiel se dit à l’oral)
  • La bibliographie utilisée, citée, la source des illustrations, la webographie, à chaque diapositive !

Exemples de sujets :

  • L’hypnose : fin thérapeutique ou escroquerie ?
  • Y-a-t-il un effet placebo sur les animaux ?
  • Le jeune a-t-il une efficacité thérapeutique propre ?

Votre sujet peut dépasser le cadre des thérapies dites alternatives et s’étendre au domaine plus large de la médecine/santé/bien-être :

  • Quelles sont les prétentions des colliers d’ambre sur les enfants ?
  • Des guérisons extraordinaires se produisent-elles à Lourdes plus qu’ailleurs ?

Vous trouverez sur cette page wikipedia bon nombre d’autres médecines non-conventionnelles  :https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_m%C3%A9decines_non_conventionnelles

Points positifs : Élèves motivés

Points négatifs : …mais un peu perdus. La plupart des groupes ont eu du mal à cerner les prétentions de départ des personnes décrivant un phénomène, ils ont voulu directement s’attaquer à la partie scientifique en disant d’emblée que c’est « faux », même avec un très faible bagage de preuves. J’ai relevé une absence d’analyse des biais de raisonnement, des erreurs de logique et de citations des sources. L’outil internet est vaste et les élèves se perdent vite dans le visionnage de vidéos, au point qu’ils finissent par s’éloigner lentement mais sûrement de leur sujet. Je leur ai donc proposé une série de sites à partir desquels ils pouvaient travailler (site du Cortecs, tatoufaux.com…). Et malheureusement, le résultat s’est bien souvent transformé en un copier-coller intégral d’un sujet déjà traité.

Séance 4

Séance consacrée à la recherche de sources et à la mise en forme du diaporama. C’est la partie la plus laborieuse : j’ai conseillé d’insister sur la formulation de la question de départ et ajouter le maximum de ressources illustratives (une vidéo sur le phénomène, un article, un témoignage) ainsi que sur les biais et erreurs relevés. Malgré ces conseils, très peu sont parvenus à appliquer ne serait-ce que le principe de parcimonie face à certaines allégations. Ils ont tous conclu que le phénomène qu’ils avaient étudié n’était pas prouvé, alors que j’attendais davantage qu’ils travaillent sur l’élaboration d’arguments permettant d’arriver vers cette conclusion, que la conclusion en elle-même.

Séance 5

Présentation des diaporamas de chaque groupe. Voir ici la production d’un groupe sur la paralysie du sommeil.

Points positifs des deux dernières séances : un travail de recherche et de présentation assez sérieux

Points négatifs : … mais un « départ » assez difficile, ne serait ce que dans le choix du sujet, j’ai dû leur proposer une liste et quasiment tous ont pioché leur sujet dans cette liste. J’aurais préféré qu’ils partent de leur propre croyance personnelle justement, et qu’ils étayent ensuite, car il n’y a pas meilleurs arguments que ceux qui sont parvenus à nous faire changer de point de vue… Sinon, le risque est de partir directement vers le « démontage » du phénomène en lui-même. C’est mon grand regret.

Séance 6

Intervention de Denis Caroti du Cortecs (théories du complot, sophismes, curseur de vraisemblance et principe de parcimonie…)

Points positifs : intervention d’une personne extérieure, sujets stimulants et contenu complémentaire des premières séances.

Points négatifs : un peu d’inertie dans le groupe, qui devait remobiliser aussi des notions vues auparavant.

Conclusion

L’accompagnement personnalisé autorise une grande liberté pédagogique face à des thématiques novatrices. La position du projet dans l’année (3ème trimestre) et le créneau horaire (de 16h à 18h) ne permet pas toujours d’avoir des élèves en forme ; à cela se rajoute la difficulté d’échanger avec des élèves qui ne sont pas les nôtres (groupes d’élèves de différentes classes) ou qui n’ont pas choisi en 1er vœu le thème. Les MPS (Méthodes et Pratiques scientifiques et les TPE (travaux personnels encadrés) peuvent laisser la place à davantage de temps et de possibilité d’expériences en classe, en tout cas le temps que la prochaine réforme du bac ne dessine plus précisément les contours d’autres intitulés d’enseignements qui laisseront libre cours à la démarche d’investigation des élèves.

Enseignement Scientifique et Esprit Critique : comment s'y prendre ?

En mai 2018 paraissait une « Note d’analyses et de propositions sur les programmes du lycée et sur les épreuves du baccalauréat« , publiée par le Conseil Supérieur des Programmes. On y trouvait, entre autre, la description d’un nouvel enseignement : l’enseignement scientifique. Celui-ci sera présent dès la rentrée 2019 dans les emplois du temps de tous les élèves de Première des lycées généraux et technologiques (puis de Terminale à la rentrée en 2020), dans le tronc commun, c’est-à-dire qu’il sera obligatoire.

Dans ce document, on trouvait les orientations que devait prendre un tel enseignement. Et en y regardant de plus près, quelques phrases et mots clés nous ont rappelé une thématique que nous connaissons bien au Cortecs, extraits choisis : « […] cet enseignement permettra à tous les élèves des classes de première et terminale de se familiariser avec les raisonnements et les démarches caractéristiques de la science telle qu’elle s’est développée depuis l’époque moderne et d’identifier les principales étapes de la construction, du développement et de l’évolution des théories scientifiques. » […], il s’agira d’aiguiser le jugement des élèves pour qu’ils puissent, en toute autonomie de pensée, distinguer ce qui relève du savoir et ce qui appartient au registre du préjugé. La dimension rationnelle des savoirs et des méthodes scientifiques constituera, en effet, le fil continu de cet enseignement […] ».
Aussi, nos collègues Delphine Laugier et Denis Caroti, bien aidés par Sabrina Ben Brahim (tous les trois formateurs·trices sur la thématique Esprit critique et Sciences et enseignant·e·s de physique-chimie) se sont pris au jeu et ont élaboré un document présentant une organisation possible de cet enseignement, le découpant en thématiques et séquences pédagogiques. Ce document a été remis en juin 2018 au groupe d’élaboration d’un projet de programme en charge de l’enseignement scientifique, et il est téléchargeable ci-dessous. Bien entendu ce document n’est ni exhaustif, ni définitif, et reste modifiable en fonction des retours et autres améliorations que nos collègues y porteront. Il est surtout diffusable et partageable.
A télécharger : Enseignement scientifique et esprit critique

La force vitale : un vieux concept aux multiples facettes (Vangelis Antzoulatos)

Énergie, onde, résonance, fréquence, magnétisme, quantique, etc. Nombreux sont les termes scientifiques utilisés de manière abusive, car détournés de leur sens précis qu’il recouvre habituellement. Cet effet paillasson est d’autant plus difficile à détecter qu’il n’y a pas de règle absolue nous permettant de le repérer, mais simplement une vigilance de tous les instants face à des mots « qui en jettent » et que l’on rencontre dans de nombreuses pratiques pseudoscientifiques, comme dans des champs plus conventionnels. Dans cet article, Vangelis Antzoulatos, enseignant de Physique-Chimie en BTS au lycée de l’Escaut de Valenciennes, docteur en histoire et épistémologie des sciences, et membre associé du laboratoire Savoirs, Textes, Langages à l’Université de Lille 1, analyse un concept bien connu dans le domaine des thérapies dites « alternatives », celui de « force vitale », lui-même rattaché à un ancien courant philosophique et scientifique : le vitalisme. En revenant sur ses origines historiques, il apporte un éclairage critique sur l’utilisation de ces termes à travers les époques et jusqu’à nos jours. Nous ne pouvons que remercier Vangelis de partager ce travail avec nous, travail lui ayant demandé une énergie vitale à toute épreuve…

Introduction

« Libérez l’énergie vitale qui voyage en vous ! » ; « Surveillez votre force vitale, car c’est le principe même de la vie et de l’énergie qui en découle » ; « Sans énergie vitale, le corps meurt, se décompose, se résout en ses éléments chimiques » ; « Cette énergie universelle désigne la force fondamentale du Cosmos qui anime, vitalise, stimule tout être vivant ». On trouve aujourd’hui sur Internet de nombreuses références aux concepts de force vitale ou d’énergie vitale. En quelques clics, on constate bien souvent que ces références sont utilisées à des fins commerciales. Il s’agit, pour celui qui les invoque, de légitimer une pratique en la revêtant d’un vernis « philosophico-scientifique ». Au final, le lecteur est invité à indiquer son numéro de carte bancaire afin d’avoir la chance de réveiller les capacités d’auto-guérison de son corps à l’aide de remèdes « 100 % naturels ».

Afin de mieux cerner ce concept de force vitale, nous proposons d’en faire une mise en perspective historique afin d’en proposer une critique d’un point de vue scientifique. Nous chercherons ainsi à répondre aux questions suivantes : comment les tenants du concept de force vitale l’ont-ils caractérisé dans l’histoire ? Quelles sont aujourd’hui la validité et l’utilité scientifique de ce concept ?

Le vitalisme : une théorie ancienne aux multiples visages

Le concept de force vitale peut être rattaché à un courant philosophique ancien, le vitalisme. Il est difficile de tracer nettement les contours de cette doctrine, mais on pourrait la faire remonter à Aristote. Ce dernier, en effet, imaginait un principe de changement travaillant les choses de l’intérieur pour les faire évoluer conformément à leur nature. C’est en vertu de ce principe vital, par exemple, qu’une chenille devient papillon, ou qu’une graine devient plante.

En tant que doctrine philosophique, le vitalisme postule la chose suivante : les organismes vivants et les choses inanimées sont gouvernés par des lois fondamentalement différentes. La vie ne peut s’expliquer que par l’existence d’une force vitale, non réductible aux lois de la physique et de la chimie. À la mort d’un être vivant, cette force s’échappe, la partie matérielle de cet être est alors soumise aux mêmes lois que les objets inertes : dégradation, pourrissement, disparition, … . Par conséquent, le vitalisme est une doctrine qui s’oppose fondamentalement au mécanisme (conception matérialiste) qui considèrent les êtres vivants comme de véritables automates, dont il est possible de comprendre les rouages à partir des lois de la physique et de la chimie. Le débat entre vitalistes et mécanistes est donc d’abord une affaire de physiologistes, dont on peut situer l’apogée vers la fin du XVIIIe siècle. Marie François Xavier Bichat (1771-1801) est l’un des plus fervents défenseurs du vitalisme, et parvient à l’imposer comme grille d’analyse et d’interprétation des phénomènes du vivant. Ses principaux opposants, Jean-Baptiste de Lamarck (1744-1829), puis François Magendie (1783-1855) cherchent au contraire à rendre compte de la vie à partir de phénomènes physico-chimiques.

Au début du XIXe siècle, le débat se déplace sur le terrain de la chimie lorsque l’on commence à entrevoir la possibilité de synthétiser des molécules « organiques1 », autrement dit de fabriquer des composés du vivant au laboratoire. Pour de nombreux chimistes, il s’agit là d’une véritable hérésie. Leur argument : il est impossible de « fabriquer » des composés organiques complexes à partir de composés plus simples (leurs éléments, ou encore des composés minéraux) sans l’intervention de la force vitale. Or celle-ci échappe au chimiste. Seule une Puissance étrangère, une cause première, peut contrôler cette force vitale afin d’organiser les êtres pour certaines finalités. Bref, la création du vivant appartient au domaine réservé de Dieu !

Le cas de Jacob Berzelius (1779-1848) illustre bien cette position. Chez ce chimiste suédois, le vitalisme trouve son origine dans la foi religieuse. Pour lui, le mécanisme s’apparente à une forme d’athéisme qu’il ne peut accepter. La connaissance humaine est limitée en ce qu’elle ne peut pénétrer les secrets de la création. Dès 1814, il inclut dans ses publications des réflexions théologiques, expliquant que les phénomènes de la vie ne peuvent être compris sans l’intervention d’une Puissance étrangère. En 1818, il en vient à l’idée que la chimie inorganique et la chimie organique ne peuvent obéir aux mêmes lois. Dans son Traité de Chimie, publié en 1827 et traduit en français en 1831, il mentionne explicitement le concept de force vitale « qui dispose les éléments inorganiques communs à tous les corps vivants, à coopérer à la production d’un résultat particulier déterminé et différent pour chaque espèce2 ». Bien entendu cette force, qui permet donc le passage de l’inorganique à l’organique, n’est pas accessible à l’homme. La force vitale chez Berzelius est donc un concept négatif, limitant les possibilités du chimiste : ce dernier ne pourra obtenir un composé organique que par dégradation d’un autre composé organique, plus complexe. Sous la pression des faits, Berzelius modifiera par la suite sa conception de la force vitale, et adoptera une attitude moins dogmatique.

Mais la religion n’explique sans doute pas complètement les positions vitalistes. Précisons qu’au début du XIXe siècle, les pays germaniques et le nord de l’Europe sont largement dominés par un courant de pensée, le dynamisme. Héritier de la philosophie d’Emmanuel Kant (1724-1804), puis du mouvement romantique, ce mouvement débouchera sur une nouvelle manière de pratiquer la science, la Naturphilosophie. De ce courant, nous nous contenterons de citer les idées principales. D’abord la matière est perçue par nos sens en tant que force ; cette dernière est donc l’entité ultime qui constitue notre monde. Il s’agit là d’un argument très fort contre le mécanisme qui affirme au contraire le primat de la matière sur la force. Ainsi, pour les dynamistes, la Nature ne peut pas être conçue comme un automate : il y a au contraire quelque chose de vital qui circule dans la matière, qui l’anime, et qui ne peut être réduit à de la mécanique. Ce n’est donc pas un hasard si le médecin allemand Samuel Hahneman (1755-1843), père de l’homéopathie, utilise le concept de force vitale. Un déclin de la Naturphilosophie s’opérera cependant à partir des années 1830 car cette approche sera jugée trop spéculative.

La réfutation du vitalisme scientifique

La synthèse organique, qui émerge dès la fin des années 1820, va progressivement contraindre les vitalistes à réviser leur position. En 1828, un jeune chimiste allemand élève de Berzelius, Friedrich Wöhler (1800-1882), réussit à synthétiser de l’urée, substance alors connue pour être seulement produite par les organismes biologiques. L’opération nécessite de porter à ébullition, pendant 15 minutes, une solution aqueuse de cyanate d’ammonium (composé considéré comme inorganique). Il faut ensuite la refroidir dans la glace puis lui ajouter de l’acide nitrique. Il se produit alors une isomérisation du cyanate d’ammonium en urée. Wöhler fait part de ce résultat à son maître : « Je peux faire de l’urée sans avoir besoin de reins ou même d’un animal, fût-il homme ou chien3 ». Pas de quoi, cependant, ébranler les convictions vitalistes de Berzelius. Selon lui, l’urée fait partie des substances « placées sur la limite extrême entre la composition organique et celle inorganique4». La production de ce type de composé à partir de corps inorganiques est donc un cas tout-à-fait particulier, une « imitation est trop incomplète et trop restreinte pour que nous puissions espérer de produire des corps organiques5». Pour sceller le sort de la force vitale, la synthèse de l’acide acétique par Hermann Kolbe (1818-1884), élève de Wöhler, sera bien plus décisive. Mise au point entre 1843 et 1845, cette synthèse permet de montrer sans contestation possible qu’un composé organique, l’acide acétique, a été obtenu en partant d’un composé minéral, le disulfure de carbone. A partir de ce moment, les chimistes vitalistes nuancent quelque peu leur position et l’idée de l’impossibilité de la synthèse organique commence à vaciller.

Le chimiste français Marcellin Berthelot (1827-1907) va porter au vitalisme l’estocade finale. Véritable « saint laïc », Berthelot atteint durant la 3e République une dimension de héros national et de symbole de la science triomphante. Pour beaucoup, il est celui qui, en réalisant la synthèse des corps organiques, a fait naître selon Poincaré « l’aube d’une lumière inconnue qui éclaire une partie des mystères de la création6». Zola s’en inspire pour créer, dans son roman Paris,  le personnage de Bertheroy, « une des gloires les plus hautes de la France, à qui la chimie devait les extraordinaires progrès qui en ont fait la science mère, en train de renouveler la face du monde7». Né au beau milieu du Paris révolutionnaire, Berthelot est élevé dans la tradition républicaine. Les idées socialistes lui sont sympathiques, ce qui le conduit à s’affranchir assez rapidement d’une éducation catholique rigoureuse. Au cours de sa scolarité au lycée Henri IV, il se lie d’amitié avec le philosophe Ernest Renan (1823-1892) qui finit de le convaincre que la religion n’a plus aucun rôle politique à jouer, seule la science pouvant prétendre servir de guide à l’humanité. L’univers est dès lors conçu par Berthelot comme entièrement rationnel : plus de forces occultes, comme la force vitale, plus d’Entendement suprême, extérieur au monde physique … « Le monde est aujourd’hui sans mystère8», nous assure le chimiste, grand prêtre de cette nouvelle religion scientiste!

De 1851 à 1860, Berthelot se consacre exclusivement à la synthèse organique. Son premier fait de gloire est certainement la synthèse de l’alcool ordinaire, réalisée en 1855. Constatant que cette substance, en réagissant avec l’acide sulfurique, se dédouble en eau et en éthylène, il tente de renverser cette réaction. Pour cela, il introduit de l’éthylène gazeux dans un ballon de 30 litres environ, puis le met en présence d’acide sulfurique bouilli et de quelques kilogrammes de mercure. L’ensemble est alors soumis à une « agitation violente et continue9 » … 53000 secousses, sur une durée de quatre jours, seront nécessaires pour finalement obtenir 45 g d’alcool ! La même année, Berthelot va encore marquer les esprits en réussissant la synthèse totale, c’est-à-dire à partir de ses éléments, de l’acide formique, substance naturelle jusqu’alors extraite par distillation à partir de cadavres de fourmis10. L’image de prodige de la science du personnage est renforcée en 1862 par la synthèse de l’acétylène dans l’œuf électrique11. Il s’agit cette fois d’une synthèse directe, à partir des éléments : l’acétylène est obtenu en faisant passer du dihydrogène dans un arc électrique, produit entre deux électrodes de carbone. Mais c’est deux ans plus tôt, en publiant son premier ouvrage, la Chimie organique fondée sur la synthèse12, que le savant commence à étendre sa popularité au-delà du milieu scientifique. Mieux que Wöhler et Kolbe, il sait présenter au public la synthèse comme une connaissance systématique plutôt qu’un ensemble de réussites isolées. Mieux, il la décrit comme la seconde révolution chimique. La première, celle de Lavoisier, avait redéfini la notion d’analyse chimique. Mais l’analyse est un mode de connaissance passif, elle permet uniquement de rendre intelligibles des substances déjà existantes en leur attribuant une formule chimique. La synthèse, au contraire, consiste en la matérialisation au laboratoire des idées du chimiste. Il est désormais possible non seulement de reproduire des substances pré-existantes à toute intervention humaine, mais aussi d’en créer de nouvelles, jamais observées jusqu’alors ! Un nouveau monde s’ouvre, et on comprend l’enthousiasme du public, ainsi que l’espoir qu’a dû susciter un tel ouvrage…

Le vitalisme, chassé de la chimie, revient alors à sa version physiologique. D’accord, la synthèse organique est possible, mais on peut toujours affirmer que les phénomènes de la vie dépendent de la force vitale. C’est par exemple la position de Louis Pasteur (1822-1895). Très croyant, Pasteur faisait partie des opposants au matérialisme, et s’est ainsi opposé à des savants tels que Berthelot ou le physiologiste Claude Bernard (1813-1878). Citons pour exemple la controverse à propos de la fermentation alcoolique. Depuis la fin du XVIIIe en effet, les savants sont divisés sur la nature de la levure de bière, responsable du phénomène : est-elle un être vivant, auquel cas la fermentation s’apparente à la nutrition d’un animal ? Ou bien doit-elle être envisagée comme un simple catalyseur, dont l’action est purement chimique ? On voit bien le rapport avec la question du vitalisme : soit le processus de la fermentation s’explique par les seules lois de la chimie, soit il faut invoquer l’action vitale d’un être vivant. On l’aura compris, Pasteur est plutôt partisan de ce second point de vue. Pour lui, la fermentation est un processus vital permettant à certains êtres de vivre en l’absence d’oxygène libre13 ; ces êtres, il les nomme anaérobies. Preuve de cette affirmation : il est possible d’inhiber le processus en mettant la levure en présence d’oxygène libre, ce que nous appelons aujourd’hui « l’effet Pasteur ». Mais en juillet 1877, Claude Bernard montre que le phénomène de fermentation est dû à un ferment soluble libéré par la levure, et non à son action vitale. Il constate également que l’action de ce ferment n’est pas entravée par la présence d’air, ce qui va naturellement à l’encontre de la conception de Pasteur. Ces résultats ne seront pas publiés du vivant de Claude Bernard, qui meurt le 6 février 1878. C’est son ami Berthelot, conscient de leur importance, qui les fait publier à titre posthume le 20 juillet 1878 dans la Revue Scientifique14. Mécontent, Pasteur s’en émeut devant l’Académie des sciences. Il en résultera une longue passe d’armes (8 mois) entre Berthelot et lui, sous forme de communications à l’Académie des Sciences, sans qu’aucun des deux protagonistes ne parvienne à obtenir gain de cause. Mais le temps jouera en défaveur de Pasteur. En 1897, en effet, Eduard Buchner (1860-1917) parvient à réaliser expérimentalement une fermentation alcoolique sans faire intervenir d’organismes vivants15
. Ses travaux établissent que le phénomène est dû à une substance, issue de la levure, qu’il nomme zymase.

Le vitalisme a-t-il perdu la partie ?

A la fin du XIXe siècle, la position vitaliste n’est plus tenable pour la majorité de la communauté scientifique. Bien entendu, le réductionnisme mécaniste n’a pas remporté l’adhésion de tout le monde : il en est toujours pour affirmer que le vivant ne se réduit pas aux lois de la physique et de la chimie, qu’« autre chose » est à l’œuvre. Mais cette « autre chose » ne joue plus aucun rôle dans les théories scientifiques. Aujourd’hui, les recherches scientifiques sur les origines du vivant fournissent des modèles permettant d’expliquer les phénomènes de la vie sans avoir à évoquer une mystérieuse force vitale. La biologie moléculaire, par exemple, rend compte des processus vitaux en termes de phénomènes physico-chimiques. Dans son ouvrage Le hasard et la nécessité, Jacques Monod affirme que les thèses vitalistes sont avant tout le fruit du scepticisme à l’égard de la science, et se sont toujours appuyées sur l’ignorance ou les zones d’ombres laissées par les explications scientifiques. Par conséquent, son pouvoir explicatif est appelé à diminuer drastiquement :

Les développements de ces vingt dernières années en biologie moléculaire ont singulièrement rétréci le domaine des mystères, ne laissant plus guère, grand ouvert aux spéculations vitalistes, que le champ de la subjectivité : celui de la conscience elle-même. On ne court pas grand risque à prévoir que, dans ce domaine pour l’instant encore « réservé », ces spéculations s’avéreront aussi stériles que dans tous ceux où elles se sont exercées jusqu’à présent16

Le point de vue de Monod n’est pas isolé mais au contraire représentatif de l’opinion des scientifiques à l’encontre du vitalisme à la fin du XXe siècle. Et pourtant, alors même que la force vitale et ses concepts dérivés (« énergie vitale », « fluide vital », « élan vital », etc.) ont été chassés du champ de la recherche scientifique, ceux-ci demeurent très présents dans les fondements théoriques de nombreuses pratiques thérapeutiques dites « alternatives » ou « non conventionnelles ». Rappelons que la très populaire homéopathie fait appel à cette notion depuis son origine : « [L’homéopathie] sait que la guérison ne peut avoir lieu qu’au moyen de la réaction de la force vitale contre un médicament approprié, et qu’elle s’opère d’autant plus surement et promptement que cette force vitale conserve encore davantage d’énergie chez le malade17